‹ Pierre MoutonChapitre 19 sur 50 · L'ENTREVUE · texte numérisé non relu

L'ENTREVUE

La maison qu'habitaient les princesses se composait d'an corps de logis qu'accompagnaient de vastes ailes découpées en fer à cheval sur le jardin. Le corps de logis renfermait les salons; les ailes servaient aux appartements. Pauline occupait l'aile gauche; Élisa Taile droite. Outre les communications intérieures, ces deux constructions avaient chacune une issue sur le parterre. Un perron, bordé delauriers*roses, conduisait dans la pièce principale, qui s'ouvrait du dedans; mais sur le côté aveugle de la façade et masquée par des escaMers, se trouvait une porte bâtarde, pour l'usage de la domesticité. C'est la clé de cette porte que la comtesse de Stolberg avait remise à Pierre; elle s'ouvrait sur un palier obscur et conduisait aux chambres des dames d'honneur.

Pierre apportait, au rendez-vous que lui avait donné la comtesse, des dispositions singulières. En quittant le souterrain pour se mêler à la vie du monde, le chef des

bandits ne s'était fait aucune illusion ; malgré les précautions qu'il avait prises, il savait que cette comédie ne pouvait pas durer longtemps; son seul but était d'attendre une occasion et de la mettre à profit. Il comprenait qu'entre la société et lui le divorce était sans retour, et qu'elle ne lui pardonnerait pas plus qu'il n'avait envie de lui demander grâce. En croyant à son repentir, Laure avait fait un rêve ; en s'imaginant le captiver de nouveau, Claire avait trop compté sur la puissance des souvenirs. On ne descend pas aussi bas dans le crime, sans y laisser tout ce qui reste à un homme d'instmets honnêtes et de bonnes inspirations.

Be sa vie antérieure, Pierre n'avait conservé qu'une chose» son talent de comédien él Fart de pre&dre tous les visages. Quant à ses amours d'autrefcÂs, tant d'émotions vives avaient depuis lors traversé son existence, qu'il était devenu insensible à ces petite^distraetions des sens : c'était un homme blasé sur tout, excepté sur le crioie. L'instinct du vol et du meurtre avait affaibli chez lui les autres instincts, et eût-il élè assuré de se re^Iaeer convenaUement dans le monde, peut-être n'eût-il pas consenti à y reparaître. 11 y a dans la (Mpravation, on ne saurait dire quelle voliqilë laaisatne qui produit sur Tàme le même effet que les liqueurs spiritueuses sur le corps; quand chi y a goùtë^ on ne revient pas fàdlement k un autre r^me, et L'exoès mât de l'excès même.

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Pourquoi» d'ailleurs, se bercer de chimères? Jusque là, Pierre avait joué de bonheur ; mais ne suiSsait-il pas, pour le perdre, du moindre événement? Il venait d*en TQir la preuve. Le capitaine Maxime Gandval avait été naguère attaché à Fétairmajor du prince Eugène. Si le prince passait à Hyères et s'y arrêtait un seul jour, coinment pouvait-il se dérober aux suites de cette visite? Son imposture allait être dévoilée, et Féchâfaud l'atteûdait. Eût-il évité ce péril une première fois, d'autres occasions pouvaient s'offrir. Le brave ofiQcier dont il prenait le nom avait des camarades dans l'armée, et à tout instant une rencontre, une confrontation était possible. Ainsi il n'y avait pas à compter sur la durée de ce quiproquo, et il eût été puéril de mettre sa vie sur un enjeu aussi fragile. Pierre calculait trop bien pour le faire ; en brigand avisé, il s'était dit que le grand monde devait offrir un beau théâtre d'opérations, et il ne voulait y rester que le temps nécessaire pour exécuter un coup de main plein d'éclat. La nouvelle de l'arrivée prochaine du prince Eugène lui fit sentir mieux encore la nécessité de con* duire rondement cette affaire.

C'est sous l'empire de cette pensée, qu'il avait accepté le rendez-vous de la comtesse. Une intrigue de coaur, fi donc! Les folies de jeunesse n'ont qu'un temps» elpoiir Pierre, ce temps était passé. Un bandit comme lui, qui avait épuisé les émotions des grandes routes, qui avait

eu $oas sa main des femmes éperdues, à demi mortes, belles de surprise et d'épouyante ; un forban qui traitait depuis cinq ans Famour à la tartare, se plaire à des entrevues mystérieuses, rechercher 9 sous des cendres, les restes d*un feu entièrement étouffé, à quoi bon? et quel misérable rôle ! L*intriguede cœur, soit, mais pour aider une autre intrigue, pour arriver au but que se propose tout chef de bandits qui sait son métier, à la bonne heure! voilà ce qui se comprend et se justifie.

Pierre faisait ces réflexions en se dirigeant vers la porte qui donnait accès dans Taile gauche de la résidence. Rien ne lui était plus facile que de s*y rendre sans être remarqué et sans exciter le moindre éveil. Son pavillon donnait d'un côté sur la route, de l'autre sur le jardin, qui était entièrement désert pendant la nuit Point de domesticité de ce côté, point d'espion, point d'argus. Il sufSsait de s'avancer dans l'ombre avec quelque prudence, et de suivre une allée touffue, qui aboutissait devant les espaliers de la façade. C'est ce que fit Pierre, et sa pratique des expéditions nocturnes rendit sa marche plus circonspecte et plus sûre. Le ciel était clair, mais les ombres que projetait la végétation compensaient les dangers de cette transparence. Toutes les lumières du ch&teau étaient éteintes, si ce n'est dans une chambre de l'aile droite, la chambre de Laure, et Pierre put voir, en se glissant derrière la charmille, la silhouette de la

jeune fille se découper à travers la mousseline des rideaux. Que faisait-elle à cette heure avancée de la nuit, et pourquoi cette veille? Pierre s*arréta un instant et la yit disparaître, puis, entendant le bruit d'une clé, il craignit d'être surpris et gagna en toute hâte Taile opposée du bâtiment, celle qu'occupait la maison de la princesse Pauline. Toutes les indications étaient exactes; la clé ouYrit sans bruit : la serrure avait été préparée. La petite antichambre était éclairée par une veilleuse qui y répandait une clarté douce et voilée, et en face, une porte entr'ouverte indiquait que Pierre était attendu. Claire n'avait rien perdu des bruits et des mouvements qui avaient préparé son arrivée ; elle était sur le seuil, et le saisissant vivement par la main, elle le conduisit vers le sopha qui garnissait l'appartement. Quoique la comtesse fût habituée aux intrigues de ce genre, elle semblait en proie à une émotion extraordinaire; il y avait dans ses gestes quelque chose de fiévreux, d'emporté et de solennel.

Pierre resta froid et se contint; il entrait dans ses calculs d'exciter cette passion par sa réserve, et de prendre une revanche du passé. L'essentiel pour lui était d'obtenir des entrevues successives afin de pouvoir se mettre au courant des habitudes et des détails d'intérieur, de savoir au juste où il fallait frapper. Sa tactique eut un plein succès. Moins il affectait d'empressement auprès

de Claire, plus celle-ci redoublait d'avances ; elle» toqoors si maîtresse de ses passions, ne cachait pas cette fois rétendue de sa défaite ; elle se sentait vaincue, se soumiti s'humilia jusqu'à demander pardon à Pierre et à pleurer k ses pieds.

Le bruit que Pierre avait entendu, en passant devant Taile droite du château, était causé par l'ouverture d'une porte qui s'ouvrit presque en même temps que celle de Taile gauche. Laure en sortit, et la disposition des lieux était telle, qu'elle ne pouvait rien apercevoir de ce qui se passait de l'autre côté. Ce n'était pas la première fois que la jeune fille quittait ainsi sa chambre, dans le milieu de la nuit, pour respirer Tair du jardin et tromper une insomnie opiniâtre. Le chevet de Laure était assiégé de visions sombres, dans lesquelles les scènes du souterrain occupaient une grande place. Quelque ferme que soit une âme, elle ne traverse pas impunément des aventures semblables et en éprouve un long ébranlement. Le corps lui-même résiste mal à de si graves épreuves, et desaccès de fièvre nerveuse se mêlaient chaque, nuit à cette fièvre du souvenir dont la jeune fille ressentait les atteintes. Quand ces crises se déclaraient, elle quittait sa chambre et passait le reste de la nuit en promenades solitaires. Peu à peu la fraîcheur de l'atmosphère pénétrait ses sens et calmait jusqu'aux ardeurs de la pensée : elleattendait ainsi que le ciel eût pris, vers l'orient, cette couleur lai-

teuse qui indique rapproche du jour, et allait se reposer plus tranquille et presque consolée.

Les visites de Pierre se succédèrent ainsi pendant quelque temps, sans que les choses eussent changé de caractère. Claire ne reconnaissait plus cet homme qu'elle avait Yu autrefois si obéissant et si dévoué; les rôles étaient intervertis : c'était elle qui était devenue Tesclave, Ini était le maître. Encore ne pouvait-elle le tirer de ce calme presque ironique "qu'il apportait dans ses relations. Aux reproches de Claire, à ses colères, à ses retours, il opposait une impassibilité obstinée qui la troublait et rinquiétait. Quelquefois elle s'étudiait à chercher la cause de ces froideurs, et toujours limage de Laure lai apparaissait comme celle d'une rivale. Une haine sourde s*amassait ainsi dans son cœur, livré à tous les démons de la jalousie. [Elle redoublait alors de surveillance, épiait les regards, croyait surprendre dans le moindre geste la preuve d'une connivence habilement dissimulée. Si Laure se trouvait, à dessein ou par hasard, rapprochée de Pierre par le cérémonial de la cour, elle ifflaginsdt un prétexte pour aller se mettre entre eux et rompre les occasions d'entretien. Elle se rendait ainsi la plus malheureuse des femmes. Sa présence d^esprit l'avait même abandonnée, et plus d'une fois elle faillit se trahir devant l£s princesses.

Pierre tte semblait pas prendre grand souci de ces

écarts d*uDe âme agitée : il poursuivait tranquillement ses desseins. Rien de ce qui se passait dans le château ne lui était désormais étranger ; il se trouvait au courant de tout, même du service le plus intime. Ainsi, il avait

' pu remarquer que, dans les jours de grande toilette, quand tous les diamants sortaient de leurs écrins pour

f parer le front des princesses, il était rare que ces joyaux fussent renfermés au moment où on les quittait. Souvent alors, surtout quand la fête se prolongeait bien avant dans la nuit, la comtesse de Stolberg se contentait d'emporter chez elle les diamants de la princesse Pauline, afin de pouvoir, le lendemain matin, les mettre en place avant qu'elle fût levée. Ces précieux objets passaient la nuit chez Glaire et sous sa garde. Pierre avait été frappé de cette circonstance; il se sentait vivement travaillé du désir de l'exploiter. Un coup de main pareil couronnait dignement sa carrière, et nanti de ce trésor, il pouvait passer à l'étranger, et y couler une vie heureuse et brillante. Pour que ce rêve eût un résultat réel, il fallait se presser : le bruit du passage du prince Eugène se confirmait, et il eût été imprudent de s'exposer à être surpris par l'événement.

L'un des jours suivants était désigné pour une grande réception et un concert qui exigeraient de l'apparat. Pierre prit toutes ses dispositions à l'avance. Zéphir devait tenir à la porte du pavillon les deux meilleurs che-

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vaux des écuries, sellés et bridés, de manière à ce qu'ils pussent au besoin gagner tous deux la campagne.

Dans cette occasion, Pierre retrouva toutes les qualités qui avaient fait de lui un chef si précieux pour la bande des Moutons. Tous les détails de Tentreprise furent combinés avec prudence et activité. Quand le soir vint, rien n*7 manquait. Au concert, Pierre mit une espèce de coquetterie h déployer toutes ses ressources ; jamais il n'avait mieux fait ressortir les qualités charmantes de sa voix et le prestige d'une excellente méthode. Il fut tendre, passidiné dans son chant, enchanta l'assemblée et désespéra le comte Gabriel. Deux femmes surtout s'associaient avec ivresse h ce triomphe et semblaient s'en disputer l'honneur. On se quitta, et Pierre regagna son pavillon, la tête pleine de ses projets.

C'était le moment décisif; et, bien résolu quant au buty il ne savait encore quel moyen il emploierait : la ruse ou la violence. Si les circonstances lui permettaient d'enlever les joyaux sans effusion de sang, il épargnerait la comtesse ; mais il était décidé à la sacrifier impitoyablement, pour peu que cela fût utile à sa sûreté. Il prit un poignard, et s'achemina vers son rendez-vous ordinaire. H avait quelque espoir que Claire, fatiguée par une longue veillée, se serait couchée et endormie : alors l'affaire devenait des plus simples; il s'emparait des bijoux et s'esquivait sans bruit. Aussi prit-il toutes

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sortes de précatttioas pour ne pas trahir son anrifée; mais son espoir fut vain : Claire Fattendait à la porte, encore pleine des émotions de la soirée. Il fallut changer de plan. Pierre se résigna au ntle d*bomœe à bonnes fortunes, et attendit pendant plus d'une heure que le sommeil eût gagné la comtesse. Pendant ce temps, son i œil ne perdait pas de vue le magnifique écria de Pan- n Une, négligemment étalé sur un gq^éridon. Cette voe ^ réblouissait, lui causait des vertiges. Plus d'une fois, il , porta la main vers son poignard pour en flair plus vite. Enfin, Claire s'assoupit, et Pierre se leva en silence : mettre la main sur les joyaux et gagner la porte à la dé* robée furent Faifaire de quelques secondes. H revit le ciel, tressaillit de joie et s'élança dans le jardin avec une certaine précipiiation.

Le chemin qu'il prenait ordinairement était une allée sombre qui décrivait quelques sinuosités. Il l'avait parcourue presque tout entière et se trouvait devant son pavillon, quand il heurta une espèce de fantôme vétn de blanc : c'était la pauvre Laure, qui se livrait à sa promenade accoutumée. Pierre la reconnut et l'écarta violemment de son chemin :

— Malheureuse 1 s'écria-t-il, que venez-vous faire idî En même temps, il se précipita i&s son logement* laissant la jeune fille surprise de cette apparition et épouvantée de cet accueil.

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Cependant la comtesse venait de se réveiller en sursaut, et son premier mouvement fat d^ètendre les bras pour s'assurer de la présence de Pierre. Quelle fut sa surprise quand elle sentît le vide autour d^elle ! D'un bond eUe fat debout, et comme si une afifreuse clarté se fût à Finstant faite, elle se précipita vers le guéridon où, peu d'heures auparavant, die avait déposé les bijoux de la princesse. Us n'y étaient plus; on venait de les voler do la manière la plus effrontée. Quel parti prendre? Éveiller les gens du château, c'était se perdre; laisser ce vol s'accomplir, c'était assurer Timpunité h cet homme pi venait de froisser son amour-propre, et compromettre sa position à la cour.

Claire n'hésita pas ; die préféra le scandale, tt, & deminue, elle se précipita vers le pavillou qu'habitait le malfaiteur. Ou eût dît que Pierre avait prévu ce réveil et cette poursuite, car au moment où la comtesse arriva devant sa porte, le galop de deux chevaux qui résonnait sur la chaussèeprou va que lesdîamantscouraientdéjàles grands chemins. Exaspérée, Claire n'y tint plus; elle revint vers le château eu criant de toute la force de sa voix:

— Au voleur! au voleur!

Presqu'au même instant, une femme qui dflx«i*ait âe derrière une charmillese présenta,ct involontairement Claire la saisit par le bras en répétant ^yee une sorte d'impétuosité:

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— Au Yoleur! au voleur!

C'était Laure que Claire venait de rencontrer, et quand, aux clartés des premiers flambeaux, elle s*en fut assurée, à rinstant son sang-froid lui revint. Son premier élan pouvait la compromettre et la mêler à une scandaleuse affaire; il s'agissait de se tirer du plus mauvais pas où elle se fût jamais trouvée. Avouer les relations qu'eOe avait eues avec un malfaiteur, c'était se perdre; il fallait en faire retomber la responsabilité sur une autre. Laure se trouvait là ; le destin l'envoyait; quel triomphe si, eo se sauvant, elle perdait sa rivale (

Cependant, aux cris que la comtesse avait poussés, toute la maison était accourue. Les princesses, le commissaire extraordinaire, les ofSciers, la domesticité, tout était sur pied et offrait le singulier spectaôle que présentent toujours les surprises de nuit. Parmi les toilettes hétéroclites qu'autorisait la circonstance, celle du comte Gabriel était la plus étrange, et son foulard surmontant ses lunettes lui donnait un aspect des plus bouffons. Pea à peu, tout le monde accourait dans le jardin s^s que l'on sût d'où venait cette alerte et de quoi il était question.

La comtesse de Stolberg se décida à aller d'elle-mêina au-devant d'une explication, et, prenant le commissairt extraordinaire par le bras avec une vigueur qui parut à celui-ci tant soit peu virile, elle lui dit :

— Monsieur le comte, on vient de voler Fécrin de la princesse Pauline, à l'instant, devant moi.

— Vraiment, dit le comte étonné ; et quel est le coupable?

-T- Le capitaine Maxime, monsieur le comte; et son complice, le voici.

En même temps, Claire désignait Laure par un geste significatif. La pauvre enfant ne put résister au choc que lui causa cette foudroyante accusation. Elle tomba évanouie.

L*ACGUSÉE

Le lendemain, la.résidence entière était en révolution. Quelque princesse que Ton soit, on ne se résigne pas facilement à la perte de valeurs considérables et surtout d'objets de toilette auxquels on tient autant pour Téclat que pour le prix. Les détails de la scène de nuit s'ébruitaient audehors,etlaversion publique, habilement propagée, continuait à grossir les charges qui s'élevaient

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contre la pauvre Laure. On racontait que la jeune fille avait guidé elle-même le voleur dans son expédition ; qu'dle était entrée dans la chambre pour s'emparer des diamants, et se disposait à fuir avec son complice quand la comtesse de Stolberg, réveillée par le bruit, s'était précipitée à sa poursuite et Tavait arrêtée par \e bras, au moment où elle atteignait le seuil du pavillon. Ainsi, des deux coupables, l'un avait pu s'échapper, mais l'autre restait entre les mains de la justice et allait être livré au glaive des lois.

Quand Laure revint de son évanouissement, deuï gendarmes étaient à ses côtés et avaient l'ordre de la conduire dans les prisons d'Hyères aussitôt qu'elle aurait repris ses sens. La complicité paraissait trop évidente pour qu'on pût hésiter à s'assurer de sa personne, et les princesses elles-mêmes n'avaient pas osé la défendre contre cette odieuse inculpation. Une enquête se poursuivit, et les autorités de Toulon s'en mêlèrent. Le commandant de l'arsenal fut le premier qui arriva à Hyères; il fit part des soupçons qu'il avait conçus à propos du prétendu capitaioe Maxiine, dans lequel il avait cru reconnatire le célèbre Pierre Mouton. €e fat un trait de lumîèpe. Dès lors tout s'expliqua; la hardiesse du vol, les circonstances dont il était accompagné. Le cofflte Gabriel, qui avait cru devoir, dans l'intérêt de sa dignité, garder le secret sur l'aventure qui loi était

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personneite^en raconta pour la première fois les détails» et dès lors aucan doute ne resta sur Tidentité du malfaiteur.

Celait Pierre Mouton, le bandit fameux, la terreur de ces montagnes qui, pendant deux semaines, avait été TMte, le commensal de la résidence impériale, le chanteur de salons, Faimable et brillant cavalier dont raffolaient ces dames et qu'enviaient ces messieurs. Cette circonstance était accablante pour Laure; elle pesait sur efle d*liDe manière si affreuse, que pas une voix ne ne s'élevait pour la défendre. Non-seulement, dans la nuit fatale, on Tavait prise, pour ainsi dire, sur le fait, au milieu du jardin, et au moment où elle cherchait à s'évader, mais elle était arrivée au château dans la même voiture que le malfaiteur, et cet homme y avait pris son nom sans qu'elle criât à l'imposture. Comment expliquer ce fait sans une complicité entière, une communauté de situation et d'intérêts, née sans doute d'une liaison coupable? Laure devait être la maîtresse de ce bandit, et une rencontre de grand diemin l'avait conduite à un déshonneor volontaire. C'était ainsi que Topiniofi publique arrangeait les choses, et il faut dire que la comtesse de Stolberg contribuait beaucoup à lui imprimer cette dirBction.

Le comte Gabriel s'était aussi déclaré contre Laure, en haine de Pierre; die n'avait pa» d'aecoraiear plus

fougueux, d'adversaire plus acharné. Gomme il ne s'agissait que d'une femme, le virtuose avait retrouvé tout son courage. Sa qualité de commissaire extraordinaire lui donnait, jusqu'à un certain point, le droit d'intervenir dans Finstruction. Il l'invoqua pour faire subir à la prévenue un premier interrogatoire. Il y trouvait un double plaisir : celui de manifester son importance et de satisfaire sa curiosité.

Quand il pénétra dans la petite chambre qui servait de prison à Laure, la jeune fille était assise sur le pied du lit, affaissée sur elle-même, l'œil fixe et sombre : sa figure exprimait la douleur et l'abattement. Le matin elle avait demandé une entrevue aux princesses ; on lui avait refusé cette gr&ce. Elle voulait tout leur avouer, leur faire le récit de son aventure, se jeter à leurs pieds et leur demander pardon. Ce «dernier appui lui était retiré; elle vit qu'elle était perdue. Des femmes seules pouvaient comprendre ce que sa conduite offrait d'inexplicable; et comment livrer à des hommes ces petites capitulations du cœur, qu'à peine on s'avoue, et qui pourtant exercent tant d'influence sur la vie? Des faits apparents, appréciables l'accusaient, et elle n'avait pour se justifier que des impressions, des sentiments et un concours de circonstances dont il était difficile de reproduire l'impérieux enchaînement.

La jeune fille, en entendant ouvrir la porte, leva la

léte et aperçut le comte Gabriel. Le virtuose avait cru devoir, dans Fintérôt de ses foDctions, prendre un masque grave et un vêtement sérieux. Il était habillé de noir et avait quitté les bottes à la Souwaroff ; sa coiffure à la Caracalla semblait moins menaçante, mais son regard avait quelque chose d'orageux, qui Teût rendu digne de figurer dans le Conseil des Dix. Laure éprouva à son aspect un sentiment de répugnance qu'elle ne put dominer, et de son côté le comte ne rabattit rien de sa foudroyante attitude et de son air de souveraine imper-

— Mademoiselle, lui dit-il en s'asseyant, il faut avouer que vous entrez dans ce monde par une singulière porte* Tudieu! quel dévergondage précoce!

Si Ton se fût adressé au cœur de Laure, à ce qu'il y avait en elle de bons sentiments et d'instincts généreux, il est certain qu'elle eût sincèrement confessé ses torts et déploré son imprudence ; mais à ces soupçons offensants, à ce langage injurieux, sa fierté se révolta ; elle releva la tête, regarda fixement son interlocuteur et lui dit:

— Êtes-vous venu ici pour m'insulter, monsieur?

n y avait dans ces paroles un sentiment si vrai de pudeur blessée, que le commissaire extraordinaire perdit un peu son aplomb et répliqua avec moins d'assurance :

— Hais, mademoiselle, il me semble que vous le

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prenez sur un ton bien haut I Pour la maltresse d*im bandit, ce sont des airs assez étranges !

-* Monsieur, répondit Laure avec calme, que signifie votre présence, et à quel titre m'interrogez-vous?

** Comme magistrat, mademoiseUe, dit le eottts, humilié de ce changement qui s'opérait dans les rties; oui, c'est comme magistrat que je vous interroge, etjs vous prie de me répondre avec plus de déférence. Quelles étaient vos relations avec le misérable qui a volé les pierreries de la princesse?

A une question ainsi posée, Torgueil de Laure boml** lonna; elle oublia sa position d^aecusée, et d'un geste impérieux, elle montra la porte au commissaire extraordinaire.

-^ Sortez, monsieur, lui dit-elle; vous êtes un insûtetot et je n'ai rien à vous répondre.

Le comte Gabriel aperçut tant de résolution dans la physionomie delà jeune ûUe, qu'il n'osa pas lutter da*vantage. Il se leva, pile de colère, et gagna insensible^ ment la porte,

— Ah I c'est ainsi que vous le prenez, mademoiselle, ajouta-t-il; vous outragea la magistrature! Ebbi^I vous aurez bientôt de mes nouvelles.

Et il sortit furieux.

Cette scène n'arrangea pas les affaires de la jeune fille. J>ès ce moment elle eut, dans le comte Gabrid, tm eo-

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flemi implacable. Au lieu de raconter ce qui s'était imssé eaixe elle et lui, il déclara qu'il avait obtenu des aveux complets ; que c'était une nature profondément dépravée, incapable de remords et qu'il (allait frapper des peines les plus sévères. Quelquefois les princesses, an milieu de leurs plaisirs, accordaient un souvenir à la prisonnière et parlaient d'dle avec un accent de commisération. Le comte s'attachait h détruire le bénéfice de ces bons mouvements, et adievait de perdre Laure dans leur esprit. Il entassait les imputations les plus imaginaires, composait tout un roman où la dégradi^iondela jeune flUe édatait sons le plus triste jo^r.

Ces manoeuvres servaient trop bien les calculs de la comtesse Stolberg, pour qu'elle ne les secondât pas. C'était une ennemie plus adroite et encore plus acharnée. Bn apparence, elle prenait la défonse de la prévenue, parlait d'elleavec intérêt, excnsait son âge, mettait ses fautes sur lecompte de sapassion» imploraiten sa faveur la pitié qui s'attache aux grands égarem^ts du co^r. Mais, en la défendant ainsi, elle avait soin de rappeler toutes les circonstances de sa faute, le cas de flagrant délit dam lequel elle prétendait l'avoir surprise, sa complicité dans le vol des diraiants, enfin tout ce qui pouvait contribue rft entaâier son nom d'infamie et la perdre & jamais dans Topinion publique. Claire de Stolberg connaissait la puis* sancedes premièresimpressions, et combien ceux qu'elles

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condamnent ont de la peine à se relever de cette dé- 1 chéance. Tel prévenu est arrivé ainsi devant la justice, ! compromis à ce point qu'elle ne pouvait plus lui ofirir qu'une réparation incomplète. I

Ce vol des pierreries était dévenu l'objet de tous les entretiens; le département entier s'en occupait, et les récits les plus étranges se mêlaient aux circonstances vraies ou fausses de l'affaire. Les uns disaient que Pierre Mouton avait dû passer en Suisse, à l'aide d'un déguisement de roulier ; d'autres, qu'il s'était présenté sur le pont du Var, et que, reconnu par le péager et poursuivi par la gendarmerie, il avait été obligé de se rejeter de nouveau dans le bois de TEstereL Ceux-ci allaient plus loin et prétendaient que le bandit était resté caché dans le château même, et que trois dames d'honneur lui portaient à boire et à manger, dans un cabinet masqué par une porte s^ crête; ceux-là assuraient, au contraire, qu'il s'était incorporé dans l'arméOi et qu'il marchait avec le troisième corps, destiné à la campagne de Russie. Enfin, il n'était sorte d'inventions auxquelles on ne se livrât à propos de Mouton. Laure était aussi en jeu : quelques hommes la plaignaient ; mais les femmes étaient impitoyables. On ne lui pardonnait pas d'avoir eu des faiblesses poar un brigand. D'une façon ou d'une autre, cette histoire occupait la curiosité publique; on en parlait dans les chaumières comme dans les salons: en quelque

lieu que l'on se trouvât, il était impossible de l'éviter.

Renfermée dans sa prison, Laure ignorait ce qui se passait au dehors ; elle ne soupçonnait pas Thorreur de s» position et quel mal on se donnait pour la perdre. L'instruction de l'affaire n'était pas encore commencée ; il fallait transférer la prisonnière au siège de la cour impériale, et, sous prétexte de compléter Tenquéte, le commissaire extraordinaire gardait encore la prévenue sous sa main.

Laure était au secret et ne voyait personne. Deux fois par jour, un guichetier lui apportait quelque nourriture, et, sans rompre le silence, mettait un peu d'ordre dans la chambre qu'elle occupait. L'entrée et la sortie de cet homme avaient lieu sans que Laurey fîlla moindre attention. En dehors de ses souvenirs, elle n'avait qu'une vie machinale. Sa pensée se perdait à sonder sa position, et cet examen remplissait son cœur d'amertume et d'épouvante. Elle n'y voyait point d'issue; elle se sentait enlacée par une fatalité inexorable, qu'elle ne pouvait ni briser, ni conjurer. Paraître devant une cour d'assises à dix-huit aDs, comme complice d'un chef de voleurs, quelle accablante perspective!

Un matin, elle jeta par hasard un coupd 'œil sur le guichetier, qui arrivait à l'heure habituelle. Ce n'était pas l'homme qui faisait ordinairement ce service, et il sembla à Laure qu'elle avait aperçu cette figure quelque

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part. Cependant elle prit cette ressemblance pour un jeo de l'imagination, et reporta les yeux snr un Yolume qu'elle lisait en ce moment. Le guichetier se mit à l'onivre, mais en faisant k dessein un tiA broiti que Tatteation de Laure en fut forcément distraîle. Plusieurs fois die lera les yeux, et toujours elle demeura frappée du visage et des manières de cet homme. H rôdait autour d'dle comme s'il eût épié un moment favorable. EnGn il s'approcha, et, tirant un morceau de papier de dessous sa veste, il le glissa sur le livre de la prisonnière sans dire un mot, et se dir^ea vers la porte en prêtant l'oreille. ~Qu'y a-t-ilT qu'est-ce? dit Laure étonaée.

— Chut, répondit cet homme.

En mteie temps un bruit de pas retentit dans le corridor, et, par un mouvement instinctif, la jeune fille cadia dans son sein le billet qu'on venait de loi remettre.

— C'est bien, ajouta le guichetier; lisez et brûlez ensuite*

Il disparut Laure resta étonnée de cette apparition et craignit d*abord un piège. Cependant peu à peu laçariosité prit le dessus; elle rompit le cachet et jeta les yeux sur l'écrit. Il était à la fois laconique ^mystérieux: « Niex tout et espirex. On veille sur vous. » D'où lui venaient ce aingulior avis et cette protection inconnue ? Les princesses s'intéfessaienfr-dles à son soiit et lui donnaient«eUes un moyen d'assoupir œtle aflkire?

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OU bien faliaiMl voir làéedans la main de cet homme qui Tavait enchaînée à une solidarité infamaute, et se jouait d'elle avac tant de cruauté?

Laure resta indécise, mais ne s'en affermit que davantage dans un système de dénégation où sa pndsur inrolontairement se réfugiait. Le même jour, deux autres personnes reçurent, par des voies non moins mystérieuses, deux billets qui semblaient didtés par la même intention et venaient de la même aource. L'un était adressé à la comtesse, et il contenait ces mots :

«Madame,

> Tous vous acharnez d^une manière odieuse sur la » jeune fille qui n'a qu'une faute à se reprocher, celle de » ne m^avoir pas livré au bourreau. Vous comptez faire » peser sur elle vos propres torts, et vous sauver en la » perdant. Vous savez que je ne suis ni sentimental ni » chevaleresque : vous m'avez guéri de ces préjugés;

> mais je n'aime pas l'injustice. Je viens donc vou« prier » de vouloir bien arranger cette affaire : vous êtes ass^% » habile pour réparer le mal que vous avez fait. J'ajonte

> que j'y compte et que je saurais me venger d'un désap** » pointement. »

Le eomtewe» en lisant ces lignes, ne pat contenir son

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indignation. Elle froissa le billet, et frappa du pied la terre en s'écriant :

— Le misérable I Comment se déliyrer de lui 1 L'antre billet était adressé an commissaire extraordinaire, qui s*empressa de le parcourir.

« Monsieur, » Vous n'êtes qu'un lâche!

C'était un exorde un peu rude, et le comte sentit se dresser sur sa tête ses cheveux pommadés à la Caracalla.

— Insolent! s'écria-t-il comme s'il répondait à l'auteur de répître.

Il parvint, cependant, à contenir son indignation et à achever la lecture d'une écrit si peu parlementaire :

«.Monsieur,

» Vous n'êtes qu'un lâche. Quand les Moutons vous » ont tenu dans leurs mains, vous avez demandé grâce. » Cela se conçoit : les Moutons sont des hommes et de » fameux hommes, je m'en Oatte. Aujourd'hui, que » vous n'avez plus affaire qu'à une femme, le cœur vous » revient, et vous l'accablez. Tâchez de vous calmer, » muscadin, ou, autrement, les Moutons se remettront

PIERRE MOUTON â97

> de la partie. La première leçon n*est pas suflSsante, à

> ce qu*il paratt? Gare à la deuxième! »

Cette lecture jeta la comte Gabriel dans un paroxysme de colère mêlé de terreur : on n'eût pas su dire s'il était plus irrité qu'effrayé. Cependant il se décida pour le rôle héroïque, et seraffermissant sur ses bottesàlaSouwaroff:

— Âh I dit-il, c*est comme ça que vous le prenez, tas de brigands 1 Ah I vous croyez m'intimider, me faire trahir Sa Majesté l'empereur et roi. Ah ! gibier de bagnes 1 Vous me mettez au défi I Eh bien! nous allons voir.

Le lendemain la pauvre Laure était transférée dans les prisons de Toulon, et plus tard dirigée sur Aix, siège de la cour impériale.

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