‹ Pierre MoutonChapitre 25 sur 50 · LA SAGESSE DES ANCIENS · texte numérisé non relu

LA SAGESSE DES ANCIENS

Bernard avait une de ces physionomies sur lesquelles les orages de la vie ne laissent aucune empreinte. Deux mots suffisaient pour définir cette existence, la paix dans la résignation. Quoique jeune encore (il avait vingt-six ans), les habitudes adininistratives s'étaient profondément enracinées chez lui. Il u'est point d'organisation ici-bas qui ne se ressente du milieu oiT elle est destinée à se mouvoir. Si la vie des camps engendre la turbulence, la vie des bureaux engendre l'engourdissement. L'esprit s'y astreint à des règles inflexibles, le corps s'y meut îvec la régularité d'un ressort.

A son insu, Bernard se trouvait sur cette pente ; il y avait déjà en lui du vieil employé. C'était un travers sans doute ; ïuais que de qualités le rachetaient î Jamais bonté plus vraie ne se logea sous une enveloppe humaine. L'intelligence pouvait souffrir; le cœur restait intact, et il fut tel jusqu'au bout.

Trente ans d'administration n'ont pu faire de Bernard ni un envieux, ni un égoïste, ni un ambitieux. Calme comme ses habitudes^ son affection avait la solidité et la pureté de l'or. On ne la prenait jamais en défaut, et quoi qu'il arrivât, on la retrouvait toujours telle qu'on l'avait laissée.

Au moment où le timbre des horloges sonna quatre heures^ Bernard me fit un signe de la main. Je compris qu'il voulait laisser à nos deux collaborateurs le temps d'opérer leur retraite. L'attente ne fut pas longue : Frédéric et Paul ne donnaient à rÉtat que les minutes strictement exigées : souvent même ils lui faisaient courte mesure. Quand ils eurent quitté la place, je me retournai vers mon voisin :

— Eh bien ? lui dis-je.

— Pas ici, monsieur Mongeron, me répliqua-t-il. Les murs n*) sont point assez discrets. Partons.

Une fois hors des bureaux, je croyais que Bernard allait enfin délier sa langue ; il n'en fit rien et se contenta de me guider vers le jardin des Tuileries. Là, il eut soin de choisir l'allée la plus solitaire, et avant d'ouvrir la bouche il s'assura qu'aucun témoin ne pourrait le troubler dans ses confidences. Ces précautions prises, il se retourna vers moi, les jambes en arc-boutant, et posant sa main sur l'un des revers de mon frac, 11 commença ainsi :

— Monsieur Mongeron, avant tout, je vous demande de ne pas prendre en mauvaise part ce que je vais vous dire. Me le promettez-vous ?

Cette apostrophe directe me causa quelque embarras ; Bernard s'en aperçut et poursuivit d'un ton affectueux :

— Il s'agit de vous, de vous seul. Vous vous engagez dans une fausse route, et je veux vous en avertir à temps. Mon camarade, continua-t-il avec un accent convaincu^ vous vous perdez.

— Je me perds ! m'écriai-je, et comment?

— Vous vous perdez, reprit-il, par excès de .zèle. 11 y a diverses manières de se perdre, et celle-là n'est pas la moins sûre.

— Est-ce possible ? lui dis-je.

— Non-seulement possible, poursuivit-il, mais probable; croyez-en votre vétéran.

— Je vous crois, monsieur Bernard, répliquai-je, mais sans pouvoir m'expliquer la chose.

— Deux mots, mon jeune ami, et tout s'éclaircira. A qui avez- vous affaire ? A l'État et à vos collègues. Ne comptez pas trop sur TEtat ; c'est une abstraction. On le sert bien, on le sert

médiocrement, on le sert mal, c'est tout un. Dans les postes supérieurs, l'individu compte ; on le suit, on le toise ; on sait ce qu'il Taut. Dans nos humbles fonctions, l'individu s'efface, il n'y a plus que des unités. Ainsi, monsieur Mongeron, que vous ayez mis au net dans votre journée dix pages ou soixante pages^ trois dépêches ou vingt dépêches, votre position n'en sera ni meilleure ni pire. On s'habituera seulement à voir en vous une machine qui fonctionne mieux que les autres, et c'est un danger, croyez-moi, que de passer pour une bonne machine.

— Vraiment, dis-je à Bernard^ en serait-il ainsi?

— Voilà, reprit-il, ce qui vous attend du côté de l'État^ voyons maintenant comment le prendront vos collègues. Soyez juste, mettez-vous à leur place. Pour être employé on n'en est pas moins homme. On est sujet aux passions, aux faiblesses communes. Vous voici renfermés dans un bureau, vous et trois autres serfs attachés à la même glèbe, vous laborieux, eux paresseux avec délices. A Tinstant, les incompatibilités se déclarent. Votre zèle est une censiu-e de leur apathie. Vous gâtez le métier, vous donnez au chef la mesure de ce que peut un homme qui emploie consciencieusement tout son temps. C'est du plus mauvais exemple.

Les paroles de Bernard faisaient tomber le voile qui me couvrait les yeux. Je courbai la tête en signe d'acquiescement; il continua :

— Ainsi, monsieur Mongeron, vous voyez où aboutissent les excès de zèle. D'un côté, l'État qui n'en tient pas compte, de l'autre, les camarades qui les voient d'un mauvais œil. C'est à décourager le plus intrépide. On a l'air de vouloir passer sur le corps des autres, et se faire de la place à leurs dépens.

—Je comprends maintenant que c'est une faute, dis-je en homme qui rend les armes.

—Qui ne l'a pas commise, mon ami? répliqua Bernard en me prenant la main. Moi tout comme un autre. C'est une maladie épidémique; il n'est pas de débutant qui n*en soit atteint. Mais le temps s'en mêle et on en guérit. Voilà où j'en suis: juste assez et jamais rien de trop.

— La devise est sage, dis-je à Bernard ; je me promets d'en profiter.

Nous étions arrivés à la grille des Tuileries ; il était temps de se séparer. Bernard me serra de nouveau la main, et je regagnai mon domicile, préoccupé de ce qu'il m'avait dit. De toute la nuit, je ne pus fermer l'œil. Le doute était entré dans mon cœur et y avait fait des ravages irréparables. Il ne me restait plus

28 ÈDO0ARD MOHGEBOri.

dès low qu'à prendre les ehoses pour ce qu'elles étaient^ et à y conformer mes espérances.

Dès le jour suivant, la réaction qui s'opérait en moi devint manifeste. Je n'arrivai au bureau qu'un quart d'heure après Tordre. L*acte de révolte ne pouvait être ni plus prompt, ni plus formel. Aussi n'échappa-t-il point à mes compagnons de chambrée. Soit que cette circonstance leur suffît comme indice, soit que Bernard se fût expliqué avec eux, ils me tirent les honneurs d'une réception bruyante. Plus de diplomatie entre nous, plus de contrainte. J'étais un des leurs, un camarade, un complice, une âme égarée qui rentrait dans la bonne voie.

Frédéric se mit à la tête de cette manifestation. C'était un de ces hommes qui savent se faire une originalité d'emprunt et manient avec un certain succès l'idiome pittoresque à l'usage des ateliers. La moindre fonction de Frédéric était celle d'employé; il en avait une foule d'autres, bien plus essentielles. On le trouvait un jour dans les coulisses, un autre jour dans les bals publics. Point de bonne fête sans lui; il se glissait partout, et y régnait par l'audace. Son camarade Paul tenait un rang plus humble ; il était comme le reflet de cet illustre ami, la doublure de ce premier rôle.

Au moment où je mis le pied dans le bureau, l'explosion commença.

— Eh I le voici enfln, ce cher réfractaire ! s'écria Frédéric. Bonjour, Mongeron. Dix heures vingt-cinq; parlez-moi de ça. L'air du bureau agit ; l'état du pouls s'améliore. Mongeron, venez ici, que je vous embrasse. Paul, attention ! Je vous propose deux bans en l'honneur de notre camarade Mongeron. Deui bans ! entendez-vous, mon cher ? Vivement et en mesure î

Impossible d'arrêter ce flux de paroles : Bernard l'essaya vainement. En garçon ami des convenances, il eût voulu maintenir une ombre de discipline. Frédéric ne lui donna pas cette satisfaction ; il avait dressé son programme et ne s'en laissait pas détourner. A peine Bernard put-il obtenir qu'on remît les choses à l'heure du déjeuner. Un peu de silence s'établit, on expédia quelques circulaires ; mais, au coup de midi, Frédéric se \ leva et demanda la parole.

— Messieurs, dit l'orateur, la conquête d'une âme est un évé- j nement trop majeur pour qu'elle passe sans fanfai'es ni comestibles. Mongeron nous échappait, Mongeron nous revient ; c'est un triomphe qui vaut la peine de se mettre en frais. Bernard, I ne vous effrayez pas; Paul, contiens tes élans généreux. Il y , aura festin, mais c'est moi qui régale. |

EDOUARD MONGEKON. 29

— Toujours grand, ce Frédéric, s'écria Paul : plus grand que le roi de Prusse de ce nom. Va toujours, mon cher, je t'admire.

— A la bonne heure, dit Bernard, dont la bourse se prêtait mal à des excès.

SeuJ je gardai le silence, assez confus du rôle que je jouais, et aux regrets de ne pouvoir m'y soustraire.

— Mes amis, poursuivit Frédéric, je vous promets un repas assyrien, un couvert digne de Sardanapale. Vous allez voir; des montagnes de vivres, arrosées de flots de nectar. Tout ce que la Palestine et Tldumée, la Crète où mûrit l'olive, la Mésopotamie aux figues savoureuses, peuvent fournir de succulent, vous l'aurez. Un coup de baguette, et le tour est fait.

En achevant ces mots, il se dirigea vers la porte, l'ouvrit, et remplissant les corridors de sa voix sonore :

— Ici, jeune esclave, s'écria-t-il.

Celui que Frédéric interpellait de la sorte, était un enfant chargé de s'enquérir des besoins alimentaires du personnel administratif. Chaque jour, quatid l'horloge annonçait midi, il venait prendre les ordres des consommateurs. Sm' l'appel de Frédéric, un client de choix, il accourut :

— Voilà, M'sieu, voilà ! dit-il en se découvrant avec respect.

— Esclave, poursuivit Frédéric, vous voyez devant vous des gens qui veulent se livrer à un extra fabuleux. Le mot doit vous sourire.

— Oui, M'sieu, dit l'enfant.

— Eh bien ! ajouta Tamphitryon, retenez le menu suivant : j'ose croire qu'il ne retentit pas fréquemment sous ces voûtes. Voici : Quatre côtelettes de porc frais pour quatre et deux fioles à douze ; cachetées, s'entend. Avez-vous compris, esclave ?

— Oui, M'sieu.

— Étes-vous suffisamment pénétré de l'importance de cette commande et de la responsabilité qui pèse sur vous ?

— Oui, M'sieu.

L'enfant allait sortir, lorsque Frédéric le retint par l'un des coins de son tablier.

— Encore un mot, dit-il, un seul, mais capital. Recommandez à votre chef de se prodiguer en cornichoijs. Ma faveur est à ce prix.

— Oui, M'sieu, dit l'enfant. Et il disparut.

Quelques minutes après, le couvert était mis sur le poêle et le repas commença. Un peu embarrassé d'abord, je finis par me trouver fort à l'aise avec ces joyeux étourdis. Frédéric se montrait intarissable : jamais il n'avait eu tant de verve et de gaieté.

10 ÉDOUAED KOHGnOR.

En Tain, eût-on voulu garder quelque sang-froid; rhilarité était trop contagieuse. Pour moi, je n'essayai pas de résister. Quelques rasades avaient suffi pour me mettre an ton des antres convives^ et Bernard, le plus calme de tous, s'étonnait du chemin que j'avais fait en moins de Tingt-quatre heures.

Devant Tappétit que donne la jeunesse, le repas assyrieB, comme l'appelait Frédéric, ne pouvait pas résister longtemps. n disparut en un clin d'œil, ainsi que le nectar des flacons. À la Yue des assiettes et des bouteilles vides, l'amphitryon se croisa mélancoliquement les bras, et du ton d'un voyageur qui pleure sur des ruines :

— Déjà, dit-il ! Comme tout passe ! Gomme tout file ! Je sais qu'il y a des exemples. Babylone n'est plus ; Memphis repose sous les sables du désert, Palmyre n'offre que des décombres à rœil attristé. C'est la loi d'ici-bas; mais, en vérité, Paul, je ne croyais pas que la côtelette de porc fût un objet aussi éphémère ! Vois ce que cela dure !

— Hélas ! répliqua Paul s'associant à ce deuil.

— Hélas ! reprîmes-nous en chœur, Bernard et moi.

— Je n'en veux pas avoir le démenti, s'écria Frédéric d'une voix impérative* H ne sera pas dit qu'un repas assyrien n'aura duré que huit minutes. Je vais redemander quatre côtelettes de porc frais pour quatre.

Nous nous opposâmes à cet excès, et parvînmes à contenir la générosité de l'amphitryon. Mais les esprits étaient trop montés pour que les choses n'eussent pas d'autres suites. Frédéric n'était pas, d'ailleurs, au bout de son programme :

— Messieurs, dit-il, après un court silence, voici Mongeron avec nous ; il est des nôtres ; nous venons de vider avec lui la coupe de l'attendrissement. 11 .ne nous reste plus qu'à lui conférer nos ordres et à lui prodiguer l'accolade. Êtes-vous prêt, Mongeron? ajouta-t-il en se tournant vers moi.

Quoique j'ignorasse où devait aboutir cette nouvelle plaisanterie, j'étais dans des dispositions qui ne me permettaient pas un refus.

— Je suis prêt, répondis-je à tout hasard.

— A la bonne heure, dit Frédéric ; j'aime cette ardeur. Jeune homme, vous allez connaître la chevalerie des bureaux ; elle est innocente comme un verre de lait . Nous vous recevrons d'après le rite expéditif, c'est-à-dire sans épreuves ni becs jaunes. Point d'autre cérémonial que le serment. Paul, venez à ma droite pour m'assister ; vous, Bernard, placez-vous à la gauche de Mongeron en votre qualité de parrain.

EDOUARD HONGERON. SI

Chacun se disposa en riant comme le voulait Frédéric. Quand le groupe fut complet^ il prit un registre énorme et arma son acolyte d*une longue réglette.

— Maintenant, syouta-t-il, à genoux le récipiendaire. J'obéis, et il donna au registre ma tête pour point d'appui,

tandis que Paul appliquait, en guise d'épée, sa règle sur mon épaule. Frédéric continua :

— Mongeron, voici les formules du serment ; préparez-vous à y répondre avec Torgane d'un homme qui a du porc frais dans l'estomac. Y êtes-vous ?

— J'y suis, répondis-je en étouffant un accès de rire.

— Très-bien, poursuivit Frédéric. Il ne s'agit plus que de jurer en trois points. Premier point : Jurez-vous de ne plus traiter la besogne en dératé, de ne plus faire de l'expédition au pas de course, de ne plus humilier vos collègues par le spectacle d'une écriture aux oiseaux ?

— Je le jure, répondis-je.

— Bien juré, dit Paul en sa qualité d'assistant.

— Second point, reprit Frédéric. Jurez-vous de faire porter au public la peine du boulet que vous traînez et de lui rendre avec usure les couleuvres que vos chefs ne manqueront pas de vous infliger?

— Je le jure, répliquai-je.

— Bien juré, dit Paul, répétant la formule.

— Troisième et dernier point, ajouta Frédéric d'un ton plus solennel, et ici, Mongeron, sondez-vous les reins et mesurez votre force. Jurez-vous de considérer, dans votre for on ne peut plus intérieur, votre ministre comme un Algonquin, votre directeur général comme un Osage, votre chef de division comme un Albinos, votre chef de bureau comme un Samoyède, enfin votre garçon de salle comme un nègre qui a manqué sa vocation et s'est fait teindre en blanc, afin de mieux déguiser son origine ? Le jurez-vous ?

— Je le jure, m'écriai-je.

— Bien juré, dit Paul pour la troisième fois. Décidément ce garçon-là jure bien.

Au troisième serment, Frédéric souleva le registre qui pesait sur ma tête, le transmit à son assistant, et m'imposant les mains, il ajouta :

— Puisqu'il en est ainsi, Mongeron, je vous proclame prince du grattoir, duc de la plume d'oie, marquis de la colle abouche, comte du papier brouillard, baron du canif et chevalier de la

32 EDOUARD HONQERON.

sandaraque. Maintenant, relevez-vous, récipiendaire, et tombez dans mes bras; vous êtes notre pair.

Ainsi finit cette scène burlesque, dont je rougis en la racontant. Je n'en aurais pas éveillé le souvenir sans l'influence qu'elle eut sur mes débuts. Autant j'avais pris jusque-là ma carrière au sérieux, autant je l'envisageai alors d'une manière leste et dégagée.

hk SAISON DES AMOURS.

Je passe rapidement sur les années qui suivirent mon entrée dans les bureaux. Le détail en serait trop uni, trop monotone. On ne saurait mieux comparer Texistence de remployé qu'à un voyage dans les steppes. Les journées s'écoulent et le paysage reste le même ; la caravane marche et rien ne change autour d'elle. Ainsi en était-il pour moi. Il me fallait chaque matin recommencer l'œuvre de la veille, rentrer dans cette grande caserne que Ton nomme une administration et y retrouver, au sein de la même cellule, les mêmes dossiers, les mêmes chaises, le même bureau, le même poêle et les mêmes visages. Que le pavé fût inondé par la pluie ou fouetté par. la grêle, la tyrannie du règlement n'en subsistait pas moins; un déluge universel eût à peine suffi pour justifier Finexactitude. Encore régnait-il, dans cet âge d'or des emplois publics, une indulgence qui adoucissait les rigueurs du service. On ne nous traitait pas comme des enfants enclins à faire l'école buissonnière; on ne nous flétrissait pas d*un stigmate odieux, la feuille de présence. La surveillance avait quelque grandeur, le zèle n'était pas taxé à la minute.

Même alors, je Favoué, les servitudes du métier me paraissaient pénibles à subir. Que de fois, au réveil des beaux jours, ai-je suivi, d'un regard languissant, les rayons lumineux qui venaient se briser sur nos vitres. Quelle ironie pour moi dans les joies du dehors, dans la sève des arbres, dans les splendeurs du ciel, dans les harmonies delà nature! Quel contraste entre cette atmosphère chargée des parfums du printemps et l'air malsain de notre prison enfumée! Souvent je passais des heures entières à contempler cette poussière d'or que le soleil disperse en mille courants ou épanche en ondes majestueuses. Ce spectacle me ravissait et me désespéi*ait. Avoir près de soi tant d'ac-

ÉDOUAKj) M0N6ER0N. 8 S

tivité, tant de bruit^ tant d'espace^ et ne pouvoir en jouir, s'y livrer, s'y mêler; se sentir enchaîné à côté de ces êtres libres qui saluent tous à leur manière les pompes de la création : tel était mon supplice» le supplice de Toiseau captif qui mesure de l'œil, à travers les barreaux, les champs d'azur où il aimerait tant à s'ébattre.

Je le sais, il est des natures qui sont à Tabri de pareilles dou* leurs, et qu*endort le charme puissant de l'habitude. Peu à peu l'esprit s'adapte aux lieux où il vit, comme le corps aux vêtements qui le recouvrent. C'est tin horizon familier ; l'œil s'y repose avec confiance. Ainsi, non-seulement les tristesses s'en i^oot; mais les petites joies arrivent. Une heure sonne dans la i^ie de remployé où il retrouve avec plaisir ses manches de cali- 'ot, son bonnet grec, son frac de bataille, son garde^vue et juslu'àla patte de lièvre avec laquelle il maintient autour de lui iQe netteté constante. Ces objets ont vieilli à son service; il les connaît, il les aime. D'ailleurs où sont ses distractions, ses déassements, si ce n'est là? Oùlirait41 plus commodément son ournal? Où obtiendrait-il, à moins de frais^ un meilleur feu, me eau plus claire? veut-il s'abandonner à des causeries, les occasions ne lui manquent pas. Estait curieux, les nouvelles abonlent. Chaque bureau a sa grande et sa petite chronique : on s'y iccupe d'art, de théâtre, de littérature; l'opéra de la veille^» le ^Dcert du lendemain, le bal de la cour, les séances des chambres, tout y est passé en revue, jugé, débattu. Que faut-il de plus K)ur remplir l'existence?

J'avais û-anchi sans peinele premier échelon : depuis longtemps étais expéditionnaire, et voici commen t. Au 20 mars les aigles re- •arurent ; la prédiction de ma tante Brigitte s'accomplissait. En smme dévouée, elle se rendit aux Tuileries pour se mettre à la isposition de l'Empereur. Il lui semblait que rien ne pouvait 3archer sans elle. On eut beau réconduire; son zèle ne se reuta point. Il fallut en passer par ce qu'elle voulait. L'empereur ù accorda quelques minutes d'audience et la traita avec bonté, n peu de mots, il sut à quoi s'en tenir sur sa position et apprît 'elle que Pétermann avait laissé un neveu employé dans les bu- 3aux.

— Qu'on donne de l'avancement à ce jeune homme, dit-il à )n aide de camp, après avoir congédié ma tante .

Le lendemain j'étais expéditionnaire à quinze cents francs 'appoinfements, fortune inouïe qui excita bien des animosîtés. eut-être, quelques mois plus tard, eussé-je expié cette faveur,

la crainte de frapper un obscur employé n'eût retenu le bras

des ëpurateurs. On m'oublia, on ferma les yeux. Mais ce n*en fat pas moins un grief nouveau qui pesa sur ma carrière. Protégé de VEmpereur ! quel motif décisif pour figurer dans la catégorie des suspects et se voir éternellement lioté à Tencre rouge !

Quoi qu'il en soit, le pas le plus difficile était fait : avec quinze cents francs par an, je pouvais prétendre à tout, même à l'indépendance. Quinze cents francs ! Il me semblait que j'aurais bien de la peine à voir la fin d'une telle somme. Aussi quand, pour la première fois, je fournis une signature au registre de l'émargement, mon cœur se prit-il à battre plus vivement que de coutume. Une pile d'écus était sous ma main; je l'emportai sans la compter et l'engloutis dans les profondeurs de mon gousset; puis, à l'abri de regards curieux, je vérifiai mon trésor, comme eût pu le faire un avare, je le fisrésonner pièce à pièce et m'enivrai longtemps au bruit de cette monnaie trébuchante.

Ce qui m*en plaisait surtout, c'est que désormais j'allais me suffire. J'étais libre, je pouvais disposer de moi. Mon premier acte d'émancipation fut de quitter Tasile que m'avait ménagé ma mère. Dans Tune des ruelles qui aboutissent au quai de Gonti, j'avais remarqué deux petites chambres proprement décorées qu'on offrait à vingt francs par mois, y compris le service. Ce logement ne brillait ni par la clarté, ni par la perspective ; û me plut néanmoins et je l'arrêtai. C'étaient deux cent cinquante francs d'affectés au premier besoin qu'éprouve l'homme, celui d'abriter sa tête. Venait ensuite un autre besoin non moins impéreux, celui de s'alimenter. Je cherchai donc à ma portée un de ces restaurants au rabais dont les fourneaux fument en l'honneur des petites bourses. Si je me résignais à une intoxication lente, je voulais au moins débattre la qualité et le prix du poison. Après bien des essais, je finis par trouver, vere les sommets de la rue de la Harpe, et à raison de trente-cinq francs par mois, une pension qui me mit, tant bien que mal, à l'abri des révoltes intestinales.

Après le toit et le couvert figurait l'entretien, cette autre nécessité inexorable. J'eus à ouvrir, dans mon budget,un crédit à cet article et j'y affectai une somme de trois cents francs. Il n'en fallait pas moins pour remplacer la dépouille de mon oncle, arrivée aux dernières limites de sa durée. Le linge et les chaussures devaient, en outre, absorber une centaine de francs; le déjeuner frugal du bureau soixante francs au moins. Pour tout prévoirje portai cent francs au chapitre des frais extraordinaires et j'obtins la balance suivante :

EDOUARD M0N6ERÛN. 3 5

Logement et service 250 li*.

Nourriture et étrennes... 560

Entretien 400

Dépenses imprévues 100

Total.... 1,310

Au premier coup d'œil, il y avait là une belle marge, près de deux cents francs. Mais elle n'était qu'apparente. Mon traitement supportait, au profit de la caisse des retraites, une assez forte retenue, et il fallait en outre faire face à de petites fournitures de bureau. Ensuite que de précautions, que de privations pour assurer le maintien de cet équilibre! Point de maladies d'abord; une maladie est un objet de luxe ; ma caisse n'en comportait pas. Point de fantaisies non plus ; une fantaisie ne s'exerce qu'à titre onéreux. Dans un budget comme le mien, tout centime accordé à l'imprévu était autant de retranché sur l'ordinaire. Et que de pièges tendus sur mon chemin! Que d'amorces pour m'entraîner vers le déficit! Je ne parle pas des affiches des spectacles, prodiguées à tous les angles de rues ; je ne parle ni de l'Opéra, ni des Bouffes, ces ruineuses institutions. Mes prétentions ne pouvaient pas s'élever si haut. Je parle seulement des jouissances les plus innocentes, les moins coûteuses, par exemple, les omnibus, les ponts à péage, le tir à l'arbalète, le théâtre à quatre sous. Voilà de quel excès j'avais à me défendre pour ne point creuser sous mes pas le gouffre du découvert.

Il convient d'ajouter qu'une chance nous attendait au bout de l'an, celle du chapitre des gratifications. Parmi les songes qui s'échappent de la porte d'ivoire, il en est peu qui soient plus doux au cœur de l'employé. Que de projets basés sur cette distribution éventuelle! L'imagination ne leur assigne point de limites. C'est même sa principale vertu. D'ordinaire, elle promet plus qu'elle ne tient, et se venge des illusions d'un an par une heure de mécompte. A l'épreuve tout change ; c'est le moment des récriminations et des petites jalousies. Celui-ci a été favorisé, celui-là oublié : on crie au passe-droit, à la partialité, à l'injustice. Un monde de passions s'éveille, et les bureaux, naguère si calmes, s'agitent en proie aux tempêtes.

Voilà dans quelle sphère je vivais, à quelles servitudes j'étais soumis, et quelles émotions je voyais naître autour de moi. Qui oserait me faire un reproche de n'avoir point accepté cette existence comme la plus grande somme de bonheur à laquelle une créalui'e puisse prétendre et dem'être laissé aller souvent jus-

86 EDOUARD MOHGERON.

qu'à la révolte contre un pareil destin? Certes^ ma résignation eût été moins complète si Tamour n'eût éclairé de quelques rayons et semé de quelques fleurs la lande obscure que je parcourais.

Parmi les distractions qui m'étaient permises^ aucune ne valait pour moi une journée passée à Verrières. Dans le cœur de l'hiver, la rigueur du temps et Tétat des chemins me privaient de cette excursion; mais, aux premiers lilas, je prenais ma volée du côté de la Bièvre, comme l'oiseau joyeux qui retourne vers son nid. Jamais un jour férié ne me vit promenant mes loisirs sur le pavé des rues. Je partais de bonne heure, à pied, en vrai pèlerin, et gagnais le bourg natal par des sentiers pittoresques^ Chers à mes souvenirs. Je traversais Bagneui^ Chatillon, Fontenay-aux- Roses, laissant Sceaux sur ma gauche et côtoyant volontiers la lisière des bois. Durant le trajet, un rien suffisait pour me retenir : le parfum d'une fleur, le chant d'un merle dans le buisson, le bruit de la faux entamant les sainfoins, les éclats de rire d'une faneuse. Souvent, à mi-chemin, je faisais une halte, et m'étendais sur une meule fraîchement entassée, dispersant le fourrage autour de moi et m'enivrant des odeurs pénétrantes qu'il exhale^

Puis, arrivé au bourg, que de surprises m'attendaient ! Ma présence était une fête pour la maison ; c'était à qui me comblerait de caresses. Ma mère essuyait mon front baigné de sueur, et plaçait vite sous ma main une jatte du meilleur lait qu'elle avait pu se procurer. Ma tante Brigitte, de son côté, s'extasiait sur mon bon air, sur ma taille, sur ma carrure. Les questions se croisaient, se succédaient; il fallait répondre à tout. Celles de ma mère ne roulaient que sur de petits détails personnels ; elle Yjoulait savoir si j'étais bien nourri, bien entretenu, si mon linge était en ordre, si rien n'y manquait. La curiosité de ma tante n'avait pas ce caractère ; la politique y jouait un rôle. Elle voulait être tenue au courant des nouvelles et s'exprimait sur ces questions délicates avec une liberté qui faisait frissonner ma mère.

— Tu le vois, mon garçon, me répétait-elle à chaque instant, il n'y a rien de solide dans tout ceci. J'ai entendu dire qu'ils allaient culotter la troupe en rouge. As-tu eu vent de la chose, mon flls?

— Les papiers publics en ont parlé, matante; c'est tout ce que j'en sais.

— Eh bieiv! c'en serait une d'idée ! ils en sont bien capables, ma foi! Métamor^rhoser le soldat français en homard ! Ça achève de les peindre.

Qu'on juge des transes de raa mère pendant ces entretiens. )utre que ce langage froissait ses sentiments, elle y royait des DOtifs d'appréhension pour mon avenir. Elle craignait qu'il l'en arrivât quelque chose aux oreilles de mes chef^ et que ma arrière n'en fût compromise. Parfois d'un ton circonspect^ elle 'en ouvrait à sa sœur ; mais celle-ci portait dans ses questions inflexibilité d'une sœur Spartiate. Sa famille ne passait qu'a- )rès l'Empereur. Les Bourbons régnaient pour tout le monde, ixcepté pour elle; d'autres avaient pu désarmer : elle, non. Il ivait fallu qu'elle prit beaucoup sur ses rancunes pour se rési- [ner aux nécessités de ma position. Encore revenait-elle conitammentà la charge^ et plus d'une fois, à mon corps défendant^ e me vis forcé de la suivre vers le cimetière du bourg.

— Viens, mon garçon, me disait-elle ; allons demander parion à Pétermann de ce que tu sers cette race de marguilliers. J'ai t)eau faire, ça me reste sur le cœur.

Ainsi se passaient mes journées^ et un bon repas où ma mère mit prodigué les friandises en couronnait les incidents. Le 5oir, je retournais à Paris par les voitures de Sceaux. Ma tante Brigitte faisait les frais du transport, et, de loin en loin^ elle y ajoutait en cachette un bel écu neuf pour mes menus plaisirs.

On le voit, le programme était plein de séductions. Il eût suffi [H)urme ramener tous les dimanches à Verrières, quand même in attrait plus vif ne fût pas venu s'y joindre. Mais le moment approchait où ces joies tranquilles seraient effacées par im sentent plus impérieux. Quand il a vaillamment lutté contre les Qécessités de la vie matérielle, l'employé croit avoir tout fait. Ce i^'est, hélas ! que la moitié du combat et la moins rude. Il aura un bien autre diiel à soutenir contre les élans du cœur et ce besoin d'aimer qui remplit et anime le monde. La frugalité du cénobite ne le défend pas assez contre les écueils de sa position ; 'ifaut encore qu'il y joigne la continence du prêtre.

La maison que nous habitions à Verrières était située dans la partie basse du bourg et à la limite des terres en culture. Elle se composait d'un étage que surmontaient des mansardes assez délabrées; un clos d'un demi-at'pent en formait une dépendance. Auboutdececlos,une porte, qui sefermaitsimplement au loquet, ouvrait une issue du côté de la campagne, et conduisait, par un sentier bordé d'aubépines, jusque sur les bords de la Bièvre. Dans ^trajet il était impossible de ne pas remarquer un clayonnage ^n cannes assujetties' à l'aide de liens d'osier. C'était la clôture Y^ jardin qui embrassait la partie la plus fertile de la plaine, " allait s'appuyer sur les derniers murs d'une maison de Verriè-

38 EDOUARD HORGBROlf.

res. Cette maison appartenait au père Grandchamp, notre toisiu ; Tenceinte protégée par ces claies était le théâtre de ses exploitations.

A vrai dire, je ne saurais trouver de mot qui caractérise l'industrie de cA homme, ou plutôt les diverses industries dont il faisait le cumul. Le père Grandchamp était à la fois fermier* cultivateur, jardinier, maraîcher et pépiniériste. Gomme fermier il tenait à bail quelques centaines d'arpents du côté de Massy et de Palaiseau ; comme cultivateur, il soignait deux ou trois petites pièces de terre, fruits de ses épargnes ; comme jardinier, il avait un vaste potager, et un magnlGque verger comme pépiniériste. Son commerce de maraîcher avec les halles de Paris complétait cette suite de spéculations. Un si bel ensemble ne suffisait pas encore à l'activité du père Grandchamp: il y joignait la culture des fleurs rares, et tirait vanité de ses serres, les plus belles qui fussent dans le canton. Par ce côté, le père Grandchamp cessait d'être un simple cultivateur ; il s'élevait jusqu'aux proportions de l'artiste. Son nom avait été cité dans les concours d'horticulture, et cela non sans dommage pour ses intérêts. Les divinités mythologiques ne lui étaient pas également favorables. Flore lui enlevait souvent ce que Pomone lui avait donné, et le potager ne suffisait pas toujours à réparer les erreurs de la serre.

Parmi les fleurs qui croissaient autour du père Grandchamp, il en était une qui efiaçait tous ses lis pour la blancheur, toutes ses roses pour Téclat, c'était sa fille Mariette. Le prestige qui l'environnait est bien détruit, et néanmoins je ne puis sans ivresse songer au temps où elle remplissait cette enceinte de sa fraîcheur de vierge et de ses airs de fée. Son œil avait une expression que je n'ai retrouvée chez aucune femme; il portait le trouble et le tumulte dans les sens. La langueur et Fârdeur s'y réfléchissaient avec destiuances infinies et un charme irrésistible. Ses cheveux noirs tombaient à profusion sur ses épaules, et quand la lumière s'y jouait, ils avaient Féclat du satin et les reflets changeants de la moire. Quoique élevée aux champs, on Feût dite née sous les courtines d'une duchesse.

J'avais grandi près de Mariette sans avoir la conscience de tant de beauté. Nos portes se touchaient; toute petite elle n'avait pas de joie plus grande que lorsque je me mêlais à ses jeux. J'avais sur elle cet ascendant que donne l'âge, et j'en usais pour contenir les écarts d'une tête à l'évent. Quand je quittai Verrières pour entrer dans l'administration, elle commençait sa dixième année, et rien ne promettait les merveilles qui, plus

EDOUARD HONGCRON. 39

tard^ devaient éclore. PeutH)n deviner la fleur tant qu'elle dort sous sa capsule verte ? Chaque fois que je reparaissais aubourg^ Mariette venait s'asseoir sur mes genoux ; l'abandon et la familiarité survivaient à mon absence. Longtemps nos rapports se maintinrent sur ce pied ; mais il est^ pour les jeunes filles^ une heure où leurs charmes s'épanouissent à vue d'œil^ comme ces^ feox aériens qui^ à la limite de leur trajet^ éclatent en gerbes radieuses.

Je Tenais de passer Tun de ces tristes hivers^ où le ciel n'est plus qu'an réservoir d'où tombent des pluies incessantes. Pasun rayon^ si ce n'est de loin en loin et en des jours ouvrables. Feulant cinq mois je me vis empêché d'aller à Verrières. Enfin, kns la première quinzaine de mai, j'obtins une revanche. Quel limanche et quel sillon il laissa dans ma vie ! Le soleil s'était levé dans tout son éclat ; il remplissait la coupole d*azur de ces eux attiédis qui jettent le trouble dans les sens et les associent lu réveil de la nature. Jamais une joie pareille n*avait inondé non cœur ; jamais je n'avais éprouvé à ce point le bonheur de rivre. Arrivé au bourg, je pris à peine le temps d*embrasser na mère et ma tante, puis je m'élançai vers les champs^ en )roie à un besoin d'activité que je ne pouvais ni régler ni aincre*

Naturellement je me dirigeai <fu côté des vergers qui entouent Verrières. Les pommiers, les pêchers, les pruniers y étaient n fleur et montraient au loin leurs têtes poudrées. Je longeais 'un de ces enclos, lorsqu'au travers des clayons qui m*en sépaaient, j'entendis une voix m'appeler :

— Monsieur Edouard ! disait-elle. * A cet accent qui résonnait comme les notes d'un clavier, je

3e retournai, et derrière la haie de roseaux, j'aperçus une jeune ille, beUe comme une apparition. Je croyais la reconnaître, et oartant je n'osais lui donner un nom, tant elle me semblait lëtamorphosée.

— Quoi ! c'est vous, Mariette ! lui dis-je enfin.

Je ne pus continuer ; mon cœur battait comme s'il eût voulu riser son enveloppe ; mon œil était ébloui.

l'heure du bbrger.

C'était bien Mariette> et pourtant nielle, ni moi, nous n'avions [iiployé en nous parlant le langage familier de notre enfance.

40 EDOUARD HOHGERON.

Un instinct semblait nous conseiller désormais plus de réserve. Elle avait quinze ans ; j'allais en avoir vingt-trois ; trop d'abandon aurait eu des dangers ; des deux parts il fallait se tenir sur ses gardes.

Je vois encore son costume d\ici : une robe d'indienne à mille raies et une guimpe de batiste d'Ecosse, rien de plus. Mais comme ces vêtements étaient portés ! Que de souplesse dans les mouvements et surtout que d'élégance ! Posé avec art sur sa tête^ un chapeau de paille laissait échapper de longues grappes de cheveux, qui s'en allaient au gré du vent ou déroulaient sur son cou de lis leurs masses soyeuses. ' La main, le pied, tout chez elle répondait à cet ensemble de beauté : rien n'y jurait^ rien n*en troublait Tharmonie.

Mariette tenait cela de sa mère, dont la condition était fort au-dessus de celle deGrandchampet que des revers de fortune avaient seuls contrainte à une alliance peu assortie. Cette alliance fut pour notre pépiniériste une grande joie et un grand honnenr ; il voulut s'en montrer digne : chaque année un enfant lui naissait, si bien que sa moitié périt à la tâche^ après avoir donné le jour au septième. Mariette était très-jeune alors; cependant elle avait pu déjà régler ses manières sur celles de sa mère. Avec l'instinct de son sort, la pauvre femme s'était hâtée de pousser aussi loin que possible l'éducation de son aînée, afin de laisser ici-bas un exemple et un souvenir. Cette prévoyance n'avait pas été vaine, et si elle eût vécu^ madame 'Grandchamp aurait pu contempler son œuvre avec un légitime orgueil.

^extase dans laquelle m'avait plongé la vue de la jeune fille, se prolongea si longtemps qu'elle ne put se défendre d^un peu d*aiarme.

— Qu'avez- vous donc, monsieur Edouard, me dit-elle d'une voix émue, seriez-vous indisposé ?

En effet, cette rencontre avait fait refluer tout mon sang vers le cœur. Mes pieds semblaient fixés au sol ; mes yeux seuls avaient gardé quelque activité. La tête appuyée sur la barrière de roseaux qui s'élevait entre moi et la jeune fille, je craignais de la voir s'évanouir au premier bruit. Quand je m'arrachai à ce ravissement, un cri m'échappa :

— 0 Mariette, lui dis-je, que vous êtes belle !

Elle rougit jusqu'au vif et se pencha vers une touffe de violettes pour me cacher son embarras. Ce mouvement ne fit que mieux ressortir ce qu'il y avait en elle de perfection «t de charmes. La pudeur a aussi ^sa coquetterie. Je ne pus me contenir :

iOOUABD MONGEBON. 41

— Vrai, Mariette, répétai-je, jamais je ne vous vis aussi belle qu'aujourd'hui.

C'était le premier hommage qu'elle eût entendu et il arrivait jusqu'à elle au milieu du parfum des fleurs et des murmures de la brise. Elle releva la tête avec une confusion mêlée d*orgueil. Un hommage, ai-je dit, j'aurais dû ajouter un aveu. Mariette ne s'y trompa point ; elle comprit qu'elle avait à ses pieds un esclave. Le ciel a doué les femmes d'une pénétration si précoce !

— Monsieur Edouard, me répondit-elle avec un regard qui tenait du démon et de Fange, ne me parlez pas ainsi. Pourquoi se moquer d'une pauvre fille ?

En même temps elle effeuillait un bouquet de roses hâtives qu'elle venait de cueiUir et s'en servait contre moi en guise de projectiles. J'allais lui répondre quand elle continua :

— Mais pourquoi n'entrez-vous pas dans le jardin, monsieur Edouard ? Vous y verriez nos lilas de Perse. Ils sont bien beaux.

— Moins beaux que vous, Mariette, lui répondis-je galamment : moins beaux, j'en jurerais.

— Venez alors vous en assurer, me dit-elle d'un air mutin. J'étais mis au défi, il n'y avait plus à s'en dédire. Je cherchai

de toutes parts une ouverture, et comme je n'en trouvais pas :

— Par où faut-il prendre î lui dis-je, en la voyant disparaître derrière une charmille.

— Suivez les claies, me répondit-elle; je vais ouvrir la porte qui donne sur les champs.

Quelques minutes après, je me trouvais à ses côtés, m'enivrant de sa vue et achevant ma défaite. Depuis ce jour mon cœur a saigné bien des fois, et pourtant il ne croit pas avoir acheté trop cher cette heure fugitive. Je ne parlais pas, et il me semblait que tous les bruits de la nature étaientautant d'hymnes en l'honneur de mon amour. Je marchais près d'elle, heureux d'un bonheur recueilli, et craignant de voir, au premier souffle, s'évanouir un si doux rêve. A peine osais-je, de loin en loin, tourner de son côté des yeux noyés de langueur et affronter les éclairs qui jaillissaient des siens. La jeune fille comprit le danger de cette scène muette.

— Monsieur Edouard, me dit-elle en m'entrsdnant par la main, vous êtes entré pour voir nos serres. Venez, elles sont dans leur bon moment.

Elle prit les devants, et il fallut la suivre. Ce n'était pas sans motif que Mariette célébrait les mérites de l'établissement. Le père Grandchamp n'avait rien épargné pour que ses collections fussent dignes d'un artiste comme lui : elles tenaient alors le

41 9i>0DARD MONOEftON.

premier rang. 11 est vrai que Tart ûoral n*en ëtait encore qu'au régime des essais, et flottait dans une sorte d'interrègne. L'hortensia touchait à son déclin, et le camélia se dessinait à Thorizon au moment où le père Grandchamp se fit une place dans rborticulture. Par lui-même Thortensia n'eût pas résisté longtemps, mais il se défendait à l'aide des sympattiies de ropinion et des souvenirs quis^attachaientà^ marraine. D'un autre côté, le camélia, jeune et bien en cour, en était à ces premiers tâtonnements qui marquent les changements de règne. Dans Tenipire des fleurs, les dynasties passent sans jamais revenir. Ce fut le calcul du père Grandchamp, lorsqu'il se rangea sous les drapeaux du camélia. Comme tant d'autres, il alla vers le succès. Il faut d'ailleurs lui rendre cette justice, que personne n'y contribua plus que lui. Dans le croisement des espèces, dans le mélange des couleurs, il réalisa des. merveilles, et les amis de Tart se souvienneat encore du caméiia-Grandchamp, un panaché qui fit du bruit à la première exposition du Louvre.

Ces goûts d'artiste donnaient à l'exploitation et au commerce de Grandchamp un double caractère : l'industrie près de la fantaisie, le& légumes non loin des fleurs. Les serres occupaient un corps de bâtiment placé entre les jardins et la basse-cour. Ensuite venaient les>.espaliers et les melonnières; plus loin les pépinières et le potager. Cet ensemble de cultures embrassait une douzaine d'arpents presque tous en terreau. Une rigole d'eau courante suffisait à l'arrosage et hâtait le travail des primeurs. Au besoin on javait recours aux couches de fumier et aux châssis vitrés pour les produits de luxe, destinés aux tables des gourmets. En somme, le revenu était important, mais les frais d'exploitation en absorbaient la plus grande partie, et après trente années d'un travail assidu, le père Grandchamp n'était guère plus riche qu'au jour où son père lui avait mis le râteau et la bêche à la main. Il avait vécu, élevé sa famille, maintenu sa maison sur un certain pied ; c'était là tout.

Rien de plus naturel que ma présence dans un enclos qui touchait au nôtre, et cependant, à mesure que je m'y engageais sur les pas de Mariette, je sentais naître en moi un sentiment de crainte et de remords. La vue du père Grandchamp eût suffi pour me couvrir de confusion. Heureusement la place était vide; nous arrivâmes aux serres sans avoir rencontré personne. De^^ plantes grasses, hérissées de piquants, se déroulaient en longs aii^ jaux verts, pareils à ceux d'une couleuvre. De loin en loin il s'en détachait quelques bouquets roses ou violets, qui tranchaient sur les tons mats de cette végétation rampante. Au centre, une

ÉDOrARD MONGERON. 43

allée d'arbustes, en pleine floraison, se courbait en arcs et chargeait Tair d'arômes suaves. Ailleurs, des vases contenaient des espèces de choix, originaires des tropiques ou de la zone équatoriale. Rien n'y manquait, pas même les étiquettes en latin, si chères aux naturalistes.

En tout autre moment, ce spectacle m'eût ravi ; ce jour-là j'y restai insensible. Toutes ces fleurs ne valaient pas la fleur de mai qui semblait m'avoir (fonvié à son épanouissement. Je ne voyais que Mariette et le sillon de lumière qu'elle traçait devant moi. Au delà des serres se trouvait un berceau couvert de liserons dont le vent agitait les clochettes. Elle s'y arrêta et s'assit sur un banc rustique. C'était un asile charmant, bien protégé par le feuillage et d'où l'œil planait sur des masses de verdure et de fleurs. Je pris place auprès d'elle, frémissant de plaisir, et ne voyant rien au-des«us de mon bonheur, si ce n'est mon embarras.

Combien une passion vraie est timide ! Entre Mariette et moi, nulle gêne jusqu'alors. J'avais été le compagnon de ses jeux, et la veille encore elle subissait mon ascendant. Dès que Tamour m'eut frappé, les rôles furent intervertis. Je perdis l'empire ; elle s'en empara. Quand je voulais lui parler, les mots traliissaient mon désir. J'avais peur de rester en deçà de ce que j'éprouvais et d'aller au delà de ce qu'elle pouvait entendre. Aussi demeurais-je muet, effeuillant les liserons qui s'abaissaient autour de nous et m'évertuant à joncher le sol de leurs débris. De son côté, Mariette en faisait autant, ce qui complétait le groupe et devait former \m spectacle assez curieux. Dans l'un de ces mouvements ma main rencontra la sienne ; je m'en saisis, elle me l'abandonna.

Je n'osais respirer, tant j'avais peur de rompre Tenchantement. Les minutes s'écoulaient sans que j'y prisse garde. Immobile, je découvrais un monde nouveau de sensations ; silencieux, je répondais à des voix intérieures qui chantaient un ^ymne à l'avenir. Cette extase dura longtemps ; enfin je me retournai vers Mariette, et nos regards se rencontrèrent. Quel moment ! Il rachetait d'avance une vie d'angoisse. Ce réveil fut si ^if, et mes yeux prirent un tel éclat, que la jeune fille s'en émut et détourna la tête. Dans cette évolution, elle découvrit son <îou blanc et rond comme celui du cygne. J'étais alors bien près d'elle; mon haleine l'effleurait, j'y portai les lèvres. Elle se dégagea, et, me repoussant doucement :

— Monsieur Edouard, s'écria-t-elle, qui aurait cru cela de vous !' :

44 EDOUARD HONGERON.

La glace était rompue; je voulus recommencer sur de nouveaux frais. Mariette me prévint et trompa mon mouvement :

— Fi donc, monsieur Edouard, dit-^lle en m'échappant; c'est bien mal, ce que vous faites là !

Elle s'était levée et arrêtait sur moi un œil qui exprimait moins la colère que le défi. J'essayai de la ressaisir; un bond de gazelle la mit hors de ma portée ; elle disparut derrière les touffes de liserons. Je voulus la poursuivre, elle était loin déjà et touchait au seuil de la ferme. Près d'y entrer, elle se retourna et m'adressa un dernier regard, adieu expressif. Je sortie du jardin, blessé au cœur et marchant au hasard, avec les allures d'un homme frappé de vertige.

G'ien était fait de mon repos : désormais l'image de Mariette ne devait plus me quitter. Dans mon logement de la rue de Nevers, je la voyais à mes côtés ; au bureau elle me souriait dans un coin et me causait des distractions involontaires. Que m'importait la richesse? j'étais assez riche de mes souvenirs; la vie bruyante du monde? Mariette suffisait seule à peupler ma solitude. Avec elle, rien de sombre ; sans elle, rien de beau. Elle était Taliment de mon esprit et la clarté de mon âme.

Chaque dimanche j'allais àVerrières et en revenais plus épris. Mariette se développait à vue d'œil, comme ces aloès dont la croissance est l'ouvrage d'une nuit. Nous nous rencontrions dans le jardin et, quoique souvent troublés, nos entretiens suivaient la même pente que nos cœurs. Charme des premiers aveux, omplicité naïve et pleine de raffinements, où trouver des mots qui puissent vous décrire ! Quel mélange de ruse et d'abandon! Rien ne vaut l'amour pour cela ; il a des stratagèmes adorables pour le service des âmes qu'il a touchées.

Quoique le voisinage justifiât les visites que je faisais aui Grandchamp, il convenait néanmoins d'y apporter quelque discrétion. Autant que possible, je choisissais les heures où Mariette pouvait se trouver seule au jardin, mais plus d'une fois le hasard trompa mes calculs. Il m'arrivait alors de tomber au milieu d'une légion d'enfants, occupés à dévaster les groseilliers, ou de rencontrer sur mon chemin le père Grandchamp, absorbé dans la contemplation de ses marcottes. Il était rare que je pusse voir Mariette sans témoins, lui parler de notre avenir, de notre union prochaine, et former ces mille' projets dans lesquels se bercent des imaginations de vingt ans. Fatigué de cette contrainte, souvent je voulais me déclarer et avouer ma poursuite. La réflexion me retenait. Je prévoyais des objections de la part des deux familles, des obstacles, des empêchements. Nous étions si jeunes

Fun et l'autre^ et ma position était si précaire ! Tout bien calculé, je me taisais dis peur de troubler mon bonheur en voulant l'accroître.

Un jour pourtant les chances avaient tellement tourné contre moi, que j'allais quitter la place, fort découragé. Tous les Grandchamp remplissaient le jardin ; impossible de dire un mot à Mariette. De guerre lasse, je me retirais donc, lorsque la jeune fille, passant rapidement à mes côtés, me jeta ces paroles :

— Dimanche prochain, à dix heures, à l'entrée du Buisson de Verrières I

— A dix heures, répondis-je machinalement.

— A l'entrée du Buisson de Verrières, ajouta-t-elle en s'éloignant. N'y manquez pas.

Je voulus obtenir quelques éclaircissements ; Mariette, loin de s'y prêter, me congédia du geste. 11 fallut obéir et me contenter de ce que j'avais entendu. Une semaine allait s'écouler ainsi, au milieu des tourments de l'incertitude et des émotions de Tattente. Tantôt, je craignais d'avoir mal compris la jeune fille et d'attribuer à ses paroles un sens qu'elle n'y avait pas mis.

— Est-ce bien dimanche? me disais-je. Est-ce bien à l'entrée du Buisson? Pourquoi ce choix, et par quel moyen parviendra-t-ellc à s*y trouver?

D'autres fois, quand je triomphais de ces doutes, des scrupules venaient m'assiéger. Ce rendez-vous avait quelque chose de hardi qui en troublait' singulièrement le charme. Je n'aurais pas voulu si bien réussir :

— Déjà! me disais-je, c'est trop tôt. A quinze ans, tant de résolution et d'imaginative, cela promet.

Ainsi va le monde : aujourd'hui le désir, demain le regret. Cependant ces nuages ne tenaient pas devant le bonheur de se revoir. De quoi, en effet, pouvais-je me plaindre ? N'était-ce pas moi qui, à force d'obsessions, l'avais entraînée à une démarche qu'elle n'eût pas faite librement?

Pendant toute la semaine, je vécus dans ce rêve. J'ignore comment j'ai pu expédier les pièces qui passèrent alors par mes mains, et il dut s'y glisser bien des inadvertances fâcheuses pour le service. Mon oreiller était assiégé de visions bizarres. Dans la dernière nuit, mon œil ne se ferma que pour se rouvrir prèsqu'à l'instant et passa plus de cent fois par cette alternative. J'avais peur qu'un engourdissement ne me surprît! Aux moindres lueurs qui frappaient mes vitres, j'allais ouvrir la croisée pour voir où en étaient les choses. Enfin, dès que l'aube eut paru, je me levai et me dirigeai vers le lieu assigné au rendez-

46 ÉDODABD KOKGBROlf.

VOUS. C'était vers la fin du mois de jain ; nous touchions aui plus longs jours de Tannée.

Ce que l'on nomme le Buisson de Verrières est un bois de plusieurs lieues de tour, et Tun des plus riants qui existent aux environs de Paris. Disposé en amphithéâtre^ il incline^ d'un côté, vers les massifs de Meudon et de Viroflay, dont il fut jadis une dépendance; de l'autre, vers la vallée de la Bièvre, d*où il s'élève par une suite d'échelons de verdure. C'est un site charmant, coupé d'avenues et plein de taillis qu'habitent encore quelques faisans, débris de nos révolutions. Çà et là des lapins se cachent aussi sous les serpolets jusqu'à ce que le destin les cxmduise à leur destination naturelle^ c'est-à-dire à la broche des gardes.

L'entrée du Buisson où Mariette devait me rejoindre est une échancrure que forme le bois du côté de Verrières et où viennent aboutir les routes de Vaupereux et dlgny, villages assis sur la lisière occidentale. Le chemin^ pour y arriver, n'était autre que celui du bourg : il suffisait de s'en écarter et de tirer vei-s la droite^ au moment où les premières maisons seraient en vue. Si j'avais eu une entière liberté d'esprit, j'aurais suivi cet itinéraire ; mais je me crus astreint à des calcols, à des précautions. Les amoureux sont ainsi faits ; ils se perdent par où ils croiœt se sauver, et se trahissent par le soin même qu'ils apportent à ne pas se compromettre.

Arrivé à Fontenay-aux-Roses, je quittai la route de Sceaux, et traversant le Plessis-Piquet, j'attaquai le Buisson de Verrières à la hauteur de Malabry. Quand j'y arrivai, je me sentis plus calme. Là, plus de témoin à craindre, plus d'espion à déreuter. La solitude régnait dans le bois^ les oiseaux mêmes s'y taisaient. 11 était sept hem*és; j'avais du temps pour rêver. Je m'acheminai donc doucement par l'un des sentiers, choisissant le moins frayé, le plus touffu, et amortissant le bruit de mes pas, afin de ne point me trahir. J'avançais ainsi, fier d'avoir imaginé une manœuvre si savante, lorsqu'un coup de sifQet retentit si près de moi, que j'aurais pu le croire sorti de ma bouche même. Effrayé, je reculai de quelques pas et tombai entre les bras d'un homme qui sortait du taillis. C'était l'un des gardes de la forêt; il m'avait reconnu :

— Ahl c'est vous, monsieur Edouard, me dit-il! n^ayez pas peur. Je vous prenais pour un braconnier que je guette depuis tantôt une semaine. 11 n'y a point d'affront: je vais passer mon chemin. Ici, Rustaud.

11 rappela son chien et disparut sans que j'eusse retrouvé ma présence d'esprit et la force de lui répondre. Désespéré, mécon-

EDOUARD MOWGEBON. 47

tenl de moi-même^ je pressai le pas, et, arrivé au lieu du rendezvous, je m'y tapis sous un buisson comme eût pu le faire un malfaiteur.

l'amour em plein air.

Je passai là de mortelles heures. Le temps s'écoulait, le soleil s'élevait dans le ciel, et je ne voyais rien paraître. Du point où je m'étais placé, mon regard embrassait la partie du vallon qui descend du côté de Verrières, et plongeait sur le chemin qui unit les rues du bourg aux avenues du bois. Pas un mouvement ne m'échappait ;JB tenais en échec toutes les issues.

Cependant mes inquiétudes devenaient à chaque instant plus vives. L'état de mon cerveau réagissait sur les évaluations du temps ; les minutes me pesaient comme si elles avaient eu la durée d'un siècle. Déjà le soupçon commençait à s'en mêler. C'était le garde que surtout j'accusais : seul il pouvait avoir dénoncé ma marche mystérieuse à travers les bois. Puis je remontais aux circonstances qui avaient accompagné ce rendez-vouâ, et peu à peu je me laissais entraîner à une méûance injurieuse. Mariette ni'aurait*elle joué? m'aurait-elle tendu un piège? était^è une épreuve ou une raillerie ? Ou bien un obstacle imprévu serait-il venu traverser ses projets, au moment de Texé- €ution?Plusrésigné alors, j*examinais la maison Grandchamp dont on voyait luire au loin les ardoises.

11 y eut un moment où le courage me manqua. Pour tromper mon impatience, j'avais imaginé une petite diversion fort innocente, comme on va voir. A mesure que le soleil mentait vers son méridien, on voyait décroître les ombres que projetaient les troncs des arbres. Je m'emparai de cette indication et traçai sur le sol une ligne qui me semblait être la dernière limite du retard. C'était un gnomon naturel, celui des sauvage8,^chez qui la montre n'a pas pénétré. Il serait difficile de rendre l'intérêt avec lequel je suivak cette expériopee. Ma vie y eût été engagée, que je n'eusse pu y apporter plus d'attention. Quand l'ombre eut atteint le point fatal, mon découragement fut à son comble; c'était un arrêt sans appel qui venait d'être prononcé. Mariette ne viendrait pas.

Celte convi€tk)n fut si forte chez moi, que je me levai avec

48 iOOUAHD MONGBHON.

rintention de regagner le bourg. Là^ du moins, mon martyre devait cesser; j'y verrais la jeune ûlle et toul s'éclaircirait. Déjà je prenais ce parti lorsqu*en jetant les yeux du côté de Verrières, je vis briller au loin un chapeau de paille qui produisait toujours sur moi l'effet d'un talisman. C'était Mariette ; je m'arrêtai court, comme si mon mouvement eût été réglé avec la précisioa d'un ressort. De son côté la jeune fille m'avait aperçu et combinait sa marche de manière à me rejoindre. Elle n'était pas seule, une villageoise raccompagnait. Je compris qu'il fallait user de prudence et m'effaçai derrière un gros tilleul. Pendant quelques minutes les deux femmes firent route ensemble ; mais au premier embranchement, une séparation eut lieu. Misiriette se dirigea vers le bois, tandis que la villageoise suivait le chemin de la plaine et gagnait du côté d*Amblainvilliers.

J*étàis payé de tous mes ennuis ; elle arrivait. A chacun des pas qu'elle faisait vers moi, répondait un battement de mon cœur. Gomme elle marchait vaillamment sous le soleil, et quels doux refiets m'envoyait sa robe d'indienne rose ! Enfin, elle entra dans la zone de l'ombre et se trouva à mes côtés :

— Mariette! m*écriai-je, enivré de sa vue.

— Edouard, mé répondit-elle, je vous ai fait attendre. Ne m'en veuillez pas, c'est mon père qui en est cause.

— Vous êtes là, Mariette, 'lui dis-je; que puis-je désirer de plus?

Elle passa la main sous mon bras et nous nous envolâmes vers le bois, comme deux ramiers. Les explications commencèrent. Mariette allait voir l'une de ses cousines qui habitait le bouiis deBièvre. Depuis longtemps elle songeait à cette visite comme à une occasion de nous rencontrer sans témoins. Avec cetteadresse qui est innée chez les femmes, elle avait amené son père à en faire la proposition, et les choses s'étaient ainsi arrangées le plus naturellement du monde. On lui avait, il est vrai, donné ui chaperon; mais elle avait su s'en débarrasser et réconduire. Quand elle eut raconté ces détails :

— Maintenant, dit-elle d*un ton enjoué, me voici. Yoyei, mauvais sujet, quelles sottises vous me faites commettre !

J'étais inondé de joie ; ces paroles me berçaient comme un de ces chants qui apaisent l'enfance. Ce qu'elles avaient de trop délibéré me paraissait un charme de plus. Puis Mariette était ce jour-là d'une beauté souveraine. La marche avait répanda sur ses joues les couleurs du carmin et donné à ses yeux un éclat inac- i coutume. L*air du bois lui causait une sorte dlvresse. fille allait d'une fleur à l'autre comme Tabeille et fouiibiit les buissons avec

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la hardiesse du lévrier. Au moment où je croyais la tenir, elle m'échappait^ disparaissait dans le taillis et se montrait de nouveau à vingt pas plus loin avec quelques touffes de romarin ou de bruyères dont elle grossissait son bouquet. Ni les ronces^ ni les arbustes épineux n'étaient un obstacle ; elle ne s'arrêta que lorsqu'elle fléchit sous le poids de son butin.

Mon tour vint alors; Mariette consentit à calmer ses allures. Elle accourut; et nous nous engageâmes dans l'une des allées les plus recueillies de la forêt. Nous marchions côte à côte^ et je lui parlais de nos amours^ des chances qu'ils couraient/ des obstacles qui devaient les traverser. Mariette semblait être moins à mon discours qu'à ses fleurs. Elle les reprenait une à une^ les disposait; les groupait dans une belle ordonnance^ puis les assujettissait avec des tiges de genêt sauvage. Pendant ce temps^ je poursuivais mon discours favori :

— Mariette^ lui disais-je, aimons-nous bien ; c'est là qu'est notre force. Rien ne résiste à un amour vrai, parce qu'il résiste à tout. Le temps lui appartient, et le temps arrange bien des choses. N'est-ce pas, mon enfant?

Je l'avais entourée de mon bras gauche, et je la rapprochai de moi par une étreinte. Elle se fit une arme de son bouquet, et me força à lâcher prise :

— Soyons sage, monsieur, dit-elle, ou je prends de nouveau ma course vers les buissons.

Son regard n'était pas d'accord avec sa voix et semblait me conseiller l'âudace plutôt que la sagesse. J*obéis pourtant, et continuai :

— L'amour, Mariette, quoi de plus divin? et sait-on rien icibas qui le vaille ? Naguère tout était sombre à mes yeux ; aujourd'hui tout brille, 4out reluit. Ma chambrette si nue est devenue un temple; votre image Thabite. Là où vous êtes, la vie est bonne pour moi, et où n'êtes-vous pas, Mariette ?

Je me retournai vers la jeune fille en prononçant ces mots; au lieu d'y répondre elle poussa un cri et se mita courir vers la feuillée. Elan de pensionnaire ! Un oisillon venait de lui effleurer Ijépaule et de s'abattre lourdement à quelques pas de nous. Elle l'atteignit; c'était une pauvre mésange qui s'était trop fiée à la force de ses ailes. Tombée de son nid, elle n'avait pu se soutenir et s'agitait piteusement sur ses pattes. Mariette en eut piUé. ^ K

■* Cherchons où est le nid, me dit-elle, nous l'y replacerons; autrement, la pauvrette périrait, accourus aux plaintes de leur nourrisson, le père et la mère

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voltigeaient sur nos tètes avec une hardiesse^ une résolution faites pour toucher des cœurs plus barbares. Je suivis de Vœil leurs mouvements et découvris au sommet d*un coudrier^ le réduit d'herbes et de mousse où s'abritait la famille. Il ne s'agissait plus que de réintégrer le fugitif dans son domicile et de rendre la paix à cet intérieur. Là commencèrent nos embarras. Quoique le nid ne fût pas élevée il se trouvait hors de la portée de ma main, et les branches n'offraient pas assez de solidité pour s'en £aire un point d'appui. Mariette voyait l'obstacle et frémissait d*impatience; elle piétinait autour du coudrier et secouait la tête d'un air désappointé. Enfin, elle eut une inspiration :

— - Edouard^ me dit-elle^ il faut à tout prix sauver cette chétive bête.

— Je le veux bien, Mariette, répliquai-je, mais comment? Une couche d'incarnat se répandit sur ses joues et gagna jusqu'à son front

— Prenez-moi entre vos bras, dit-^elle avec une vivacité et une grâce d*enfant.

En disant ces mots, elle avait la pose d'un ange qui ouvre les ailes afin de quitter la terre.

— Ëntie mes bras? lui dis-je émerveillé.

— Oui^ Edouard, ajouta-t-elle, et poussez-moi aussi haut que possible ; je veux aller jusqu'au qid.

J'obéis, et l'enlaçant au-dessous des genoux, je la soulevai d'un bras vigoureux. Elle n'était pas plus lourde dans ma main que la mésange ne l'était dans la sienne. Quel instant, et de quel trouble il me remplit ! jamais je n'avais pu juger si bien la beauté de ces formes divines. Le corps de la jeune fille portait tout entier sur moi, et à ce contact, la volupté se glissait dans mes jeines. Heureusement la crise dura peu ; Mariette put arriver jusqu'au nid et y déposer l'absent au milieu de seâ frères. Son but était rempli ; elle avait mis fin à un deuil de famille.

Cet incident, tout puéril qu'il fut, laissa dans l'esprit deia jeune fille une impression heureuse. Elle en devint plus calme et plus disposée à la rêverie. Par moments, elle laissait retomber sa tête sur mon épaule comme une plante qui a besoin d'un tuteur et résiste mal à des langueurs secrètes* Je voulus m'assoder à sa pensée, et lui dis :

— Voyez, Mariette, comme il faut peu de place pour être heureux ! La branche d'un arbuste et quelques brins de mousse suffisent à ces oiseaux. En ont-ils pour cela des chants moins doux, un plumage moins brillant, une aile moins rapide ? Il)

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6*aîment; l'amour rend égaux tous les êtres. Il ne leur distribue pas le bonheur en raison du bruit qu'ils font et de l'espace qu'ils occupent. Âimer^ c'est jouir de tout; et les amours les plus humbles ne sont pas ceux auxquels le destin a réservé le moins de joies. Aimons-nous donc, Mariette ; l'amour tient lieu de toutes choses et rien ne le supplée.

Pendant que je déroulais ma poésie, la jeune fille avait relevé la tête vers moi et m*adressait un sourire qui laissait voir ses dents de nacre. Au moment où je fis une pause elle joignit ses deux mains sur mon bras.

— Et puis? me dit-elle avec un accent où se mêlaient la grâce et rironie.

C'était m'avertir que j'allais trop haut. Je me ravisai et descendis sur terre.

— Vous avez raison^ Mariette^ lui dis-je, parlons un langage sensé. Nous ne sommes pas riches et ne prenons pas le chemin de le devenir. Eh bien ! cherchons au fond de nos cœurs la plus grande des richesses^ celle qui dure le plus et trompe le moins. Que nous faut-il pour être heureux^ comme à ces oiseaux? il nous faut un amour sans contrainte, et au lieu de nid un berceau d'enfant.

Ce mot produisit sur la jeune fille plus d'effet que tout ce que j'avais pu dire jusqu'alors; elle suspendit sa marche et m'imprimant une petite secousse pour attirer mon attention :

— Par exemple, Edouard, me dit-elle, je veux un joli berceau. Un berceau doublé de soie rose ! Ces petits anges sont délicieux là-dessous.

Tout en causant, nous avions traversé uue partie du bois et venions d'atteindre un carrefour. Encore quelques minutes de trajet, et nous nous trouvions aux portes du bourg de Bièvre, où Mariette devait se rendre. C'était clore d'une manière bien brusque une journée pleine d'enchantements. La quitter déjà, quel ennui ! La promenade était si bonne sous les bois ! et d'ailleurs on avait tant de choses à se confier, tant de plans à faire! j'y songeais depuis im instant et elle aussi :

^ Mariette? lui dis-je enlui poussant le coude.

— Qu'est-ce? me répliqua-t-elle.

— Voici le bourg à l'extrémité de cette avenue de bouleaux, à deux cents pas d'ici, tout au plus.

— Eh bien ! dit-elle avec une insouciance feinte, que puis«-je à cela?

-* Si nous prenions par le plus long, Mariette?

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— Â la bonne heure! Va pour le chemin le plus long! Ma cousine attendra.

Elle achevait à peine^ que déjà nous rentrions dans le bois. Sur ce point cessaient les sentiers frayés^ il fallait s'ouvrir uu chemin à travers les arbustes et sur un sol jonché de ronces. Des plantes sarmenteuses rampaient dans tous les sens et s'enlaçaient aux arbres de haute futaie. Leurs formes étonnaient l'œil: le pied hésitait souvent, de peur de fouler un reptile. Çàetlà . des blocs de rocher ajoutaient aux difficultés du terrain et créaient des inégalités qui rendaient notre marche pénible. Mariette soutenait la partie avec.un courage enjoué. Cependant, plus d'une fois il fallut se porter à son secours. Tantôt un lieire l'enveloppait de sesmillebras; tantôt un buisson menaçait d'emporter un pan de sa robe. Nous livrions alors un combat à ces ennemis, et des éclats de rire célébraient notre victoire.

A force de marcher en vrais pionniers et à l'aventure, nous arrivâmes devant un taillis où la hache seule aurait pu nous frayer un passage. Je regardai avec soin autour de moi; mes souvenirs se trouvèrent en défaut. Cependant le Buisson de Verrières m'était familier; j'en connaissais toutes les issues. Où nous avait conduits notre course étourdie? De quel côté se diriger au milieu de ces rets qui nous enlaçaient de toutes parts? Un peu d'inquiétude se peignit sur mon visage : Mariette s'ea aperçut :

— Nous sommes égarés, n'est-ce pas? me dit-elle. j

— Mais non, répondis-je en cherchant à la rassurer; il me semble que voici notre chemin.

Je désignais au hasard l'un des côtés du bois; Mariette ne fut pas dupe.

— Bah! dit-elle, quand cela serait! il fait bon ici! Voyezles jolis sièges, ajouta-t-elle en me montrant deux rochers que recouvraient des mousses ! et doux et commodes !

Elle s'y reposait en même temps et m'invitait par un geste à prendre place à ses côtés.

— Et ce baldaquin, reprit-elle en me montrant un beau tilleul, où en trouver d'une nuance plus tendre? mais vous me semblez distrait, Edouard.

La folle se jouait ainsi de mon anxiété et eût poussé la chose plus loin si un léger bruit ne fût parvenu jusqu'à nous.

Elle se tut, je devins attentif. Les broussailles s'agitaient, et cette agitation régnait dans un sillon étendu. Je n'y vis d'abord que le passaged'une bête fauve; mais le frétillement des feuille continuait. Un épagneul montra bientôt sa tête hors des taillis et

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Tint s'arrêter à nos pieds, Fœil fixe^ le nez au vent, comme' s'il eût voulu nous tenir en arrêt. Évidemment cet animal était dressé à une chasse de ce genre :

— Ici^ Rustaud, s'écria une voix.

L'épagneul paitit comme un trait et disparut dans une touffe ^ de germandrées.

C'était encore le garde^ mon espion assidu. Je crus qu'il allait Tenir ànous et je m'apprêtais cette foisà legourmander quandle silence se fit de nouveau. Nous nous retrouvions seuls; il est vrai <iue cette solitude nous laissait dans le même embarras.

Notre unique ressource était le hasard; nous nous confiâmes à lui, et il se montra secourable. A peine eûmes-nous fait cent pas sur la gauche^ qu'il se fit devant nous une brusque éclaircie; c'était la lisière du bois ; nous touchions à la vallée. Je craignais que le courage de Mariette n'eût été ébranlé par ces épreuves et qu'elle ne voulût pas pousser la promenade plus loin. C'était mal la connaître ; à peine eut-elle retrouvé un terrain battu qu'elle reprit sa course et se dirigea en bondissant vers les bords de la Bièvre.

La berge de ce ruisseau n*est presque jamais banale; les riverains en usent à leur profit et l'enveloppent dans des propriétés closes. Cependant sur divers points on peut y aboutir^ et nulle part au milieu d'un site plus gracieux qu'entre Vauboyen et les Hoches. C'est là que je conduisis Mariette. Comme abri naturel, on y trouve une haie de troènes, peuplée d'oisillons qui en ravagent les baies : quelques saules^ jetés sur les deux rives^ livrent au courant leurs chevelures. L'eau, peu profonde, gazouille entre les rochers comme le bouvreuil dans les rameaux des arbustes. On chercherait en vain des beautés plustranquilles,un paysage plus doux.

A peine étions-nous arrivés, que Mariette se livra de nouveau à ces accès de vivacité dont elle ne pouvait se défendre. Quoique la pente fût rapide, elle suivait en sautillant les demoiselles qui rasaient les eaux de leurs ailes. Etendu sur le gazon des talus, je ne me lassais pas d'admirer la souplesse de ses mouvements quand tout à coup je la vis perdre l'équilibre et trébucher du côté de la rivière. D'un bond je m'élançai vers elle et la retirai de Teau, ruisselante de la tête aux pieds. Si c'était la journée aux enchantements, ce devait être aussi la journée aux aventures. Quel embarras imprévu et comment y remédier? Pendant que mon imagination était aux champs, Mariette avait pris son parti. Sur l'un des points de la berge, les saules formaient un rideau et ménageaient un espace abrité. C'est là qu'elle se réfugia.

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D'une main leste, elle enleva ses chaussures et ses bas, puis sa robe même, en se couvrant bien vite de son fichu^ elle restait ainsi en jupon, pieds et jambes nus. Elle était si belle, qu'il eût fallu l'adorer à genoux. Je portai lés vêtements sur la haie de troènes et les exposai aux rayons d'un soleil ardent; puis je revins prendre ma place auprès d'elle.

D'abord un peu confuse, Mariette avait promptement retrouvé son aplomb. Elle portait ce costume léger avec Taisance et la chasteté d'une nymphe. Les rôles semblaient intervertis ; j'étais plus embarrassé qu'elle. Cependant la hardiesse commençait à me revenir et peut-être ne serais-je pas toujours resté dans les bornes d'une admiration recueillie, lorsqu'une main sortie du feuillage vient s^appesantir^sur mon épaule, pendant qu'un timbre sonore faisait retentir à mon oreille, ces mots significatifs :

— Eh bien! mon gars, que faites- vous donc là dedans? Vous vous en allez bien loin pour prendre vos bains de pied?

Cette voix et cette main appartenaient au père Grandchamp; qui tomba devant nous au moment où nous y songions le moins. Evidemment quelqu'un nous avait trahis. Le soupçon ne pouvait atteindre que mon espion de la forêt ou le chaperon de Mariette. Lequel des deux accuser? Était-ce la villageoise? était-ce le garde?

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