LE GÉNIE DES AMOUREUX
Lorsque je reparus à Verrières, le dimanche suivant, ma mère fut frappée de l'altération dç mes traits. C'était Tefifet d'une douleur contenue. Désormais il n*y avait plus de vie pour moi, hors de mon amour.
Cette découverte afOigea la pauvre femme sans ébranler ses préventions; elle s'en remit au temps du soin de me guérir. Un secret instinct, cet instinct des mères, la tenait en garde contre une alliance avec les Grandchamp, et chaque jour elle demandait au ciel d'éloigner de moi ce penchant funeste. D'autre part, ma tante ne voulait plus entendre parler ni du voisin, ni de sa famille, et quand par hasard elle ouvrait la bouche à leur sujet, c'était pour les écraser de ses dédains ou de ses colères. Ainsi ma tête demeurait livrée à la pire des exaltations, ceUe qui se replie sur elle-même, faute de trouver une issue.
Je n'étais plus le même homme ; je devenais sournois, taciturne, in(|aiet. A Verrières, je ne savais plus tenir en place : cette maison Grandchamp, désormais frappée d'interdit^ était ponr
moi comme xme tmiiqae de feu : je n'en pouvais supporter le voisinage. Ausâ me voyail-on fuir le bourg pour aller courir les bois et 7 retrouver les vestiges d'un bonheur trop vite ëvanoui. J'ai fait ainsi des courses insensées sous les futaies et à travers les bruyères, cherchant à dompter mon cœur par une activité machinale. Vain espoir ! je revenais de là brisé de fatigue, mais plus épris que jamais.
Un jour que je rentrais chez ma mère après une de ces promenades à outrance^ j'aperçus à la limite des vergers et en dehors des clôtures, un noyer qui dominait la plaine et les maisons du bourg. A la vue de cet arbre, une idée me vint, celle de m'en servir comme d'un moyen d'observation, et, pour employer un terme de mer, d'une vigie. Après m'êlre assuré que personne ne pouvait me voir, je gravis le noyer, et montai de rameau en rameau. Vers le milieu de l'arbre, les branches . s'entre-croisaient et formaient un siège naturel auquel le tronc servait de dossier. Ce fut là que je m'arrêtai en jetant les yeux autour de moi afin de me reconnaître. L'ombrage était si épais, que je ne courais aucun risque d'être aperçu. Je voyais et n'étais pas vu, double avantage. J'avais devant moi la maison de Grandchamp, les vergers, les serres, les clos réservés à Thortolage. L'mtérieur même du logis me cachait mal ses secrets ; je les devinais à travers les vitres transparentes.
n serait difficile de dire à quel point cette découverte m'enchanta ;'je rentrai consolé, presque heureux. Dès ce jour, le noyer devint mon asile favori; je m'y glissais avec toutes sortes de précautions, et y passais des journées entières. D'en haut, je pouvais suivre de l'œil Mariette, vivre à ses côtés, m'associer àses occupations. Pendant quelque temps, ce bonheur me suffit ;je*ne concevais rien au delà. Plus tard, je désirai mieux ; c'est dans Tordre. J'essayai de mettre la jeune fille dans la complicité, de l'initier à ma tactique. Rien de plus imprudent : pour être remarqué d'elle, il fallait m'exposer à des regards indiscrets et risquer la partie en essayant de forcer la chance. N'importe, je ne voulus pas en avoir le démenti. Chaque fois que Mariette paraissait au loin, je quittais le massif de Tarbre et me glissais, ûon sans péril, à l'extrémité d'une branche, d'où j'agitais mon mouchoir. Enfin, elle remarqua ce mouvement et me démêla sous mon enveloppe de feuilles. Je recueillis le prix de mes efefforls; ma combinaison eut un plein succès. Dès ce moment, il s'établit entre nous un échange de signes et de gestes, empruntés ^ cette pantomime expressive dont les amoureux ont le sepret.
Ce manège se prolongea pendant quelque temps et suffit pour
tromper mes douleun. J'y puisais la certitude d* être aimé; pour les cœurs épris^ c'est le baume souverain. Loin de souffrir deJa contrainte qui pesait sur nous^ notre passion ne faisait que s'en accroître et y empruntait un prestige noureau. Plus de liberté nous eût donné des joies moins vives. Malheureusement cet épisode dura peu ; une circonstance imprévue vint encore changer rétat de nos affaires.
Ma mère revenait un dimanche des vêpres et passait devant la maison des Grandchamp , lorsque celui-ci l'accosta. Depuis la scène orageuse où nos amours avaient fait un naufrage complet^ c'était la première fois que le vieillard adressait la parole à un membre de ma famille. Aussi^ ma mère ne put-elle se défendre d'un peu de surprise.
— Veuve Mongeron, lui dit le pépiniériste avec une politesse qui ne lui était point ordinaire^ voulez-vous me suivre un moment? Je vous ferai assister à un spectacle qui vous intéressera.
11 lui montrait la porte de son logement pour l'inviter à y entrer. Ma mère résistait.
— Mais, disait-elle, encore faut-il savoir ce que c'est, père Grandcham p.
— Soyez sans crainte, veuve Mongeron, vous allez voir quelque chose de curieux. Une vraie comédie!
Sur ces mots, il l'entraîna du côté de ses granges, et la fit monter par une échelle dans un grenier à foin qui avait autrefois servi de colombier. L'un des côtés de la muraille était encore percé de petites ouvertures ménagées aux anciens commensaux de cette pièce. Ce fut là que le pépiniériste conduisit ma mère.
— Mettez-vous ici devant, lui dit-il, veuve Mongeron, et regardez droit devant vous. Jl y a de quoi rire.
Ma mère obéit et ouvrit de grands yeux pour apercevoir ce que le vieillard signalait à sa curiosité. Ce fut en vain, et au bout de quelques minutes d'attention :
— Je ne vois rien, dit-elle.
— Vraiment ? répondit le pépiniériste, alors nous allons vous aider un peu. Remettez l'œil à l'ouverture. Y êtes-vous ?
— Oui, dit ma raère.
— Bien, veuve Mongeron, reprit Grandchamp. Maintenant, distinguez- vous un gros noyer dans la campagne, et sur ce noyer, l'oiseau qui en a fait son perchoir ?
— Jésus Dieu ! s'écria ma mère, saisie d'un soudain effroi. Est-ce bien possible ?
Elle venait de me reconnaître, et tremblait à l'idée d'un accident, d'une chute.
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— Le malheureux enfant ! le malheureux enfant ! répétaitelle sur tous les tons. Mais que fait-il donc là-haut ?
— Ce qu'il y fait î répondit Grandchamp sans se départir de son calme, tâchons de nous en assurer. Tenez, voisine, prenez cette lucarne ; elle est plus commode; vous y verrez mieux. Bon ! vous y voilà. Jetez maintenant les yeux sur votre gauche , là, près de la melonnière.
— Mariette ! dit ma mère.
— Tout juste, Mariette, poursuivit Grandchamp. Maintenant, suivez le jeu du mouchoir, voisine ; c'est le fin du fin, c*est le bouquet. Mouchoir au jardin, mouchoir sur Tarbre. Voyez donc! quand un est en Tair, l'autre Test aussi. Et allez, allez. A toi, Mariette ; à toi, Edouard. Pourvu que l'autre ne dégringole pas : la branche est bien mince.
Ces derniers mots firent frissonner ma mère ; elle surveillait mes mouvements et retenait jusqu*à son souffle, tant elle craignait de voir ce point d'appui se briser sous moi. Enfin elle se sentit vaincue, et d'un ton qui demandait grâce :
— Père Grandchamp, dit-elle, il faut que je prévienne ma sœur de ce qui se passe ici. Les choses ne peuvent pas rester sur ce pied, je vais vous l'amener.
— Faites^ voisine, répondit le pépiniériste ; suivez votre idée, ça vaut la peine d'être vu. Et tenez, voilà qu'ils se remettent en frais. Bien, mes amoureux, ne vous gênez pas ! Allons, au petit bonheur ! ma parole, on paierait les places.
Ma mère ne put entendre ces derniers mots. Elle regagnait la maison, et, peu d'instants après, elle racontait à sa sœur la scène dont elle venait d'être témoin.
— Brigitte, ajouta-t-elle, il faut prendre un parti; le malheureux se tuerait.
— Allons voir ça de près, répondit ma tante en s*acheminant vers les granges du pépiniériste.
Grandchamp n'avait pas quitté son poste, et, au sommet de l'échelle, ce fut lui qui tendit la main à la générale.
— Sans rancune, voisin, lui dit celle-ci ; il s'agit de nos enfants, oublions le reste.
— Volontiers, voisine, répondit le vieillard; j'allais vous en dire autant.
Ma tante eut bientôt vu de quoi il s'agissait, mais, au lieu de partager les inquiétudes de sa sœur^ elle prit goût à ce qu'elle voyait.
— Bravo ! mon fils, s'écria-t-elle, comme si j'eusse pu l'entendre ; bravo ! la petite. Y vont-ils de cœur et d'âme, ces jou-
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venceaux ! Ça vous rajeunit de voir ces choses-là! 11 semble qae Ton y est^ que Ton a vingt ans !
— £h ! eh ! dit Grandchamp, comme s'il eût à son tour ré~ chauffé ses sens à ce spectacle.
— Vous aussi^ Yous riei, dit ma tante. Je parie que vous n'avez jamais monté une faction 'dans ce genre, profond scéMrat. Vous ne perchiez pas vos amours si haut.
En toute autre circonstance, Grandchamp eût été hkssé. Ce jour-là, il paraissait résolu à ne s'affecter de rien.
— Le fait est, voisine, répliqua-t-il, que le pauvre garçon s'y prend d*un peu loin. A la place de Mariette, vous lui auriez fait rapprocher les distances*
11 convenait de prendre un parti; ma tante Brigitte s'en ouvrit la première à Grandchamp.
— C'est vu, dit-elle ; il ne £aut pas laisser ce fearçon fairçle pied de grue sur cet arhre. ,
— Sans compter que je ne puis pas l'aller gauler comme une noix, ajouta le pépiniériste.
— Eh bien î reprit ma tante, il n'y a qu'à en causer, voisin. L'amour de ce jouvenceau me touche ; on voit que c'est chaud, qu'il aie bon mal. Un autre aurait pris son parti et cherdié fortune ailleurs. Il ne manque pas de femmes. Dieu merci, dans l'étendue de Tempire français. Lui, non, il s'acharne, il s'obstine, il se butte. Bravo ! j'aime ces caractères ; ça me rappelle Pétermann.
— Ma foi ! voisine, puisqu'il faut vous parler avec franchise, répondit Grandchamp, il en est tout à fait de même chez nous. Mariette en tient pour votre garçon, et rudement. Elle ne dort plus; ne mange plus. Avant qu'il n'y eût une amourette sous jeu, c'était une vraie linotte. Aujourd'hui plus riea. La mdson en devient d'un triste achevé. Aussi je me suis mis à broyer du noir comme elle, et j'ai besoin d'en finir.
— Voisin, reprit ma taate, quoi de plus simple alors. Les jouvenceaux sont assortis. On irait bien loin pour trouver un garçon comme le nôtre: doux, bien élevé, et bâti, que c'est un charme ! toute la tournure de son oncle 1
— Et il s'apparierait à un joli brin de fille, je m'en flatte, s'écria le péjpiniériste qui ne voulut pas rester court en matière d'éloges.
L'affaire semblait marcher toute seule, quand ma mère fit entendre quelques paroles raisonnables. Sa résistance était vaincue; cependant elle ne voulait pas que l'on conduisit si légèrement une négociation où mon avenir était engagé.
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— Vous songeE done à établir ces enfants ? dit-elle.
— Que ^eux-tu? répondit ma tante Brigitte; si nous ne le faisons pas a^ec eux, ils le feront sans nous.
— Soit, dit ma mère ; mais encore faut-il s'assurer qu'ils auront de quoi vivre.
La générale n^avait pas songea cette difficulté; Grandchamp s'était à dessein tenu sur la défensive. Cauteleux comme un paysan, il évitait de s^engagcr et rusait en cett^ occasion comme il rusait en tontes. Le fond de sa pensée était celle-ci : consentir à un établissement que sa fille désirait avec opiniâtreté ; mais s'exécuter le plus tard et au moins de frais possible.
— Thârèse a raison, dit ma tante après avoir réfléchi un moment ; marier ces jouvenceaux, c'est bien, mais auront-ils du pain ?Qu*enpensez^ous, père Grandchamp ?
Directement interpellé, le pépiniériste ne put éluder une explication.
«— Écoutez, voisines, dit-il, je vais être franc et sincère. Dame, quand on doit faire ménage eiisemble, il ne faut rien garder sur le cœur. Nous ne sommes pas riches, voyez-vous. Sept enfantSii c'est lourd à porter, et il faut voir quels appétits ont les nôtres. Avec ça que le gouvernement nous accable dlmpôts.
— - Toujours votre refrain, père Grandchamp, dit ma tante.
— Que voulez-vous ? continua le vieillard, ce n'est pas ma faute si j'y reviens. Et puis s'il faut tout dire, il y a bien de la misère dans notre état. Un jour c'est la pomme de îévre qui manque, l'autre jour ce sont les avoines. On. compte sur des fruits, les loirs vous les mangent ; on soigne des légumes, au printemps, le froid vous les tue.
— Pauvre homme ! '«'écria ma tante Brigitte d'un ton moitié sérieux, moitié ironique.
— Il y a bien du mal, allez, bien du mal. Ce que j'en dis, voisine, ajouta le madré villageois, n^est pas pour nous refuser à faire les choses convenablement. Dieu merci, les Grandchamp n'en sont -point là. On se saignera aux quatre membres ; mais Mariette aura un beau trousseau, et sMl plaît à Dieu, une couple de cent francs de pension par chaque année.
Le pépiniériste s'arrêta sur ces mots, afin de juger de l'efiiet qu'ils produisaient. Ma mère ne paraissait pas fort émerveillée de ce chiiTre, et ma tante était absorbée dans ses réflexions.
— Quinze cents et deux cents, dit-^Ue enfin, c'est dix-sept eent8.il n'y aurait pas moyen d'aller: le bouillon serait trop maigre. D^ailleurs, lès enfants arriveront.
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— Et avec les enraats la misère, dit ma mère en fonne de conclusion.
— 11 faut se dessiner, poursuivit ma tante ; Edouard est notre seul héritier. Écoutez, voisin.
Cest le mot qu'attendait Grandcfaamp ; il n'avait fait ses offres que pour connaître celles des deux femmes.
— Vous savez, dit solennellement ma tante, que FEmpereur a légué par son testament deux cents millions à la grande armée.
— Toujours sa marotte ! pensa le villageois.
— J'estime, continua la générale, qu'il y a là-dessus au mm cinquante mille francs pour moi. J'en fais Fabandon à mon neveu. Entendez-vous? Grandchamp.
— Oui, voisine, dit le vieillard.
— De l'argent qui vient de l'Empereur! ajouta ma tante^ cela vaut au moins le double. Je sais que ces gens-ci nous le retiennent ; mais l'écrit est là. L'Empereur dit : d Je lègue deux cents millions aux soldats et aux veuves de la grande armée. » Il n'y a pas à tortiller ; il nous faut les deux cents millions. Nous ne leur ferons pas grâce d'un liard.
Le père Grandchamp était consterné; il savait de quelle monaie on le payait ; il hasarda quelques mots :
— Tout ceci ne fait pas des écus sonnants, voisines, et ces enfants en ont besoin.
— C'est juste, dit ma tante, c'est trop juste. Mais que vouleïvous? l'argent ne moisit jamais chez nous. On m'a frustrée dans ma pension ; j'ai été msd liquidée.
— Je le crois, dit le pépiniériste de plus en plus soucieui, je lec rois.
11 en était au dernier degré de découragement lorsque la générale eut une inspiration.
— Ah ! mais j'y songe 1 s'écria-t-elle. Grandchamp, Grandchamp, j'ai leur affaire à ces enfants.
L'œil du vieillard se ranima; on voyait s'y réfléchir un doubk sentiment, l'incrédulité et la convoitise. Ma mère ne savait (A sa sœur voulait en arriver.
— Viens, Thérèse, ajouta ma tante avec sa vivacité habituelle, nous n'avons plus rien à faire ici. Venez aussi, voisin, vous ne perdrez point vos pas.
Elle donna l'exemple et quitta le grenier; le pépiniériste la suivit ainsi que ma mère. Ce fut dans sa chambre qu'elle les conduisit, asile réservé que Pétermann remplissait de son image. Dj figurait d'abord en pied, revêtu de son grand unifontie, puis^