‹ Pierre MoutonChapitre 28 sur 50 · ÉD0CAB1) X0M6ER0N · texte numérisé non relu

ÉD0CAB1) X0M6ER0N

miniature avec les insignes de capitaine^ enfin en lithographie. Ses épaulettes^ son sabre et ses décorations formaient sur le panneau principal un trophée d'armes que surmontait un portrait de TEmpereur.

A peine entrée dans ce sanctuaire, la générale marcha vers le faisceau et en détacha le grand sabre du défunt.

— Voici mon cadeau de noces, dit-elle avec emphase. Je donne à Edouard le sabre de son oncle.

— Un beau venez-y voir, dit tout bas Grandchamp^ tombé de nouveau du haut de ses illusions.'

— • Ce sabre, voisin, ajouta ma tante, c'est toute une histoire. Vous avez bien connu Murât ?

— Où voulez-vous que je l'aie connu? répondit le pépiniériste, d'un air accablé.

— C'est juste, Grandchamp, vous n'étiez point des nôtres ; vous vous êtes laissé gagner par ceux-ci. Eh bien ! Murât ! c*é^ tait, comme vous diriez, le roi de Naples, le meilleur sabreur de son temps, et qui chargeait l'ennemi avec une toque à plumes. Vous sdlez voir que ça ne lui réussissait pas toujours. A la Moskowa, six cuirassiers russiens remarquent cette toque et se' disent: — Vpici un morceau de choix; tirons dessus. Effectivement ils parviennent à cerner mon Murât, qui se défendit comme un lion. Mais les Russiens étaient des gaillards superbes, cinq pieds onze pouces et des poignets à Tavenant. Bref, Murât aurait passé un mauvais quart d'heure, lui et sa toque, si Pétermann n'était pas venu le dégager. D*un coup de latte, il crève l'œil à celui qui le serrait de plus près, tranche un morceau de joue à un second, et coupe le nez à un troisième. Tout cela en moins de temps que je n*en mets à vous le raconter. Vous comprenez que les autres ne demandèrent pas leur reste. Si bien que Murât resta le bras en l'air faute d'ennemis. Alors, se tournant vers mon pauvre défunt, il lui dit : Général, changeons de sabre en souvenir de cette journée. Ce qui fut dit, fut fait, et voUà l'histoire de cette arme.

Ma tante Brigitte s'était animée en racontant cet épisode, et quand elle l'eut achevé, son œil se dirigea vers le portrait de Petermann, pour en faire hommage à celui qui en était le héros. La physionomie de Grandchamp ne respirait pas, bien s'en faut, le même enthousiasme ; il ne voyait dans tout ceci que les écarts d'un cerveau fêlé. Il se demandait tout bas ce que le je^me couple pourrait faire d'un sabre de cavalerie. Il insista donc:

7 0 EDOUARD MONGSKON.

— Beau souvenir^ dit-il en flattant les idées de la générale 1 Mais on ne vit pas là-dessus.

— Bah ! voisin ; on voit bien que vous ne connaissez pas Ma* rat» répondit ma tante avec un sourire railleur.

— Possible^ dit le pépiniériste, mais...

— Murat^ le sybarite^ le fastueux^ ajouta ma tante. Murât i qui il fallait les velours les plus beaux^ les bijoux les plus riches, les plumes d'autruche les plus fournies, les brandebourgs les plus historiés et tout ce qu'il y avait de plus préciaix en fait de pierres dans tous les mondes connus et inconnus,

— Mais, voisine.

— Murât, continua Brigitte, sans se laisser interrompre, qui pe portait rien comme un autre, qui ne voulait que des choses de prix, des meubles de prix, des armes de prix.

— Pardon, générale, dit Grandchamp, mais que peut-il y avoir de commun ?...

— El jour de Dieu I s'écria ma tante, ne voyez-vous pas, yim cupide, qu'il y a un diamant à la poignée du sabre ?

En même temps elle montrait au pépiniériste un beau solitaire dont Tarme éta^ enrichie et qui étincelait dans son diatoo

LE mD d'un commis D*0RDR£.

La vue du diamant avait causé une révolution dans la phy sionomie et dans l'attitude de Grandchamp : il commençait i entrevoir que ce sabre, objet de ses dédains, pourrait faire nn fort joli cadeau de noces. Quoiqu'il ne fût pas très-expert en matière de joaillerie, la grosseur de la pierre et les feux qui eo jaillissaient lui inspiraient des préventions favorables.

-^ Eh bien ! voisin, qu'en pensez-vous? lui dit ma tante. Aa plus petit pied, 'on me Ta toujours estimé quatre mille francs, ce joyau ! C'est son prix, haut la main.

— Qfiatre mille francs? répliqua Grandchamp, voilà un je denier.

En même temps, il faisait des calculs. Quatre mille francs représentaient deux cents francs de revenu, auxquels il n'ajoutait que pour mémoire les deux cents francs de pension qu'il aT«il lui-même promis. jEn combinant, avec ces diverses sommes, te appointements d'Edouard, on arrivait à un total de dix-buitj cents francs environ, dont^ se composaient les ressources dt

ÉDOtJABD HONCeRON. 71

ane ménage. C'était évidemment trop peu^ et Grandchamp était pas homme à engager sa fille dans mie vie d'embarras, issi cherchait-il un biais.

— Voisine, dit-il, vous êtes un cœur rare, un cœur généreux; n ne se dépouille pas avec plus dp bonne grâce que vous. Vrai, m suis attendri: Maintenant, voulez-vous que je vous dise ce ne je pense ?

— Dites, voisin, répliqua ma tante.

— Eh bien ! m*est avis qu'en nous saignant tous jusqu'au lanc, nous restons encore en dessous.

— Bah! dit la générale.

— Écoutez, voisine, je sais calculer. Si nous les marions tout e suite, l'argent leur manquera et ils viendront geindre id. s seront malheureux, et nous tout de même.

— Et que faire alors? dit ma tante.

— Attendre, voisine, continua Grandchamp, et que risquônsous?lls sont bien jeunes pour se mettre en ménage. Mariette a a quinze ans aux derniers lilas ; votre garçon en a vingt-trois, luand ils prendraient patience quelque temps, voyez où serait îmal?

— Le père Grandchamp a raison, dit ma mère.

— Pauvres agneaux, s'écria ma tante, savoir comment ils en accommoderont.

— Bah ! poiu*saivit le pépiniériste; suffît qu'on les fiance, ils eront tranquilles, et nous y aurons notre repos. Vous verrez, oisine. Et puis c'est un moyen de stimuler votre garçon. Vous liez m'entendre lui parler. Monsieur Edouard, que je compte li dire, Mariette est Totre promise: mais nous nuirons chez (. le maire que le jour où vous gagnerez mille écus. Jusque-là, léant ; on ne veut pas qu'elle pâtisse^chez vous. Jugez de l'effet, oisine. Gomme ça lui donnera du cœur, à ce garçon ! 11 fera es prodiges. Vous verrez, vous verrez*

L'avis de Grandchamp était trop sage pour qu'il ne prévalût as. Ma tante regrettait, il est vrai, de ne pouvoir faire sur-lehamp ses largesses, mais elle comprit que, dans notre intérêt aéme, il fallait ajourner ce plaisir.

— Allons, voilà qui est conclu, dil-elle. Et le jour de la noce •ouvre le premier rigaudon avec vous, vieux satyre.

Tandis que Ton disposait ainsi de nous, les choses étaient estées au dehors dans la même position. A la grande inquié* ade de ma mère, je n'avais pas encore quitté ce que le pépiliériste appelait mon perchoir, et Mariette s'était montrée tout 3issi persévérante que moi. Cependant le conseil de famille ve-

nait d'arrêter son acoord et de clore sa séance. H ne restait qu'à faire comparaître devant lui les parties intéressées^ afin de leur intimer ses décisions. Grandchamp se chai^ea d'amener sa fille, et ma mère ne voulut laisser à personne le soin de m'arracher à mon poste aérien. Je la vis bientôt se diriger de mon côté : mais je la prévins et descendis de l'arbre en toute hâte.

Quand je reparus au logis, il régnait sur les visages un air solennel qui me frappa. Mariette était présente ainsi que son père ; ma tante siégeait dans un coin avec la gravité d'^in magistrat. A ce concours inaccoutumé, je compris que nous étions décoaverls et que le ch apitre des explications allait commencer. Ce fut Grandofaamp qui prit la parole. Apres avoir épuisé les détours oratoires, il finit par me signifier l'ultimatum des deux familles. Mariette m'était accordée ; le mariage aurait lieu le jour où je gagnerais mille écus par an. Cet arrêt me combla de joie, je ne vis que la concession, je ne pris pas garde à Tobstacle. Mon idole m*allait être rendue, qu'importait le reste! D'ailleurs qu'est-ce que mille écus? Qui ne gagne pas mille écus? J'étais donc radieux et plongé dans le ravissement que cause un premier bonheur. 11 fallut que ma tante vînt m'en arracher et me pousser dans les bras de Mariette :

— Voyez-vous ce nigaud, dit-elle, qui n'embrasse pas seulement sa fiancée ?

Je me suis étendu sur cet épisode de ma vie ; on verra plus tard qu'il la remplit et l'explique. Je n'eus dès lors qu'une idée, celle de satisfaire aux conditions qui m'étaient imposées. Ce sentiment me maîtrisa ; je ressentis un peu d'ambition et r^ardai de plus près dans ma carrière. Depuis nombre d'années, feu étais resté au même point. Autour de moi tout le monde aTan-' çait : Bernard était commis d'ordre, Frédéric avait fait un che*J min rapide en changeant de bureau. Seul je restais comme enchaîné dans mon grade et dans mon salaire. Sous raiguillon de la nécessité, je résolus de prendre désormais les choses avec | moins de. résignation. J'étais novice, il est vrai, et ne me for-' mais pas une idée des secrets de Tavancement; c'était une éducation à faire. Trois cents francs d'augmentation représentent au sein des postes inférieurs une somme incroyable d'efforte : et de démarches. 11 y a le chapitre des moyens directs, celui des moyens indirects, l'intervention des grands personnages et l'action des femmes, bien plus pressante et plus sûre. Un empM ; qui s'oublie «st un homme condamné ; celui qui se fie à ses ser- 1 vices est un sot. La carrière des fonctions publiques, pour un sujet qui veut aboutir, équivaut à un siège en règle, avec des prin*^

EDOUARD HONGBHON. 78

dpes connus dont il ne doit pas se départir. Il faut qu'il marche, par des chemins couverts, de position en position , jusqu'à ce qu'il ait accès dans les hauts emplois. C'est là qu'arrive une petite élite, après trente ans d'une guerre de tranchées, où les influences servent de gabions et les courbettes d'échelles de rempart.

J'allais donc changer en un rôle actif mon attitude passive. La main de Mariette était au bout de mes efforts ; cette perspective me donnait du courage. Déjà je songeais aux détails d'intérieur et combinais dans ma pensée Téconomie de notre petit ménage. Bernard était bien marié et il ne gagnait pas mille écus. Il s'en tirait pourtant, ne manquait de rien et semblait aussi heureux qu'il est donné à un homme de l'être. Quelle était la recette de ce bonheur? Par quel procédé ce brave garçon avait-il pu se procurer avec si peu d'argent l'air réjoui et les dehors florissants d'un millionnaire ?.Ge problème valait la peine d'être étudié; il est toujours bon de s'aider de l'expérience des autres. Aussi fis-je le projet d'aller prendre exemple sur le ménage de Bernard et de consacrer un (Ùmanche à cette visite. Quel plaisir de raconter ensuite à Mariette ce que j'aurais vu, d'en délibérer avec elle et de régler là-dessus le plan de notre intérieur.

Au sommet de la rampe de Belleville, et juste du point où le terrain se met de niveau, existe une petite rue qui se dirige d'un air discret et modeste vers les hauteurs de Saint- Chaumont. On la nomme la rue des Moulins ; c'est elle que Bernard avait honorée de ses préférences. Il habitait l'une des maisons qui occupent la gauche, en se dirigeant du côté des Buttes. Six kilomètres au moins séparaient ee logement des bureaux du ministère ; mais la question des distances n'est rien pour un employé ; la question du loyer est tout,- en revanche. Moyennant quatre cents francs par an, Bernard avait trouvé une maison entière avec un jardin où ses enfants prenaient leurs ébats. L'éloignement se trouvait, on le voit, racheté par quelques avantages, et Bernard faisait vaillamment, à l'intention des siens, ses trois lieues par jour, sous le soleil ou sous la pluie. Quand on voulait le plaindre, il se fâchait, il prétendait que ce qu'il en faisait était pour sa santé, et que l'exercice épargne mille maux aux hommes voués comme lui à des professions sédentaires.

Je n'avais pas prévenu Bernard de ma visite : aussi quand je frappai à sa porte, s'opéra- t-il à l'intérieur une sorte dé révolution. Avant d'ouvrir on se consulta, et il fallut que le chef de la famille, quittant la bêche et l'arrosoir, vînt du fond du jardin pour me donner lui-même accès dans son domicile :

74 EDOUARD MONGBROlf*

— TienSj c*est Mongeron, dit-il en me reconnaissant. Soya le bienvenu^ mon ami. Gomment n'êtes-vous pas à Verrièics, par un si beau jour?

Je donnai un prétexte, n^osant pas avouer ({ué je venais poursuivre une élude sur le vif. Bernard était d'ailleurs trop heareux de me voir chez lui pour songer à autre chose. Il m'emmena dans son salon, situé de plain-pied avec le jardin. On j voyait briller cet ordre qui est le luxe des existences médiocres et ce raffinement de soin auquel on ne s'élève que par exception. 11 avait fallu pour cela le concours de plusieurs circonstances, par exemple que le minutieux Bernard trouvât une femme aussi minutieuse que lui, et que les rejetons issus d'eux se fissent remarquer par les mêmes vertus. Le commis d'ordre était né sous une étoile heureuse.

Ce petit salon eût suffi à lui seul pour révéler les mœurs de 9es hôtes. Pas un soupçon de poussière, rien qui y fût hors desa place. Le meuble était dans son fourreau, le trumeau sous son enveloppe de gaze. Les acajoux brillaient jusqu'au pied^ le parquet était net à s'y mirer. La tapisserie à bouquets sur un fond citron semblait posée d'hier. Ce n^était ni élégant ni riche; c'était propre seulement, mais beau k force d'être propre. Un cabaret de porcelaines couvrait le marbre de la console, et une garniture de cheminée en albâtre complétait ce mobilier.

Au moment de ma brusque invasion, la maiti'esse du logii s'était éclipsée du côté de sa chambre. On sait ce que signifie cette manœuvre des femmes. Il s'agit d'aller donner un coup d'oeil au miroir pour voir si la toilette est en état, si rien n'y pèche, si tout yjcadre. Quelques minutes suffirent à madame Bernard pour cette vérification; elle reparut presque sur-le-champ. (Tétait une femme jeune, avenante et proprette cooune ses meubles. .

— Mon ami Mongeron, dit Bernard en me présentant; mon collaborateur, Denise!

Denise me fit un gracieux salut, et la connaissance fut faite, i On comprenait tout aussitôt que Ton avait affaire à d'excellentes, gens. C'était rond, ouvert et franc comme ^'or. i

Bernard avait pourtant des faiblesses, el, dans le Dombr(V celle de tout propriétaire qui manie la bêche et le râteau. A m*o£frit d'aller voir son jardin ; je m'y attendais et m'y prêtai de bonne grâce. Je poursuivais une enquête ; le jardin ne pouvait en être exclu. Bernard m'en montra le [chemin; je le suivis, <i(j Denise ferma la marche.

Il faut en convenir, mon admiration ne fut pas un simple i^^

É0OUARD WONGERON. ^ 75

mt de politesse. J'étais réelleinent émerveillé. Le jardin de Berlard formait un talus rapide^ dont sa terrasse était le sommet. )e ce point élevée on embrassait Paris tout entier, ses monunents^ ses dômes^ ses massifs d'édifices^ sur lesquels le soleil épandait des teintes inégales.

Aux yeux du maître ce spectacle c'était la moindre des^beautés lu local. CequHl y admirait surtout, c'était un carré de balsamines mquel il prodiguait des soins de père, et des héliotropes dont 1 surveillait la graine avec une sollicitude touchante. Bernard l'était pas d'ailleurs exclusif; toutes les fleurs de ses plates- )andes étaient égales devant son arrosoir. Une équité invariable présidait à ses actes. Grâce à un système ingénieux^ il i'était ménagé une provision d'eau pluviale, et c'est de là qu'il irait ses ressources en matière d'irrigation.

Ces plantations de pur agrément n'occupaient que la moindre )artie du jardin de Bernard ; la plus vaste et la plus fertile était ;onsacrée à des végétaux moins frivoles. La laitue^ Foseille^ les ipiDards,le persil^ la tomate^ le chou même y figuraient avec lonneur et donnaient lieu à une culture utàe quoique suoûncte. C'est là que madame Bernard cueillait de sa main le contingent d'herbages nécessaire à l'approvisionnement quotiiien^ obligeant son mari à dévorer ses propres élèves. Cette resiource n'était pas la seule : à l'extrême limite du clos se trouvaient rassemblées trois grandes exploitations sur lesquelles ^rnard avait éprouvé quelques mécomptes : un clapier, un )oulailler et un colombier. En théorie personne n'avait obtenu )Ius de succès que lui^ ni aligné des calculs plus profonds. Au )lus petit pied, le poulailler devait lui rapporter cent écus, le ilapier dix louis et le colombier cent cinquante fï'ancs. Malheueusement la mortalité s'en était mêlée, et il se trouvait alors à lécouvert, dans la pratique, exactement de la somme qu'il aurait lu gagner en théorie.

Parmi les trésors dont s'enorgueillissait à bon droit ce ménage leureux il ne faut pas oublier deux petites filles charmantes, [ui bondissaient sur nos pas comme des chevreaux. On les eût iites jumelles, tant leurs âges se rapprochaient. Bernard^ avec a ponctualité ordinaire, s'était e:;i:écuté sur-le-champ, puis il vait clos la liste d'une manière non moins systématique. C'était ^sez pour animer, remplir la maison, et pas assez pour l'afuner. Un seul chagrin avait troublé cette joie domestique, et SI trace n'en était point encore effacée. Bernard avait vivement ouhaité que, dans la loterie des ^xes, un garçon lui échût; ce ouhait n'avait pas été exaucé. Son chiffre était complet, et il

n*ayait que des héritières. Recommencer l'expérience lui paraissait un jeu trop délicat ; il craignait la fâcheuse influence des séries et se résignait.

Depuis quelques minutes^ je voyais Bernard adresser à sa femme des gestes mystérieux, et de temps en temps lui parler à voix basse. Par discrétion, je m'éloignai, et me mêlai au jeu des enfants. Quand le commis d'ordre me rejoignit, il était seul; Denise vaquait au soin de sa maison. Elle allait et venait d'un air empressé, passait de la cuisine au potager, du potager au pigeonnier, comme si une besogne imprévue fût venue s'ajouter à sa tâche ordinaire. J'eus bientôt le mot de cette énigme. Nous venions de rentrer dans le salon afin d'y prendre un peu de repos, quand mon hôte me serra la main et me dit :

— Vous dînez avec nous, Mongeron, n'est-ce pas? ' Je voulus m'en défendre ; mais Berpard et sa femme insistèrent tellement que je me vis contraint de céder. En un clin d'œil, le repas fut prêt et le couvert mis. Le salon servait, dans les grands jours, de salle à manger ; quand ils étaient seuls, les| membres de la famille prenaient leurs repas dans une petite pièce attenante à la cuisine. C'était Denise qui présidait aux préparatifs, et elle le faisait avec une rapidité qui tenait du prodige. Quelle précieuse ménagère avait là Bernard !

Nous nous mimes à table, et le repas fut charmant. Le menu! était des plus simples : le potage et le bœuf, deux pigeons aui' petits pois et une crème; mais Denise avait voulu s'y surpasser.' Je trouvai tout cela digne d'un cordon-bleu. Pour couronner lel régal, Bernard fit venir un petit vin vieux qu'on ne débouchait! guère que dans les grandes occasions, et m'en fit les honneursl avec une libéralité de prince. Je voulus répondre à de si nobles procédés : '

— A votre santé, Bernard ! lui dis-je en élevant mon verre, et à la santé des vôtres î Car pour votre bonheur, il ne laisse rien à désirer, à ce que je vois. Si l'on est heureux quelque part, c'est ici. '

— Heureux, me répondit Bernard ; oui, Mongeron, je le' suis; je le suis plus qu'un chef de division, plus qu'un ministre. Voyez les trésors qui m'entourent ! voyez de beaux enfants ! Et ma femme ! ajouta-t-il en l'embrassant avec tendresse.

— Eh bien ! Théophile, dit celle-ci, rouge comme une pivoine, voulez-vous finir tout de suite ? Devant le monde, fi donc !

— Ma femme, mes enfants, continua Bernard, toute ma vie est' là. Je ne sais pas de plaisir qui soit au-dessus de leurs caresses. J*ai bien eu un chagrin, un seul; j'aurais désiré un garçou;

EDOUARD MONGEBOir, 77

nais que voulez-vous^ Mongeron^ Denise est une maladroite ! La jeune femme, de plus en plus confuse^ cherchait une diersion à son embarras :

— Vous devriez vous marier^ monsieur Mongeron, me ditlie ; on est si heureux en ménage !

Sur ces mois elle quitta la table pour aller préparer le café ; nais en passant^ elle voulut prendre sa revanche^ et tirant ToeOle à son mari :

— Fi ! le vilain, lui dit-elle.

Bernard était aux anges.

— Soyons juste! ajouta-t-il, qu'est-ce qui nous manque ici? ^ous voyez, Mongeron, qu'on y vit passablement. La table y est )onne et Pair aussi. Cest un petit univers, mon univers à moi, la moins.

-;Et tout cela, avec deux mille francs d'appointements ! lui iis-je, pour connaître au juste Tétat de ses ressources.

— Un instant, Mongeron, me répondit Bernard; point d'erreurs de compte. A lui seul, le gouvernement ne suffirait pas pour me donner cette aisance. Mais j'y ai pourvu. Mes soirées étaient libres, j'ai cherché à en tirer parti. De cinq à six heures, je mets en ordre les écritures d'un tabletier de la rue Grenétat; pnx : deux cents francs. De huit à dix heures du soir, je tiens les registres d'un carrossier du faubourg du Temple ; prix : trois cents francs. En tout, cinq cents francs. 11 y a bien du mal, de la servitude en tout ceci; mais c'est de l'argent pour la famille, du bien-être, de la santé, et avec cette idée-là, Mongeron, on me ^rait marcher sur la tête. Et puis, il faut le dire, Denise travaille ^eson côté. Ça vous a des doigts de fée; personne ne reprise la dentelle avec cette perfection. On vient lui apporter de l'ouvrage des quatre coins de Paris. Encore cent écus d'ajoutés aux recettes du ménage. Bref, mon cher, nous vivons comme de petits ligueurs et mettons à la caisse d'épargne. Et vous ne voulez pas î^eje sois heureux!

Telle fut la péroraison de mon collègue Bernai'd. J'étais en- Cûanlé de ce que je voyais, de ce que j'entendais. L'entretien se prolongea bien avant dans la soirée, et il était près de minuit ^l^^d je quittai cette ruche d'abeilles.

78 ÈDOCABD MONGBBON.

UNE REINB DB TBÉATRB.

De ce que j'avais vu et entendu pendant ma visite à Bernard, un point m^avait surtout frappé ; voici lequel. En dehors de ses émoluments, l'honnête employé avait su se ménager des ressources accessoires ; il tirait parti de ses loisirs. Ce fait eut pour moi la portée d'une découverte. Pourquoi n'essaier&is-je pas d'en faire autant et d'accroître mon revenu par quelques occupations lucratives ? Je supprimais ainsi bien des délais^ j'avançais l'heure de mon bonheur. Je résolus de me mettre en quête et de pousser les choses jusqu'au bout.

Voilà où j'en étais et à quoi je rêvais, lorsque les circonstances me servirent au delà de ces vœux. Un jour, mon chef de bureau me fit prier de passer dans son cabinet. J'ai dit ce qu'était ce supérieur et raconté les détails de notre première entrevue. Depuis ce moment, je n'avais eu avec lui que des rapports .insignifiants et seulement pour ce qui concernait le service. Parfois même j'avais cru m'apercevoir qu'il était assez mal disposé à mon égard, et j'attribuais à cette froideur une partie des mécomptes que j'essuyais dans ma carrière.

Cet ordre me surprit : je ne sus ce qu'il fallait y voir : ou d'un retour à de meilleurs sentiments, ou d'une nouvelle disgrâce. On sait combien j'ai la tête ardente et prompte aux conjectures! Dans le seul trajet d'un corridor, j'eus le temps de me lancer, comme à l'ordinaire, dans les espaces, et de faire et défaire mille combinaisons.

L'accueil que je reçus de mon chef ne fut pas d'abord de nature à éclaircir mes doutes. Il régnait sur son visage un air mystérieux qui ne lui était pas habituel. A peine eus-je été introduit, qu'il appela son garçon de bureau :

— Michel, lui dit-il, vous ne laisserez entrer personne. Je suis en affaires de service, en affaires pressantes, entendez-vous; et cela, pour tout le monde.

Le garçon fit un geste pour témoigner qu'il comprenait le sens de la consigne, salua profondément et sortit. Alors mon chef se retourna vers moi, et m'adressant un sourire :

— Monsieur Mongeron,me dit-il, d'aujourd'hui vous ne quitterez pas mon cabinet : j'ai à vous donner un travail de confiance.

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Je crus mon heure arrivée. Qui le sait ? peut-être mon chef allait-il me charger de quelque rapport, de quelque exposé des motife, enfin d'une de ces besognes qu*ordinairement les supérieurs se réseirent et ne délèguent à personne. Je ne comprenais pas d*où pouvait mé venir un tel honneur; mais je me promettais- bien de ne pas rester en dessous de ma tâche^ si haute qti'eHè fût.

Mon illusion ne fut pas longue. Sur une table^ disposée près de son bureau mon chef me fit voir un ample cahier de papier blanc, de Febcf e, une plume, enfin Tarsenal co^nplet de Texpéditionnàhie :

— Monsieitr Hongeron, me dit-il, peut-on compter sur votre discrétion * le péut-on, mais là, d*ulie manière complète T

Je me répandi»en' protestations; il vit bien qu'il avait affaire à un garçon loyal -et continua avec une certaine affectation dé dignité." '

— Écoutez, m^n jeune collaborateur, je vous fais un aveu. J'ai par-ci par-là quelques affaires avec les théâtres, celui de la rue de Chartres, notamment. On m'y joue sous le nom de Saint-Léon, un nom de guerre. Maitilenant il s'agit de mettre au net un vaudeville que je lui destine, et que le comité doit entendre demain. Vous voyez que le temps pi^esse ; j'ai songé à vous comme à la plume la plus brillante et la plus rapide du bureau.

— Je m'efforcerai, monsieur, de justifier votre confiance, répondis-je de l'air d'un homme qui veut plaire à tout prix.

J'avaîs compris l'avantage de la position ; je tenais mon supérieur par l'une de ses faiblesses. Saint-Léon me livrait le chef du bureau. Après ce service personnel, la dislance s'effaçait entre nous pour faire place à des relations plus familières. Cétait un premier échelon d'assuré vers l'avancement et les gratifications annuelles. D'un coup d'oeil, j'entrevis cela pendant que je disposais autour de moi ce quHl me fallait pour écrire. Mon chef tira son œuvré de l'un des cartons où elle reposait en feuillets épars. Le carton portait pour intitulé : Affaires urgentes^ on voyait que c'était un produit des loisirs du bureau. Lé papier sur lequel l'ouvrage était écrit, montrait à chaque tête l'empreinte de son origine. Le gouvernement avait ainsi fourni son contingent de collaboration ; je doute pourtant qu'il soit entré en partage dans les droits d'auteur.

Ce fut ainsi que je devins le copiste ordinaire de Saint-Léon, et il ne se passa guère de mois où il n'eût quelque enfant dramatique à confier aux soins de ma plume. Souvent même cette

$0 EDOUARD MONGSRON,

foDcUon s'élevait jusqu'aux détails qui sont du ressort d'un collaborateur. Combien de fois, sur une situation donnée^ ai-je aiguisé un couplet que l'auteur intercalait dans sa pièce et qui ne déparait pas les siens ! J'indiquais aussi des mouvements de scène^ des finesses de dialogue, et Saint-Léon, qui avait l'âme ouverte aux emprunts, acceptait tout> amalgamait jout^ de manière à en faire sortir cette majestueuse composition que Ton nomme un vaudeville.

Ainsi que je l'avais prévu, ces rapports me firent sur-le-champ une position tout autre. Tant que mes services n'avaient eu pour objet que les affaires de l'Etat, les chances d'augmentation étaient demeurée^ pour moi à peu près nulles. Dès que je me fus rendu utile à mon chef, le ciel de l'avancement s'embellit et la rosée de la gratification descendit sur ma tête. Au bout de Tannée, mon traitement fut porté à dix-huit cents francs, faveur à laquelle j'avais depuis longtemps des droits. Je restais, il est vrai, dans mon grade, mais il y avait cent écus de moins entre Mariette et moi, et dans l'heureuse veine où je me trouvais, il était naturel de croire que la distance entière serait bientôt franchie.

J'apportais ces bonnes nouvelles à Verrières^ où elles étaient accueillies avec un enthousiasme général. Ce jour-là on dînait en famille, et le père Grandchamp immolait à notre bonheur prochain son plus beau cantalou et ses plus belles pêches. J'avais Mariette pour voisine, et, au dessert, quand les cerveaux étaient un peu montés, je rapprochais mon genou du sien et buvais furtivement dans son verre.

Cependant, à mesure que mon chef m'appréciait mieux, je voyais s'accroître la confiance qu'il me témoignait. En hoomie de tact, il savait garder son rang, tout en restant avec moi dans les termes d'une familiarité affectueuse. Ses deux travers étaient la prétention au bel esprit et Tégoïsme du petit-maître. Avant tout, il songeait à lui, s'écoutait parler et se regardait sourire. Cette part une fois faite, et elle était grande, il ne se refusait pas à songer aux autres, à se montrer serviable et facile à vivre. Ses collaborateurs en vaudevilles le nommaient un bon garçon, et il rétait en effet, mais à ses heure? et sans quMl en coûtât rien à l'amour qu'il se vouait. Sur un point cependant, cet égoïsme s'était laissé entamer. Sain^Léon avait un faible pour les reines qui s'enluminent de carmin et brillent le soir sur les planches. Les papillons émérites exposent volontiei's leurs ailes à ces feux trompeurs. Il y a, dans les succès de la scène, je ne sais quoi d*enivrant qui réveille les cœurs blasés, un prestige dont les sens s'inspirent.

EDOUARD HONGERON. 81

Saint-Léon, vivant au milieu du monde des coulisses^ n'avait pu se préserver de ce danger^ et cette partie de son histoire comptait maint chapitre glorieux^ parsemé de pages cruelles.

 diverses reprises, il m'avait fait, à ce sujet, des ouvertures assez délicates. Son dessein était de m^accréditer auprès des théâtres qu'il honorait de ses productions^ comme un suppléant, comme un autre lui-même.

-^ Mongeron, me disait-il souvent, tout notre travail est là, près de la rampe. Qu'est-ce qu'un manuscrit ? un squelette. Pom- lui donner du corps et Tanimer^ il faut la vie d(3s planches et ce feu sacré que Ton ne trouve que sur le terrain.

La conclusion naturelle de ces confidences fut de m'investir d'une besogne où un intérêt si direct se trouvait engagé. L'absence d'un chef de bureau, aux heures imposées par le règle* ment, eût été remarquée ; le service en eût souffert; l'absence d'un expéditionnaire était une de ces dérogations insignifiantes que couvre suffisamment la tolérance d'un chef. Saint-Léon avait ainsi sous la main un instrument dont il pouvait disposer en toute sécurité. Peut-être aurais-je essayé de m'en défendre, si le besoin d'un protecteur n'eût dominé mes scrupules. Je songeais à Mariette et aux douze cents francs qui s'élevaient encore entre elle et moi. Ensuite, faut-il le dire f le rôle avait un côté qui m'attirait. J'allais voir de près le peuple des comédiens et ces manufactures d'esprit qui débitent chaque soir leurs produits à la foule désœuvrée. Ne fût-ce qu'à titre de curiosité, je devais trouver là matière à une étude piquante en même temps qu'un spectacle plein d'intérêt.

Pour m'accréditer auprès de son théâtre ordinaire^ Saint- Léon attendit une occasion favorable, il crut l'avoir trouvée dans une pièce sur laquelle il comptait et où j'avais fourni un petit contingent dont j'étais fier. Le comité devait être au grand complet : le directeur, l'actrice en vogue et quelques doublures dont l'opinion n'avait guère d'autre force que celle d'un écho.

Quand nous abordâmes le petit foyer où ces juges étaient réunis, il régnait dans les poses un abandon qui prouva que nous étions reçus en famille. L'actrice en vogue formaitj^ à l'un des angles de la salle, un groupe d'expression avec son directeur. 11 était assis, elle debout, et pendant qu'il lui enlaçait la taille d'un bras amical, elle exécutait des gammes brillantes sur -son crâne^ changé en clavier. Ces exercices ne semblaient guère du goût du patient, et de temps à autre il s'y dérobait À l'aide de mouvements de tête ; mais sitôt qu'il se replaçait à portée^

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la virtuose reprenait le cours de seë variations et les relevait par un doigté sonore^.

Cette femme se nommait Goralie ; elle était blonde, grande, svelte et dans toute la fleur de sa beauté. Elle avait puisé dans rhabitnde des planches certains airs de reine que tempéraient un abandon cavalier et un langage pittoresque, animé d*une grâce impérieuse. Il résultait de ce mélange un charme auquel on se dérobait difficilement^ et qui l'avait investie d'une influence sans bornes sur tout ce qui rapprochait. Au moment où je la vis pour la première fois elle exerçait sur le théâtre de la rue de Chartres une autorité discrétionnaire. Rien ne s'y faisait que sous son bon plaisir ; elle entendait disposer de tout^ des grandes comme des petites choses, et ne souffrait pas que personne fit ombre à son pouvoir.

11 faut dire que cette position était justifiée. Coralie avait la vogue, elle tenait dans sa main la fortune de Tentreprise. Son nom suffisait pour remplir la salle et porter les recettes à leur cbifi're le plus élevé. Ce n*est pas que son talent fût accompli; elle avait seulement le don de plaire au public, d*animer la scène de ses regards et de distribuer si bien son sourire, que chacun, dans la salle, croyait en avoir et eu emporter sa part, j Enfin telle était la souplesse de son jeu, qu'elle passait dans la même soirée des emplois de reine à ceux de villageoise, alliant ainsi les grands airs et les manières naïves.

Comment un directeur aurait-il pu lutter contre une influence qui reposait sur de telles bases ? Il Tessaya vainement : Coralie était trop bien armée contre lui. D'ailleurs, elle se montra bonne princesse, et tendit la main au vaincu. Il en résulta pour le théâtre un gouvernement qui ressemblait à celui de la couronne anglaise quand elle échoit à des femmes. Ce n'eût point été un mauvais régime, si la souveraine n'avait eu quelquesuns de ces caprices et de ces accès d'humeur qui tiennent aux nerfs. Où est le talent qui n'ait point de faiblesse ? Celle de Coralie était de ne rien souffrir autour d'elle qui lui portât ombrage, et de s'effaroucher de tout nom qui faisait du bniit à côté du sien. Elle voulait rester ce qu'elle était en effet, la colonne de l'entreprise, l'idole du public. Elle eût mieux aimé Je vide que l'abdication .

Notre présence dans le foyer fut à peine remarquée des personnes qui s'y trouvaient. Chacun semblait être à son affaire et ne pas s'occuper du voisin ; les paroles se croisaient, les tu et les toi voltigeaient de toute part. Sous ce rappport, rien n'égale la liberté qui règne sur les petites scènes et dans les théâtres

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secondaires. On dirait une bande de Joyeux compagnons qui se sont mis d'accord pour foire bon marché de l'étiquette.

Saint-Léon me présenta, puis se mêia aux groupes en habitué. Il serra la main aux hommes^ conta fleurette aux femmes et offrit du cachou à droite et à gauche^ afin de préparer le succès de sa lecture. Je le suivais pas à pas comme un clerc suit Tofficiant, ne sachant guère quelle contenance garder sur un terrain si nouveau pour moi. Dans Tune de ces évolutions, le hasard me servit à souhait. Le directeur et la reine du foyer s'étaient retirés à Técart, et un entretien fort animé venait de s'engager entre eux. Je n'en perdis pas une syllabe :

— Albert, lui disait l'actrice, il n*y a qu'un' mol qui serve. Je vous déclare que c'est à choisir entre elle et moi. Prenez-en votre parti,

— Alors il n'y a pas moyen d'en garder une, Coralie. Dites plutôt que vous voulez rester seule, ce serait de la franchise au moins. Voyez un peu, mon enfknt, ajouta le directeur, quelle position vous me faites ! Combien en voilà-t-il que nous renvoyons depuis une semaine !

— Des pécores, dit la comédienne ; où est le mal ?

— il n'empêche que c'est un métier monotone. A peine en- Irées, il faut leur donner congé. Il y a cinq jours, c'était Pauline.

— Une pie-grièche, dit Tactrice. Est-ce que vous voudriez la défendre?

— Moi, Dieu m'en garde ; je ne veux qu'en faire le compte. Nous disons donc Pauline, il y a trois jours. Avant-hier, c'était fiortense.

— Une perruche, dit l'actrice avec un geste d'un mépris souverain.

— J*6n conviens ; qui nie ses torts ? Wavez-vous pas toujours raison î Mais cela n'en fait pas moins deux que je renvoie dans^ la semaine. Et vous exigez encore que je me défasse de Maria ?

— Une impertinente, une sotte, une mijaurée, s'écria la princesse que ces observations commençaient à lasser. Vous ne ^oyez donc rien î II n'y en avait bientôt plus que pour elle. Ça vous affiche des airs, ça vous fait un volume.

— Si nous attendions quelques jours, dit humblement le directeur ; J'aurais le temps de chercher un autre sujet.

— Attendre î dit impétueusement l'actrice ; j'aimerais njieux aller faire un plongeon dans la Seine. Vous êtes bien tous les ^ênaes I On dirait que vous ne sentez rien, que vous avez des écailles sur le dos. comme les rhinocéros. Oh ! les hommes !

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Lorsque Goralie en arrivait à ces moyens lamentables^ tonte la force du directeur s'évanouissait ; il s'exécutait après avoir exhalé un long et dernier soupir.

Cette conversation orageuse s'arrêta là ; le moment était venu de commencer la lecture. Il se fit un peu de silence dans les groupes^ et chacun s'arrangea aussi commodément que possible pour franchir sans trop d'ennui cette heure de corvée. Ainsi lues, les œuvres perdent beaucoup de leur intérêt, et le tact du comédien peut seul démêler la valeur qu'elles auront à la scène. Parfois même les jugements qui se forment sur l'auditioa sont précisément Finverse de ceux que le public prononce. Tel ouvrage aura été accueilli par les comédiens avec un éclat de rire universel qui rencontrera plus tard une explosion de sifflets non moins unanime. Cela tient au prestige du débita au caractère de la pièce, enfin au hasard, ce dieu de toutes choses.

Saint-Léon avait^ été jadis un excellent lecteur ; personne ne faisait mieux valoir une pièce^ n'en détaillait les agréments avec plus de finesse. Malheureusement l'âge avait affaibli ce don. À mesure que l'art meublait sa bouche aux dépens de la nature, sa voix se chargeait de notes siCQantes et confuses^ si bien qu'elle en devint presque inintelligible. Aussi m'avait-il chargé cette fois de le suppléer, après m*avoir fait subir quelques épreuves et donné les indications nécessaires.

Je commençai, et aux visages épanouis de l'auditoire, je pus comprendre que, pour un novice, je ne m'en tirais pas trop mal. Coralie, surtout, tenait son œil attaché sur le mien, et de temps en temps y ajoutait un sourire plein de grâce. Je réussissais. Il est vrai que j^avais pour moi les beaux reflets de santé et les airs florissants que donne la jeunesse. Quand j'eus fini, ce fut à qui me ferait compliment de mon débit et m'encouragerait à persister dans la carrière. On me prenait pour un collaborateur de Saint-Léon.

Coralie seule se tenait à l'écart et ne semblait pas joindre son suffrage à celui des autres membres du comité. Cette attitude inquiétait mon chef; il savait que la moindre objection de la comédienne pouvait lui coûter la partie ; il s'approcha d'elle d'un air soumis en me faisant signe de venir joindre mes sollicitations aux siennes.

— Saint-Léon, lui dit la princesse avec une familiarité qui datait de loin, ta pièce marche, nous la jouerons ; seulement il faut que tu te résignes à des retouches.

— Tout ce que tu voudras, Coralie, répondit mon chef; tu sais si je suis bon prmce.

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— Tu as deux rôles de femme^ mon cher, continua Tactrice; Tun est trop marque, l'autre pas assez ; voilà le tort de ton Taudeville. Il faudra ôter au premier et ajouter au second ; pas plus malin que cela. Deux rôles de même force, ça ne convient jamais. Tu m'entends î

— A merveille, dit Saint-Léon, j'irai demain te voir.

Tout en ayant Tair de ne traiter qu'avec mon chef, Goralie me poursuivait d'un œil si opiniâtre, que j'en éprouvais quelque embarras.

— Non, Saint-Léon, dit-elle en répondant à son offre ; ne te dérange pas. 11 suffit que tu m'envoies ton collahorateur ; j'arrangerai la chose avec lui.

— Gomme tu voudras, Goralie, répondit Saint-Léon ; Mongeron ira.

Le directeur survint, et l'entretien s'arrêta brusquement. Je quittai le foyer, mais ce ne fut pas sans avoir essuyé un nouveau regard, un regard de feu qui eût porté le trouble dans un cœur moins bien gardé que le mien.

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