‹ Pierre MoutonChapitre 4 sur 50 · LE BAL DU PREFET MARITIME · texte numérisé non relu

LE BAL DU PREFET MARITIME

Le faux aide de camp auquel on donnait le nom de capitaine Maxime fut logé dans tin pavillon situé au bout du jardin et qui débouchait sur la grande route par une issue particulière. Pierre (on a deriné que c'était lui) remarqua avec plaisir cette disposition. Des valets de pied venaient de déposer dans sa chambre les bagages dont la chaise était chargée ; il procéda à un minutieux inventaire de ce que renfermaient les valises et les malles. D*un cAté figuraient des objets de toilette à l'usage d*une femme : il les rangea dans un coin; de l'autre étaient l'uniforme, les épaulettes, l'épée, enfin la mince garde-robe d'un officier de fortune. H essaya ces vêtements ; on eût dit qu'ils avaient été faits pour lui : le hasard le servit même dans ce détail.

Jusque-là tout lui avait réussi. Dans l'une des poches de la voiture il avait trouvé le portefeuille de l'officier, s^ états de services, ses instructions. Le capitaine

Maxime avait été longtemps attaché à Tétat-major du prince£ugène,et depuis un mois seulement il avait obtenu de passer au service des Baciocchi, à la cour desquds setrouvaitsasœur. La princesse Elisa n'avait jamais vu cetoflScier : ainsi, de ce cAté, point de crainte. A mettre les choses au pire, Pierre avait donc devant lui cinq on six jours pour agir et monter, comme il le disait, une affaire. Sa proie lui avait échappé; mais elle n'était pas loin. Cette maison où il venait de s'introduire recelait pour plus de trois millions de pierreries. Un coup de main était facile; il avait des intelligences (dans la place. Trois millions! quelle aubaine I S*il réussissait, il se retirait du commerce et abandonnait à son lieutenant rexploitation des grandes routes. Deux millions devaient lui suffire pour mener à l'étranger une vie de prince; l'autre million distribué à ses gens leur permettait de se ranger, pour peu que le cœur leur en dit, dans la classe honorable des capitalistes. Voilà comment le crime pratiqué sur une grande échelle peut conduire au repentir et à la vertu : ce n'est plus qu'une question déchiffres.

Pierre en était là de ses plans quand il entendit frapper doucement h sa porte. Involontairement il porta la main sur des pistolets d'arçon qui faisaient partie de l'arsenal de l'officier, en cacha un sous son habit et alla ouvrir. C'était Zéphyr qui venait demander des ordres.

— Cest juste, dit Pierre, il faut rendre les chevaux; la poste de Cannes donnerait réveil. Un homme et un cheval de moins, ça se remarque. Écoute, Zéphyr.

— Je suis tout oreilles, capitaine.

—Tu es un garçon éveillé, intelligent : je casse Pointdu-Jour et te donne sa place, si tu t'en tires à ton honneur. Il s'agit de trouver un prétexte pour ramener deux chevaux au lieu de trois. Quant au postillon, tu diras qu'il s'est mis au service des princesses et qu'on vient de l'envoyer en Russie, à franc étrier, à raison d'un napoléon par jour. C'est flatteur pour le corps des postillons.

—Et le cheval, capitaine, ajouta Zéphyr en se grattant l'oreille.

— Ça t'embarrasse, mon garsT Eh bien! nous ferons un sacrifice. Voici quarante napoléons que j'ai trouvés dans la valise de cet officier, tu les donneras au maître de poste en lui disant que les princesses ont été enchantées de son animal.

— Jolie bique I

— C'est vrai, nous sommes de vils flatteurs. Zéphyr; mais il le faut : tu ajouteras que les princesses ont attaché le quadrupède à leurs écuries. De l'honneur et de l'argent, le mattre de poste n'y résistera pas; il ne dira rien. Tu as bien compris, mon garçon T

—Oui, capitaine.

—Encore un mot. Cette nuit, à dix heures du soir, trouve-toi à la porte de ce pavillon, du cdté de la grande route.

— Suffit, capitaine.

Zéphyr venait à peine de partir qu*un nouveau visiteur entrait dans le payillon. Il s'annonça comme l'un des jeunes attachés au service des princesses, et, en leur nom, pria le capitaine Maxime d'accompagner ces dames an bal du préfet maritime. C'était une des occasions qu'avait ménagées Pauline pourdéployer du cérémonial et de l'étiquette; elle voulait que les deux maisons marchassent au grand complet, avec un grand luxe de toilettes et d'uniformes. Les aides de camp étaient tous mis en réquisition, les dames d'honneur se harnachaient de leurs plus magnifiques falbalas et se paraient de ces robes à la Marie-Louise qui faisaient remonter la taille jusqu'aux épaules. Huit carrosses h six chevaux, quarante laquais galonnés sur toutes les coutures attendaient déjà dans la cour et sous le vestibule que leurs Altesses fussent prêtes. Les chevaux piaffaient; la livrée, rangée sur deux rangs, gardait cette tenue sévère qui faisait partie des habitudes de l'époque et de la discipline militaire qui l'animait.

Il restait peu de temps à Pierre pour faire ses réflexions. Paraître à Toulon, d'où il venait de s'évader naguère» devant les autorités maritimes, & qui son

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visage pouvait éfre familier, c'était jouer une partie délicate et s'exposer à des risques presque certains. D'un autre cdlé, désobéir à Tordre des princesses ou chercher de mauvaises défaites, c'était faire naître le soupçon et giter la position que son audace venait de lui créer. Ces deux partis avaient des inconvénients; il se décida pour le plus hardi en se fiant à son étoile. Dans la malle de FofScier, il avait trouvé ce qui constituait alors la tenue de cour : un uniforme neuf, la culotte de Casimir blaac^ les bas de soie, les souliers à boucles d'or. Tout cela lui allait à ravir; quelques soins donnés à sa chevelure achevèrent de le métamorphoser en brillant cavalier qui portait l'épée et le chapeau monté avec une aisance, une grâce particulière. Sa toilette était terminée, quand un valet de pied vint l'avertir; il put partir dans le dernier carrosse.

L'hôtel du préfet maritime est situé, k Toulon, sur une place vaste et ombragée que l'on nomme le Champde-BatailIe. Toutes les troupes de terre et de mer, alors en garnison dans le port, avaient été rangées en haies sur le passage des princesses. Les tambours battaient aux champs, les forts faisaient entendre les saints d'usage. Les voitures défilèrent ainsi au pas sous l'œil curieux de la foule. Pauline Borghëse, qui aimait à se montrer, avait fait rabattre les stores, et le cortège entier était exposé aux regards. Pierre ne subit pas cette exhi^

Intion sans quelque inquiétude. De temps en temps, il reconnaissait, au milieu de cette affluence, les gardes* chiourmes sous leb&ton desquels il avait yécu, et détournait la tête pour éviter une reconnaissance fâcheuse. Heureusement le jour tombait et la température refroidie conseillait d'abréger cette promenade. Les voitures prirent le trot et arrivèrent à l'hôtel de la Préfecture, où un dîner devait précéder le bal.

A neuf heures, les salons étaient pleins. Comme tout se faisait alors moins bourgeoisement et moins simplement qu'aujourd'hui, on avait disposé dans le lieu le plus apparent une estrade garnie de fauteuils. Les princesses s'y assirent et les dames d*honneur prirent place à leurs côtés. Pauline était resplendissante; on eût dit une apparition. Dans son séjour aux colonies, elle avait pris le goût des étoffes et des modes qui y régnent. Sa robe était en mousseline lamée d'or; elle n'était 'pas surmontée d'une de ces fraises empesées qui avaient alors la vogue ; elle ne bridait pas non plus la poitrine d'une manière disgracieuse. En fait de toilette, Pauline n'obéissait qu'à sa propre inspiration ; il suffisait que Harie-Louise eût adopté quelque chose pour qu'elle n*en voulût pas. Le costume qu'elle portait ce soir-là senait merveilleusement la beauté et la perfection de ses formes; pour toute autre que Pauline, il eût été trop indiscret ; elle n'avait rien à perdre à être vue ainsi. Ses

beaux cheveux noirs» ramassés à la grecque, étaient couverts de pierreries; sa poitrine en ruisselait. De longues grappes de diamants se mêlaient aux boucles qui lui tombaient sur les épaules et en relevaient l'admirable blancheur. Sans avoir ni ce prestige, ni cet éclat, Élisa était fort belle aussi dans sa robe de velours et sous les feux de ses brillants que dominait une aigrette d'un prix inestimable. Toulon avait envoyé à cette fête Télite de ses dames, la fleur de sa bourgeoisie ; la marine ses dignitaires et ses élégants ofSciers. Toutes les musiques des régiments et des vaisseaux avaient fourni des sujets à Torchestre, et les cours, la grande place, les salons étaient inondés d'harmonie. Mille fleurs rares garnissaient le perron, les vestibules et jusqu'aux salles du bal. Les uniformes aux broderies d'or abondaient dans cette foule d'invités, et se détachaient sur les robes blanches des dames. C'était, dans Tensemble, un magnifique spectacle, que relevait la présence de deux princesses du sang. Debout sur leur estrade, Pauline et Élisa accueillaient par un gracieux sourire les personnes que le préfet maritime leur présentait, et distribuaient çà et là quelques paroles aimables. Quand ce cérémonial eut été achevé, les danses commencèrent.

Pierre avait suffi sans peine aux devoirs d'étiquette qu'exigeaient ses fonctions, et, depuis lors, il semblait absorbé dans une contemplation profonde. Son œil ne

pouvait pas se détacher de dessus les deux princesses; sans cesse il était attiré de ce côté. Élisa s'en apergut et en fut secrètement flattée. Même dans cette réunion, où lesbeaux cavaliers abondaient, Pierre était fait pour être remarqué. L'expression audacieuse et un peu farouche de son visage, les éclairs de son regard, le dédain qui se lisait sur ses lèvres, loin de lui nuire, en faisaient un persoDuage original et dont l'éducation pouvait avoir quelque prix. Quant à Pierre, il ne voyait pour ainsi dire plus les deux femmes : leurs diamants le fascinaient. Ces pierreries, qui jetaient aux lumières des feux éblouissants, le ramenaient à ses instincts sauvages ; il semblait les tenir en arrêt, comme s'il n'attendait que le moment de fondre sur cette proie.

Cependant, une autre personne avait, de son côté, remarqué le bandit, et il était facile d'apercevoir sur ses traits une terreur contenue. C'était une dame de haut parage, à en juger par son costume et par la place qu'elle occupait à côté de la princesse Pauline. La beauté de sa personne .était grande, quoique pleine de fierté ; elle n'avait rien pour séduire, mais il était impossible de n'être pas frappé de la richesse de sa taille, de la régulante de ses traits, de la distinction de ses manières. Depuis le moment où elle avait apergu Pierre, elle n'avait cessé de tenir son œil attaché sur lui. Peutêtre cette préoccupation eût-elle duré longtemps en-

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core si la princesse, avec cet accent doux et flatteur qu'elle imprimait & ses moindres paroles, ne lui eût dit:

— jilomtesse de Stolberg, ne trouvez-yous pas que le préfet maritimefait galamment les choses?

Une interpellation aussi àirecte arracha la dame à ses terreurs; elle composa son visage et répondit à Pauline Borghëse :

— Oui, Altesse; je crains seulement que la société ne soit un peu mêlée.

Ce mouvement de Pauline et ce rapide dialogue suffirent pour changer la direction des regards de Pierre : il rencontra les yeux de la comtesse et des deux côtés s'échappa un cri involontaire et mal étouffé :

— Claire !

— Pierre !

Ce ne fut qu'un instant, prompt comme l'éclair, mais décisif. Pierre fit un effort sur lui-même et s'arracha brusquement à cette scène : un groupe d'officiers de marine s'était formé dans l'embrasure d'une croisée; machinalement il s'y mêla. On y parlait des aventures du bagne, des mœurs des forçats, de leurs exploits, de leurs ruses. Au moment où la curiosité et le besoin d'une diversion le jetèrent au milieu de cet entretien , il était question de Pierre Mouton.

— Je l'ai connu, disait un jeune aspirant; c'est un

grand brun, un peu louche, une figure à vous faire virer lof pour lof.

— Tu te trompes, Edouard, répliquait son camarade, MoQtoD a les cheveux rouges et une cicatrice à la lèvre. Nous ravons employé au gréement de la Sultane; je ne connais que ça.

—Tu auras confondu, Paul, j*ai eu Mouton dans mes hommes de corvée, quand nous avons mis le C^^nedans lesbassins. C'estunbrun, tedis-je,unmasqueàfairepeur.

— Un rouge, des cheveux carotte, Edouard,

— Un brun, Paul, un brun de Bédouin.

— Veux-tu parier deux napoléons ?

— Je t'en parie quatre.

— Tout juste, voici le commandant de TArsenal, nous allons le prendre pour juge.

En môme temps l'un des jeunes étourdis aborda respectoeusement an homme d*un âge mûr, dont la physionomie indiquaitdes habitudes de pénétration et de défiance, niui exposa le différend et le pria de le juger. Pendant Vie l'aspirant parlait, le commandant s'était retourné du côté du groupe, et la figure de Pierre, qui respirait Tironie et le sarcasme, le frappa singulièrement Au lieu de lipondre, il considérait Féiranger. Les jeunes gens insistèrent

— Eh bien I commandant, dirent-ils, qui de nous deux ^Sagné le pari?

— Personne, répliqua celui-ci sans quitter Pierre de vue. Mouton n*est ni brun ni rouge ; il est châtain. Il n*a pas de cicatrice sur la lèvre; il ne louche point; il n^est pas effrayant à voir. G*est au contraire un beau garçon, ajouta-t-il en appuyant sur chaque mot, bien découplé, svelte, avec des traits réguliers; il porterait fort convenablement l'uniforme et serait un officier très-présentable, entendez-vous?

Toutes ces paroles, prononcées avec intention, étaient accompagnées d'un regard scrutateur. Si Pierre eût laissé percer le moindre témoignage de trouble, s*il n'eût pas soutenu avec un calme imperturbable cette sorte d'inquisition, si son œil eût failli, si sa joue se fût colorée, s'il ne fût pas demeuré impassible, impénétrable, c'en était fait de lui. Son attitude le sauva.

— Ainsi, personne n'a gagné, commandant? dit Tan des jeunes étourdis en insistant.

— Personne, à moins que ce ne soit moi, messieurs. Je vous ai donné le vrai signalement de Mouton. Maintenant, s'il vous tombe sous la main, envoyez-le à l'Arsenal. C'est une capture qui vous fera honneur.

Ces mots dits, le commandant s'éloigna du groupe, mais en se retournant par intervalles pour voir ce que faisait Pierre. Celui-ci, de l'air le plus naturel du monde, demeura auprès de ces jeunes fous et poursuivit avec eux l'entretien jusqu'à ce qu'il pût quitter la place sans

affectation. H se mêla alors aux danses, se plaça à nne table de jeu, enfin remplit son rôle d'invité dans toute rétendue des obligations qu'il comporte. De temps en temps, il se rapprochait des princesses, afin de se mettre pour .ainsi dire sous leur égide, et y trouver un abri contre le soupçon. Cette tactique ne fut pas suivie d*un succès complet. Au moment où il se croyait délivré de son espion, il voyait luire de nouveau, au bout de la salle, deux yeux qui s'obstinaient à le surveiller, à le suivre de place en place. C'était une situation intolérable : si elle se fût prolongée, elle pouvait aboutir à un éclat. Jusque-là Pierre avait pu se contenir ; mais l'impatience, la colère le gagnaient; il oubliait qu'il avait une comédie à jouer, et que son salut dépendait de la manière dont il soutiendrait son rôle.

Dans un de ces moments de fureur concentrée, il alla se placer derrière la chaise de la comtesse de Stolberg, et, lorsque le mouvement des danses lui permit d'engager un entretien qui ne fût entendu de personne, il prit une voix suppliante et lui dit :

— Claire, écoutez-moi.

— Vous ici, Pierre, répliqua-t-elle avec effroi ; qu'y venez-vous faire, malheureux?

— Madame la comtesse, il n'y a point de Pierre ici, et j'oubliais qu'il ne doit pas non plus y avoir de Claire. Pour tout le monde vous êtes la comtesse de Stolberg ,

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pour toul te monde, je suis le capitaine Muiise Grande.

-^ Et comaieiit cela, monôear? que «ignite celte éoigiee?

*«« Je vous rexpliquerai» madame la comtease; jeytHis l'expliquerai demain, & condition que œ aoir tous me rendrez un service. Je Texige.

~ Des conditions, monsienri dit la comtesse en se redressant.

— Oui, madame, répliquaPierre avec une fermeté qui allait presque jusqu'à la bauteur. Ne craignez rien, c^oula*t-il sur un ton plus retenu, elles seront douces.

~ Et quelles sont-ellesT

^ Peu de chose. Connaissez-vous cet homme, poursuivit Pierre en lui montrant le commandant de l'Ar* senal?

^ Beaucoup I Que lui voule2«*vous f

-«-"Il s'agit de lui présenter le capitaine Maxime Grand* val» capitaine d*état-majot au service de la lunncesse Bacloech),

--* Et ce capitaine Maxime Grandval?

— C'est moi, Claire, je vous Tai dit*

Ces derniôre^ paroles turent prononcées avec une telle

fermeté et accompagnées d*un regard si étruge que la

comtesse n*hésita plus.

--«Yeuez, Pierre, dit-elle avec une sorte d'emportomenU

^t prenant la main du jeune homme, elle traversa

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TÎTement la pièce et alla droit vers la persoopequi lui avait été désignée.

— Commandant, lui dit-elle le plus gracieusemeiitdu monde, les princesses me chargent de vous présenter le capitaine Maxime Grandval, attaché depuis peu à leur service. Les braves sont faits pour se connaître et pour

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