‹ Pierre MoutonChapitre 30 sur 50 · LA FÊTE DE SCEAUX · texte numérisé non relu

LA FÊTE DE SCEAUX

Quand je revis Mariette, le souvenir de cette aventiu*e me poursuivait encore, et cependant je gardai le silence le plus complet. 11 suffisait que je m'en fusse tiré à mon honneur pour avoir le droit de vivre en paix avec ma conscience. A quoi bon d'ailleurs troubler une âme virginale par des confidences de cette nature? Je me tus; le hasard se chargea de me prouver que c'était une faute.

Jamais nous ne fûmes plus heureux que ce jour-là. L'aprèsdinée s'écoula dans le jardin où le père Grandchamp nous suivait de l'œil, tout en ayant l'air de soigner ses gobœas et ses géraniums. Le rusé villageois nous laissait une liberté complète, mais à la portée de son regard. Lorsqu'une charmille élevait entre nous et lui un rideau trop sombre, il ne manquait jamais de tourner l'obstacle et de se remettre à un meilleur point d'opti-

94 EDOUARD MONCniON.

que. Puis quand nous passions à ses côtés, il nous disait avec la bonhomie dont il couvrait ses malices :

— Ne prenez pas garde à moi, mes petits agneaux^ je surveille mes boutures.

N'importe, la liberté n'eût rien ajouté à notre bonheur. Je marchais près de Mariette et tenais sa main dans la mienne; je lui racontais ce que j'avais vu chez les Bernard, et les plaisirs de cet intérieur si calme, si retiré. Les heures s'envolèrent, et la nuit allait me forcer à la retraite, quand elle me dit :

— Edouard, vous viendrez dimaDche, n'est-ce pas?

— Vous savez bien, Mariette, répondis-je, que c'est mon habitude la plus chère; pourquoi cette demande?

— Vous n'en devinez pas le motif, Edouard î Voyons, cherchez.

— Non, Mariette, répondis-je après avoir réfléchi pendant quelques instants ; j'ai beau chercher, je- ne devine pas.

— Vrai, vous auriez oublié notre bal de Sceaux! Qui l'aurait cru. Monsieur?

» C'est juste ! m'écriai-je avec le geste d'un haairae qui a manqué de mémoire; où avais-je donc la tête?

11 faut dire que cet anniversaire était, pour tout le bourg l'objet d'un culte très-assidu. On se préparait de longue main à j la fête de Sceaux; on en causait un mois avant, un mois après. La société parisienne y afQuait, et Verrières profitait de Toccasion pour voir le beau monde sans trop de déplacement. Ma- ' nette n'en dormait pas depuis huit jours; elle aimait la danse 1 comme l'aime toute jeune fille, et il était naturel qu'elle cherchât à s'assurer de l'exactitude de ses danseurs.

— Surtout ne vous faites point attendre, me dit-elle, au moment des adieux; ce sera charmant, Edouard. La famille y vient, nous sommes une maisonnée. Votre mère, non; elle a ses offices ; mais votre tante en sera. Bah 1 la carriole est grande.

Je la quittai sur ces mots et vécus comme elle pendant huit jours sur le plaisir que nous allions goûter. J'avais complètement oublié Goralie. Mon chef insistait* il «st vrai, pour que je la revisse, et ces instances n'étaient probablement qu'un contrecoup, mais je trouvai des prétextes pour éluder cette seconde épreuve. Saint-Léon se vit obligé de ae passer de tiers et de traiter lui-même.

Il avait plu dans le courant de la semaine, et je craignais que le mauvais temps ne se prolongeât de manière à déranger la fête. 11 n'en fut rien ; le soleil se leva radieux comme s-il eût voulu entrer pour quelque chose dans nos plaisirs. Je partis de trèsgrand matin, gai, dispos, le cœur plein d'enchantement. A h

iDÔCARP MOroBJIOIf. 9 S

rigaeHT, j'aurais pu m'arrêter à Sceaux et y attendre la famille» C'était m'épargner un double trajet^ et tout autre qu'un amoureux eût fait ce calcul. Moi, je ne vis que le bonheur de roulej^ en carriole avec Mariette,de la voir plus tôt, de resterplus Iontemps à ses côtés et de sentir dans les cahots du chemin son corps charmant rencontrer le mien, sa tête efQeurer la mienne.

A Verrières, quand j'y entrai, une effervescence générale régnait dans les esprits. Les jeunes filles étaient sur leurs portes, quoiqu'il ne fût que huit heures du matin. Elles ne pouvaient tenir en place, et remplissaient les rues du bourg de leur babil. Chez ma mère, je retrouvai les mêmes émotions. Non pas qu'elle y fût pour rien; la pieuse femme avait déjà pris le chemin de l'église. Mais ma tante Brigitte ne voyait pas les choses au même point de vue. Dans ces jours solennels il lui prenait des retours de jeunesse, et elle tirait de ses armoires un de ses plus brillants costumes de cour. C'était une robe de velours grenat avec la taille près des aisselles et une fraise à la Marie-Louise, qui ressemblait à un écran autour du visage. Si l'on y ajoute une toque à phimes et des souliers de satin blanc, on aura la veuve du général Pétermann au grand complet et sous les armes.

Je la trouvai dans cet attirail, roide, gourmée, mal à Taise, comme on Test dans des habits d'emprunt; elle allait et venait d'une pièce à Fautre, et paraissait en proie à des accès dHmpa» tience :

— Ah ! te voilà, mon fils, dit-elle en me voyant. A la bonne lieure, e*est de l'exactitude ; tu n'es pas comme ce Grandchamp 9ui n'en finit plus.

— Voulez-Vous, ma tante, que j'aille voir où il en est? lui dis-je, heureux de trouver un prétexte pour rejoindre sur-lechamp Mariette.

— Oui, mon garçon, dit la générale, va les pousser un peu ; autrem^t nous ne quitterons pas d'ici avant l#soleil couché.

Mariette était prête ; en blanc de la tête aux pieds; une simple robe de percale, ïnais qui rhabillait à ravir, un bonnet à noeuds roses et des souliers de prunelle. Je lui tendis la main et elle avançait la sienne en rougissant, lorsque nous entendinies le pas du père Grandchamp qui revenait des écuries. Ce liniit nous frappa d'immobilité.

— Tiens, c'est toi! me dit le pépiniériste en entrant; déjà arrivé de la ville ? peste, que d'ardeur ! Et y a-t-il longtemps que tu es ici, mon gars ? ajouta-t-il en nous enveloppant de son regard soupçonneux et fin.

^t ÈDOUABD MONGBRON.

•— Mais non, petit père, dit Mariette, Edouard est entré quasiment comme vous, il y a cinq minutes à peine.

— Bas ! quand il serait depuis plus longtemps, s'écria le faux bonhomme, voyei où serait le mal. Mon garçon, ajouta-t-il, va dire à ta tante que la grise est sur son avoine et que nous partirons dans une demi-heure d*ici.

En effet, ia carriole fut bientôt devant notre porte, et la générale y monta dans ses atours. Tant bien que mal elle arrangea sur les banquettes les flots de son velours et défendit sa toqae à plumes contre les cerceaux d'osier qui formaient le ciel de la carriole. Elle n'osait bouger de peur de compromettre cet édifice majestueux. Grâce à ce luxe de précaution, la toilette impériale put arriver à Sceaux sans trop de dommage. Grandchamp avait la conscience de ce qu il conduisait ; il ne voulut pas entrer dans la ville sans un peu de fanfare, et se mit à ébranler Tair de coups de fouets. C'était bien le moins que Ton pût faire pour une générale en grand costume. A peine eûmes-nous mis pied à terre, que nous nous dirigeâmes vers le parc. Grandchamp donnait le bras à ma tante Brigitte et semblait glorieux de promener tant de falbalas; moi, je me chargeai de Mariette..

G*est dans les avenues du vieux château de Sceaux que se groupait alors le mouvement forain. Que de gloires ont passé sous ces vieux chênes ! Que d'ombres aimables ont pourrait retrouver dans ces labyrinthes^ le long de ces étangs, sur ces décombres môme. Voici Colbert qui eut un château comme Fouquet et ne Texpia pas comme lui. Voici la duchesse du Maine, qui avait rêvé un trône et une cour, et ne put avoir qu'une académie de gens d'élite. Heureux mécompte dont elle sut mal se consoler ! Autour d'elle^et sous ces beaux ombrages accouraient Voltaire, Lamotte, l'abbé Genost, Fontenelle, Malezieu, et elle ne se trouvait pas suffisamment indemnisée de la perte d'une couronne par le coinmerce de ces beaux esprits. Plus près de noos, voici le duc de Penthièvre, nature douce et touchante, et dans l'ombre Florian, le prince de l'idylle, qui essaya de jeter la France du côté des bergeries, à la veille d'une révolution.

Avant de nous mêler aux jeux, nous fîmes une longue course sous les grands arbres du parc. Mariette eût mieux aimé se porter du côté du bruit; moi, je préférais un plaisir plus recueilli. Ma tante Brigitte nous laissait libres en matière de direction; l'important pour elle était d'avoir sous la main une victime qui écoutât ses récits et prît goût aux bulletins de la grande armée. Elle avait entamé le pépiniériste sur raffaire d'Eylau et ne lui faisait pas grâce d'un obus. Grandchamp s'y prêtait; à part ses

EDOUARD MONGBRON. 97

nises^ilayait dubon ; c'était d'ailleurs un grand honneur pour un rustre comme lui que d'avoir sous le bras une générale en robe de veldurs^ et il savait acheter cela par un peu de complaisance.

Depuis quelques instants, Mariette était revenue sur une idée qui la poursuivait; elle voulait se faire dire la bonne aventure. Quand les grands-parents nous eurent rejoints, je présentai la requête et elle fut accueillie. Justement nous passions devant on magicirn qui se disait breveté de la Société de médecine, et successeur du grand Bsteila. C'était vingt sous pour le petit jeu; nous entrâmes. Rien ne manquait à l'illusion :rintérieur était tendu en noir et constellé de signes cabalistiques d'un rouge ardent; dans des fioles pleines d'une eau-de-vie colorée nageait une belle collection de reptiles ; des réchauds, des alambics complétaient le mobilier. C'étaient les outils du graild jeu, auquel nous n'avions aucune espèce de droit. Il nous fallait conformer nos prétentions à notre fortune. Du reste, le bateleur à queue rouge chargé du cérémonial nous avait introduits avec beaucoup d'égards et comme s'il se fût agi de millionnaires. Il suffisait que nous fussions des clients ; ce titre nous abritait, et il avait du prix, puisqu'au dire de Taféche le roi de Prusse l'a- ▼ait porté.

A notre entrée le magicien se leva ; il était vêtu d'une robe bariolée comme sa ceinture, et coiffé d'un chapeau pointu, symbole de son art. Son premier soin fut de nous envisager avec attention, afin de s'assurer à qui il avait affaire. L'essentiel était qu'il ne prît pas des gens de Pantin pour des colons d'Amérique; le reste était laissé à la liberté de l'interprétation. Quand son inspection fut achevée, il prit des cartes ; c'était le petit jeu, la limite de notre droit. Mariette se présenta la première pour connaître ce que l'avenir lui réservait. Le sorcier exécuta quelques passes avec la baguette de coudrier, puis il étala ses cartes une à une avec la gravité d'un homme qui se rend l'organe du destin. Me voyant auprès de Mariette, il parla naturellement d'un blond qui était en voie de réussite et de qui elle n'aurait à attendre que de bons procédés. C'était la part du client, et tout ce que nous devions attendre du petit jeu; mais il restait à faire la part de la magie :

—Attention, dit le sorcier jetant sur la table un valet de pique ; voici un brun qui est animé des plus mauvaises intentions. Il arrive, je le vois; il se déclarera aujourd'hui môme. Que le blond s'en méfie!

Là-dessus l'oracle appliqua sur la table un nouveau coup de baguette et nous en eûmes pour notre argent.

• s EDOUARD MOlIGKIIOtf.

Tout en prenant des distractions à droite et à gauche, la journée s'avançait. Mariette ayait encore une fantaisie et il fallut absolument la satisfaire ; elle voulait monter dans une de ces balançoires qui pivotent sur elles-mêmes et ressemblent à la roue d'ixion. C'est un singulier phénomène que le goût prononcé de presque toutes les femmes pour cet exercice circukdre. Il ne se trouvait sur le champ de foire que deux établissements pourvus d'un mécanisme dont le jeu offrît quelque garantie. Nous nous en rapprochâmes, et il fallut attendre qu'il y eût quelques vacances. Enfin Mariette parvint à se placer dans un char^ et j'allais m'installer à ses côtés, quand je fus prévenu par un beau cavalier, et jeune encore plus que beau. C'était un garçon qui ne devait pas toucher à ses vingt ans ; mais son visage avait cette expression caractérisée, apanage des types réguliers et des grandes races. Il était brun avec des tons mats et des cheveux d'un noir bleu, encadrant Tovale le plus pur. Sa lèvre supérieure portait un petit duvet qui semblait mis là tout exprès pour faire ressortir les dents les plus blanches du monde. Doué d'une taille ricbe et svelte, il avait pour lui la souplesse et la force, et son œil fier et doux annonçait l'intelligence et la bonté.

Qu'on juge de mon étonnement lorsque je vis Mariette livrée à de telles mains. Je voulus réclamer, la faire descendre, invoquer Tautorité paternelle. Il était trop tard, la machine venait de s'ébranler, et Mariette fut enlevée dans l'espace. Pour me rassurer, je me dis qu'il n'y avait là qu'une rencontre fortuite, un des mille incidents d'une fête publique. Une fois le jeu fini, le beau cavalier tirerait de son côté, Mariette du sien, et tout serait dit. Cependant je ne perdais pas de vue le char aérien où le couple s'était assis. Cette surveillance me réservait une nouvelle surprise. Était-ce bien Mariette que j'avais sous les yeux, et que signifiait cette attitude? Le jeune homme lui avait passé la main isous la taille afin de la rassurer contre les frayeurs que lui causait le balancement, et en même temps li causait avec elle de la manière la plus amicale. Loin de s'en défendre, Mariette lui répondait, et, par intervalles, se livrait à de longs éclats de rire. J'étais anéanti; pour la première fois, le démon de la jalousie vint me mordre le cœur.

— Le sorcier avait raison, m'écriai-je avec amertume : voiçi que le valet de pique est venu. Un brun ; les cartes disaient vrai.

Ce jeu se prolongea pendant un temps infini. On eût dit que le jeune homme s'était entendu avec l'entrepreneur pour pousser la partie bien au delà des limites ordinaires. Enfin, la balançoire s'arrêta, et Mariette toucha le sol.

ÉDOUABD MOUGKRON. $9

— Merd, monsieur Ernest, dit-elle au jeune homme^ qui s'éloignait après nous avoir salués avec une grâce tout aristocratique.

— Vous le connaissez donc ? dis-je à Mariette sur un ton presque brutal.

— Si je le connais ? me répondit-elle en riant; si je connais le comte Ernest? Tout enfants nous nous sommes vus. Demandez à mon père.

Grandchamp était intenrenu pour compléter Texplication.

— C'est un ûis d'Hautefeuille, disait-il à ma tante ; im garçon charmant. J'ai vu ça au maillot. Voici vingt ans que j'ai des terres à bail de la famille. Les plus riches propriétaires de Vauhallan ; des gens cousus d'or, et bons, et honnêtes, et pas fiers I

La nuit se faisait, nous prîmes le chemin de la salle du bal. Déjà la grande société était arrivée; les châteaux des envh-ons en avaient fourni une part, Paris le reste. On sait quelle fut alors la réputation du bal de Sceaux. C'est là que se réglaient les modes d'été, et que se passait la grande exhibition des toi*lettes champêtres. La réunion était magnifique ce jour-là. Aussi avait-on de la peine à trouver place dans Tenceinte où se formaient les quadrilles. 11 fallait cependant se procurer quelques sièges, afin que ma tante pût étaler tout à Taise les pompes de sa toilette. Je confiai les deux femmes au père Grandchamp, et me mis à la recherche. C'était une tâche difficile au milieu de la cohue et des nouveaux arrivants qui débordaient de toute part. Enfin, je finis par découvrir dans un coin trois chaises vides, et m'y précipitai comme sur une proie. 11 ne s'agissait plus que d'y faire arriver les personnes auxquelles je les destinais, opération aussi difficile que celle dont j'étais venu à bout.

L'archet de Torchestre venait de donner le signal, ce qui ajoutait encore aux difficultés de la circulation. Cependant, à force de jouer des coudes et des épaules, je parvins de nouveau à l'endroit où j'avais laissé ma tante et Mariette. Elles ne s'y trouvaient plus: c'était à se désespérer. Je ne savais que faire, lorsqu'on jetant les yeux vers la ligne des banquettes qu'occupaient les dames, j'aperçus, sur un siège élevé, ma tante Brigitte qui attirait sur elle tous les regards de l'assemblée par sa robe en velours et sa fraise à la Marie-Louise. Cette toilette faisait événement. Elle m'avait aperçu, et par un geste m'indiquait le côté où je devais retrouver ma fiancée. C'était un dernier défi que me jetait le sort. Mariette dansait la première contredanse avec le comte Ernest d'Hautefeuille .

J'éprouvais une colère concentrée; volontiers j'eusse cherclié querelle au jeune homme où rompu ouvertement avec la coquette. Je me mis à les suivre de l'œil; c'était toujours la même familiarité, la même aisance ; on ne pouvait pas m*insulter plus ouvertement et en face de plus de témoins. Peut-être me seraisje laissé aller à un éclat, lorsqu'une voix que je crus reconnaître prononça mon nom presque à mon oreille. Je me retournai vivement et ne pus contenir un geste de surprise.

-— Goralie! m'écriai-je. Eh bien ! tant mieux.

UN RUAGB.

Goralie tenait le premier rang au bal de Sceaux. Aucune femme n'y apportait des toilettes d'un goût plus exquis, d'une richesse plus grande. A peine la savait-on arrivée, qu'il se formait près d'elle une cotfr, et c'était à qui briguerait l'honneur de la conduire à un quadrille. On citait même des querelles qui s'étaient engagées entre ses danseurs pour des erreurs de mémoire ou des questions de préséance.

Quand je me retournai, à l'appel de mon nom, Goralie formait le centre d'un groupe où je reconnus Saint-Léon et Albert. Cette rencontre eût été pour moi, quelques heures auparavant, un embarras: j'y vis un secours que m'envoyait le ciel. Puisque Mariette me bravait ouvertement, il fallait accepter le défi, et rendre guerre pour guerre. Je m'approchai de la comédienne, qui m'accueillit avec le sourire sur les lèvres.

— Vous ne dansez pas, Edouard ? me dit-elle.

— Faute d'une danseuse, lui répondis-je vivement.

— Qu'à cela ne tienne, Edouard, répliqua-t-elle sur le même ton ; me voici. Vous le voyez, Messieurs, ajouta-t-elle, en se retournant vers son groupe, c'est moi qui ai fait les frais cette fois.

J'eus à peine le temps de saluer mon chef et le directeur. Goralie m'emmena à travers la foule, qui lui ouvrit un passage. Sur ses pas s'élevait un murmure d'admiration. Jamais elle n'avait si bien rencontré en fait de toilette ; chaque objet était assorti au caractère de sa beauté. Rien n'est plus rare chez les femmes que ce sentiment de l'harmonie et ce goût que Ton peut appeler un goût de relation. Goralie le possédait au

ilK)UARD U0N6EB0N. , 101

plus haut degré, et^ en outre^ elle avait eu une veine heureuse. Je ne détaillerai rien de ce qu'elle portait. On est toujours mal venu à parler de modes qui remontent si loin^ c'est en détruire le prestige. ^

En se dirigeant vers le quadrille, Goralie eut le soin de se pourvoir d'un vis-à-vis et, entre une pastourelle et une trénitz, nous nous mîmes en ligne. Je me plaçai en face de Mariette, de manière à ce qu'elle ne perdît rien de mes représailles. La jeune fille m'aperçut, et la vue de cette belle dame qui figurait à mes côtés lui causa évidemment un peu de surprise. Mais ce ne fut qu'un sentiment fugitif ; après m'avoir fait un signe, elle se retourna vers son cavalier et donna cours de nouveau à son babil. J'étais furieux, j'aurais voulu pouvoir Taccabler d'injures. Elle m'aimait donc bien peu pour ne pas ressentir quelque atteinte de jalousie ! Pendant que j'étais au supplice, elle semblait se partager entre l'enivrement de la danse et les discours de son beau cavalier. Que me restait-il au milieu de tout cela î

On devine combien, dans ces dispositions, j'étais déplacé dans une contredanse. Je brouillais les figures, je me livrais à des entrechats compromettants. Un instant le pied me glissa, et je faillis renverser les deux dames qui traversaient en même temps que moi. Goralie ne savait que penser, ni quelle contenance faire près d'un danseur si inconsidéré. Elle essaya d'abord d'y voir l'effet du prestige qu'elle exerçait ; mais son coup d'œil était trop sûr pour qu'elle prît longtemps le change, et comme je venais de commettre une nouvelle gaucherie, elle me secoua par le bras, et me dit vivement :

— Où allez-vous donc, Edouard?

Précisé/nent^ Mariette et le comte se trouvaient par le mouvement des figures à peu de distance de nous au moment où Goralie m'adressa cette apostrophe. La fille de Grandchamp parut s'en oiTenser : elle m'envoya un regard dans lequel je crus deviner une expression de reproche. Puis la danstf nous ayant mis à portée, elle mé dit en passant :

— Edouard, avec qui dansez-vous donc ?

Goralie l'entendit ;^e fut à son tour de m'interroger et de me demander des comptes.

— Quelle est cette jeune fille? me dit-elle.

J'aurais mieux aimé m'épargner une explication ; aussi fis-je semblant de n'avoir point entendu. Goralie ne se paya point de ce silence :

■=- Je devine, dit-elle, c'est votre Mariette.

10 1 ^ ^ EDOUARD UORGEROH.

Je ne pus que baisser les yeux en signe d'acquiescement; elle continua :

-- Vraiment^ Edouard ? Eh bien ! vous avez eu la main heureuse.

J'allais répondre^ quand, le mouvement des danses nous sépara ; il s'agissait d'un en avant-deux^ et, comme la coniiance m'était revenue, j*y réparai mes torts par quelques pas mieux exécutés. Coralie s'ébranla à sou tour et mit aussi plus d'accent, plus de verve dans sa danse, si bien que Tattention de la galerie se poFta de notre côté.

— Savez-vous, Edouard^ continua la comédienne^ pendant l'un des intermèdes, que plus je la regarde, plus je la trouve charmante^ votre fiancée? Décidément, vous avez du goût, mon garçon ; vous ne placez pas mal vos amours.

Coralie aurait pu continuer cette apologie sans que j'y intervinsse en aucune façon. Derechef mon attention s'était fixée sur le couple aux mouvements duquel j'attachais tant d'intérêt. Mariette ne m'avait pas fait les honneurs d'une diversion bien longue ; de nouveau elle semblait enivrée du plaisir de danser avec un aussi beau cavalier que le comte Ernest. De temps en temps, elle relevait vers lui des yeux animés par l'émotion du bal et l'éclat de la fête. C'étaient autant de coups d'aiguillon^ d'insultes pour moi.

J*ignore si Coralie devina ma plaie secrète ; toujours est-il qu'elle se plut à l'envenimer et à l'agi^ndir.

— Edouard, me dit-elle, quel est cet adolescent qui fait danser votre Mariette ? Un cavalier accompli, par ma foi ! Si jeune et si beau, cela promet. Le connaissez-vous, mon ami?

— Non, Coralie, je ne le connais pas, répondis-je avec une impatience mal déguisée.

— 11 faut alors que votre fiancée le connaisse, ajouta l'actrice en dardant sur moi un œil de vipère ; car ils paraissent au mieux ensemble. Ce n'est qu'un enfantillage, je le vois bien. N'importe, Edouard, vous devriez les avertir. Le monde pourrait en causer.

11 ne me manquait phis que cet écho de la malignité publique. Mon dépit était au comble, quand un vertige s'empâ^ de la salle de bal. Sans motif apparent, les quadrilles se dispersèrent et le désordre éclata parmi les spectateurs. Des cris d'efi^i s'élevèrent de tous côtés ; on se heurtait, on s'étouffait) on cherchait à se précipiter au dehors par toutes les issues, l^a foule prenait des courants divers qui tantôt venaient se coflj' battre, et tantôt formaient de rapides tourbillons. Il n'y avait

EDOUARD MOKGBRON. ! 08

plus à se demander d'où venait cet effroi, puisqiiHl était lui* même un péril. L^essentiel était de se défendre contre des chocs auxquels rien ne résistoit. Les bonnets^ les nœuds de rubans volaient de toute part ; les dentelles s'en allaient en lambeaux ; c'est à peine si les robes pouvaient résister. Je fis à Goralie un rempart de mes robustes épaules, et tins mes bras arrondis autour d'elle afin de protéger sa toilette. De son côté elle se tenait serrée contre moi afin de faire le moins de volume possible ; nos deux corps n'en faisaient plus qu'un. Je la conduisis ainsi doucement et sans dommage, vers Tune des issues.

Cette panique provenait d'un accident sans gravité : un quinquet4[tti servait à Téclairage de la salle de bal s'était détaché de son panneau et avait causé un premier émoi en dispensant au loin rhuile dont il était garni. Cet incident n'eût rien été si la flamme n'avait atteint les toiles qui entouraient Tenceinte et menacé les spectateurs d*un incendiCi, De là cette première terreur qui s'était communiquée de proche en proche. D'ailleurs tout était réparé ; quelques seaux d'eau avaient suffi pour éteindre la flamme, et chacun au dehors en était à rire de l'événement. '

Lorsque Goralie fut à Tabri, ma pensée se porta naturellemetiit vers Mariette, vers ma tante, Ters Grandeham^. Je jetai les yeux autour de moi, et n^aperçus aucun d'eux. La comédienne avait retrouvé une partie de son monde : je la quittai pour aller à la découverte. Pendant quelques minutes mes recherches furent vaines ; la foule continuait à évacuar la salle, et rien ne m'y rappelait des visages connus. Au risque d'y laisser les lambeaux de mon habit, je pris le parti de regagner Fintérieur, en «v^nçant contre le côikmnt. Grêlait une entreprise rude ; mais la passion qui m'animait eût vaincu des résistances plus grandes. Dès que j'eus fait un peu de chemin, je relevai les yeux, et le premier objet qui me frappa, fut ma tante Brigitte, qui n'avait pas abandonné son âiége, et contemplait la foule d'un air majestueux. Sa robe de velours planait sur la foule et sa fraise à la Marie-Louise, raide et intacte, semblait faire honte à toutes ces toilettes effarouchées. Grandchamp était à côté d'elle ; mais je n'aperçus pas Mariette.

Évidemment, il fallait se diriger de ce côté ; j'y prendrais langue du moins. Les difficultés étaient toujours grandes. Enfin^ j'arrivai devant un obstacle qui me parut offrir plus de surface que le reste. C'était un jeune homme d'une taille élevée, qui soutenait dans ses bras une femme évanouie. Au lieu de suivre le mouvement de la foule^ il se dirigeait dans le même sens que

10 4 ÈIMIJARD MONGBBOlf.

moi. Les oscillations d'une marche inégale le firent incliner de mon côté ; je reconnus le comte Ernest. Mus de doute^ Mariette avait trouvé en lui un sauveur. Tout conspirait pour m'accabler. Un dernier effort nous amena enfin auprès de Grandchamp. La jeune fille était revenue à elle, quand le comte d'Hautefeuille la déposa sur un siège à côté de ma tante, et die remerciait son cavalier par un sourir^ expressif. Ce fut ce moment que je choisis pour faire mon appantion :

— Me voici^ lui dis-je.

—Un peu tard, répondit-elle le plus naturellement du monde.

On vous a devancé.

— Bien des grâces, monsieur le comte, dit Grandchamp an jeune homme qui s'éloignait ; sans vous, la petite ne s'en serait jamais tirée. N'est-ce pas, Mariette ?

— Le fait est, répondit la jeune fille, qu'il y a eu un moment ; où la tête m'a tourné. Que s'est-il passé depuis ? je n'en sais

rien.

— On n'a jamais vu cela, s'écriait le pépiniériste ; jamais ! I — Si fait, Grandchamp, on Ta vu, dit ma tante Brigitte; moi^ ' je l'ai vu. Aussi n'ai-je pas bougé de place ; j'aurais mieux aimé I griller que de faire un mouvement. Quand on a vu, on sait le

fond des choses. C'était chez le prince de Schwarzenberg. Étaitce bien chez le prince de Schwarzenberg ? La mémoire commence à me fourcher. Oui, je crois que c'était chez le prince de Schwarzenberg. Tout juste, j'y avais la robe grenat que vous voyez. 11 faut vous dire, Grandchamp, qu'il s'était formé un complot entre la Prusse, l'Autriche et la Russie, pour incendier l'Empereur. Une manière ingénieuse de s'en débarrasser. Làdessus donc, on imagine un bai où l'on mettra le feu à l'Empereur. Bien ; c'est Schwarzenberg qui se charge d'amorcer. Après ça, est-ce bien Schwarzenberg? Enfin n'importe. Le jour arrive; nous sommes invités avec Pétermann. Quel bal, mes amis, quel bal I c'est-à-dire qu'on n'a jamais rien vu de plus beau. L'Empereur arrive et fait sa tournée. Aimable, il fallait voir, et bon pour nous. Ce soir-là, il me combla ! Des mots ravissants; il n'y avait que lui pour les trouver. 11 faut vous dire que les domestiques avaient l'ordre d'allumer dès après l'arrivée de l'Empereur. On leur avait donné je ne sais combien de mèches soufrées, de barils de poudre et autres ingrédients. Ces gens-là étaient Hongrois ou Croates ; sur un mot, ils auraient brûlé dixempe- . reurs. Ils ne savaient pas même notre langue ; personne n'aurait pu les dissuader. Us se mettent donc à allumer leurs mèches soufrées. Croiriez-vous une chose, Grandchamp ? c'est que tant

^ ÉDODABD MOKQEBOIf. 105

que TEmpereur a été là, le feu n'a pas pu prendre. Ils entassaient dans les caves tout ce qu'ils pouvaient^ des fascines, des copeaux, du papier ; rien n*y faisait. Mais dès que l'Empereur a eu passé la porte, alors ça a flambé. Un bel incendie, je m'en flatte, incendie complet comme au Kremlin. Jugez la figure que nous faisions là dedans ; c'était à qui se jetterait du côté des portes. Et puis des cris, un tapage, et des châles et des dentelles, et des plumes en Tair. Le parquet, jonché de diamants ; on les eût ramassés à la pelle. Quand je vis cela, je me pris à réfléchir. J'avais fait cette robe pour l'occasion ; je ne voulus pas la perdre. Au lieu de courir comme les autres, je me tins tranquille dans mon coin, si bien que le monde eut le temps de sortir. Quand il n'y eut plus foule et que j'eus les coudes à Taise, je pris le bras d'un pompier et je gagnai tranquillement la rue. Voilà toute l'histoire ; aussi, pas de risque que je bouge quand on crie : Au feu ! Ce qu'il y a eu de plus beau dans tout cela, c'est que l'incendie n'a pas voulu mordre devant l'Empereur. N'ayez pas peur que ces choses-là arrivent jamais à d'autres qu'à lui. Il commandait aux éléments, cet homme.

Pendant que ma tante poursuivait son récit, j'avais pris Mariette à part et lui adressais quelques reproches. Au lieu de calmer mes inquiétudes, eUe se plaisait à les envenimer.

— Fi, le vilain jaloux ! me disait-elle.

^ ^ Jaloux, soit, lui répondis-je, mais avouez aussi que vous êtes une coquette.

~ On ne pourra bientôt plus quitter sa chaise sans offenser monsieur, répliqua-t-elle avec un air mutin.

^ Écoutez, Mariette, je ne vous demande qu'une chose, c'est de ne plus danser avec ce jeune homme ; me le promettez-vous ?

— Si j'étais sûre que cela suffit pour vous rendre sage, peutêtre le ferais-je.

—Me le promettez-vous, Mariette? Je n'exige rien de plus.

— Nous verrons, dit-elle en acconipagnant ces mots d'un geste enchanteur ; mais vous renoncerez alors à votre duchesse.

C'était la première fois qu'elle faisait allusion à Coralie, ce mot me fit plaisir.

— Duchesse ou non, j'y renonce volontiers, lui dis-je. Sacrifice pour sacrifice.

ËUe s'était retournée vers son père, et semblait vouloir ter- "^Qer ià cet entretien. Je me prêtai à ce caprice et quittai la place pour aller au dehors me remettre de ces émotions. Près de Vune des portes, j'aperçus Coralie entourée de son cortège ; je réyitai et gagnai du côté du parc. L'air et le silence me firent

1«S ÈDODAKD VOraSKOlf.

da èkB. 11 ne m*arrivait plus, à travers le feuillage frànissant, ifkR lei sons lointains de Tarchet et un vague murmure d'har- HMoie. Je jugeai que le bal venait de recommencer, et que les •quadrilles s'ébranlaient de nouveau.

A dessein, je prolongeai cette promenade et ne revins que lorsque je me sentis plus maître de moi. IL me semblait que j'avais <eu des torts envers Mariette, et que mes soupçons devaient être à ses 7eux une injure sans fondement. En reparaissant dans la saite, mon premier mouvement fut de regarder du côté où siégeai ma tante, pensant bien que Mariette serait près d*elle. Je n'aperçus ni l'une ni l'autre. Grandchamp s'y trouvait seul et l^ftihait comme un bomme qui sent peser sur lui la main du Dommeil. Je le rejoignis et lui demandai ce qu'était devenue la générale.

— Elle roule vers Verrières, me dit le villageois. La pauvre mère était comme moi ; son heure de dormir venue, elle n'a pas voulu attendre. La carriole la reconduit.

— Et vous, Grandchamp?

— Oh ! nous ! M. Ernest nous ramène, dit le pépiniériste avec un certain orgueil. Verrières est sur le chemin de Vauhallan; ça ne le dérange pas de nous y laisser.

J'en avais trop entendu ; je me retournai vers les quadrilles et y vis Mariette dansant de nouveau avec le comte d'Hautefeuille. C'était un défi formel, mon cœur y répondit par un s^timent qui avait presque le caractère de la haine. Me plaçant de manière à être vu d'elle, je passai dix minutes à la pour-, «uivre de regards furieux. Mariette ne paraissait pas s'émouvoir de mes airs ^ombres; elle continuait à raser le sol avec la légèreté | de l'oiseau et à causer gaiement avec son cavalier. Cette tranquillité me poussait à bout; j'eusse préféré un peu de révolte, il ne me restait plus d'autre refuge que Téloignement ; désormais! j'avais comblé la mesure des explications.

En suivant de loin les mouvements de Coralie, j'avais pu | comprendre qu'il manquait quelque chose à sa fête et qu'elle me cherchait. Jusque-là, j'avais dû rester fidèle au pacte concto j avec Mariette; mais la conduite de la jeune fille me dégageait; j'étais libre, je pouvais disposer de moi. i

— Que le sort en soit jeté ! m'écriai-je.

En même temps je fendis la foule, et me dirigeai du côté de la comédienne. I

— Ah ! c'est vous, Edouard, me dit-elle en m'apercevant; oà i vous étiez-vous donc égaré, mon ami? Messieurs, ajouf a-t-ellc |

ÉDOOABD VONGBROII. t9/l

en se toaroant vers son groupe, tous voyez mon libérateur'; san» lui je ne sortais pas vivante de cette cohue.

Je m'inclinai en homme à qui la louange pèse.

~ Edouard, reprit-elle, ne vous en défendez pas. Vous aiiez agi comme un paladin. Brave dans le danger, modeste après la victoire. Maintenant, en ma qualité d'héroïne, j*ai le droil à'eià-* ger quelque chose et je l'exige.

— Dites.

— J'exige, Edouard, que vous veniez souper avec nmis à Pa* ris. Je vous enlève. Nous aurons du Champagne et Saint«LéNUr

La fête allait finir ; la salie du bal se dégarnissait, de toute! parts le monde élégant regagnait ses équipages. A lai grille d« parc, je me retrouvai près de Mariette que le comte d'Bautaifeuilie accompagnait ; Grandchamp suivait, dormant à demi. Moi, j'avais Goralie soils le bras, et nous marchâmes^ ainsi peD« dant quelque temps presque côte à côte. Il fallait tenir tête ài la comédienne, Fécouter et lui répondre. Le rire était sur met lèvres, l'enfer dans mon cœur.

Les deux voitures s*approchèrent presque en même temps^ Je vis Mariette monter dans un tilbury découvert, elle s^asait près du comte, pendant que Grandchamp -se mettait par derriëreprèt du domestique. Ce fut le coup de grâce; je me jetai désespësé dans le landau de Goralie.

— Adieu mon bonheur, s'écrièrent en mol des vinix uit^ rieures! le sorcier du préau avait raison, le brun e^arrlvéietUi aie dessus.

LE rtlEMlEft ÉCHELON.

Quelques semaines s'étaient écoulées depuis cette ruptnrei et Tombre qu'elle répandait sur :ma vie semblait chaque jour «'ér p^issir. Le dépit, la rancune m'avaient jeté dans lesi bras de Go* ràlie; c'était ma vengeance, et elle me coûtait cher. Mott cœur slnsurgeait parfois ; mais j'étouffais ses murmures dam l'iinesse des sens. La comédienne ne s'y trompait pas ; elle voyait bien que je ne m'étais point donné tout entier. Cette circonstance, loin d'attiédir sa passion, ne faisait qu'en accroître l'énergie. Assis à ses côtés, souvent j'égarais ma pensée ailleurs. Gorake remarquait ces absences et en éprouvait des colèces d'enfiint

108 EDOUARD MOlIflBBOII.

Elle s'irritait' de n*avoir à ses genoux qu'un esclaye insoumis et de n*être arrivée, après beaucoup d'efforts qu'à une victoire incomplète.

Parmi les étemels problèmes que soulève Tétude du cœur humain, il n*en est point de plus délicat que celui de préciser lei rôle et la part de la vanité dans l'amour. En sait-on qui soit à| Tabri de ce mélange? Peut-être chez quelques anges, égarés i dans nos sphères, et qui y conservent les traditions d'une patrie meilleure. Hors de là, combien peu de passions restent pures d'un tel alliage ! Ainsi une possession tranquille éteint l'amour^ tandis qu'une possession troublée la réveille. Comment expli-| quer ce fait monstrueux, si ce n*est pas la vanité? Epris à doses | égales, deux cœurs se font équilibre et s'amortissent dans le choc ; la dose est-elle inégale, l'impulsion renaît, la poursuite ; recommence. Conquérir ou reconquérir, voilà dans quel cercle s'agite la passion, et Tespritde conquête est bien proche pareDlj de l'esprit de vanité. i

Je demande grâce pour cette opinion ; il n*est pas dans mes | intentions d'en faire l'objet d'une doctrine. Seulement j'ai cher- j ché à me rendre compte ainsi de l'amour violent que j'inspirai j à la comédienne. Elle m'aima avec toute l'ardeur de la vanité blessée, s'attacha à moi en raison de ce que je lui mesurais mon attachement d^une manière plus avare. Ce qui n'eût été qu'un caprice, qu'un goût passager comme il en éclôt tant aux feux du j théâtre, devint, par la force des circonstances, un sentiment' opiniâtre, impatient, ombrageux. Plus je semblais défendre le terrain, plus elle s'acharnait à y pénétrer de vive force.

Chez les femmes habituées à des liaisons faciles, cette disposition d'esprit, quand elle éclate, amène nécessairement des tempêtes. Que de fois j'eus à souffrir dçs emportements de Coralie, de ses exigences, de ses obsessions ! que de fois je me vis contraint, pour apaiser ce bruit, d'en venir à une dëdaration de révolte ! Alors c'était l'excès opposé. Elle me demandait grâce à j deux genoux, s'accusait, avouait ses torts, épuisait tous les mots que la passion suggère. 11 en résultait une alternative de brouilles et de raccommodements. Quand je me dérobais par la fuite à ces scènes lassantes, elle n'abandonnait pas la partie et savait me poursuivre jusque dans les bureaux. Essayais-je d'opposer un front sévère à ses persécutions, elle se lamentait, et ne me quittait que lorsque la paix était de nouveau signée.

L'un de ses plus vifs soucis consistait à m'em pêcher de retourner à Verrières. Pour cela elle arrangeait chaque dimanche une partie de campagne, un dîner dans les bois, une course aux en-

irons. Un jour nous allions au Butard de ]a Selle, l'autre jour, iux étangs de Yillebon ; nous passions en revue les châteaux de a couronne et les grandes forêts qui entourent Paris. Pour aniner ces promenades, elle avait soin de les faire en caravane et l'y entraîner quelques joyeux compagnons, deux intimes suroui, Marcel le vaudevilliste, et Théobald, Thomme de lettres. !lomme assortiment, elle y joignait la seule actrice dont elle eût )u s'accommoder, une nommée Zoé, qui avait à ses yeux le dou- )le avantage de n'être ni belle, ni élégante. Zoé ne manquait )as (} un certain talent; mais, en bonne fille, elle le mettait voontiers à la suite de celui des autres. Ainsi s*expliquait son inimité avec Goralie. Quant au directeur, il complétait la bande ïi nous accompagnait en homme habitué à ne rien voir et à out approuver.

Cependant cette servitude me pesait; mon absence devait être emarquée à Verrières, et, malgré tout mon dépit, je n'aurais )as voulu pousser aussi loin l'abandon. Je commençais à m'ac- :uâer de cruauté et d'excès dans la réparation de mes griefs. Jne curiosité inquiète s'en mêlait aussi. Les rapports de Mariette îl du comte Ernest auraient-ils continué ? Peut-être ne l'avaitîlle plus revu depuis cette rencontre fortuite. Tout alors s'expli-. juerait par une petite espièglerie, concertée entre deux enfants lu même âge. On aurait répondu ainsi à mes défiances de jaeux, à mes fureurs, à mes menaces, sans penser que ce jeu )ût avoir des suites aussi graves. Dans ce cas, les torts n'étaient }\\\s de son côié, mais du mien ; elle restait libre comme avant e bal, tandis que j'avais accepté la plus lourde, la plus funeste les chaînes.

Un jour je résolus d'éclaircir mes doutes et d'aller m'assurer du 3oint où eu étaient les choses. Le despotisme de Goralie dépaslait les bornes; totit devenait légitime pour m'en affranchir. Je ui avais donné, il est vrai, le droit d'exiger un sacrifice; mais e ne pouvais briser, pour lui obéir, mes liens de famille, conlamner ma mère et ma tante aux tourments d'une absence prolongée. Déjà, depuis un mois, il m'avait fallu faire des proiiges d'imagination afin d'expliquer ce changement si brusque lans mes habitudes, invoquer tantôt un travail forcé, tantôt me audience de mes supérieurs, enûn chercher mille défaites, ['étais las de ces mensonges et honteux d'abuser deux pauvres emmes qui avaient placé en moi toute leur joie et tout leur )rgueil.

Mon projet une fois arrêté, îl ne s'affissait plus que d'en venir mx moyens d'exécution. Une déclaration ouverte m'exposait à

110 EDOUARD BlONGfiaON.

4es scènes ; je résolus de prendre un détour. Ou devait, le di manche suivant, partir de bonne heure pour la forêt de Sain!* Germain ; je me promis d*envoyer à Coralie, au dernier moment quelques lignes d'excuse^ et de me diriger du côté de Ver rières. En effet, levé au premier jour, je descendis l'escalier, avec ridée que rien n'entraverait mon projet. J'étais heureux, je marchais d'un pas si léger que mon plea effleurait à peine le sol. J'allais m'engager dans la rue, lorsque sur le seuil même je rencontrai une figure qui me frappa d'immobilité : c'était Co< ralie.

— Je vous attendais, me dit-elle avec un regard sec et froid.

— Vous ici ! m'écrîai-je, et comment cela ?

— Ne devions-nous pas aller ensemble à Saint-Germain? re* prit-elle. Je suis venue Vbus prendre.

— Mais il me semblait, lui dis-je en balbutiant...

— Ah! il vous semblait, répondit-elle avec impétuosité; à moi aussi, hier, il m'a semblé que vous n^étiez pas dans votre assiette ordinaire. Et comme j'étais inquiète sur votre compte.i au lieu de vous attendre, je vous ai prévenu. La voiture est làj venez.

En effet, une calèche nous attendait à l'entrée de la ruelle i J*étais pris en défaut et dans mon propre piège; je n'essayais pa^ de faire un simulacre de résistance. D'ailleurs, ce premier moi ment passé, Coralie se montra d'une grâce achevée,* elle semj blait vouloir racheter, à force de soumissions et de tendresses, le brusque enlèvement du matin.

L'hiver arriva et mes absences eurent une explication naturelle. De loin en loin, ma mère et ma tante faisaient leToyage| de Paris pour me voir, et alors j'amenais naturellement Teniretien sur le chapitre des Grandchamp. Rien n'était changé son! leur toit; le pépiniériste songeait toujours à ses marcottes, el Mariette semblait supporter gaiement l'abandon dans lequel jf la laissais. Ni sa santé, lïi sa bonne humeur n'en avaient souffert. Ces détails me blessaient ; j'y voyais la preuve que j'occapais une bien petite place dans la vie de la jeune fille. J'am^' voulu la savoir souffrante ou triste; à l'instant mêmej'auraij rompu mes indignes liens. Mais se sacrifier à une âme indiff^Jrente, à quoi bon ?

Grâcç à Coralie, cet hiver fut pour moi une longue suite de fêtes; elle savait couvrir mes chaînes sous des fleurs. Chaque jour, au milieu de ces raffinements, je sentais s'affaiblir l'e^' pire de mes souvenirs et s'accroître le charme sous lequel \i vivais. Elle avait exigé que l'on confiât à Saint-Léon et à moi la

EDOUARD MONGBRON. 111

pièce essentielle de la saison, celle qui devait servir de base aux recettes.^} ous nous mimes àrœuvre^ et Goralie m'eut ainsi constamment à ses côtés, jous prétexte de collaboration. Il s'agissait de m'indiquer les nuances de son rdle^ de chercher des mots à eifet, ou d'essayer des airs nouveaux. J'étais presque devenu son commensal^ et le directeur attachait trop de prix au succès de l'ouvrage pour s*inquiéter des conditions auxquelles 0 fallait l'obtenir.

C'était un vaudeville à tableaux, genre alors nouveau à la scène. Goralie devait y paraître sous trois costumes, dont deux travestis; en page, en villageoise, en duchesse r Tout l'effet était calculé de manière à ce que les beautés plastiques de l'actrice eussent les honneurs de la représentation. L'intrigue, le dialogue, le couplet étaient subordonnés à ce moyen. A l'ombre de ces prestiges naturels, combien Fart de l'écrivain se trouvait i Taise ! Sa tâche était remplie dès qu'il avait su les mettre en relief, et les placer sous leur plus beau jour.

Un vaudeville composé sur ces bases n'est pas une œuvre qui exige du génie. Nous nous en tirâmes à notsre honneur, Saint- Léon et moi. 11 suffisait que j'y eus^e concouru, pour que Goralie s'en montrât enthousiaste. Jamais on ne l'avait vue prendre un ouvrage autant à cœur; elle surveillait tout par ses yeux et ne s'en remettait à personne pour aucun détail. A cha- ^e acteur elle avait un mot à dire, une indication à donner. En outre elle étudiait son rôle de manière à en faire ressortir les fioessesi C'était un succès prévu, certain, iûfa'diible.

Le jour décisif arriva; nous parûmes devant la ranàpe. Rien n'avait été négligé pour assurer le succès; L'orchestue s'était adjoint quelques renforts, et sous les feux du lustre se déployait un bataillon disposé à des excès en matière d'enthousiasme. Les ehoses marchèrent si bien, que cette ré^rve put se dispenser de donner. Le vrai public ne résista pas aux pompes de la ffiise en scène ni aux flots de satin que Tadministration avait prodigués dur les vêtements. Les comparses mêmes s'étonnaient de ne plus se retrouver au milieu des taches d'huile qui leur étaient fanlilières. Us étaient tous rajeunis et radieux sous leur beaux pourpoints*

Cependant le grand élément de succès, ce fot Goralie. Jamais 3n lie l'avait vue s'élever si haut. Le cœur Tinspirait : c'était mon œuvre qu'Ole avait à défendre. Elle se servait du public ix>mme d'un davier, et essayait sur lui toute une gamme d'impressions. Aucun effet ne manqua. La jupe champêtre fit jaillir des étincelles du sein de cette foule : te ONiillot du page y alluixia

lis EDOUARD MONGBRON.

un incendie. Lorsque Coralie vint, sous ce costume, recueillir les applaudissements du public^ les lorgnettes étaient toutes braquées sur elle.

J'assistais à ce triomphe dans l'une des loges qui donnent sur la scène et sont placées en dedans du manteau d'arlequin. Aussitôt que la toile fut tombée, je me dirigeai vers les coulisses et gagnai la loge de Coralie. Elle y était seule avec Ursule, qui la débarrassait de son travestissement de page.

^ Eh bien ! s'écria-t-elle, en se jetant dans mes bras, es-tu content de moi?

— Divine ! lui dis-je avec un enthousiasme sincère. Comme tu tiens ton public dans la main!

Ursule ne nous permit pas de pousser cette conversation plus loin. Depuis un instant elle était aux aguets.

— Madame, dit-elle, en m'interrompant, quelqu'un vient.

— C'est juste, reprit Coralie, point d'imprudence, mon Edouard. Quitte la loge, et va m'attendre dans le foyer. Ta soupes avec nous.

—Ce soir? répondis-je étonné.

— Oui, ce soir, ami. Je t'emmène avec Saint-Léon. Nous i^urons Théobald et Marcel, Zoé aussi. Il faut bien célébrer le succès de tes premières armes.

Je me rendis au foyer où se trouvaient nos convives. Saint- Léon était radieux ; jamais il n'avait eu un succès si franc, si décidé. Le directeur s'épanouissait à la perspective de centre présentations et de cent mille écus de recettes. Théobald, malgré son humeur critique et sa férocité naturelle vis-à-vis des nouveautés, passait condamnation, et Marcel, dont l'existence était un perpétuel calembour, en avait déjà trouvé dix sur les diverses exhibitions de Coralie.

Quand la comédienne parut, il n'y eut qu'un cri au sein du grwpe. , I

— Divine î — céleste ! — admirable ! — incomparable ! secria-t-on à la ronde.

Coralie reçut ces hommages comme une reine qui y est habituée, et se retournant vers ses amis :

— Silence ! les babillards, dit-elle gaiement, et allons nous mettre à table pour remercier le destin.

Le couvert était mis quand nous arrivâmes chez la corné* dienne, et le luxe du service, l'aspect du buffet, l'ensemble de rardonnance> prouvaient que le repas avait un caractère de, préméditation. Théobald, , qui ne se montrait pas moins féroce I vis-à-vis des plats de choix qu'à l'égard des œuvres dramati-

EDOUARD M0N6BR0N. ilS

ques^ laissait éclater tn termes assez vifs le plaisir que lui causait ce beau spectacle, tandis que Marcel^ après avoir préparé solitairement un calembour^ le jetait au milieu d'une convei"salion comme un projectile incendiaire. Ce système de jeux de mots, émis avec une gravité périodique, exaspérait Théobald ":

— Marcel ! s'écria-t-il, je t'ai déjà dit vingt fois que tes calembours m'incommodaient. Tu en deviens odieux.

— Odieux ? dis-tu. Eh bien ! Théobald^ adresse-toi à eux pour qu'ils me punissent^ répondit Marcel.

— A qui donc?

--Aux Dieux ! Puisque tu dis que je le suis.

Théobald s'élança vers la comédienne, et s'emparant de ses deux mains :

-* Coralie, s'écria-t-il, il y à un homme de trop dans cette maison ; tu sais lequel. Pas moyen de vivre dans la même salle à manger que lui ; il attente à mon appétit.

L'actrice calma cette effervescence. Son attention semblait d'ailleurs distraite ^par un soin plus important que celui de rétablir Tharhionie entre le vaudevilliste et Thomme de lettres. Elle avait pris Saint-Léon à part et s'entretenait vivement avec le chef de bureau. Celui-ci tira de sa poche un papier que Tactrice parcourut d'un regard avide et joyeux. Quand elle se^ fût bien assurée de ce qu'il contenait, elle donna ses derniers ordres à Ursule^ et s'écria : '

— A table, mes amis, et trêve de propos.

— A table ! répétèrent les convives.

— Théobal<f, ici, ajouta Coralie en désignant les places, près de Zoé, et sois décent ; Edouard, à mes côtés ; Saint-Léon aussi; à eux les honneurs de la soirée, n'est-ce pas ? Toi, Marcel, près d'Albert^ et s'il t'échappe un calembour pendant que nous soupons, je te mets à l'eau.

— A la bonne heure ! s'écria Théobald ; voilà ce qui s'appeUe de la justice.

Le repas commença; il fut d'une gaieté folle. Coralie, encore ivre de son succès, eut d'incroyables élans. Son amour éclatait à chaque mot et se trahissait malgré elle. Dans ce qu'elle disait, il y avait, au milieu de la part de tout le monde, une attention qui n'était que pour moi et qu'elle y mêlait avec un art infini. On parla du vaudeville et de sa réussite, du jeu de Tactrice et du mérite des auteurs. Saint-Léon se croyait revenu à ses beaux jours, au temps où il brillait dans les salons de madame Tailien. Le directeur continuait à faire mentalement le décompte de ce que le nouvel ouvrage pourrait produire. Mais j'étais affaissé

1 1 4 ÉOWAW lfON«|ll01f .

80US le poids d'un premier laurier. ThéolMtld^ habitué à ne ménager personne^ n'avait pas cru devoir changer de système visà-vis du Champagne^ et il effarouchait Zoé à un point que celleci fut obligée de chercher un voisin moins remuant Enfin Marcel, après s*ôtre longtemps maîtrisé^ finit par jeter au milieu de l'entretien un calembour révoltant, fruit d'une longue méditation. Théobald se leva, les cheveux hérissés, le poing en l'air :

-* Marcel, s'écria-t-il, décidément je m'adresserai aux chambres. Cest une infirmité trop caractérisée que la tienne. Je de- • manderai une loi contre les animaux malfaisants. *Yois où tu m'entraînes I

— Thdobald, calmez-vous, dit la comédienne.

Marcel demeurait impassible ; il songeait sans doute à un nouveau jeu de mots.

Cependant Goralie avait réclamé le silence ; à sa voix, toutes les passions s'apaisèrent. Sa physionomie avait pris une expression plus sérieuse ; elle souleva son verre et dit :

— Messieurs, à la santé des auteurs ! Toi, Saint-Léon , tu es un ancien, tu as tes chevrons^ laisse-moi parler du débutant. Messieurs, à Edouard I auteur de vaudevilles et rédacteur dans les bureaux du ministère.

— > A Edouard ! dirent les convives.

Je ne savais ce que signifiait le titfe nouveau dont me déco- ' rait la comédienne. Je n'y vis qu'iuie méprise.

— Rédacteur, lui dis-je ; non pas, s'il vous plaît, mais seulement expéditionnaire. *

— Rédacteur, répHqua-t-elle, tout ce qu'il y a déplus rédacteur.

— Par votre grâce, Coralie, je l'accepte de cette façon.

— Et par celle-ci, Edouard, me dit-elle en me remettant un papier qu'elle prit des mains de Saint-Léon.

Je jetai rapidement les yeux sur l'écrit ; c'était l'avis de ma nomination, bien et dûment en règle.

— Oh I Coralie, lui dis-je en lui prenant la main, et en la couvrant de baisers auxquels une larme se mêla.

Elle était émue et avait de la peine à se contenir. --- Mais, repris-je, qui donc a pu m'obtenir cela ? J'y ai v perdu mon temps et mes peines.

— Enfant, dit l'actrice, et vos amis ! Ne devie«-vous pas compter un peu sur eux !

Je regardai Saint-Léon : il se défendit par un geste ; Coralie continua :

— Nous sommes allés plus haut. Monsieur ; il ne faut pas

EDOCAAB MONGBROll. 1 i 9

'arrêter à mi^hemin quand on sollicite. Votre directeor gêné* al, par exemple, voilà un austère. La belle résistanee qu'il a ûte ! Mais quel est le directeur général, qui n'a pas son endroit aible ! Celui-ci en avait un du côté de l'Académie royale de Qusique; c'est par laque nous l'avons attaqué, et bien attaqué, omme vous voyez, Edouard.

Ainsi, je devais tout à cette fiemme, mon premier succès au héàtre, mon avancement dans les^ emplois. Elle était pour mo omme ces fées des contes, qui tendent la main à lôurs protèges lans les moments périlleux, et les conduisent sains et saufs vers les palais de marbre ou de porphyre. Coralie venait de m'en-- ;ha!ner par l&plus puissant des liens, la reconnaissance.

Page 1