UNE RENCONTRE
Cet avancement inespéré me causa une joie que je ne chercherai pas à rendre. Il faut avoir vécu de la vie de l'employé pour se faire une idée des émotions que lui cause une augmentation de grade ou de traitement. Depuis le jour où il met le pied dans un bureau jusqu'à celui où il en sort par Tune des deux issues ouvertes au repos, la mort ou la retraite, l'employé n'a qu'une pensée, qu'un but, qu'un mobile, l'avancement. Chacune des journées où il a gravi un échelon est pour lui une date heureuse; volontiers il la noterait d'un signe blanc et remercierait les dieux par un sacrifice propitiatoire.
i'étais donc rédacteur. Rédacteur ! que ce mot me semblait doux à prononcer ! C'est-à-dire que je cessais d'être une machine et devenais une intelligence libre. Entre l'expéditionnaire et le rédacteur, il y a toute la distance qui sépare la main de la pensée. L'expéditionnaire est asservi à la phrase qu'il copie, le rédacteur dispose à son gré du vocabulaire et ne reconnaît d'autres limites que celles de la grammaire et du bon sens. Le rédacteur se permet des ratures dont l'expéditionnaire doit s'abstenir; il ne fait pas de sa plume un pinceau, et peut laisser échapper à son gré des lettres irrégulières. 11 n'est plus esclave, il a des esclaves.
Cependant cette tâche entraîne d'autres soucis et une responsabilité plus grande. J'étais passé maître dans l'art de peindre; leserais-je dans l'art d'écrire? Voilà quel problème se posait
116 EDOUARD MOHfiBRON.
pour moi, et j'avoue que je n'y songeais pas sans émotion. N'en esi-ii pas ainsi à la veille de tout début ! Le soldat devant le feu, l'orateur à la tribune^ le comédien sur les planches^ éprouvent également, dans leur premier essai, cette appréhension que font naître des chances inconnues. Comme eux je me prenaisà douter de moi-même et à envisager mes nouveaux devoirs avec une certaine défiance. 11 s'agissait de style, or, quel style employer? C'était précisément Theure où la littérature à paillettes commençait à mener quelque bruit. Devais-je me prooccuper de ce mouvement et prendre là mes modèles ? ou bien sufûsait-il de m'en tenir à la tradition et de garder les allures simples et sobres consacrées par tant de chefs-d'œuvre ?
Mes incertitudes duraient encore, lorsque j'arrivai à mon bureau le jour suivant. L'avancement que j'avais obtenu y bouleversait mes habitudes. Je devais passer d'une pièce à une autre et quitter cet excellent Bernard, mon voisin depuis dix années. Certes je n*émigrais pas bien loin, seulement jusqu'à la porte voisine. Cependant, au moment de me séparer de lui, j'éprouvai un peu de tristesse. Depuis que nous vivions côte à côte, jamais le moindre nuage ne s'était élevé entre nous ; c'était le meilleur caractère, Fhumeur la plus égale que l'on pût rencontrer. Qui sait si le hasard me favoriserait toujours à ce point et s'il me donnerait encore des collaborateurs aussi parfaits !
Le bureau où je m'installai était occupé par trois rédacteurs, dont un seul mérite une mention dans ce récit. Je le nommerai Martin, faute de pouvoir mieux le désigner. Il est aujourd'hui l'un des employés supérieurs et Tune des lumières de Tadministration. On pouvait prévoir, quand je le connus, le chemin rapide qu'il ferait. Même sous le régime de la faveur, il est des organisations vigoureuses qui échappent à la loi commune et se font une place par leur propre effort. 11 faut pour cela un coup d'oeil sûr, une intelligence prompte, une grande aptitude au travail. Toutes les branches du servicecomptent un ou deux de ces hommes ; ils en sont l'âme et le bras. Sans eux le mouvement s'arrêterait : seuls, ils connaissent l'ensemble des ressorts et le secret du mécanisme. Les affaires délicates, les rédactious importantes ne sortent pas de leurs mains; ils se les réservent et demeurent ainsi les maîtres de la position et les arbitres de leur carrière.
Martin portait sur sa physionomie l'empreinte de ses facultés- 11 avait un de ces types où l'opiniâtreté domine. 11 appartenait à l'une de ces provinces déshéritées qui semblent avoir le privilège de fournir les meilleurs travailleurs comme les pâturage?
les plus ingrats fournissent les plus fortes races de cheyaux. Il en était Tenu jeune et avait longtemps yécu dans un grenier^ à raison de trente sous par jour, qui formaient Textrême limite des sacrifices auxquels pouvait se soumettre sa famille. Le pas le plus difficile à franchir fut son admission dans les bureaux. Une fois entré, il donna la mesure de sa force, et marcha rapidement vers le sommet.AVappui de ses autres facultés, il avait une admirable mémoire, et c'est surtout ce qui le servit. Une affaire avait- elle passé sous ses yeux, il n'en oubliait aucun incident, aucun détail. Aussi fallait-il avoir recours à lui comme à un répertoire vivant. Chaque loi prenait dans son cerveau une case et une étiquette. Que de nivôses et de brumaires il gardait ainsi classés; que d'arrêtés, que d'édits, que de décrets; ques d'ordonnances dont il connaissait les dates, la substance et jus« qu'aux disi)Ositions !
Tel était le nouveau camarade que le hasard m'avait donné. Si je l'eusse rencontré au début de ma carrière, peut-être son exemple m'eût imprimé une autre direction. Je voyais enfin ce que pouvait le zèle uni à l'intelligence. C'était une exception sans doute, mais pourquoi n'en aurais-je pas été une comme lui ? Hélas! non; il fallait trop de verUis pour cela. Il fallait un cœur que l'amour de l'administration remplit tout entier, un esprit de suite que je ne pouvais avoir, et, par-dessus tout, il ne fallait rien d'idéal, de poétique qui pût faire tache au milieu de ces qualités positives.
J'ai dit que je n'envisageais pas sans quelque défiance les fonctions nouvelles dont j'étais revêtu. Ce trouble fut porté au comble, quand le garçon déposa sur mon bureau une pièceL.que mes supérieurs m'avaient destinée. Voici ce que j'y lus en lête^t en caractères fort nets :
M. MoNGfaiON.
Répondre dans U même sens et adopter les conclusions de h dépêche. Très-pressé : il le faut pour la journée même.
Très-pressé ! c'est-à-dire que j'étais mis au pied du mur et qu'on ne me laissait pas le temps de me recueillir. 11 y avait là un concours de circonstances bien graves. J'appelai à mon aide tout mon courage et me précipitai sur la dépêche de l'air d'un homme qui franchit un abîme. Elle était ainsi conçue :
« Monsieur le ministre, « J*ai l'honneur de vous transmettre la demande du sieur....
il 8 toOUARB voHenoif.
« tendant à obtenir la concession d'an bac à traille snr la ri- « vière de *** *.
« Vous m^ayes renvoyé^ le 17 du mois dernier, le dossier de « Tafiaire pour en compléter rinstruction^ et je me suis empressé « de mettre cet objet en état.
a 11 résulte de l'enquête qui a eu lieu et des renseignements « qui ont été fournis, que le sieur*** se trouve dans les condia tions voulues par la loi pour obtenir la concession d'im bac à « traille sur la rivière de***.
« Cependant, le maire de la commune de***^ dans le ressort « duquel devrait se trouver ce bac, me marque, dans une lettre « confidentielle, que la navigation est déjà bien entravée sur ce « point, quMl se trouve plusieurs bacs situés à de faibles distance ces de celui que veut établir le sieur***, et qu'il résulterait de « cette concession plus d'inconvénients qu'on n'en peut attendre « d'avantages.
« En conséquence, il vous appartient. Monsieur le ministre, « de décider s41 y a lieu d'accorder au sieur*** l'autorisation qu'il « sollicite.
« Daignez agréer, etc.
« Le préfet du département de***. »
Ainsi parlait cette dépêche, et je la relus plusieurs fols afin d'en bien pénétrer le sens. J*étais donc chargé de fournir le dernier mot du pouvoir exécutif sur une affaire' importante. Le sort du sieur*** se trouvait entre mes mains. Peut-être allais-je ruiner un père de famille, qui avait compté sur ce bac pour relever sa maison, et attirer sur la dynastie les imprécations qu'il ne manquerait pas de faire entendre. Douloureuse nécessité! mais rien ne pouvait m'y soustraire. La note était précise; il n'y avait qu'à obéir. Tout ce que je pouvais en faveur de ces malheureux, c'était de ménager mes expressions, et de leur signifier aussi floucement que possible le rejet de leur demande. Je pris la plume avec le ferme dessein de faire passer dans mon style la compassion qui était dans mon cœur, et de mettre dans la bouche de l'État une sorte de bonté mélancolique.
Voici quel fut mon premier essai :
^ Les énonciations qui figurent dans cette lettre ont été altérées à des* sein. Ou aurait tort de s'en aider pour remonter à la position qu'a oocttpée Mongeron et aox bureaux Uans lesquels 11 a flgiué.
ÉDOOAID MONGSEM. 119
« Ifonsienr le préfet,
« Le sort du sieur*** touche profondément Fadministration, « etelle désire qu'il soit informé de Tintérêt qu'elle a pris à sa «demande. Cependant, etc., etc. »
Je m'arrêtai sur cette phrase, afin de m'assurer par une lecture de Teffet qu'elle devait produire. Le tour en était si simple, que j'en conçus quelques doutes pour le succès. Il me vint à l'esprit qu'un travail de début ne pouvait aller sur un pied si uni et qu'il convenait de fournir quelque chose de plus coloré. Par exemple, un peu de poudre d'or, jetée sur le protocole officiel, me semblait un de ces audacieux coups de main à Taide desquels la célébrité s'enlève. Je mis sur-le-champ cette idée à exécution, et traçai le début suivant:
« Monsieur le préfet,
« L'âme de l'administration répond à la vôtre; il est bon que « les bienfaits du pouvoir s'irradient dans le pays et que les po- « pulations s'accoutument à le considérer comme l'astre écla« « tant qui étincelle au front du ciel bleu.
« Toutefois, etc. »
Je me relus et goûtai cette phrase. Un seul point m'inquiétait, c'est qu'il ne régnât trop de contraste entre ce style et celui du fonctionnaire auquel j'étais chargé de répondre. Je n'aurais pas Toulu humilier un préfet ; il est dangereux de se faire des ennemis aussi haut placés. Gomment concilier tout cela ? Évidemment par un système mixte et en suivant une ligne prudente entre deux excès. Point de sécheresse ; mais aussi point d'écart de couleur. Ce nouveau procédé d'exécution ofi'rait des difficultés et je fis vingt essais sans pouvoir parvenir à me satisfaire. Mon bureau était jonché de lambeaux de papiers couvertsde versions différentes dont aucune n'allait à mon gré. Martin s'aperçut de mon embarras et se porta à mon secours:
— Qu'est-ce donc, monsieur Mongeron, me dit-il, et d'où vient votre inquiétude ?
— Cette dépèche, lui dis-je,en la faisant passer «ous ses yeux; comment y répondre ?
— Voulez-vous que j'essaye une formule î reprit-il avec bienveillance. Vous verrez si elle vous convient.
— Volontiers, luidis-je.
Il prit la pièce, la parcourut et laissa courir sa plume ; au bout de tt'ois minutes son travail était prêt, il nie le remit :
itO EDOUARD M0N6BR0N.
— Déjà ! m'écriai-je.
— Lisez, me répondit-il.
Je jetai les yeux sur ce qu*il avait écrit ; c*était net et sans la moindre rature. Voici comment il s'exprimait :
<K Monsieur le préfet,
« Vous m*avez fait l'honneur de me transmettre la demande a du sieur*""*, tendant à obtenir la concession d'un bac à traille « sur la rivière de***.
« Je vous avais renvoyé, le 17 du mois dernier, le dossier de 1 ralTaire, pour en compléter rinstniction, et vous vous êtes a empressé de mettre cet objet en état.
« 11 résulte de l'enquête qui a eu lieu et des renseignements d fournis que le sieur*** se trouve dans les conditions voulues « par la loi pour obtenii* la concession d'un bac à traille sur la « rivière de***.
« Cependant le maire de la commune de***, dans le ressort «duquel devrait se trouver ce bac, vous marque, par une lettre « confidentielle, que la navigation est déjà bien entravée sur ce a point, qu'il se trouve plusieurs bacs situés à de faibles distan- (( ces de celui que veut établir le sieur***, et qu'il résulterait de a cette concession beaucoup plus d'inconvénients qu'on n'en tt peut attendre d'avantages.
« En conséquence, je décide qu'il n*y a pas lieu d'accorder au « sieur*** l'autorisation qu'il sollicite. Vous voudrez bien, Monu sieur le préfet, lui en donner avis.
« Recevez, etc.
(( Le ministre de***. »
Quand j'eus achevé cette lecture, je rapprochai la réponse de la dépêche originale :
— il me semble, tlis-je â Martin, que c'est littéralement la même chose.
— Eh bien î après, me répliqua-t-il, où serait le mal î
— Quoi, repris-je, c'est ainsi qne l'on répond à un préfet?en le copiant.
— Et comment voulez-vous lui répondre ? fl n'y a dans tout ceci qu'une affaire de forme.
— Alors, je puis envoyer cette version ^ on ne s'en formalisera pas, monsieur Martin.
— Gomment ? monsieur Mongeron, mais vous en aurez des compliments, bien au contraire.
Je suivis ce conseil, et en elTet mon début en matière de ré-
ÈDOUAIID MONGERON. ^121
daction obtint le suffrage de mes supérieurs. Le sieur'** fut la seule victime de cette combinaison ; il n'obtint pas tous les égards dus au malheur. Ce n'est pas moi qui le condamnai^ mais le protocole.
— Quoi ! m'écriai-je, c'est ce que l'on appelle de là rédaction î Et moi qui y voyais des difficultés grosses comme des montagnes. Me voilà désormais bien rassuré.
Plus tard, je m'aperçus que tous les thèmes n'étaient pas aussi faciles que celui de mon début. De temps en temps, il se présentait quelque occasion de se produire, d'éveiller l'attention des chefs. 11 y a, dans tout service, deux ordres de travaux : la paperasse et les affaires. La paperasse est le gros du bagage administratif; volontiers on l'abandonne à la garde du camp. Les affaires sont la partie brillante du métier, celle où le rédacteur paie de sa personne. Alors il faut s'armer des textes» compulser des dossiers, remonter aux précédents. On étudie à fond, on discute, on commente. S'il s'agit d'un procès, on le plaide ; s'il s'agit d'un projet de loi, oale motive. C'est à cette pierre de tou* che que l'on distingue les hommes forts, les plumes de choix, les intelligences d'élite.
lime passa dans les mains peu de travaux de ce genre ; Martin en était presque toujours chargé ; et il les traitait avec une supériorité qui désarmait la jalousie. Cependant, les affaires • ^ui m'échurent suffirent pour donner de moi une idée avanr tageuse. J'avais renoncé à la littérature à paillettes, et c'était tout profit. L'État n'entend pas raillerie en matière de style, et prétend rester fidèle aux grandes traditions. Sur ce terrain j'avais quelques succès, et imprimais aisément à ma pensée le tour Diagistral qui sied au pouvoir exécutif. Plus d'une fois il m'ar* nvadu sommet de l'administration, des compliments sur lamaaicre dont j'envisageais les questioiis et sur la forme concise lont je les revêtais. Ma rédaction, une fois achevée, passait sous es yeux de mes supérieurs et allait jusque chez le chef de diviiion. Mon plus grand souci était d'enlever à ce juge en dernier essort tout prétexte, de modifications, et je croyais avoir rem- )orté une grande victoire quand un de mes travaux revenait :hez les expéditionnaires, franc de surcharges et de rature. Au milieu de ces diversions, mes amours suivaient leur cours laturel. De la part de Coralie, c'était une passion de plus en >Ius violente. Un rien lui portait ombrage ; il fallait lui rendre ompte de mes moindres actions. J'avais beau me soumettre à es exigences, et vivre à ses pieds comme un esclave, celte souaission ne la touchait pas. Impossible de goûter un plaisir calme.
Itt iDOUABD MONGl^HON. I
une joie tranquille. Dans le bonheur même, elle neprocédait que par emportements.
— Tu ne m^aimes pas, Edouard^ tu ne m'aimes pas, s'écriaitelle parfois après un moment dUvresse. Est-ce que tu crois me tromper? est-ce que Ton trompe une femme qiii aime?
—Encore un reproche injuste l lui rëpliquais-je. Tu veux donc me désespérer ?
— Écoute, Edouard, ajoutait-elle avec une expression que je ne saurais rendre, si tu as des maîtresses, qu'elles aient soin de se cacher. On cite les Corses ; je ferai voir qu'il y a des femmes qui les valent bien.
Je passais ma vie au milieu de ces alternatives de fureur et de tendresse, triste de ce joug, mais trop faible pour le briser. Coralie avait tant fait pour moi ! elle avait d'ailleurs un attachement si profond 1 Je rexcusais donc : c'est tout ce que je pouvais faire. J'aurais voulu l'aimer plus ardemment ; je m'y excitais pour tromper ses soupçons et lui rendre un peu de repos. Contrainte inutile ! Malgré moi, une autre image que la sienne prenait le dessus et la reléguait dans l'ombre. La saveur d'un premier amour me revenait aux lèvres ; j'en retrouvais toute la pureté. Non, Mariette n'avait rien perdu de son empire. Il n'était point de boudoir qui pût me rendre les parfums qu'exhalaient sa jeunesse et sa candeur.
Cette situation devenait intolérable ; je fis un dernier effort pour itn'y dérober. Surveillé comnàe je l'étais, il me fallait user de grandes précautions pour que mon absence ne fût pas remarquée. Dans les jours fériés, j'étais mis pour ainsi dire sous le séquestre. Coralie ne se séparait pas de moi; j*étais forcé delà suivre partout, aux jardins publics, au théâtre, de m'afticher et de Tafficher. Tout stratagème eût été inutile ; elle l'eût déjoué. Dans le cours de la semaine, cette défiance se relâchait pourtant ; la règle inflexible du bureau lui servait de garantie. Ce fut là-dessus que je basai mes combinaisons. Il m'était facile de me faire accorder, sous un prétexte ou un autre, vingt-quatre heures de congé. Je m'y décidai, et, libre de mon temps Je partis un jour pour Verrières.
Coralie m'avait accoutumé à une telle servitude que je ne me crus à l'abri de ses poursuites qu'au moment où la campagne s'étendit devant moi. Mon projet était d'opérer d'abord une reconnaissance extérieure des jardins de Grandchamp et de ne paraître chez ma mère qu^après avoir essayé de rencontrer Mariette. Il se pouvait que le hasard me favorisât et amenât une
ÉDOCARD MOl^ÈRON. i%%
eiplieation inattendue. Le cœur devait faire le reste ; est*il un meilleur médecin?
J'arrivai sans être aperçu, et chaque objet réveillait en moi un échu du passé. Ici était la porte que j'avais franchie le jour où je me déclarai la première fois ; là, ce beau noyer, à l'ombre duquel s'étaient écoulées de si douces heures. A travers les claies du jardin, on pouvait distinguer les serres, puis la grange, puis le logis de Grandchamp, et au milieu du pignon, la croisée qui éclairait la chambre de Mariette. Sans doute elle était là, joyeuse peut-être, m'oubliant, songeant à un autre, ignorant que j'accourais pour implorer mon pardon et me mettre à sa merci.
— Mariette ! m'écriais-je de temps en temps, comme si elle eût pu m'entendre! Mariette, me voici.
Ma voix se perdait dans le vide ; rien n'y répondait, pas même l'écho. De guerre lasse, j'allais prendre un parti et Vanchir les clôtures, quand il me sembla entendre le sabot i'un cheval résonnant sur une chaussée. 11 n'y avait autour de ^oi d'autre chemin qu'un sentier qui longeait le bourg de Ver- ^ères et allait aboutir au château Mignaux. A tout événement, e résolus de me cacher et de laisser passer Timportun. Par un mouvement rapide coùime la pensée, je me jetai derrière un îuisson d'aubépine et m'y effaçai. Le sentier formait un coude ; i ce fut seulement lorsque le cavalier se trouva près de moi, lue je relevai la tête, de manière à Tapercevoir sans attirer son ittention.
C'était le comte Ernest d'Hautefeuille qui s*avançaiten laissant lotter les rênes sur le cou de son cheval.