ORAGES
Les yeux qui brîllaient dans le buisson étaient ceux de Gora« lie, et je voyais maintenant se dessiner son corps entier dans les éclaircies. Je n'osais plus faire un mouvement, tant je redoutais l'éclat que cette scène allait amener. Gomment était-elle là, et depuis quand? Qui Tavait si bien guidée? Ma stupeur ne cessait pas; j'avais toujours la fixité d'une statue. Mariette n'y compre* naitrien; elle insista.
— Gomme vous vous défendez mal ! Edouard, me dit-elle; soyons, n'ayez pas de ces terreurs. Suis-je un juge si sévère ?
Elle adoucissait à dessein sa voix, et, en guise d'encouragement, me couviit d'une pluie d'herbes et de fleurs. J'étais à la torture.
•-•Allons, ajouta-t-elle* Faut-il vous arracher un aveu? Par? lez, expliqueî-vous ; quelle est cette grande dame?
Un bruit se fit entendre du côté de la haie. C'était Goralie qui se déplaçait; je craignais à chaque instant de la voir paraître. Elle se contenta de se rapprocher de ][a limite du buisson, de manière à se ménager au besoin une plus majestueuse entrée. Même en ces occasions, on retrouvait la femme de théâtre ; elle arrangeait sa mise en scène. Mon embarras était au comble.: j'aurais voulu en finir. Je cherchais à désarmer Goralie par des gestes suppliants; elle y répondait par un coup d'œil implacable* La jeuue fille, de sftn côté, ne me laissait pas de repos.
— Mais quelle est cette dame? me disait-elle avec une sorte d'acharnement. Est-il écrit que je n'en saurai rien?
Ces instances faisaient naître sur les lèvres de la comédienne un sourire de démon ; elle jouissait de mon embarras et se plai-
132 EDOUARD MONGBRON.
sait à l'accroître. Je compris ce calcul et ne pus retenir un mouvement de dépit.
— Que vous importe? répliquai-je assez durement à ma fiancée.
Mariette n'était pas habituée à ce ton; elle en parut affectée.
— C'est bien^ Edouard, dit-elle tristement, je n'insisterai plus! Il faut que vous y teniez beaucoup, à c^tte femme.
— Mon Dieu I Mariette^ lui répondis-je, pourquoi vous inquiéter de cela?
— Une coquette sans doute^ une intrigante^ ajçuta-t-elle avec un peu d'humeur.
— Mais non, mais non, je vous assyre, répliquai-je^ et par un regard je prenais Goralie à témoin du soin que je mettais à la défendre.
— Et vous la voyez sans doute très-souvent, reprit la jeune fille ; tous les jours^ peut-être ?
— Quelle idée, Mariette ! Une fois ou deux au plus ! dans des bals, au théâtre, voilà tout.
Ce fut ce moment que Coralie choisit pour faire son entrée et m'écraser du premier mot. En deux pas, elle fut près de la jeune fille :
— Il ment, Mademoiselle, s'écria-t-elle, il ment ! je suis sa maîtresse.
Mariette poussa un cri et chercha un point d'appui sur le gazon. Elle avait reconnu dans Coralie ma danseuse du ha! de Sceaux, M tremblait à son aspect comme une feuille sous la brise. La comédienne n'en eut point de pitié et continua :
— Oui, Mademoiselle, je suis sa maîtresse et il est mon amant. Voyez ce qui vous reste.
Mariette tournait vers moi des yeux suppliants pour me demander un appui contre les fureurs de cette femme. C'était une tempête qu'elle appelait : cependant je compris où était mon devoir, et n* hésitai pas.
— Coralie, dis-je, vos persécutions prennent un caraclère odieux : que celle-ci soit la dernière. Quand elles ne s'adressaient qu'à moi, je pouvais les supporter; aujourd'hui vous les faites peser sur d'autres, c'est combler la mesure. Retirez-vouS; votre place n'est point ici.
Mariette me remerciait par un regard; Cora)ie frémissait de tous ses membres.
— Retirez-vous, lui répétai-je, tout est rompu désormais entre nous.
C'était une terrible parole ; elle eut l'effet du salpêtre. La ph!*
EDOUARD MONGBRON. 183
sionomie de la comédienne s'éclaira de lueurs menaçantes. Elle se retourna vers moi comme le taureau se retourne du côté du fer.
— Et tu crois, s'écria-t-elle, que je me laisserai chasser ainsi? Tu crois que tu te débarrasseras de moi comme on le fait de gens à gage? Je t'aurais servi de hochet pendant quelques mois^ et il suffirait que ce goût f eût passé pour que tu me misses au rebut? Et pour qui, s'il te plaît? Pour de petites commères toutes disposées à tromper leur monde dès que l'occasion s'en présentera.
Il serait difGcile de dire quel commentaire ajoutaient à ces paroles le geste de l'actrice, l'accent, la pose et le regard. Un dédain implacable y dominait. Mariette eut peur; elle ne me crut pas assez fort pour la faire respecter et pour la défendre. Aussi essaya-t-elle de se dérober à cette scène. Elle se leva et chercha à gagner un sentier qui devait la ramener chez son père. Déjà même elle s'y engçigeail, lorsque Coralie la prévint.
— Un instant, Mademoiselle, nos explications ne sont pas au bout.
Je voulus intervenir; la comédienne me repoussa et obligea Mariette à reprendre la place qu'elle venait de quitter.
— Coralie! m'écriai- je, ceci passe les bornes. Que signifient ces insultes et ces violences? de quel droit, s'il vous plaît? comment avez-vous pu croire que, hors vous, personne ne me serait plus rien ? Vous avez été ma maîtresse, cela est vrai et j'en rougis : mais Mariette sera ma femme. Apprenez à respecter un titre que vous n'auriez jamais su mériter.
.— Edouard! Edouard! murmurait la comédienne d'une voix étouffée.
— Nous n'avez eu d'égards pour personne, Coralie, je n'en aurai point pour vous. J'ai supporté l'espionnage le plus humiliant! J'ai obéi à vos caprices! Et vous trouvez. que ce n'est point assez ! Il faut encore que je laisse offenser devant moi les personnes qui me sont chères ! Retirez-vous, vous dis-je, ou, à mon tour, j'aurai recours à la violence. Vous m'aimez, ditesvous : singulier amour que le vôtre, un amour qui ressemble à de la rage. Honorez-moi de votre haine. Madame : c'est le seul sentiment que je puisse désormais partager.
La colère m'était entrée au cœur; Coralie vit que j'y puisais la force de me défendre et de protéger sa victime. ËÛe était en fonds pour opposer éclat à éclat. Cependant, soit quema fermeté
134 EDOUARD MONCBAM.
lui en imposât^ soit qu'elle eût changé de tactique, il y eut chez elle comme un retour.
— Je t'excuse, Edouard, me dit-elle, tu ne peux pas parler autrement. De ta part, je supporterai tout ; tu peux m^insulter, me chasser, je m'y attends ; tu peux me battre, je m'y résignerai. Quand on prend un maître, c'est la chance que l'on court. Je n% t'en aimerai pas moins pour cela; peut-être t'en aimerai-je dayant^^. Ainsi je te fais une belle part : tu peux abuser, tu peux prendre tes aises. Mais quant aux créatures qui viendront se mettre en travers de n)on chemin, ajouta-t-elle en chargeant son regard de tous les venins de son âme, quant aux femmes qui me disputeront tes moments, tes tendresses, tes pensées, à celles-là, vois-tu, je ne leur pardonnerai rien. Tout le mal que je pourrai^ leur faire, je le leur ferai; toutes les peines que je pourrai leur causer, je les leur causerai. Jamais elles n'auront une heure de trêve, un moment de repos. Oh ! c'est une rude campagne qui les attend l Moil te laisser aller dans les bras d*une autre; mais tu n'y as pas songé, Edouard? J'aimerais mieux poignarder de mes mains tes maîtresses et me livrer ensuite au bourreau. Tu ne me connais pas.
Ces meqaces, ces défis, ces imprécations s'adressaient à Mariette, et, pour rendre cette intention plus sensible, Coralie ne détournait pas de dessus elle son regard sombre Jusqu'à la cruauté. La pauvre fille s'agitait en proie à un tremblement ; devant tent de fureur, son courage l'avait abandonnée*
— Mon Dieu ! s'écriait-elie en exhalant une plainte amère, ma place est-elle ici ?
— Plus qu'un mot, disait l'inflexible Comédienne.
— Laissez^moi m'en aller. Madame, reprenait la Jeune fille; je vous abaildônne votre amant.
Il fallait terminer cette scène et arracher la pauvre enfant à cette agonie» J'étais résolu à tout> même à des brutalités. Me plaçant devant l'actrice de manière à lui faire comprendre que j'userais att besoin de ma force :
— Coralie, lui dià-je, ceci a trop duré, et c'est ma faute. J'aurais dû recourir à mon poignet dès le premier moment ; il n'y avait que ce moyen qui pût avoir raison de vos fureurs. Laissezmoi le champ libre ou je ne réponds de rien.
Mon accent intimida la comédienne; elle se mit à l'écart. J'allai vers Mariette et la soulevai par la main :
— Chère Mariette, lui dis-'je, partez maintenant et comptez toujours sur moi. Je suis votre fiancé et je vous aime ; rien w peut nous désunir.
ÂDOITÀBD MOlfGBJIO!!. f95
Ce dernier aTeu arracha à Tactrice un cri de hyène. C'était un outrage direet; «lie ne pouvait le pardonner. D*un hond elle revint vers nous, et se plaçant entre moi et Mariette :
— Voyez le paladin, s'écria-t-elle, qui délivrcsa princesse des griffes du dragon. N'allez pas, au moins, vous montrer ingrate, la belle. Tant de dévouement mérite un peu de retour.
•— Goralie, m'écriai-je, vous abusez.
^ Pauvre garçon, répliqua-t-elle, ne vois-tu pas que je parle pour toi ? Tu fais le chevalier et ne sais pas prendre des garanties. Sans moi, tu serais dupe, mon fils. Tu joues franc jeu ; il faut savoir si on te rend la pareille ! Oh! Tinnocent, Tinnocent.
Le trouble de Mariette s'a^^croissait ; elle était libre de partir, et elle ne bougeait pas. L'altération de ses traits était à chaque instant plus visible. Je suivais ces incidents de l'œil et me contenais avec peine.
— Goralie ! m*écriai-je en allant vers elle, taisez-vous, ou je ne réponds plus de mon sang-froid.
— C'est bien, Edouard, mais demande auparavant à Mariette si elle te répond de son amour.
La jeune fille chancela, je la soutins d'une main, et de l'autre repoussai durement Coralie, qui alla se heurter contre un peuplier voisin. Le choc fut rude, elle ne s'en émut pas, et revint vers moi avec des airs plus calmes :
— Brutal ! dit-elle, c'est ainsi que tu reconnais un service. Parce qu'on te dit que cette fille ne t'aime pas, tu fais le crocheteur ; c'est assez clair, pourtant !
— Tu me mets hors de moi, Coralie, lui dis-je, exaspéré.
— Et parce qu'on ajoute qu'elle en aime un autre, poursuivit l'implacable femme. 11 faut être aveugle pour ne pas le voir.
— Un autre ! m'écriai-je ; qui a pu te dire cela?
— Un autre, répondit la comédienne avec une joie farouche, et c'est là ma vengeance.
Jusqu'alors Mariette avait résisté à ces émotions; ce dernier coup l'acheva. Elle s'évanouit et se laissa tomber sur le gazon.
— Eh bien ! dis-je à Goralie, êtes-vous contente maintenant ? Voilà votre ouvrage !
-r Comédie ! me répondit-elle arec un sourire sardonique.
— Ne parlez pas ainsi ! m'écriai-je, ou je vous écrase sous mon pied comme une vipère.
— Elle en reviendra, dit-elle stoïquement. Vois comme elle est bien tombée !
Mon embarras était grand ; je ne savais comment secourir la jeune fille. La porter chez elle dans cet état nous exposait à une
186 EDOUARD MONGBROlf.
scène étrange ; attendre qu'elle revint à elle^ offrait d'autres dangers. Goralie, au lieu de me venir en aide, continuait à m'exaspërer par ses propos. Elle assistait à cette crise avec un visage tranquille, et se riait de mon aniiété.
— Laisse-la faire, mon garçon, me disait-elle ; la petite trouvera le moyen d'en revenir. Elle en sait le chemin ; quelle femme ne le sait pas ?
J^avais beau m'agiter autour de Mariette, inonder son visage de gouttes d*eau, elle ne reprenait pas ses sens. Nous avions donné un peu de jeu à ses vêtements de manière à ce que la respiration fût plus libre. Ce moyen n'avait pas suffî ; elle était encore là à demi morte, et blanche comme un linceul. Tout cela était mon œuvre, ma faute, presque mon crime. En même temps que je m'apitoyai^ sur la victime, je me sentais gagné par une sorte de haine envers le bourreau. Coralie me devenait odieuse : je me surprenais à la détester.
La comédienne devina mes dispositions hostiles ; elle y répondit par un nouvel acte d'agression :
— Quelle pâmoison l s'écria- t-elle. 11 n'y a plus qu'une ressource, c'est d'aller chercher son chevalier ; tu verras comme elle se remettra vite.
Un bruit qui se fit dans la campagne m'empêcha de relever cette cruauté. C'était un appel souvent répété, et, en prêtant l'oreille, je crus entendre le nom de Mariette. La voix gagnait de notre côté, et devenait de plus en plus distincte. Bientôt le doute cessa, c'était bien la jeune fille qu'on appelait ; je crus même reconnaître l'organe sonore du père Grandchamp. A mesure que le bruit se rapprochait, il s'opérait une réaction dans l'état de Mariette. Les joues reprenaient quelque coloris, les lèvres perdaient leurs teintes pâles, le soufûe devenait plus régulier. Enfin, au moment où je m'y attendais le moins, elle ouvrit subitement les yeux et poussa comme un cri de détresse.
— Mon père l s'écria-t-elle.
Grandchamp se trouvait précisément à la limite du sentier et il accourut. Depuis que sa fille avait quitté le jardin, le pépiniériste était à sa recherche. Quelle fut sa surprise, quand il la trouva en nombreuse compagnie.
— Eh bien ! qu'est-ce ? dit-il en arrivant ; vous avei tous l'air eflarouché. De quoi retourne-t-il donc ?
Mariette était allée au-devant de Grandchamp et le tenait étroitement ^mbrassé.
— Petit père, lui disait-elle avec tendresse.
— Eh bien ! quoi, fillette? me voici, dit le vieillard.
EDOUARD MONGBRON. 137
— Emmenez-moi, petit père, s'écria la jeune fille avec une 'te d'emporiement.
— Comme tu dis cela ! répliqua Grandchamp. Partons, soit ; st toi qui règles la marche. Ah ! mon Dieu, ajouta-t-il en la gardant de plus près, comme tu es pâlotte! Te sentirais- tu ilade, dis?
— Mais non, petit père, je voudrais seulement partir ; partir it de suite, ajoula-t-elle d'une voix impatiente.
Le vieillard la regarda avec plus d'attention, et frappé de l'ai- :ation de ses traits :
— Il s'est passé quelque chose ici ! s'écria-t-il. On a fait du agrin à celte enfant, pour sûr.
— Mon Dieu ! mon Dieu, petit père, allons-nous-en donc, répé it-elle toujours,
Grandchamp n'était pas un homme à laisser impuni un tort usé à sa ûlle. De son côté, Mariette aimait mieux garder ce cret enfermé dans son cœur ; pourvu qu'on l'emmenât, elle ^nsentait à tout oublier. Aussi se bornait-elle à pousser douceent son père vers le sentier qui conduisait à Verrières. Sans entêtement du vieillard, tout se fût terminé là. Mais Grandchamp était dit qu'il saurait le fond des choses, et Coralie désirait outer un chapitre de plus aux incidents de la journée. Depuis irrivée du pépiniériste, elle suivait cette scène d'un air rica- Bur et avait réussi, par ses impertinences, à amasser des )lè res dans le cœur du vieillard.
— Quelqu'un a causé du chagrin à ma fille, répéta Grandliamp, en jetant autour de lui un .regard inquisiteur; seraite toi, par hasard, vaurien ?
Cette épithète s'adressait à moi, etla figure du vieillard y aj ou iit un commenfaire qui n'était guère plus flatteur. J'allais réondre, Mariette ne m'en laissa pas le temps,
— Non, petit pèrfe, répondit-elle en venant à mon secours, ce l'est pas lui.
— C'est que, poursuivit Grandchamp, il ne ferait guère bon le s'y frotter, pu chagrin à ma fille ! Écoute, mon gars, une upposition que lu deviennes mon gendre, ce sera tout de même, ?ois-tu ? Du chagrin à ma fille, répéta-t-il en la prenant dans les bras ; qui lui en fera, aura à passer un triste quart d'heure, je L'en préviens.
Depuis un moment, Coralie brûlait du désir de mêler son mot 1 celte scène et d y jouer un rôle; Mariette s'en apercevait.
— Au nom du ciel ! petit père, allons-nous-en, s'écAa-t-elle avec angoisse.
188 EDOUARD MONGBRON.
Le pépiniériste allait céder lorsque la comédienne le retint, par le bras :
^ Écoutez, Tillageois, dit-elle, tous me paraissez très-jaloux de trouver un coupable ; je viens vous é!i offrir un. Si quelqu'un ici a causé du chagrin à mademoiselle votre fille, c'est moi.
«- Vous, dit Grandchamp, et qui vous connaît ? qui êtesvous?
— Ce que je suis, villageois ! la question est plaisante, vous ne le voyez donc pas?
-* Je vois que vous êtes une effrontée, dit Grandchamp avec humeur, mais c*est tout.
-^ Je suis autre chose encore, villageois, répondit Goralie sans s'émouvoir, et c'est ce qui explique ma présence. Je suis la maîtresse d*Édouard.
La foudre tombant aux pieds du vieillard ne Teût pas frappé d'une commotion plus profonde.
•*- La maîtresse d'Edouard ! s'écria-t-il ; Edouard a une maitresse ! et il la promène jusqu'ici ! et elle vient nous braver sur le seuil même de notre maison ! Viens, ma fille, allons^nous-en. Tu avais bien raison de vouloir quitter au plus vite ! Joli monde. ' ma foi ! des gourgandines et des libertins 1
En achevant ces mots, il entraîna Mariette du côté du sentier. Cependant, avant de tourner le buisson, il m'adressa un geste de défi:
— Edouard ? s'écria-t-il, tout est rompu entre nous^ tiens-toile pour dit ; cette fois, c'est sans rémission, entends- tu ? Mariette est là qui pense comme moi. Ainsi, liisse-nous tranquilles maintenant, et si je te retrouve à rôder autour de nos clôtures, je ne te prends pas en traître; Edouard, je t'en avertis bien haut, si je t'y reprends, je te tuerai comme un chien ; oui, comme un chien, ajouta-t-il en se retournant une dernière fois.
Je demeurai longtemps accablé sous le poids de ces paroles et plongé dans une constenpation muette. La voix de Coralie put seule m* en arracher.
— Edouard, me dit-elle, en reprenant ses airs caressants, voilà une bonne journée. Tu m'appartiens maintenant.
— Vous vous trompez, Madame, répondis-je avec tout le fiel d'un cœur aigri, on n^appartient qu'à ce que Ton aime, et je vous ai en horreur.
EDOUARD M0N6EII0N. 139
» Ulf INTERMÈDE.
A la suite de cet éclata les relations cessèrent entre la maison Grandchampetlanôtre. Le yieillard ne s*en tint pas là. Pour m'enlever tout espoir, il envoya sa fille chez une de ses parentes qui habitait Ârpajon, et s*en priva afin de la mettre àTabri de m^ poursuites. Ainsi Mariette était bien perdue pour moi ; je n'avais même plus la chance d'entendre parler d'elle. Un jour seukment, le^ruit courut à Verrières qu'elle allait s*établir. On savait peu de chose quant aux détails ; on variait même sur le nom du futur. Cependant la version la plus générale désignait un de ses cousins, meunier à Breuillet.
Dans le délaissement où je me trouvais, je n'avais de secours à attendre que d'une seule personne : j'ai nommé ma tante Brigitte. Malheureusement ma tante Brigitte avait entrepris une campagne qui absorbait toute son activité. La politique ne lui laissait plus ni trêve, ni repos. Elle s'était mise à la tête de l'opposition de Verrières, et avait jeté un défi au gouvernement d'alors. C'est chez elle que se réunissait le club des mécontents et il s'y passa des séances si ardentes, que le bruit en parvint jusqu'à Châtenay et à Antony. Quel foyer de plans incendiaires ! comme on y parlait haut et surtout comme on y souscrivait i Avec ma tante, il fallait absolument souscrire ; elle arrachait de l'argent même aux campagnards. On souscrivit chez elle pour la médaille de Manuel, pour l'amende de Béranger, pour l'offrande nationale aux fils du général Foy. Quiconque ne souscrivait pas, perdait beaucoup dans son opinion : d'autres pouvaient se payer de paroles, elle point. Avant tout il fallait souscrire ; son estime était à ce prix.
Naturellement ma tante Brigitte devait songer à moi dans ses accès de révolte. Chaque fois qu'elle me tenait sous sa main^ elle m'entreprenait sur ce chapitre et n'admettait pas que ma position me fit un devoir de la neutralité.
— Tu ne sais donc pas ce qui se passe, mon fils ? me. disaitelle. Au premier jour nous montons à cheval. C'est une affaire décidée d'avant-hier au soir. Quatre maréchaux dans la manche, vingt-cinq régiments de gagnés I Comment veux-tu que cette boutique tienne encore? Retourne-toi à temps, je ne te dis^que ça.
140 EDOUARD MONGBROlf.
. Quelque engageaute que fût la perspective^ je ne me laissais pas ébranler et ne voyais pas les choses sous les mêmes couleurs que ma tante. La conclusion que j'en tirais, c'est qu'elle était trop absorbée parla politique pour s'occuper de mes intérêts de cœur. 11 ne fallait pas non plus songer à ma mère, dont la dévotion allait croissant, et qui ne regardait comme bien employé que le temps passé à l'église. Je restais donc seul, sans intermédiaire, et n'osant affronter les airs bourrus de Grandchamp, qui semblait faire retomber sur moi toute la douleur que lui causait Téloignement de sa fille.
Des semaines, des mois s'écoulèrent de la sorte sans rien changer à ma situation. J*avais eu pendant quelque temps la force de fuîr Goralie et de lui faire expier les scènes où mon bonheur avait péri. L'ennui, le besoin de distraction, la force de l'habitude me ramenèrent dans ses bras ; nos relations se renouèrent. Tavais pris goût aux succès du théâtre ; il n'en est point de pias enivrants.
Il faut l'avouer, nous n'étions pas toujours heureux. Saint- Léon était un vétéran du couplet, ses procédés portaient une empreinte déjà ancienne. Il avait en lui un certain tour banal qui ressemblait à un écho des sociétés chantantes. Pendant que les jeunes auteurs réchautfaient l'intrigue et animaient ractiori; il s'en tenait strictement au genre qui avait charmé les générations du Consulat et du Directoire. De là bien des chutes. PI us d'une fois nous ne sortîmes de la rue de Chartres qu'après avoir été exécutés de la manière la plus complète et la plus sommaire. J'en restais anéanti; Saint-Léon prenait plus philosophiquement les choses.
Ces échecs nous auraient fermé les portes du théâtre si Goralie ne nous eût pas soutenus. Elle palliait nos disgrâces, les expliquait, les justifiait. Le public, à l'en croire, n'avait pas compris notre œuvre, n'en avait pas apprécié les beautés. D'ailleui's, deux hommes d'esprit ne pouvaient pas se Iromper toujours ; il ne s'agissait que de leur fournir l'occasion d'une revanche. On se rendait à ces motifs et les lectures se succédaient. Quelquefois aux séries fâcheusesi succédait un petit acte qui marchait tant bien que mal. Fortune inespérée ! Coralie s'en emparait pour rétablir notre crédit. C'était une amie infatigable ! Quand nous avions la main tout à fait malheureuse en matière de nouveautés, elle se rabattait sur les reprises et trouvait toujours le moyen de maintenir nos noms au répertoire.
Tant de dévouement méritait un amour plus sincère et plus profond que le hiien. J'avais beau lutter et me contenir ; à ni«s sentiments pour elle, il se mêlait je ne sais quoi de farouche qui
EDOUARD MONGBRON. 141
essemblait à de la haine. Je ne pouvais oublier le mal qu'elle n'avait fait, le vide qu*elle avait causé dans mon existence. Malré moi, je me trouvais mal à Taise dans ce boudoir, sous ces ourtines de soie ; j'avais rêvé des plaisirs plus purs dans un adre plus simple. J'étais las de ces ardeurs emportées, de ces endresses impatientes ; elles avaient la saveur du remords, ^ntre elle et moi s'élevait l'image de Mariette, comme un reiroche toujours nouveau. Ainsi la comédienne n'avait rien ;agné à troubler ma vie ; je lui échappais encore ; mon cœur 16 lui appartenait pas.
Il me fallait un aliment, tant j'éprouvais de malaise et de ide. Le théâtre ne m'offrait plus que des émotions d'un caracère fâcheux ; ma liaison me lassait au lieu de m'occuper. 11 le me restait plhs que Tambition ; je m'y réfugiai tout entier. ioi, dont Fardeur n'avait eu jusque-là que des éclairs, je me lenlis pris d'un zèle suivi et donnai le spectacle d'une activité |ui étonnait mes collègues. Ce n'était guère qu'une diversion îl une sorte de gageure contre l'ennui ; cependant je ne voulus )as qu'elle restât stérile. Depuis ma promotion au poste de rélacteur, mes appointements n'avaient pas varié ; ils étaient de ieux mille deux cents. Le temps m'avait donné des droits à ine augmentation ; je me mis en mesure de l'obtenir et de la aire arriver à un chiffre significatif. 11 fallait frapper mon bureau par un coup d'éclat : quatre cents francs d'un seul trait n'en semblaient la limite. De telles fortunes sont rares dans 'administration ; on ne s'y élève que par la faveur.
Aussi n'épargnai>je aucun soin pour bien préparer le terrain. ^ralie se chargea des grandes influences, et je m'occupai des )etites. Elle avait les moyens d'aboutir auprès du ministre et la directeur général. Le ministre entretenait une faiblesse du :ôlé du théâtre Feydeau, et le directeur général n'avait pas renoncé au penchant qui le faisait incliner vers l'Académie royale de musique. Coralie employa ces deux leviers : on a aisé* nenl raison des fonctionnaires qui ont un goût prononcé pour les irts et les jupes courtes. De mon côté, je vis Saint-Léon et le priai ie regarder cette affaire comme la sienne, d'y apporter toute la chaleur de Tamitié. Je ne pouvais plus douter de mon chef; hélait pour moi un collaborateur, un camarade. Cependant, je le trouvai tiède, inquiet, embarrassé ; il n'épousa pas mon ifTaire avec autant d'ardeur que je l'avais espéré. Cette froideur nae choqua ; je voulus en avoir l'explication.
— Mongeron, me dit-il avec un soupir, ne prenez pas les choses tant au vif. Si vous saviez ce qui se passe !
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«- Eh bien! que se passe^t-il? lui dis-je, impatienfë. -^ Avant peu, il n'y auFa plus moyen d'y tenir. Nous sommes signalés comme suspects ; on nous note tops à l'encre rouge.
— Ce sont là des énigmes^ Saint-Léon, répondis-je avec m Ipeu d'humeur.
^ Vous avez raison, mon ami, me dit-il ; je vais m'expliquer. FiguresB-YOUs que le personnel de Fadministration ne s'appartient plus ; une puissance -occulte en dispose désormais.
•^Bah! m'écriai-je.
— C'est comme je vous le dis. Autrefois nous avions quelque latitude. Pourvu que le service marchât, on ne s*inquiétait plus du reste, nous allions où nous voulions; nous faisions ce qui nous plaisait. Aujourd'hui, tous nos pas sont épiés. On sait où nous passons les soirées et les nuits, ce que nous faisons le dimanche, ce que nous mangeons le vendredi.
— Et comment appelez-vous cette puissance occulte ? dis-je à Saint-Léon.
^ On rappelle la congrégation, mon cher; puissiez-vous ne jamais savoir ce que pèse ce mot 1
Quoique le langage de mon chef eût un caractère de sincérité, je n'y vis que l'expression d'une crainte excessive. Peut être s'était-on plaint de ses allures de papillon et de la négligence avec laquelle il traitait les afiPaires du service. Quant à moi, en examinant ma vie, je n'y voyais rien qui m'exposât à de telles récriminations. Jamais je n'avais eu plus de titres à la bienveillance de mes chefs. Au lieu donc de me lai^er décourager, je redoublai d'ardeur dans ma poursuite. Le directeur générai et le ministre furent pressés par leurs points faibles et amenés facilement à capitulation. De toutes parts il m'arrivait des paroles rassurantes; il y avait des promesses formelles, des engagements pris.
J'en étais là, à l'apogée de l'espq^r, lorsque Saint-Léon me fit appeler dans son cabinet :
— Eh bien ! lui dis-je en entrant, c'est signé ?
J'avais à peine laissé échapper ces mots que j'aurais voulu pouvoir les reprendre, tant mon chef avait l'air triste et mécontent Il tenait à la main un papier qu'il parcourait avec une colère concentrée.
— C'était fait hier, me dit-il, c'est défait aujourd'hui, Edouard, on nous force la main, on pèse sur nous.
— Comment? m'écriai-je.
—Je vous dis, Edouard, qu'on pèse sur nous. Voici votre arrêt, tenez.
EDOUARD MONQBRON. 143
Je pris vivement le papier de ses mains^ et voici ce que j'y lus. Notes sur Edouard Mongeron, employé,
uLe nommé Mongeron (Edouard) appartient à une famille de uonapartistes^ etc.
« Il doit à Buonaparte une promotion de faveur ; nouveau lien ui rattache à cette cause.
tell a une tante qui est le buonapartisme incarné et qui ne eut que lui avoir inculqué des opinions subversives.
u 11 fréquente les théâtres et les courtisanes^ et n'observe en ucune manière ses devoirs religieux.
u Ces notes ont été fournies par M. le comte de Saint-Firmin^ ui appartient à la congrégation; elles doivent être d'autant lus exactes, que c'est lui qui a fait entrer ce jeune homme ians les bureaux. »
Quand j'eus achevé cette lecture^ je me retournai vers Saint léon.
-^ Eh bien ! lui dis-je, qu'est-ce que cela prouve ?
— Gela prouve^ me répondit-il^ que l'on ne fera rien pour eus. Votre carrière est perdue, Mongeron.
-^On obéit à ces gens-là? m'écriai-je, les. dents serrées de olère. V
— Comment donc I si Ton obéit; on se prosterne devar* eAXi, Don cher.». Les robes noires I Ce sont nos maîtres !
Je n'en voulus pas entendre davantage : une demi-heure iprès, jMtais sur la route de Verrières et entrai tout effaré chez na tante.: .
— Qu'as-tu donc, mon fils? s'écria-t-elle; comme te voilà ihuri!
— Il y a, lui dîs-je, que je viens m'enrôler dans votre bataillon, Qa tante ! je conspire avec vous !
— A la bonne heure I mon fils, s'écria la générale en me pressant sur son cœur, je savais bien que tu y viendrais l Bon ang ne peut pas mentir.
LES SUITES d'un COtJf t>B TÊTE.
Pendant que je m'enhardissais à la révolte et rompais avec un égirae où l'avenir m'était interdit, l'administration faisait une v
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acquisition au moins singulière» et qui avait, à mon égard, les caractères d*n ne fatalité.
Un matin que j'entrais, pour des affaires de service, dans la pièce des expéditionnaires, j'y aperçus le comte Ernest d'Hautefcuille, assis devant un bureau, taillant des plumes comme eût pu le faire un habitué de la maison. Ma surprise fut grande. Gomment se trouvait-il là, et à quel titre ? Bernard devait le savoir; je le pris à part et Tinterrogeai.
— Quel est cet étranger, lui dis-je à demi-voix.
— Un nouvel employé, me répondit-il.
Ces cas ne sont pas rares dans les emplois publics ; le rang et la fortune n'en éloignent pas les candidats. On citait alors des expéditionnaires dont le nom remontait aux Mérovingiens, et des surnuméraires qui se rendaient à leur poste dans un coupé à deux chevaux. Le service de TEtat était pour eux une sorte de maintien, et pour leurs familles une garantie contre les désordres qu'engendre l'oisiveté.
C'est à ce titre que le jeune Ernest avait été placé dans nos bureaux. Il était le dernier rejeton des d'Hautefeuille, et appartenait à la grande noblesse de France. Son père et sa mère étant morts jeunes, il ne lui restait d'autres parents que son aïeul, le marquis d'Hautefeuille, et le vieillard avait concentré sur cette tête si chère toute la puissance de ses affections. Le marquis ne semblait exister que pour cet enfant ; il avait vu s'éteindre avant rage ses frères et son fils, s'en aller un à un les d'Hautefeuille, comme si le destin eut pris à tâche de condamner ce nom à Toubli. Sa place était auprès du dernier des d'Hautefeuille; il lutta contre le chagrin, et survécut aux siens pour remplir cette mission.
Ernest donna plus d'un souci à son aïeul ; il était d*un nalare\ ardent, généreux, chevaleresque. Ses passions eff'rayaienl le marquis, non à cause de leur violence, mais à cause de leur sincérité. Le vieillard eût compris une suite d'attachements volages, des roueries de chevalier, comme on s*en permettait visà-vis des duchesses de l'autre siècle. 11 eût toléré des intrigues d'Opéra, des soupers fias avec les danseuses. Rien, dans ses souvenirs, ne lui représentait sous un mauvais jour ces passetemps déjeune homme. C'était une sorte d'initiation à la vie, un tribut payé au plaisir avant l'heure des engagements sérieux. Volontiers il s'y fût résigné et eût payé les frais de Texpérience.
Aucun de ces goûts ne se déclara chez Ernest : le marquis en fut pour ses intentions secrètes et sa bonne volonté. Mais, eo
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revanche^ il surprit dans son petit-ûls une disposition qui Teffraya : c'était une sensibilité exquise et profonde. Tout jeune^ le comte avait prouvé ce qu^était son cœur et quelle bonté ranimait. Autant il gardait son rang vis-à-vis de ceux qui marchaient ses égaux, autant il aimait à en descendre avec les personnes d'une condition moins élevée que la sienne. Non que ce fut calcul chez lui, ni besoin de popularité, il ne faisait qu'obéir ^ cela à une nature droite, aimante et sincère. Ses sympathies ou ses répugnances n'avaient rien d'étudié ; il donnait ou refusait son affection par entraînement, par instinct, et n'éprouvait lu'un invincible éloignement pour les liaisons de salons et les intimités de ruelles.
C'était là ce qui désespérait son aïeul; il se défiait du cœur i'Ernest et craignait de le voir s'engager d'un moment à l'autre sn de délicates aventures. Une circonstance l'avait surtout [rappé; voici laquelle : dans le cours de l'été, les d'Hautefeuille quittaient leur bel hôtel de la rue de Varennes pour habiter le lihâteau de Vauhalian, dont les prairies confinent à la Bièvre. Cette résidence était digne d'un roi; mais le deuil semblait 3laner sur elle. Autrefois pleine de bruit, elle était désormais rouée au silence. Au lieu d'une tribu nombreuse, elle n'avait 3lus que deux hôtes, un vieillard et un adolescent. Quand on )énétrait dans ces vastes salles, on se sentait écrasé par leur candeur et effrayé de leur solitude. Pour s'arracher aux ennuis ie ce séjour, le comte Ernest montait chaque jour à cheval, îourait le cerf ou le sanglier , et poursuivait dans les bois de ongues promenades. Il n'était point de fête aux environs dans aquelle on ne le vît, point de bal où il ne jouât un rôle.
Ainsi s'écoulaient les loisirs du jeune comte, et jusque-là le narquis n'avait aucun sujet de s'en préoccuper. 11 y excitait nême son petit- fils, et s'il conçut des inquiétudes à son sujet, ;e fut précisément lorsqu'il le vit renoncer à ces plaisirs des exisences opulentes. En effet, vers la fin d'un été, les habitudes du omte Ernest subirent une complète révolution: il devint sombre et distrait, et ne sembla trouver de plaisir que dans l'isole- Qent. Souvent il partait le matin et ne rentrait que fort avant lans la soirée. Oii avait-il passé son temps? personne ne le savait, iC comte ne voulait pas être accompagné, et il était trop aimé le ses gens pour qu'aucun d'eux consentît à jouer vis-à-vis de ni le rôle d'un espion. Ce changement ne pouvait échapper aux eux du marquis. 11 interrogea doucement son petit-fils, et n'obintque des réponses évasives. Le vieux d'Hautefeuille s'en délespérait, il ne savait plus que faire ui à qui s'adresser, Grand-
champ était alors son fermier^ il s'ouvrit à lui en désespoir de cause. Ce fut le pépiniériste qui plus tard me donna ces détails et me mit en tiers dans cette confidence.
Rien ne réussissait au vieux marquis, le comte Ernest restait impénétrable. La seule satisfaction qu'obtint Taïeul, était une déférence sans bornes dopt l'adolescent couvrait ses refus. Le vieux d'Hautefeuille en prit de T humeur; il voyait une amourette sous jeu^ et ne comprenait pas que Ton apportât autant de discrétion dans la galanterie. Ce fut alors qu*il se décida à un parti extrême. Mettant cette conduite sur le compte de roisiveté, il se dit qu'il dompterait le jeune homme par les servitudes d'une occupation. Laquelle? ici commençaient les difficultés. En première ligne se présentait la carrière des armes, la seule digne d'un gentilhommeé Le vieillard y inclinait, mais il s'agissait du dernier rejeton de sa race; cette pensée le retint. Il se décida pour les emplois publics, avecia conviction qu'un d'Hautefeuille ne ferait que traverser les postes inférieurs et que l'administration supérieure : éprouverait quelque orgueil à s'enrichir d'un nom comme le sien.
Telles furent les circonstances qui amenèrent dans notre service le descendant d'une famille patricienne. Il y apporta les habitudes du grand seigneur et les airs aisés de l'employé qui ne tient poipt à sa place. Ses séances n'étaient jamais langues: à peine faisait-il actâ de présence pendant de courts instants. Jamais stage ne s'accomplit à l'aide de procédés plus commodes. Le sang parlait en dépit de tout; le gentilhomme se révoltait contre un asservissement sans dignité. Ainsi, le but de Taîeul était manqué ; le principe du mal n*avait pas disparu ; l'oisiveté restait la même.
A diverses reprises je rencontrai le comte Ernest, soit dans les bureaux, soit dans les corridors du ministère. 11 me saluait comme on salue un collègue; mais rien ne témoignait qu'il se souvînt de m'avoir vu ailleurs. Nous en restâmes à cet échange de politesses. Je ne le voyais du reste que de loin en loin, et lorsque j'allais serrer la main à Bernard. Neuf fois sur dix, d'Hautefeuille se trouvait absent, et alors je prenais son siège et m'installais devant son bureau même, aOn de causer plus à l'aise avec le mari de Denise. Dans l'une de ces séances, il se passa un incident, futile d'abord, mais qui plus tard devait prendre quelque gravité. Gomme je secouais, tout en causant et par un mouvement machinal, le buvard sur lequel le comte Ernest avait rhabitude d'écrire, il s'en détacha un papier qui, après avoir voltigé un moment^ s'en alla tomber à quelques pas de
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noi. le m'empressai de le ramasser. C'était une lettre dont les )li8 nombreux et les coins fatigués attestaient qu'elle avait été x)u?€nt quittée et reprisOi Involontairement mon œil s'y atta- :ha, et je crus reconnaître une écriture de femme. C'en fut assez )our me donner un invincible désir de m'en emparer. Les trans- )ortsdu jsloux étouffaient en moi les scrupules de l'homme déicât. Il me sembla que c'était là une pièce décisive^ un acte l'accusation. Avec une dextérité assez équivoque Je roulai entre nés d(Hgts Tobjet convoité et parvins à le soustraire à la vue.de (ernard, dont la bonhomie n'eût pas exigé tant de précautions. Une fois seul^ je dépliai le papier. Les caractères en étaient ûal formés, et, en plus d*un endroit, presque illisibles. Voici e que je parvins à y découvrir avec un peu d'étude :
« Monsieur,
« Pourquoi êtes-vous venu dimanche aux Bruyères-le-Châtel î Pourquoi étiez-vouSi il y a deux semaines, à Saint- Yonî On ommence à remarquer tout cela, et l'on en jase. Annette n'a las manqué de faire ses petites réflexions et il n'est pas jusqu'à imon qui n'en ait éprouvé de l'humeur et de l'inquiétude, ugez de l'embarras où cela m'a mise; vous auriez bien dû me épargner.
« Que voulez-tvous que l'on dise en voyant toujours un aussi eau jeune homme auprès d'une pauvre fille ? Personne ne oudra plus me parler; on me croira perdue. Vous êtes un rand seigneur, restez avec vqs dames du monde. Que feriezous de moi? Et puis, voyez-vous, si tout ceci arrivait aux oreilîs du père Maréchal, il n'y aurait plus mojen de tenir dans la oaison.
« L'autre jour, le garde-moulin de Nozay vous a aperçu ; voyez n peu comm.e les choses tournent contre nous. »
La lettre se terminait là; point d'adresse, point de signature. Cependant, ces indications me suffirent pour mettre Mariette ors de page. Rien là dedans ne 6e rapportait à elle, ni les noms e lieux, ni les noms de personne. Évidemment il se cachait làessous une autre aventure du comte Ernest, une amourette vec quelque villageoise. Par je ne sais quel instinct, je gardai éaumoins cette lettre, au lieu de la rétablir à l'endroit où je avais prise. Elle resta au fond de mes poches comme dans un rsenal.
D'autres soins vinrent bientôt me distraire de ce dernier souenir donné à mon amour. J'avais cédé à la passion politique.
Tune des plus impérieuses que l'on puisse éprouver. Il s'y mêlait aussi une ardeur de vengeance et un besoin d'action que j'avais de la peine à contenir. Le temps y aidait, Tair était chargé de colères. Dans les cafés, dans les lieux publics^ on voyait frémir une jeunesse qui n'attendait qu'un signal pour éclater. On s'enivrait de pamphlets contre le gouvernement; on s'armait de toas les actes, mauvais ou bons; on ne consentait pas à distinguer: de la part d'un ennemi les présents même étaient funestes.
Je me mêlai à ce mouvement, à ce bruit, à cette révolte. Mon rôle était obscur; je ne comptais que comme soldat ; mais je me conduisis en soldat dévoué, qui suit le drapeau jusqu'au bout, et ne se repose que sur la brèche. Des scrupules, je n'en avais plus; l'injustice m'en avait guéri. Il me semblait légitime de renverser un état de choses où je devais rester à jamais enfoui, méconnu, écrasé sous des foudres mystérieuses. C'était mon droit, j'en usais. On m'avait opprimé par l'arbitraire ; je me vengeais par l'insurrection. D'ailleurs je n'étais pas lesetii que ce joug fatiguât ; on conspirait tout haut dans les bureaux, et la désaffection y faisait des progrès rapides. Les menaces n'y pouvaient rien ; les rigueurs étaient impuissantes : on lisait Courier, on chantait Béranger jusque dans les antichambres ministérielles, on s'inspirait de l'opinion du dehors pour porter le schisme au sein même du sanctuaire.
Ma tante Brigitte assistait avec orgueil au changement qui s'était opéré en moi; elle réchauffait, elle entretenait mes boo-i nés dispositions. Pour elle, la grande affaire n'allait jamais pios loin que le lendemain. On n'attendait que le mpt d^ordfe, et de$l courriers devaient le porter à franc étrier aux quatre coins dei la France. A force de gagner df s régiments et d'enrôler des nu-' réchaux, elle avait fmi par excéder de beaucoup la limite è» cadres ; mais cette circonstance ne l'arrêtait pas. Elle av&il toujours un régiment et un maréchal à m'offrir. Grâce à ell^ le feu sacré continuait à animer le club de Verrières, qui iit des conquêtes dans un rayon étendu. Bièvre s'en émut, et P^ laiseau protesta ; on oppc^^a club à club, afin de rétablir léquifr bre, qui allait se rompre au profit d'une influence rivale.
Lorsqu'un événement venait alarmer l'opinion, il fallait voir l'attitude des mécontents réunis sous la présidence de ma tante. C'étaient des motions d'une audace extrême, des plans d'a(l^ que, des coups de main aussi téméraires qu'ingénieux. On pa^ lait de marcher en masse sur Paris ; on fondait des balles, afii de n'être pas surpris par les événements, et la générale répondait sur sa tête de ces munitions de guerre.
Un jour, le club me fit un grand honneur. Depuis longtemps le besoin d'un secrétaire s'y faisait sentir ; c'était un vide dans Tinstitution. Pour le combler, on avait fait quelques essais. Chacun des membres avait été successivement appelé à fournir la preuve de son aptitude ; on espérait trouver dans le nombre une plume que le^club pût décemment présenter à ses amis'ou à ses ennemis. Le résultat de cette expérience fut déplorable. Plus d'illusion possible ; l'association ne renfermait pas les éléments d'un secrétaire. Le club de Verrières ne s'y méprit pas ; il se sentait incomplet, InsufQsant, en proie à un vice radical^ et cette pensée le plongeait dans des crises terribles et des découragements profonds. Vingt fois il fut sur le point de se dissoudre.
Ce fut alors que ma tante songea à moi. Un jour que le club avait atteint les dernières limites du désespoir, elle ouvrit hardiment une motion qui devait me porter aux honneurs du secrétariat. Cette idée entièrement neuve, et fièrement jetée, opéra une révolution soudaine dans l'état des esprits. On me connaissait, on savait quel relief ma plume pouvait donner à une association. J'eus donc les honneurs d'un consentement unanime. Un seul membre fit observer, d'une manière timide, qu'ordinairement le secrétaire assistait aux séances, et que c'était une garantie pour l'exactitude des procès- verbaux. L'objection parut futile à la majorité ; ma tante Brigitte en triompha sans peine, le venais souvent à Verrières ; cela suffisait. On me donnerait idors de vive voix le détail de ce qui se serait passé, et je ferais très-facilement ma rédaction là-dessus. En effets les choses eurent lieu comme la générale l'avait résolu ; le club de Verrières se compléta par un secrétaire et un procès-verbal.
Les années se succédaient au milieu de ces événements que je raconte d'une manière rapide. Plus nous marchions dans la crise, plt» je m'y absorbais. La passion qui m'animait, était devenue si violente, qu'elle excluait les autres. Mes amours avec Mariette n'étaient plus qu'un rêve gracieux, traversé par un coup de foudre. Ma liaison avec Goralie en arrivait à cette langueur qu'engendre la satiété. Au milieu de ces ruines, mes haines politiques restaient seules debout ; d'ailleurs la crise semblait prochaine. On se demandait quand la prise d'armes aurait lieu, et comment. L'épée de la couronne était hors du fourreau; le pays s'attendait à la voir porter les premiers coups.