LES GRANDS JOURS
Au Jour décisif^ lorsque Paris s'éveilla, deux libertés lui étaient ravies: celle de la tribune^ celle de la presse. Des ordonnances imposaient à celle-^i un bâillon^ à celle-là des conditions qui la rendaient illusoire. C'était décisif: on ne pouvait pas attaquer avec plus d*audace.
A ces violences, il n'y avait qu'une réponse : la violence : contre ceux qui abusaient de la force, la force était le seul recours. Des éléments existaient pour cela ; malheureusement ils étaient épars : ils s'ignoiaient pour ainsi dire. Aussi régna-t-il d'abord dans les esprits plus de stupeur que de décision. La presse, directement attaquée^ fut la première à se défendre; elle protesta par un acte solennel, et déclara qu'elle résisterait. Le barreau, la magistrature se mêlèrent au mouvement par des actes publics. L'insurrection commençait en s'appuyant sur le droit ;il ne s'agissait plus que de lui donner la sanction des faits.
Jamais je ne vis un plus beau soleil que celui dont nous étions inondés. Je m'engageai dans la foule afin de m'assurer de Tétat des esprits. Point d'actes encore ; mais seulement des murmures sourds et des physionomies sombres. Des groupes se formaient autour des régiments en armes ; on se mesurait de l'œil avant que d'en venir aux mains. De temps en temps, lorsque la masse des curieux devenait trop épaisse, des cavaliers s'ébranlaient pour les disperser sans qu'on opposât à ces charges autre chose que des huées et des sifflets. La résistance s'essayait seulement; elle ne s'exalta qu'aux premiers coups de feu et à laspect du premier cadavre.
Alors tout s'arma, les maisons s'animèrent, les pavés s'amoncelèrent, la ville se hérissa d'obstacles et se peupla de combattants. La vie ordinaire était pour ainsi dire suspendue ; plus d'affaires, plus de plaisirs. Ce commerce de détail qui forme une partie de Tactivité de Paris, s'était condamné à un chômage volontaire. Point de magasins ouverts, si ce n'est ceux des| armuriers et des fourbisseurs, changés en arsenaux pour le peuple. Les voitures ne roulaient plus ; couchées sur le flanc, elles j servaient de barricades. Les arbres des boulevards, sciés au pied et abattus du côté de la chaussée, y formaient des haies inacœs- 1 sibles, qui supprimaient la circulation. Sur mille points se réveillait, dans cette population de soldats, le génie instinctif de
EDOUARD UONâEBON. 151
la guerre. A la précision des mouvements^ à la hardiesse des moyens, on aurait pu croire qull y avait dans tout cela une direction^ un plan arrêté ; une tête qui ordonnait, des bras qui exécutaient. 11 n'en était rien cependant ; Finspiration individuelle avait seule organisé ces préparatifs de défense.
Dès le début j'avais pris mon parti ; je m'étais jeté au fort de la bataille. Un fusil de chasse reposait près de mon lit^ arme innocente qui me venait de mon père et qui était pure de tout sang, même du sang des lapins. Je me procurai quelques balles, un peu de poudre, et marchai du côté du feu. Un régiment de ligne occupait le Pont-Neuf, je me dirigeai de manière à l'éviter et parvins à gagner l'autre rive de la Seine, par le pont Marie. Ce fut sur ce point, entre les rues du Martroy et du Monceau-Sain t-Gervais, que se livra l'un des plus vifs combats de la journée. Une poignéa d'hommes <îléterminés parvint à y empêcher la jonction des troupes qui arrivaient de la Bastille, avec celles qui occupaient THôtel de ville. A demi nus, la tête découverte, d'intrépides ouvriers soutinrent sans faiblir le choc d'un bataillon et le forcèrent à la retraite. Les toits, les ouvertures des maisons, étaient remphs d'auxiliaires invisibles ; on voyait s'agiter les pavés, et les fenêtres s'éclairer de feux comme des créneaux.
Nous n^étions pas nombreux, mais la position suppléait au nombre. Deux barricades énormes nous protégeaient, et, malgré des efforts opiniâtres, la troupe ne put pas les enlever. De cet abri impénétrable, nos coups portaient avec une sûreté effrayante. Nous pouvions choisir nos victimes, et plus d'une fois je sentis mon cœur défaillir à Taspect de ces soldats mornes et résignés que nous décimions sans relâche. Le feu du combat pouvait seul excuser cette ardeur d'extermination qui animait les esprits. Le soleil nous enveloppait de rayons brûlants; l'odeur de la poudre nous exaltait; nous étions ivres. Parmi les scènes qui se passèrent sous mes yeux, il en est une dont je fus surtout frappé, et qui remplit mon cœur de tristesse. Un escadron de cuirassier»^ débouchant de la rue Saint-Antoine, vint se heurter contre notre rempart. C'était pour lui un obstacle invincible; il s* arrêta et attendit de nouveaux ordres. Cette halte fut longue ; pendant vingt minutes ces cavaliers essuyèrent notre feu sans pouvoir y riposter; nos balles résonnaient sur ces cuirasses comme les grêlons sur Tardoise, et des maisons d'alentour tombaient de gros meubles ou d'énormes pavés qui écrasaient les casques de ces malheureux, et les renversaient à demi morts.
ISS ÂDOUARD VONGBRON.
La journée s'ëcoula sans que nous eussions perdu un pouce de terrain. Toute la ligne entre le quai de la Grève et la rue de la Tixeranderie était en notre pouvoir. Nous étions là quarante tout au plus pour défendr e trois barricades ; des ouvriers, quelques étudiants, quelques gen s du commerce. Pas un de nous ne bougea. Des maisons voisines on nous apportait à manger et à boire ; les femm es se mettaient aux croisées pour nous encourager, les jeunes filles nous souriaient. De toutes parts des nouvelles nous arrivaient. Le duc de Raguse avait été tué, trois régiments de ligne avaient passé à rinsurrection, les troupes royales étaient en retraite. Ces avis, circulant de bouche en bouche, raffermissaient la résistance ; des exemplaires de journaux passaient de main en main et ajoutaient quelques nouvelles plus sûres à la chronique répandue de vive voix.
Quand le soir fut venu, nous nous séparâmes en nous donnant rendez-vous pour le jour suivant. La nuit descendait sur Paris; les bruits de la mousqueterie s'éteignaient. Les deux armées avaient besoin de repos après une journée si chaude. Je me souviens encore du sentiment que j'éprouvai, lorsque je longeai les quais pour regagner mon logement. Le ciel était d*une pureté admirable, et la chaleur si forte, même après le soleil couché, que l'air manquait aux poitrines. Dans un tel cadre, qui n'eût rêvé les langueurs du climat méridional, la sérénade sous le balcon, le doux entretien du soir sur une terrasse chargée de fleurs? Au lieu décela, que de lugubres scènes! Des barricades ensanglantées , des chariots pleins de morts, et des blessés portés sur des civières ! De loin en loin, un coup de feu tiré à l'aventure semblait être comme un écho de la journée qui venait de finir, et un prélude de celle qui allait commencer.
A l'aube je fus sur pied ; à peine avais-je pu fermer l'œil. Dans tous mes rêves, le spectacle de la veille se reproduisait. Je voyais tomber des lignes entières de soldats; j'entendais les gémissements des blessés et le râle des mourants. Des cavaliers démontés se traînaient jusqu'à moi, et nous engagions des duels horribles. La troupe nous débordait ; les barricades cédaient au canon, et la mitraille nous fauchait par centaines. Un brusque réveil m'arracha à ces. funèbres images. La réalité était moins sombre que ces visions. Je me levai et regardai le ciel ; il avait gardé sa sérénité. Les rues s'animaient de nouveau; on entendait rouler le canon sur les pavés. C'était la journée décisive; je me hâtai de préparer mes cartouches et d'inspecter mon matériel de guerre, afin d'y figurer avec honneur.
Ces soins étaient remplis et j'allais sortir, lorsque des pas
ËDOUABD MONGERON. 4 58
tumultueux retentirent sur mon escalier. Je me. crus trahi, vendu ; je me vis sous le coup d*une invasion de la police. Ma décision fut bientôt prise, je résolus de me défendre et de faire payer chèrement ma vie. En un clin d'oeil je poussai mes verrous et renforçai ma porte à Taide de gros meubles.
— Ouvre donc, s'écria une vpix du dehors, après avoir essayé de faire jouer le pêne.
Cette voix avait quelque chose de viril ; cependant elle suffit pour faire évanouir mes craintes. C'était celle de ma tante. Je levai mon état de siège et lui donnai accès chez moi. La générale était en costume de combat, et, sous sa mante, brillait le fameux sabre qu'elle m'avait destiné.
— Eh bien ! mon fils, qu'est-ce que ce genre î s'écria-t-elle en entrant. On se bat à Paris et tu ne m'en écris pas un mot? Comme si les choses pouvaient marcher sans nous.
Je la regardai avec surprise, non à cause de sa brusque arrivée, rien de sa part ne pouvait m'étonner, mais à cause de la troupe singulière qui marchait à sa suite.
— Les fédérés de Verrières! me tiit ma tante en me les présentant; le club t'a désigné, à l'unanimité, poiir être leur capitaine. Voici Joseph, ajouta-t-elle en me désignant un gars de vingt ans environ, que je te donne pour un bon tireur; metslui un Suisse au bout du fusil et tu verras. Voici Guillaume, un vieux de la vieille; voici Pierre, un conscrit de Tan X; voici Jacques, voici Mathurin. LMcne-moi ça au feu, mon garçon ; ils déquilleront des royaux, que ce sera un charme. Tous braconniers et garantis.
Pendant que ma tante parlait ainsi, plusieurs de mes villageois gardaient une contenance équivoque. D'autres paraissaient fort animés et disposés à se battre. J'avais donc une phalange à mes ordres, sept hommes, capitaine compris, mais des hommes dévoués, une vraie garde prétorienne. Avec un pareil instrument, on aurait pu, dans ces heures de trouble, aspirer à tout; il en est qui se sont décerné l'empire à un moindre titre. Je passai en revue mes gens, et leur donnai des instructions sommaires îue ma tante Brigitte se chargea de compléter.
— Mes enfants, disait-elle, tenez vos coups bas, pas plus haut que le ventre, entendez- vous. Tiens, Edouard, ajouta-t-elle, prends le sabre de Murât, il te portera bonheur.
Nous sortîmes et débouchâmes par le quai; la générale n'avait pas voulu abandonner sa petite troupe, elle marchait à côté de nous. Quand nous arrivâmes à un point d'où Ton put découvrir Notre-Dame, le pavillon tricolore, déployé au sommet des tours,
154 EDOUARD MONGEBON.
frappa ses yeux émerveillés. Cétait son étendard impérial, celui qu'elle avait vu si longtemps caressé par les brises allemandes et italiennes. Pour la première fois^ depuis qu'il s'était abîmé dans la tempête, elle le revoyait, elle le retrouvait, et son bonheur était si grand, qu'elle croyait être le jouet d*uo rêve.
— Mon fils, me dit-elle d'una voix entrecoupée ; est-ce lui ; est-ce bien lui? Mes pauvres yeux ne me trompent point?
— Non, ma tante, lui dis-je.
— C'est mon drapeau! s'écria-t-elle. Je savais bien que je le reverrais î Vive Napoléon 11 !
J'essayai de l'apaiser et de la ramener au cri de : Vive la charte! qui depuis deux jours nous servait de ralliement. Ce fut en vain ; la charte de ma tante Brigitte, c'était l'Empereur; hors de ce nom, elle ne voyait rien qui valût la peine de s'agiter.
— Vive Napoléon II ! répétait-elle à chaque instant.
Nous nous étions remis en route et marchions vers l'Hôtel de ville. Des barricades en couvraient les abords et il fallut les franchir pour entrer dans le péristyle et monter jusqu'à la salle d'honneur.
Arrivé là, ma surprise fut extrême d'y trouver une foule de rois qui s'étaient couronnés de leurs mains. Pour un qui tombait, il s'en présentait cinquante. Ma troupe m*avait suivi, et cette force obligeait les nouveaux monarques à compter avec moi. On se mit à ma discrétion. Je refusai tout, même le titre de membre du gouvernement provisoire. Je ne réclamai pour moi et mes braves, que l'honneur de défendre le sanctuaire de la révolutioo. On comprit ce vœu et on y déféra. Les fédérés de Verrières se dispersèrent dans l'antichambre, prêts à faire un rempart de leur corps à ces souverains qui s'essayaient à l'exercice de leurs fonctions.
Je passai là une journée dans laquelle bien des originaux défilèrent sous mes yeux. Les événements du dehors venaient se réfléchir à THôtel de ville comme dans un centre naturel. On y apprit l'attaque du Louvre, la prise des Tuileries, la retraite des troupes royales. Ces succès étaient accueillis par des explosions d'enthousiasme, et Tun des oh^s improvisés paraissait alors au balcon pour annoncer ces bonnes nouvelles à l'armée des combattants. De longs cris de joie y répondaient du dehors. Moi, j'en profitais pour dler .stimuler le zèle àe ma phalange, et ma tante, qui n'avait pas voulu s'éloigner, me répétait :
— N'aie pas peur; mon fils, je suis ici, fidèle au poste» comme tu vois. Ne soyons pas en peine du reste. Dès qu'ils ont le dia-
peau, tout est dit; jamais on n^a vu le drapeau rester en chemin.
Notre salle s'encombrait peu à peu de nouveaux venus. A mesure que le danger diminuait, il se présentait plus de personnes qui réclamaient leur part de puissance. Tout le monde donnait des ordres, tout le monde en recevait. Celui-ci envoyait une proclamation à rimprimerie royale ; celui-là signait un bon sur le trésor pour la subsistance des ouvriers armés. Partout on se livrait à des actes d'autorité avec une assurance et un aplomb prodigieux. Je m'aperçus bientôt que mes services n'avaient plus d'objet. Le combat avait cessé dans Paris; la relraite des troupes garantissait les insurgea de toute attaque. 11 faut dire aussi que ma tante Brigitte s'était attiré d'assez mauvaises affaires en répétant son cri favori. Les impérialistes n'étaient pas en nombre à l'Hotel de ville, et cet appel au régime du sabre répugnait à la masse des vainqueurs. A diverses fois il fallut intervenir pour apaiser des querelles qui s'étaient engagées, et dans lesquelles la générale ne reculait pas d'une ligne.
— Vous avez pris le drapeau, dîsait^elle, il faudra bien que vous preniez les aigles. Et quand vous aurez les aigles, ce sera le tour de Tenfant. Si ça ne marche pas de cette façon, c'est à refaire. Vive Napoléon II!
Je compris que la retraite seule pouvait me tirer de cette position difficile. Je ralliai mon peloton et l'entraînai vers la porte. Ma tante Brigitte résistait ; elle voulait demeurer pour surveiller les événements. Enfin, j'en vins à bout et l'arrachai à cette faction déjà trop longue. Au dehors tout était radieux. La place de l'Hôtel de ville regorgeait de combattants, et le long des quais le peuple veillait en armes. De loin en loin passait une civière devant laquelle la foule •s'ipclinait avec respect. Ailleurs c'était une sébile où chacun déposait son offrande pour les blessés indigents.
J'avais résolu de licencier mon armée, lorsque nous serions arrivés à la hauteur du quai Gonti. Ma tante Brigitte s'obstinait seule à rester pour surveiller, disait^elle, les intérêts du roi de Rome. Je me résignai à cette fantaisie ; mais le pelotoii devait regagner ses foyers. Ce plan venait d'être arrêté, lorsqu'à la descente du Pont-Neuf nous fîmes la rencontre du père Grandchamp dont la figure était consternée.
— Vous voilà enfin, voisine, dit-il en hous apercevant; ça n'est pcHot malheureux. 11 t &' &^ moins trois quarts d'heure, que je vous cherche. > <
— Eh bien! après, Grandchamp, où est le mal? répondit ma tante> nous étions ici pour la patrie.
156 ÈDOITAID KOIIGIIOII.
— le le sais, Toisine« je le sais, répondit le TieiOard ; qui tous en fait un reproche ? Sealement, Toyes-vous, Verrières est sens dessus dessous. On y sonne le tocsin^ on parie d'aller dévaster les châteaux des royalistes. Il n*y a que vous qui puissiez nous rendre le repos.
— Ty songerai^ voisin, dit la générale, avec le sentiment de son importance ; mais le roi de Rome avant tout, entendes-voos! Après lui je ne dis pas.
— Mon Dieu ! voisine, dit Grandchamp tout éploré, si vous saviez combien j'ai peur pour Mariette ! Tout ce bruit la met à la mort, et elle est si bas, la pauvre enfant !
J'étais à portée d'entendre cette conversation, et ces derniers mots firent sur moi l'effet d'un glas funèbre. A l'instant le voile qui me couvrait les yeux se déchira. Mes passions politiques s'éteignaient; elles ne pouvaient pas survivre à la victoire. Il ne me restait plus, comme aliment et comme espoir, (fie le rêve de ma jeunesse. Ce rêve allait-il s'évanouir? Les paroles du pépiniériste me le faisaient craindre. Mariette en danger ; et je n'en avais rien su !
— Grandchamp, m'écriai-je, voire fille est donc malade ? Le vieillard secoua la tête d*un air si désespéré, que je m
sentis pris de remords .
— Et quoi ! ma tante, vous ne m*en aviez rien dit? m'écriaije avec douleur.
— Que veux-tu, mon fils ? me répondit-elle ; c'est tout nouveau. Voici deux mois qu'on ne t'avait pas vu à Verrières.
— Eh bien ! dis-je en prenant un parti décisif, j'y vais à l'instant même. Père Grandchamp, je suis des vôtres ; venez, ne perdons pas un moment, ajoutai-je en me dirigeant vers la rue Dauphine.
— VoUà qui est parlé, mon gars, s'écria le vieillard, en me serrant les mains. Et si tu la sauves, vois-tu ? en dépit de tout, elle est à toi.
— Marchons, lui dis-je avec chaleur.
— C'est bien, mon fils, c*est très-bien, ajouta ma tante : ce que tu fais là est d'un bon cœur. Je raccompagnerais volontiers: mais, vois-tu, il faut que je reste ici pour qu'on nous fasse notre droit. Vive Napoléon 11 ! Je ne sors pas de là.
Nous étions loin déjà. Ma tâche était remplie ; il n'y a jamais assez de bras pour le jour de la bataille, il y en a toujoivs trop le iour où il est question de se partager le butin.
l'arc en- ciel.
Les événements deParis avaient en effet excité un peu d'efTervescence à Verrières, et les mauvais sujets du bourg y parlaient de marcher sur quelques châteaux Toisins. Parmi ces résidences suspectes^Yauhaiian figurait en première ligne; on le désignait d'un ton menaçant, et on y mêlait le nom du vieux marquis, dont les opinions passaient pour être fort exaltées. Ces rumeurs étaient arrivées aux oreilles de Mariette ; de Taveu de Grandchamp, c'est ce qui avait empiré son état.
A peine arrivé, je me rendis sur la grande place où la population tenait ses assises. Ma présence imposaaux plus turbulents. Je racontai les combats du peuple parisien, et insistai beaucoup sur l'attitude calme qu'il avait gardée après la victoire. Pourquoi Verrières, ajoutai-je, n'imiterait-il pas cet exemple, ce respect des droits d'autrui ? ne valait-il pas mieux conserver partout à cette révolution un caractère exempt de violence ? Ainsi parlais-je, et je vis peu à peu les passions se calmer.
L'esprit en repos de ce côté, je prix le chemin de la maison de Grandchamp. Il marchait près de moi, Tœil attristé et Tair morne. Depuis que je ne l'avais vu, il était bien changé. Le chagrin l'avait courbé comme le vent courbe un chêne : les sillons de ses rides s'étaient profondément creusés, et à peine restait-il quelques mèches de cheveux autour de ses tempes. Le vieillard restait muet ; je rompis le silence :
— Mariette est donc en danger? lui dis-je, tout en gagnant du côté de son logis.
— Oui, Edouard, en danger, en grand danger, à ce que dit le docteur. Dieu veuille que le mal n'ait pas fait des progrès pendant mon absence. Ma pauvre enfant I ajouta-t-il en laissant échapper des flots de larmes. La voir s'en aller si jeune ! Une fleur de santé comme celle-là ! La gaieté même ! Des airs de vie à durer mille ans I
— Mon Dieu, m'écriai-je, mais qu'a-t-elle donc? Et d'où vient cela?
— Le sait-on ? répliqua Grandchamp. Sait-on jamais d'où vient le mal ? un médecin dit blanc, un autre dit noir ; pas moyen de les mettre d'accord. Et pourtant, elle s'en va, la niaiheureuse enfant. Je le vois mieux qu'eux tous, moi qui suis son
158 ÉDOUA&D MOHGEROH.
père. Pas besoin d'y mettre des noms savants ; elle se meoit, jelesenslà.
Ce désespoir me gagnait, j'étais à la torture.
— Mais, dis-je en insistant, depuis quand est-etle tombée dans cet état ?
— Oh là ! mon Dieu ! répondit Grandchamp, il est vrai que ce n^est pas d'hier. Voici bien quelques années qu'elle traîne. Tiens, Edouard, depuis que tu nous as faussé compagnie. Ça remonte là. Des misères, si tu le veux : peu de chose d'abord. Personne ne s'en apercevait, mais moi je n'en perdais rien. Quand je ne l'ai plus vue sautiller, je me suis dit : l'enfant sonîfre. De quoi ? Je n'en ai jamais rien su. Mais elle souffrait, j'en aurais mis la main au feu. Yeux-tu que je t'avoue une chose, mon garçon?
— Dites, père Grandchamp.
— Eh bien ! j*ai cru longtemps que tu lui avais jeté un sort, que c'était toi qu'elle regrettait. Elle s'en est défendue, cela est vrai. Mais les filles sont si cachées ! Se cacher de son père, Edouard, juge donc ! C'est là un de mes chagrins, ajouta le vieillard avec amertume. Mariette ne m'aimait pas comme je l'aimais ; elle en aimait d'autres plus que moi. Je ne sais pas comment cette idée ne m'a pas emporté plus tôt. C'est comme un charbon que j'ai dans le cœur. Est-ce croyable ? Aimer d'autres gens plus que son père !
— Et qui donc ? dis-je avec inquiétude.
— Qui ! belle demande ! s*écria lé vieillard irrité. Les parents d'Arpajon ! Qui ça peut-il être, si ce n'est eux ? Ils m'ont folé l'amour de mon enfant. Les bohémiens qui les enlèvent tuent uo père du premier coup; ceux-là m'ont tué à petit feu. En ai-je assez gémi ? Peut-être qu'il m'en sera tenu compte là-haut N'empêche, Edouard, que c'est une bien cruelle fille que j'ai là.
— Mais, dis-je à Grandchamp, ne pouvlez-vous pas la rappeler auprès de vous ?
J'avais touché un point douloureux; le vieillard en tressaillit»
— Y ai-je manqué ? s'écria-t-il. Est-ce que tu crois que, po«r une fredaine comme la tienne, je me serais privé longtemps de ma fille ? Une semaine ou deux, a la bonde heure 1 mais des mois, mais des années ! allonc donc ! J'avais bien trop besoin de son sourire, de ses jolis chants, de. ses caresses, de ses mots d'amitié, pour de pas la rappeler tout de suit^* Eh bien ! c'est elle qui ne voulait pas venir. Elle se trouvait bien à Arpigon, elle y voulait rester. Juge» de ma colère N^ n'osais rien dire; mais on m'aurait arraché Tâme avec des te-
nailles que je n'aurais pas autant souffert. Vingt fois j'ai essayé de la^aire rentrer chez nous : vingt fois elle a refusé. Enfin Tautre jour, ils me Tont ramenée, ceux d'Arpajon, et il le fallait bien. Us me Font ramenée mourante, presque un cadavre. Voilà quelle est ma blessure, Edouard : quant à celle de l'enfant. Dieu seul le sait !
Nous étions devant la maison du vieillard, il entra^ je le suivis. Quand je mis le pied sur les marches qui conduisaient à la chambre de la jeune fille, je me sentis défaillir. Jamais je n'avais pénétré dans la chambre de Mariette ! c'était un sanctuaire que, toujours, je m'étais plu à respecter. Qui m'eût dit que j'y serais admis sous d'aussi tristes auspices ! Rien de plus simple que cette petite pièce. Des rideaax en calicot blanc entouraient un lit en bois de noyer. Quelques chaises, une commode et une chiffonnière occupaient le reste de l'espace. Un rideau de couleur garnissait la fenêtre et ne laissait pénétrer dans la chambre que des rayons adoucis. Des vêtements épars, des ouvrages commencés, trahissaient la présence et les occupations sédentaires d'une jeune fille.
Près du lit de Mariette était assise une villageoise qui lui donnait des soins
— Eh bien ! lui dit Grandchamp, comment va-t-elleî
— Plus mal, répondit cette femme ; le bruit qu'on a fait dans le bourg l'a toute bouleversée.
J'étais arrivé devant le lit. Une veilleuse, placée sur une table, envoyait sur la malade des reflets vacillants. Je pouvais l'apercevoir dans ce clairrobscur que formait le jeu de la lumière. Un instant je crus être le jouet d'une illusion. 11 me sembla que ce n'était point là Mariette, et qu'on nous trompait. C'était elle pourtant, mais qu'elle ressemblait peu à la Mariette d'autrefois !
Le médecin arriva et fut effrayé de la marche du mal. Le matin la jeune fille était en voie de guérison; le soir il la trouvait en proie à un violent délire. D'où venait cette rechute accompagnée de phénomènes alarmants^? La villageoise parla du mouvement de Verrières et de Tcffet qu'il avait produit ; le médecin haussa les épaules. Cependant il indiqua un traitement et recommanda qu'il fût ponctuellement suivL Les soins seuls pouvaient sauver la jeune fille : la moindve imprudence suffisait pour la perdre.
J'étais présent quand cet arrêt sortit de la bouche du docteur, et je m'en servis auprès de Grandchamp pour obtenir qu'il me laissât veiller auprès de Mariette. Pendant le temps que dura cette crise, je ne quittai pas }a maison. Nous passions la Auit, le vieillu'd et moi, dans une pièce contiguê, et au moindre bruit
i«0 EDOUARD MOSGKRON.
je m'empressais d'accourir. Jamais la villageoise n'aurait pu 7 suffire, ni avoir pour la pauvre enfanl les soins qu'exigeait son état. C'est moi qui soulevais sa tête lorsqu'elle consentait à boire; c'est moi qui la remettais sur son oreiller avec les ménagements qu'aurait pu avoir une mère. Souvent la femme de garde oubliait quelques détails du traitement ou s'endormait vaincue par la lassitude. Alors c'était moi qui la suppléais et qui venais prendre sa place.
Les nuits surtout étaient affreuses; la malade était alors en proie à des obsessions, à des visions dont elle cherchait à se défendre. La conscience des objets lui échappait, son œil s'attachait sur moi et ne me voyait pas. Depuis deux jours j'étais près du chevet de Mariette, et elle ne m'avait pas reconnu. Quelquefois j'essayais de ranimer ses souvenirs :
— Mariette, luidisais-je, je suis ici. Je veille sur vous.
— Les châteaux au pillage I s'écriait-elle ! arrêtez ! arrêtez ! Elle me serrait en même temps le bras avec une Yiolence et
une vigueur qu'on n'aurait pas dû attendre d'un corps agonisant. Je ne me dégageais qu'avec peine, et, à diverses reprises, il me fallut recourir au vieuxGrandchampet à la villageoise de garde. Souvent, après ces cruelles épreuves, nous nous regardions, le vieillard et moi, et restions plongés dans une longue stupeur.
— Ma pauvre enfant ! disait Grandchamp.
— Ma belle fiancée ! m'écriais-je.
— Mon Dieu, mon Dieu ! dit le vieillard, en élevant les mains vers le ciel, et après un accès où la malade avait failli succomber, s'il faut que quelqu'un s'en aille d'ici-bas, prenez-moi et laissez vivre ma fille.
Quelle que fût la force de ma constitution, ces veilles successives ne laissaient pas que de m'éprouver. Je venais de passer quarante-huit heures sans sommeil, et je sentais mes paupières alourdies comme si elles eussent été de plomb. 11 arriva un moment où la lutte ne fut plus possible ; je m'endormis. J'ignore combien dura cet assoupissement ; mais j'en fus tiré par un bruit étrange. 11 me sembla entendre comme un grincement de serrure, et je m'éveillai en sursaut. Mon premier mouvement fut de jeter les yeux sur le lit de la malade : ce lit était vide. Une sorte de fantôme marchait dans la chambre et se dirigeait du côté de la croisée. C'était Mariette ; je m'élançai vers elle, l'en levai dans mes bras et la recouchai. L'accès finit, et je la vis s'endormir d'un sommeil plus calme. I
Pour la première fois, depuis que je veillais, sa physionomie prit des tons naturels. Le souffle était moins capricieux, la joue
avait des couleurs moins acres. Mollement appuyée sur l'oreiller^ sa tête se laissait aller à une flexion circulaire, comme celle d'un cygne au repos. L'une de ses mains, étendue hors du drap^ penchait vers le sol, tandis que Tautre servait de point d*appuià sa tête languissante. Dans la main libre était un morceau de papier qu'elle semblait étreindre. J'essayai de Ten dégager. Enfin quand le sommeil fut devenu plus profond^ les doigts lâchèrent prise ; le papier tomba et il s'en s'échappa une mèche de cheveux blonds^ comme les miens. Je comparai les nuances ; elles étaient exactement les mêmes. Une boucle de cheveux noirs^ comme ceux du comte Ernest, eût suffi pour me frapper d*un coup mortel. Des cheveux blonds, au contraire, avaient pour moi le chai-me d*une découverte. Souvent, dans nos jours heureux, Mariette avait pratiqué, en riant, des coupes dans ma chevelure. Etait-ce l'un de ces souvenirs qu'elle aurait conservé ? M'aurait-elle aimé et regretté à ce point ? Je serais bien coupable alors d'avoir méconnu un amour si profond et une constance si grande. Qui le sait? peut-être fallait-il m'accuser de ce mai qui la dévorait .
Ces pensées se succédaient confusément, sans ordre, dans le silence de la nuit, sous Tempire de l'exaltation que font naître des veillées prolongées. La jeune fille gardait toujours sa même pose pleine d'abandon, et, sur ses lèvres entr'ouvertes, glissait un sourire mélancolique dont rien ne peut rendre la douceur. Je tombai à genoux devant le lit, lui prit la main et la portai à mes lèvres.
— Mariette, lui dis-je, comme si elle eût pu m'entendre, Mariette, accueillez mon serment. Si le ciel vous enlève à mon amour, je sens que je vous suivrai; si Dieu vous sauve, je jure de mettre à vos pieds tout ce qu'il y a en moi d'affection, de dévouement et de constance. Je serai pour vous ce que vous voudrez que je sois : votre époux, si vous le voulez, et j'en serai fier; votre frère, si vous me refusez un nom plus doux.
Ces paroles durent arriver aux oreilles de la jeune fille, car je vis peu à peu son visage s'animer, ses yeux s'ouvrir et ses lèvres me sourire . Pendant quelques minutes elle se recueillit, passa ses mains sur son front, jeta des regards étonnés autour d'elle ; puis, comme une personne qui retrouve la faculté de se souvenir et de discerner, elle me dit d'une voix douce et avec une grâce ineffable :
— Ah f c'est vous, Edouard î Que vous êtes bon d'être venu me voir!
16S EDOUARD MONGESON.
En même temps elle me tendit une main amaigrie^ que je couvris de baisers.
— J'ai donc été malade, ajouta-t-elle en examinant de nouveau ce quiVenvironnait; bien malade, sans doute?
— Non, Mariette, dis-je pour la rassurer; ce n'était qu'une crise. Vous voici beaucoup mieux maintenant.
— Oui, me répondit-elle ; je retrouve la santé et mes amis: deux biens à la fois.
Je restais immobile, n'osant faire un mouvement, de peur de retrancher quelque chose à mon bonheur. L'entrée de Grandchamp put seule opérer une diversion :
— Eh bien ? me dit-il, en marchant sur la pointe des pieds.
— Elle est beaucoup mieux, lui répliquai-je ; vo^ez comme elle vous sourit.
— Oui, petit père, je vais mieux, ajouta la jeune fille.
Le vieillard n'osait croire à une guérison ; il restait en contemplation devant le lit de son enfant.
— Est-ce bien vrai? s' écriait- il, est-ce bien vrai?
— Mais certainement que c'est vrai ; petit père ; pourquoi vous tromperions-nous?dit Mariette en tendant la main.
Ce fut dans cet état que la trouva le médecin. Après les accidents de la nuit, sa visite était décisive. Grandchamp se tenail derrière l'homme de l'art, immobile et dans un état voisin de l'hébétement. Jeme plaçaiprès du lit de manière ànerien perdre de la physionomie du docteur quand il l'examinerait. Le médecin lui prit le pouls, et par une pression douce, obligea Mariette à tourner les yeuxde son côté. Pendant quelques instants, il compta les pulsations, se recueillit, puis se retournant vers moi il médit :
— Il y a eu une crise cette nuit, n'est-ce pas?
— Oui, docteur, lui répondis-je.
— Eh bien! qu'on tire le rideau et qu'on fasse silence ici, ajouta-t-il. Cette jeune fille est sauvée ! Elle n'a plus besoin que de repos.
On aurait ramené le vieux Grandchamp des portes de la tombe qu'il n'eût pas éprouvé une joie plus vive. 11 se jeta dans mes bras et d'une voix qu'entrecoupaient des sanglots :
— Mon garçon, me dit-il, c'est toi qui as commencé le miracle, il faut maintenant que tu l'achèves.