LA CONVALESCENCE
L'événement justifia les pronostics du médecin. L'état de Ma-
ÉDOl}ABI> MONGERON. 163
nette alla s'araéliorant; la fièvre céda, la jeune fille entra en convalescence. Je ne quittai la maison^ de Grandchamp que lorsqu'elle fut hors de danger, et encore fallut-il, pour m'y déterminer, que le devoir me rappelât à mon poste. Quand je pris congé de Mariette, elle gardait encore le lit par mesure de prudence.
— Edouard, me dit-elle d'une voix qui me pénétrait, vous reviendrez, n'est-ce pas ?
— Si je reviendrai! Mariette, lui répondis-je avec chaleur. En pourriez-vous douter î
Je la quittai, et elle m'accompagna de l'œil jusqu'au seuil de sa chambre : un dernier sourire fut son adieu. Je ne sais comment je pus me décider à partir : jamais les servitudes de ma carrière ne me parurent plus odieuses. Aussi avais-je le cœur bien gros, quand j'allai serrer la main de Grandchamp. Le vieillard était à sa besogne, au milieu de ses couches et de ses espaliers :
— Mon garçon, me dit-il, entre nous c'est à la vie, à la mort. Tu vois ce jardin, tu vois cette maison, regarde tout cela comme si c'était à toi. Tu as sauvé ma fille; je te devrai encore du retour.
Quand je revins quelquesjours après, je retrouvai Mariette en pleine convalescence. Il y a dans la jeunesse un ressort devant lequel le mal cède promptement. Ma fiancée m'attendait pour sa première sortie ; on voyait même qu'elle s'y était préparée comme à une fêle. Toute vêtue de blanc, elle portait un bonnet à nœuds roses dontles reflets coloraientses joues. Au lieu des éclairs qu'ils lançaient autrefois, les yeux n'avaient plus que des rayons voilés. Les airs de défi, les sourires de page étaient remplacés par des beautés plus calmes et plus touchantes. Il régnait dans l'ensemble je ne sais quoi de pensif et de rêveur, où l'âme s'attachait comme à un souvenir ou à une promesse. C'était une Mariette nouvelle, et je me prenais à aimer celle-ci plus que l'autre, tant j'y découvrais de grâce, de réserve et de sérénité.
Sitôt qu'elle m'eut aperçu, elle se leva.
— Merci, mon ami, me dit-elle, vous êtes exact. Vous avez eu pitié de votre pauvre malade.
Sa voix était claire, quoique empreinte d'un peu d'émotion.
— Maintenant, Edouard, ajouta-t-elle plus gaiement, votre bras, et sortons : j'ai tant d'envie de revoir mon soleil !
Nous quittâmes la maison et gagnâmes le jardin en traversant les basses-cours. A chaque pas il fallait s'arrêter. Mariette avait un coup d'œil pour toute chose. Ses poules, ses pigeons, la vache nourricière, la jument de la carriole, elle voulait tout
164 fiDOUARD M0H6ER0N.
revoir. Nous allions d'an objet à l'autre, CQmme l'eussent fait deux enfants. En même temps je la surreiilais de peur que ses forces ne la trahissent. Crainte superflue ! Elle marchait avec aisance et ne semblait pas même avoir besoin d'appui. A peine aurait-on pu découvrir im léger embarras dans la respiration et sur ses joues des coulem-s un peu vives : hors de là, point de symptômes fâcheux ; rien qui pût faire douter du rétablissement.
Cependant, après une courte promenade, je proposai à la jeune fille de rentrer.
— Non, Edouard, me dit-elle, non ! 11 fait si bon dehors ! je trouve Fair si doux, si embaumé ! Il me semble que tout me sourit. Marchons encore, mon ami. Si vous saviez comme je me sens vaillante ! ,
— Comme vous voudrez, ma chère âme, lui dis-je. Appuyezvous alors sur moi, la fatigue sera moindre.
Tout en échangeant ces mots, nous étions ariivés vers le milieu du jardin, à la hauteur des melonnières. Sur ce point se trouvait Tune des principales exploitations de Grandchamp, et la plus fructueuse branche de son commerce. On connaît le sort de ce païen qui enleva le feu du ciel et s'en servit pour animer sa statue d'argile. Grandchamp eût couru, en des temps plus mythologiques que le nôtre, les chances d'une expiation analogue. En sa qualité d'artiste, il se substitua à la nature. Le premier en France, il parvint à mûrir le melon à jour fixe. Au moyen de cloches lenticulaires, il attaquait le sujet demandé, l'enveloppait de chaleur avec une précision telle, qu'il en réglait, selon son désir, la croissance et la maturité. Ainsi chaque élève recevait du pépiniériste la dose d'avancement qu'il entendait lui donner. Rien de plus, rien de moins. A son gré, il hâtait celuici, retardait celui-là, suivant les besoins du marché et l'état des commandes. L'usurpation était flagrante, et si la nature n'avait pas eu le caractère bien fait, elle aurait sans doute livré l'audacieux Grandchamp à la serre de quelque oiseau de proie.
Nous surprîmes le vieillard au plus fort de son œuvre occulte. La saison était précisément celle où les melonnières se trouvent en grande activité. Grandchamp ne déléguait à personne le soin de désigner les victimes. Comme il les avait préparées luimême, lui-même aussi il les envoyait vers le couteau. Ses produits jouissaient dans ce sens d'une vogue méritée ; on savait, en les recevant de ses mains, qu'ils étaient juste à point. Précisément il devait fournir le lendemain un assortiment de ses sujets d'élite à l'un des plus célèbres ateliers de la gastronomie
parisienne. Cette perspective le flattait; il en prenait motif pour se piquer d'honneur et méditer une livraison qui fit époque. Trois beaux cantaloups Toccup aient surtout; étaient-ils à point ? ne rétaient-ils pas ? grand problème : quelque attention qu'il y apportât^ il nous aperçut néanmoins.
— Ah ! vous voici, les enfants, nous dit-il en se relevant de dessus ses couches de paille ; c*est bien à vous d'être venus me distraire un petit brin. Bonjour, Edouard, touche là, mon garçon.
— Bonjour, Grandchamp, répondis-je en lui serrant la main.
— Et toi, fillette, ajouta le vieillard, toujours de mieux en mieux, n'est-ce pas?
— Oui, petit père,
— Et la marche, Mariette, comment te trçdte-t-elle? Ne va pas faire d'imprudence, au moins.
— N'ayez pas peur, petit père; Edouard ne le souffrirait pas. 11 m'a déjà fait la leçon.
— Et qu'il n'a point eu tort, fillette. Ça le regarde autant que moi, à présent.
Mariette rougit et s'appuya toute confuse sur l'épaule de son père.
— C'est bien ! c'est bien ! dit le vieillard ; on connaît ces chatteries ! Tu le vois, mon garçon, c'est ton affaire, je ne m'en mêle plus, sarpéjeu! j'en ai bien assez de mes cantaloups. Jamais ils ne m'ont tant donné de mal.
Quand le vieillard entamait ce chapitre, il ne tarissait plus. Après nous avoir conduits vers un coin de la meionnière, il nous mit en face d'une couche qui supportait huit pièces d'élite. Les fruits étaient peu avancés; mais on pouvait pressentir ce qu'ils seraient un jour. Le vieillard semblait contempler ce spectacle avec l'orgueil de la paternité.
— Vous voyez ceux-ci, mes enfants, dit-il. Je vous engage à les bien regarder ; vous n'y perdrez pas votre temps. Tu les vois, Mariette î
— Oui, petit père, Dieu ! qu'ils sont beaux !
— Eh bien, ils ne me rendront pas un rouge liard, mes enfants. C'est colloque.
— Un cadeau, dis-je à tout hasard. Pour quelque prince, sans doute ?
— Mieux qu'un prince, mon garçon.
— Pour un roi alors, père Grandchamp î
— Mieux qu'un roi. Tu sais bien d'ailleurs que nous n'en avons plus, de roi ; au moins pour la semaine qui court.
166 EDOUARD HONCBRON.
-**Ni pour un prince^ ni pour un roi?dis-je. Et pour qui donc? Mariette semblait aussi embarrassée que moi ; seulement sou embarras était d'une autre nature.
— Petit père, dit-elle avec douceur, ne vous jouez pas ainsi de lui.
— Mais encore, pour qui sont ces fruits ? répétai-je.
— Simple que tu es ! s*écria Grandchamp, ne vois-tu pas que c'est pour la noce de cette petite ?
Cette fois un rouge ardent couvrit le visage de Mariette :
— Mécbant père, dit-elle, en l'embrassant. Ab çà ! Edouard, ajouta-t-«lie, en se retournant vers moi, nous sommes de trop ici. Ce n'est guère le moment^ voyez-vous, de s'amuser de la sorte à des causeries. Tout ce mois, le melon est au feu.
Elle m'entraîna comme si le langage de Grandchamp lui eût causé quelque malaise. Nous reprîmes notre, promenade. Mariette eût aimé revoir les serres ; mais je craignais l'effet des odeurs fortes sur des organes délicats. Je lui en fis l'observation, et elle s'y rendit : cette obéissance était nouvelle.
— Mon ami, me dit-elle d*un ton affectueux, vous avez le droit de commander.
— Moi ! dis -je, essayant de m'en défendre.
— Vous, Edouard, ajouta-t^elle avec quelque gravité. Je sais tout, mon ami, on m'a tout dit. Je sais que vous m'avez sauvée, que sans vous je serais morte. Vous voyez bien que vous avez des droits sur moi.
Ces mots étaient dits d'un ton plein de grâce, mais dans lequel perçait un peu de mélancolie. Toucbé, j'allais lui répondre, lorsque des cris joyeux retentirent à nos oreilles. Nous étions arrivés devant les clôtures qui terminaient du côté des champs les exploitations du pépiniériste. Ces cris étaient ceux des moissonneurs répandus dans la plaine : on achevait la récolte des blés. Pour Mariette et moi, il y avait là un écho de nos premières années. Que de fois, tout enfants, nous nous étions joués dans ces belles gerbes ! Quel plaisir pour nous que de suivre la glaneuse et de l'aider à recueillir çà et là quelques épis ! Sans doute riraagination de Mariette se rattachait comme la mienne à ce passé si vite enfui, car, en entendant les bruits du dehors, elle tressaillit sous mon bras :
— Allons-y, Edouard ! me dit-elle. Allons à la moisson.
— Faible comme vous l'êtes? lui dis-je. N'est-ce pas trop en un jour, Mariette?
— Non, mon ami, non ; jamais je n'ai été plus alerte. Venez, je vous en prie !
EDOUARD HONGERON. 167
— C'est là votre manière d'obéir^ Mariette î
— Encore celte foi», Edouard , me répondit-elle, et puis e me résignerai : tous ii*aurez plus en. moi qu'une esclave ioumise.
Bon gré mal gré, il fallut quitter les jardins et s'engager dans eguéret. Rien de plus vivant ni de plus animé. Le champ re- [orgeait.de têtes : ici, des enfants qui ramassaient les javelles ; K des femmes qui assemblaient et liaient les gerbes ; plus loin, es hommes qui jouaient de la faucille au milieu des blés d'un aune d'or. Mon premier soin, une fois arrivé, fut de former un it de repos pour Maiiette. A Tombre d'une meule je disposai plusieurs couches de gerbes où elle pût s'étendre, puis, sous sa ête je plaçai d'autres, gerbes qui lui servirent de coussins. Elle vait ainsi le spectacle de la moisson,, sans qu'il en résultât pour lie la moindre fatigue.
— Merci, mpnami, me disait-elle ; je suis bien, très-bien, je ous assure.
— Vous avez l^air de la reine d^ ce guéret, lui répondis-je n disposant encore quelques gerbes autour d'elle pour qu'elle »ût s'y accouder.
Je ne disais rien de trop en rappelant une reine ; elle en avait i pose et la beauté. Après quelques qiinutes de repos, sa physioomie avait repris toute son expression, ses joues tout leur éclat. es sens se retrempaient dans cet air libre et pur, comme ans une source salutaire. Pensive et charmée, elle s'associait u)^ mouvements des moissonneur^, suivait de l'œil les jeunes lies qui couraient le long du sillon. Les moindres détails la iptivaient ; elle eût voulu s'y mêler^ et, comfne une autre, orter sa gerbe jusqu'au chariot. A chaque instant, c'étaitun e mtaisie qu'il fallait satisfaire.
— Dieu ! les beaux bleuets ! s'écria-t-elle. Que ne puis-je les lier cueillir !
Ses désirs étaient des ordres, j'allai faire aussi ma moisson, imais je ne vis un champ plus rempli de fleurs. Les bleuets . les coquelicots y formaient avec les blés un mélange charlant de bleu, de rouge et de jaune. Ce n'était pas le compte es cultivateurs, mais la nature a des goûts d'artiste ; elle ne icriûe pas tout à l'utile. Ces fleurs, disséminées au sein des loissons, en brisent l'uniformité et la monotonie. Aussi repalissent-elles, en dépit du soin que l'on apporte à les extirper, t quel bonheur dans ce choix même ! Quels contrastes doux à leil ! D'un côté le bleuet avec ses feuilles menues, de Tautre
pavot avec ses feuilles larges et découpées ; celui-là montrant
tes iDOCAKD IMNffiIftOlf.
des corolles rayonnantes et d'un bleu tendre, celui-ci des co- ToUes larges et d'un rouge cramoisi, puis, de loin en loin et plus clair-semée, la nielle qui s'éièTe à la hauteur des épis, ayec de jolies fleurs purpurines en trompettes et le conYolvulus à fleurs couleur de chair, qui grimpe autour des chalumeaux et les enyeloppe de yerdure comme des thyrses.
Je revins auprès de Mariette arec ma moisson de bleuets ; j'y ayais joint quelques nielles et quelques coquelicots. Elle était enchantée et me remercia par un sourire. Sans perdre de temps, elle se mit à les tresser en couronne. Moi, je m'étendis à ses pieds sur des gerbes éparpillées. Le groupe était complet, il n'y manquait que la houlette et le troupeau. Nous échangions quelques mots et toujours sur des ^ets où nos cœurs étaient intéressés. Elle parlait peu, mais ce qu^elle disait avait une douceur sans égale. Parfois je la troublais dans son travail et retrouvais comme un souvenir de nos jeux. Armé d'un chalumeau de blé, je dirigeais contre ses lèvres les barbes de Tépi^ •et lui arrachais une petite moue pleine de grâce.
— Edouard, me disait-elle, vous abusez de ce que je n'ai pas les mains Ubres pour liius battre.
Quand sa couronne fut achevée, elle \a^ posa en riant sur son front. Gomme ces fleurs des champs lui allaient bien ! Aucune parure n'eût valu celle-là. Elle avait plus d'éclat là-dessous que sous des rubis ou des émeraudes. Les heures s'écoulèrent, et nous ne songeâmes à quitter le champ que lorsque le soleÙ se trouva descendu au niveau de l'horizon.
Alors je donnai le signal du départ, et, tendant la main à Mariette, je la soulevai de dessus son lit de gerbes. '
— Quel dommage ! s'écria-t-elle, j'aumis passé ma vie ainsi ! Du soleil et des fleurs ; que faut-il de pms pour être heureux?
— De l'amour, lui dis-je : sans lui le soleil est sans rayons et les fleurs sans parfums.
Au lieu de me répondre, elle secoua les épis qui s'étaient attachés aux pans de sa robe et prit mon bras pour s'y appuyer.
— Allons, mon ami, me dit-elle, allons. Vous avez été le médecin de la malade, soyez le guide de la convalescente. Vous avez raison, il est temps de regagner le logis : l'ombre vient de jeter du froid dans l'air, j'éprouve un peu de frisson.
Je hâtai le pas, et pour lui épargner les difficultés d'une marche dans un sol labouré, je me dirigeai vers le chemin creux où déjà une fois je l'avais conduite. Elle ne s*en aperçut pas d'abord et se laissa guider. Mais au moment où elle allait descendre, je
EDOUARD HONGEROIf. iC9
la m s'arrêter brusquement, comme si un souvenir fâcheux l'eût empêchée de passer outre.
—Non, mon ami, dit-elle, pas par ce sentier, je vous en prie.
Et malgré les inégalités du champ, elle s'obstina à ne point prendre d'autre direction. La journée, jusque-là si heureuse, semblait tourner au sombre. Mariette ne se sentait plus si bien : son bras tremblait sur le mien, elle trébuchait presque à chaque pas. Je la pris par la taille, et, la soulevant de manière à ce qu'elle ne touchât pas le sol, je la portai jusqu'à Feutrée des iardins.
Grandchamp était sur la berge, qui nous attendait avec im- [>atience.
— Eh bien ! mes amoureux, dit-il du plus loin qu'il nous aperçut, à quand la noce? Avez-vous réglé le jour?