‹ Pierre MoutonChapitre 36 sur 50 · LA NOCE · texte numérisé non relu

LA NOCE

Enfin les vœux de Grandchamp furent exaucés. Les deux familles s'abouchèrent de nouveau ; on remit notre mariagesur e tapis. Sur les premières ouvertures, ma mère et ma tante se écrièrent; il me fallut les désarmer à force d'instances. Mariette consentait : elle donnait à ce projet d'union une adhésion tran- {ullle. Quoique sa santé se fût raffermie, il régnait encore sur •es traits un fond de tristesse. Plus d'une fois je vis ses yeux se charger de langueur et une sorte de voile se répandre sur son risage. L^ vieux Grandchamp s'inquiétait alors :

— Edouard, me disait-il, pressons les violons ; il n'y a que le mariage qui puisse remettre cette enfant.

Je n'avais pas d'autre désir, et aucun obstacle ne s'y opposait désormais. Goralie venait de quitter Paris. Les événements avaient ébranlé la fortune de son théâtre et, profitant de ce loisir, elle était allée faire goûter aux habitants de Londres les délicatesses du vaudeville français. J'avais donc toute ma liberté et pouvais agir sans contrainte. D'un autre côté, ma position s'était embellie et devait s'embellir encore. Personne n'avait donné plus de gages que moi au nouveau gouvernement ; mes titres n'offraient rien d'équivoque. Si je n'étais pas entré, comme mille autres, le premier aux Tuileries, j'avais joué à THÔtel de Fille un rôle décisif. Une première enquête venait de constater mon dévouement ; on me portait pour la décoration que l'on se )roposait de créer. N'était-il pas naturel de croire qu'à cette

faveur honorifique se joindrait un témoignage plus positif de la reconnaissance du nouveau régime ?

Je fis donc de mon mieux pour hâter le moment souhaité. Grandchamp m'y aidait ; il avait^ en âette occasion, retrouvé ractivité et Tardeur de sa jeunesse. Depuis que Mariette était hors dedanger^ le vieillard semblait reverdir; il se prodiguait en préparatifs, et méditait des noces à éblouir Verrières. Dans le trousseau, il fit des excès, ùe trouvant rien d'assez beau pour son enfant.

— Si tu ne me ruines pas, fillette, je me fâche, lui dit-il. Il faut que tu sois belle comme une princesse du sang.

En même temps, il songeait aux provisions de bouche et au chapitre des boissons. Les ménétriers du bourg ne méritaient qu'une confiance limitée ; il leur adjoignit deux violons^ luie clarinette et un fifre recrutés dans un orchestre de Paris. Parmi les clients qui se chargeaient de ses primeurs, figurait Fun des premiers marchands de comestibles du Palais-Royal ; Grandchamp s'assura, pour son festin, du concours de cet artiste^ et obtint de lui, à cause de leurs vieilles relations, des prix extrêmement discrets. Dès lors, on sortait de la noce de campagne pour s'élever jusqu'au repas de ville. Avec des espaliers comme les siens, le pépiniériste aurait pu se contenter d'un dessert cueilli sur les lieux et servi dans toute la fraîcheur de son arôme ; ainsi, des pêches plus parfumées que t;elles de Montreuil^ des poires de beurré qui fondaient sous la deiit ;puis ces beaux cantaloups, les plus odorants, les plus savoureux qui eussent jamais passé sous ses cloches. Tant de merveilles naturelles ne suffirent pas à Grandchamp ; il voulut les assortir aux chefs-dUBuvre de Tart, et combina les choses de manière à couvrir sa table de biscuits de Savoie, de dragées et de sucreries.

Chez ma mère, Témotion n'était pas moindre ; un mariage est toujours une grande affaire pour des femmes. Ma tante ellemême s'y absorbait et y cherchait une diversion à ses désappointements politiques. Pendant que Thérèse se contentait de prier pour mon bonheur, Brigitte songeait à ce que les choses se fissent convenablement. Grandchamp s'exéeutait en gentilhomme ; il fallait se mettre sur le même pied que lui. J'étais, après tout, le neveu d'un général de l'Empire, d'un homme que Napoléon avait distingué. Là-dessus, ma tante n'entendait pas raillerie : elle savait garder son rang, faire respecter le nom qu'elle portait. Elle eût souffert la mort plutôt que de l'exposer à une déchéance.

Dès le premier jour, elle déclara qu'elle se chargeait des ca-

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deaux de noce. Grandchamp l'avait mise une fois à Tépreuve ; il savait que tout irait bien. En effets ma tante n*eut plus désormais d*autre occupation. Ce fut pour elle la grande affaire. On la voyait constamment sur la route de Paris chargée d'objets^ soit à Taller, soit au retour. Rentrée au logis^ elle s'enfermait dans sa chambre pour vériOer ses emplettes et les mettre sous clef. Elle en était jalouse comme d'un trésor, elle ne voulait les montrer à personne afin que la surprise fût entière. Ce mystère aiguillonnait ma curiosité, et plus d'une fois je la pressai de me mettre dans la confidence ; elle résista.

— Mon fils, me dit-elle, c'est ta fiancée qui en aura le premier coup d'oeil. Je connais les femmes : elles n'aiment pas que les hommes se mêlent de leurs chiffons.

— Je n'en dirai rien, ma tante, je vous assure.

— Non, mon fils, poursuivit-elle, chacun son lot ; ceci n'est pas le tien. Pensons à toi maintenant.

— A moi, ma tante, et pourquoi donc ?

— Belle demande, mon fils ! est-ce que tu crois par hasard que je te laisserai entrer en ménage avec tes nippes de garçon ? La jolie figure que tu ferais là-dessous !

— Mais, ma tante, repris-je un peu piqué, est-ce que vous pensez que je sois au dépourvu î j'ai un habit noir tout neuf.

— Possible ; mais abondance de biens ne nuit pas. Écoute, mon garçon ; nous voici vis-à-vis des Grandchamp, qui ne regardent à rien. Le vieux sort de son caractère, c'est évident ; le mariage de sa fille lui tourne la tête. N'importe, il n'y a pas à reculer. Verrières se demande ce que fera la générale. Soit, on y pourvoira. En attendant, mon fils, il faut te monter de pied en cap. Tenue soignée, et l'œil à dix pas devant nous. Voilà le premier point. Quant au reste, cela me regarde.

Pendant qu'elle débitait mihlairement ces paroles, ma tante s'était dirigée vers un petit meuble qui lui servait à la fois de chiffonnière et de secrétaire. Elle l'ouvrit et y prit un billet de banque.

— Tiens, mon fils, me dit-elle, voici de quoi compléter ton équipement. Et surtout je te recomniande de n'y rien épargner, ni passe-poils, ni aiguillettes. Arrange-toi de manière à nous faire honneur. Tâche surtout, mon garçon, que ce soit cossu; je ne te demande que cela.

Je remerciai rexcellenle femme, et acceptai son présent avec plus de satisfaction que je n'en fis paraître. Jamais billet de banque n'arriva plus à propos. J'avais flatté mon habit noir ; il n'était pas si neuf que je voulais bien le dire, et il existait dans

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ma garde-robe d'autres lacunes que je ne savais comment combler. Ma tante Brigitte venait ainsi au secours de mes besoins tout en ménageant ma vanité. A quelques jours de là^ elle allait nous en donner une preuve plus complète.

Les bans étaient publiés ; le dimanche s'approchait. On prit jour pour la signature du contrat, qui se composait, comme on le devine, de peu d*articles. Le père Grandchamp assurait à sa fille une petite pension ; je n'apportais que mon emploi et le traitement qui y était attaché. Tant que le notaire fut présent, la générale n'ouvrit pas la bouche. Elle n'aimait pas les honmies de loi, et professait beaucoup de mépris pour leurs écritures. Elle avait pour système qu'entre honnêtes gens la parole suffit, et qu'avec ceux qui ne le sont pas, on est toujours dupe.

— Ouf ! s'écria-t-elle quand le notaire fut parti ; le corbeau s'est enfin envolé. Bon voyage ! Maintenant, mes enfants, ajoata-t-elle en prenant Mariette par le bras, venez avec moi.

Nous la suivîmes ; le père Grandchamp se mit de la partie ; elle l'aperçut :

— Halte-là, dit-elle, l'ancien ; ceci ne regarde que ces jouvenceaux. Vous resterez dans le salon avec Thérèse, vieux curieux.

Grandchamp riait et n'en continuait pas moins à faire route avec nous. Elle nous conduisit dans sa chambre et en ferma la porte quand nous y fûmes entrés. Tout y était si bien disposé pour Teffet, que Mariette ne put retenir un cri de surprise. Les | robes, les châles, les chapeaux, les bonnets, les parures, étalés sur le sopha, captivaient l'œil par la richesse desétoites, le choix des couleurs, l'élégance des dessins. Tout était du meilleur goût, | sans que rien jurât avec notre modeste existence et fût au-dessus de notre fortune. Je ne savais comment remercier ma tante et allais me jeter dans ses bras, lorsque Mariette me prévint. La i générale la pressa sur son cœur :

— Ma fille, dit-elle d'une voix émue, rends ce garçon heureux ; c'est tout ce que je te demande. Ça n'a point de défauts, vois-tu. Un peu vif, se montant pour des riens ; mais revenant vite. Et pas rancuneux, pas boudeur ; je te le garantis. Vous aurez des bourrasques dans votre maison ; il en faut. J'en ai bien ru avec Pétermann. Les meilleurs ménages en ont. Mais quand vous sentirez que cela va trop loin, alors, mes enfants, savez-vous ce qu'il faut faire ?

Nous ne répondions pas et elle nous regardait alternativement avec des yeux pleins d'une douce malice.

— Vous n e le savez pas î répéta-t-elle. Eh bien ! on fait ceci.

En même temps elle prenait Mariette d'une main, moi de Tautre, et nous rapprochait au point que nos visages se touchaient. Je compris l'intention de ma tante et embrassai tendrement ma fiancée :

— Et tout est dit alors^ ajouta ma tante.

— A la bonne heure ! s'écria Grandchamp, qui entrait en forçant la consigne.

— Et moi donc, dit ma bonne mère en arrivant à la suite du vieillard ; on m'oublie, à ce qu'il paraît.

L'attendrissement devint général. Grandchamp restait émerveillé à l'aspecr des cadeaux étalés; ma mère trouvait cela trop beau, trop mondain.

— Les superbes choses ! disait Grandchamp. Ah çà ! voisine, vous avez dû mettre à sec tous les magasins de Paris ; il n'y reste plus rien à cette heure.

— Tant de luxe, disait tout bas ma mère, ça n'a pas de bon sens ; comme si la petite n'y était pas naturellement portée !

Matante n'avait l'oreille, ni à ces éloges, ni à ces reproches; elle venait de prendre dans un baguier de porcelaine une bourse magnifique, et la remettait à Mariette.

— Ma fille, lui dit-elle, dans un ménage on a besoin d'autre chose que de colifichets ; il survient parfois des moments de gêne, une maladie, une grossesse, des mois de nourrice, que sais-je, enfin ? toutes les misères de l'état. Dans ce cas, un peu d'argent ne gâte rien. Prends ceci, petite, ce sera pour les cas extraordinaires.

Elle lui remit la bourse qui contenait deux cents napoléons. Bonne tante ! il fallait voir quelle joie elle éprouvait à donner cela ! Nous étions bien moins heureux qu'elle : Mariette ne trouvait pas de mots pour la remercier ; moi je la comblais de. caresses.

— Merci, mes enfants, disait-elle ; me voilà payée.

— Ah çà ! s'écria Grandchamp, il y a donc des trésors cachés dans cette maison? Nous allons tous rouler carrosse.

— C'est bon, c'est bon, vieux sournois, lui dit la générale en riant. On vous permettra maintenant de nous faire des surprises. Dès que vous appuyez sur les violons, Grafcdchamp, il fallait bien appuyer sur le reste.

— Oui-dà, dit le vieillard ; ah ? c'est ^insi que vous le prenez? Bh bien ! j'y mets deux clarinettes de plus.

— Allez toujours, prodigue, allez.

— Et un quartaut de cidre pour les deux clarinettes, ajouta firandchamp, pour que le souffle ne leur manque pas.

— £h bien! moi aussi, je fais des excès, dit la générale. Viens ici, petite, ajoula-t-eile en s'eroparant de Harielte.

Elle la conduisit vers sa commode et en ouvrit le premier tiroir.

— Tout ceci, lui dit-elle, est encore à toi, mon enfant ; je le le réser^s pour le bouquet.

— Vrai ? ma tante, s'écria Mariette surprise, vous me donneriez ces belles choses ! Mais non, ajouta-t-elle en se contenant, c'est trop beau ; je n'en saurais que faire.

— Et moi donc, mon enfant ! Une vieille femme ! une villageoise! que veux-tu que j'en fasse? Depuis queT Pétermann est mort, j'ai tout enfoui l.\ dedans. Il vaut mieux que tu en profites. La seule chose que je te demande, c^est que ça ne sorte pas de la famille. Tu me le promets, n'est-ce pas ?

— En pourriez-vous douter? ma tante, dit Mariette.

— C'est que, vois-tu, il n'y a pas un seul de ces objets qui ne vienne de bonne main. Cette voilette d'Angleterre, sais-tu qui me l'adonnée?

— Non, matante, répondit la jeune fille.

— Élisa Bonaparte, la femme de Bacciocbi. Pétermann était un camarade du mari. Quand j'allais à Lucques dont ils étaient rois à eux deux, Élisa surtout, elle me faisait des fêtes à n'en plus finir. Je l'amusais, quoi ! et elle m'amusait aussi. Un vrai pays de cocagne ! A Florence, la même chose. Alors c'était Pauline. Toutes les sœurs de Bonaparte m'aimaient comme la prunelle de leurs yeux. Tiens, mon enfant, sais-tu d'où vient ceci?

— Ce châle ? dit Mariette.

— Oui, ce châle ! ma fille ! C'est Caroline Murât, la grande-duchesse de Berg, qui me l'a donné. Elles me comblaient; il faut dire que j'étais un boute-en-train. Quand elles avaient les idées un peu barbouillées, vite elles m'envoyaient un aide de camp. Dès que j'étais là, en avant les rires, et elles en avaient pour toute la journée. C'est comme la reine Hortense ! On me redierchait chez elle, il fallait voir. Tout juste, ma fille, voici des camées qui me viennent de là. Tu te les feras arranger en broche.

Bfa tante continua longtemps ainsi. Chaque parure avait sa date et se rattachait à quelque solennité, au sacre, aux fêtes de Tilsitt, au mariage avec l'archiduchesse. i

— Maintenant, ma fille, ajouta-t-elle, après avoir achevé cette | revue, tout est à toi ; emporte-le, c'est un bien de famille. <

Mariette voulut en vain s'en défendre; la générale était près ' de se fâcher. j

— Eh bien ! quoi, dit-elle, tu me refuses ? Je voudrais Toir 1

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ça^ par exemple. C'est le monde renversé : les enfants qui ordonnent et les parents qui obéissent. Tiens, petite ! encore cette dentelle pour Rapprendre à faire des façons. Vraiment^ ce serait trop curieux que les nièces fissent la loi à leurs tantes. Encore celte bague. Mam'selle, c'est Madame-mère qui me la donna. Ail ! tu n'en veux pas, tu n'en veux pas l A*vez-vous entendu, Grandchamp ! C'est ainsi que vous les élevez, vos filles?

— Punissez>la, voisine, dit le villageois. Il faut. leur donner des leçons, à ces enfants.

Ma tante Brigitte vidait ses tiroirs et ses armoires en disant toujours :

— Ah ! tu n*en veux pas, tu n'en veux pas ! Eh bien ! nous verrons.

Elle ne s'arrêta que lorsqu'elle ne trouva plus rien sous sa main. Le butin était complet ; tout l'Empire y avait passé. Bon gré mal gré, il fallut que Mariette emportât ces dépouilles. Ma tante ne lui pardonna qu'à ce prix.

Ces détails circulaient dans Verrières et y faisaient beaucoup de bruit. On savait par quels magnifiques procédés ma tante avait répondu aux largesses de Grandchamp. Cependant il fallut songer aux invitations. Les miennes furent bientôt faites. Parmi mes collègues, Bernard était le seul avec lequel j'eusse des relations suivies. Je l'invitai ainsi que Denise. Je priai aussi Saint- Léon,, qui accepta. A ces noms je joignis celui de Frédéric, qui était un homme à ménager dans ces temps révolutionnaires. Je n'avais jamais vu le brillant employé dans une noce ; cependant, je me figurais qu'il devait y tenir son rang avec honneur. Les invitations du bourg ne comprenaient que les autorités et quelques intimes. On avait le maire^ l'adjoint et le curé. Le médecin et le notaire complétaient cette liste de notables. A la demande de ma tante, on ^ ajouta Télite de son club, mais avec la condition expresse qu'aucun des membres invités ne se livrerait à des manifestations politiques. Toute cette partie du programme, délibérée en commun, ne souffrit pas de difficultés. Sur un point seulement, le cœur de Grandchamp reçut une légère atteinte. Un jour, il me prit à part et me dit :

— Edouard, mon fils, voici que Mariette me fait encore du chagrin. Tu ne sais pas ce qu'elle me demande ?

— Non, père Grandchamp.

— Je t'ai parlé des parents d'Arpajon. T'en ai-je paiié? je n'en sais rien.

— Vous m'en avez parléj père Grandchamp. Ceux d'Arpajon^ je m'en souviens à merveille.

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— Tu sais que je ne les aime pas. Ils ont troublé mon bonheur. Pourquoi aimerait-on les gens qui ne vous ont fait que de la peine? Mariette ne veut pas comprendre cela. Je vois bien qu'au fond de son cœur elle les chérit plus que moi^ cette ingrate.

-^ Voilà bien de vos idées, père Grandchamp; vous êtes injuste pour votre fille.

— Non, te dis-je, Edouard, j'y vois clair ; elle ne peut pas s'en passer. Cette idée me tuera ; je sens qu'elle me brûle le cœur.

— Aussi, père Grandchamp, vous prenez les choses trop au vif. Elle est bien pour ceux d'Arpajon ; rien de plus naturel si elle a longtemps vécu chez eux.

— Ah ! toi aussi, tu te mets de leur côté, Edouard. Il ne me manquait plus que cela. Enfin, puisque tout le monde est contre moi, je cède. Us viendront^ ceux d'Arpajon. N'empêche que cela gâte ma noce.

Le grand jour se leva enfin; Verrières s'éveilla dans Tattente d'un événement. On savait que les serres de Grandchamp allaient être converties en salle de festin, et qu'on y ménagerait, en outre, un vaste espace pour la danse. Les fournisseurs, les décorateurs, allaient etvenaient ; le bruit et le mouvement régnaient dans la maison.

Lorsque j'arrivai avec Saint-Léon, ma mère et ma tante étaient prêtes. Ma tante avait renoncé à ses toilettes d'autrefois, elle s'y sentait trop gênée, trop empruntée. Au lieu de ses grands atours, elle revêtit une robe de mérinos vert-pomme qui sortait des mains de la meilleure couturière du bourg. Quant à ma mère, pour la première fois, depuis la mort de son mari, elle quitta ses habits de veuve pour prendre une robe de demi-deuil. Depuis huit jours elle ne quittait pas l'église à mon intention, et la remplissait de ses prières.

Le rendez- vous général était pour dix heures; tout le monde fut ponctuel. Les parents d'Arpajon arrivèrent en patache; les Bernard et Frédéric dans des voitures que le père Grandchamp leur avait envoyées. Mariette était prête; blanche conune un lis, blanche de la tête aux pieds, et même un peu pâle. Le sentiment qui dominait dans sa physionomie était une mélancolie mêlée de douceur. 11 y régnait d'ailleurs une grâce si exquise, que Saint-Léon et Frédéric en furent émerveillés. Ce ne fut qu'un cri d'admiration :

— La belle créature ! dit Frédéric. Quel morceau de roi ! Et avec la familiarité qui lui était habituelle^ il ne manqua pas

de me dire à l'oreille :

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— Heureux coquin !

Tout était prêt; le maire venait. de nous faire prévenir et la noce allait se mettre en chemin^ lorsqu'un bruit attira l'attention des conviés. On n'attendait plus person ne^ et chacun s'étonna. C'était un beau coupé à deux chevaux, un attelage magnifique^ avec livrée devant et derrière. Il s'arrêta devant le logis du pépiniériste.

Quelle fut la surprise 4u bourg lorsqu'on vit descendre de cet équipage les deux membres de la famille d'Hautefeuille^ le jeune homme et le vieillard^ le comte et le marquis !

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