‹ Pierre MoutonChapitre 37 sur 50 · LE FESTIN · texte numérisé non relu

LE FESTIN

Grandchamp se trouvait sur sa porte, lorsque les d'Hautefeuille parurent. Leur présence aux noces de sa fille était un honneur si grand et si inattendu qu'il se refusa d'abord à y croire. Sa première pensée fut qu'un accident obligeait les deux gentilshommes à faire une halte à Verrières, et allant au-devant du marquis, il lui offrit humblement ses services :

— Ma foi, Grandchamp, lui dit le seigneur, nous venions, mon petit-fiis et moi, vous adresser seulement iin reproche. Gomment ! vous mariez votre fille et vous ne nous en dites rien ! Savez-vous que c'est fort mal ? Ne sommes-nous 'plus de vieux amis?

Jamais le marquis n'avait parlé à son fermier avec cette bonté familière; aussi Grandchamp éprouvait-il un trouble qui lui enlevait toute liberté d'esprit. 11 roulait son chapeau entre ses mains, et des ruisseaux de sueur découlaient de son visage.

— Si j'avais su, dit-il enfin, que monsieur le marquis pût s'intéresser à de pauvres gens comme nous.... ,

— Mais sans doute, Grandchamp, nous nous y intéressons, reprit le gentilhomme. Un ancien serviteur ! une jeune fille que nous avons vue naître !

— Quel honneur pour nous, monsieur le marquis !

— Mon petit-fils voulait d'abord venir seul, poursuivit le vieux d'Hautefeuille, en se retournant vers le jeune homme, mais je me suis dit : — Pourquoi n'irais-je pas aussi ? Grandchamp est à nous depuis bien des années ; c'est un honnête homme, il faut lui donner ce témoignage d'intérêt. Maintenant, si nous sommes de trop, Grandchamp, c'est à vous de nous le dire.

— Oh ! monsieur le marquis, s'«§cria le pépiniériste en s'inclioant jusqu'à terre.

— Alors, mon cher, présentez-nous à la mariée, et que personne ià ne se dérange pour nous. Point de façons, je tous en prie.

Pendant oe court entretien, il s'était fait autour de la Toiture un rassemblement de curieux qui ne cessait de s'accroître, Grandchamp s'empressa de soustraire les d'Hautefeuille à ces imporlunités, et de les guider vers l'intérieur de la maison, où Mariette était demeurée aTec le cortège des parents. Quant à moi, je n'avais rien perdu de cette scène ; elle me troublait profondément. Je cherchais à la présence de ces deux gentilshommes des causes naturelles, innocentes ; je n'en trouvais pas. La vue du comte Ernest m'était surtout pénible ; elle me rappelait un passé douloureux.

Quand les d'Hautefeuille entrèrent dans la pièce oîi se trouvait ma fiancée, j'observai tout : les gestes, les mouvements, les regards, l'expression de la physionomie. Mariette ne montra aucun trouble. Elle était pâle comme auparavant, mais digne et tranquille. Elle sourit au marquis, et répondit avec aisance au salut du comte. Ce dernier avait de plus grands airs que de coutume ; il était sérieux et froid. Son aïeul semblait s'être I chargé de tous les frais ; lui, se prodiguait moins. Cependant, à la vue. de Saint-Léon, il s'approcha de nous et se montra plein de prévenances. C'étaient d'anciens collègues qu'il retrouvait; je dis anciens, car son stage n'avait pas survécu au bouleversement de la dynastie.

Cependant, l'autorité municipale commençait à éprouver quelque impatience de ces délais ; il était temps de partir. Le marquis offrit galamment le bras à la mariée ; je marchais derrière Mariette ; le comte près de Saint-Léon. Ma mère était à m» côtés. Frédéric et ma tante s'étaient convenus dès les premiers mots ; il s'institua son chevalier et ne la quitta plus de la journée. Bernard et sa femme allaient de compagnie, puis venaient les parents d'Arpajon, enfin, la masse des invités. Quant à { Grandchamp, il formait l'avant-garde et frayait le chemin au marquis. Ce fut dans cet ordre que nous traversâmes les rues et fendîmes les fiots d'une population émerveillée.

M. le maire nous attendait avec son écharpe, et le mélange des couleurs qui y éclatait ne parut pas du gbût du vieui d'Hautefeuille* Cependant, il se contint, et conduisit la mariée au siège qui lui était destiné. Je m'installai sur le mien; les formalités de l'acte civil commencèrent. Quand le magistrat me

iemanda^ au nom de la loi^ un acquiescement forme), le oui ne échappa de mes lèvres qu'avec un certain effort. Mariette, lu contraire, prononça le sien d'une yoix nette et ferme, plus erme peut-être qu'il ne convenait à une jeune fîtle. Je ne sai9 i ce fut une illusion de mes sens, mais il me sembla qu'un oupir, parti de derrière moi^ répondait à ce mot qui Tenait l'unir nos destinées.

A réglise, un autre cérémonial nous attendait. Le curé arait irodigué pour nous les pompes du culte. L'autel étincelail de loagies, les officiants avaient revêtu leurs plus belles chasubles; es enfants de chœur étaient au complet et couverts de surplis lianes ; il n'était pas jusqu'à l'humble sacristain qui n'eût fait ine toilette extraordinaire. On savait que le marquis et le iomte devaient assister au service ; c'était pour ta paroisse une )OQne fortune dont la quête devait se ressentir. De là des excès le zèle. Au serpent de Verrières on ajouta celui de Ciiâtenay^ )our obtenir un plus formidable lutrin. Ma pauvre mère en Itait dans l'extase ; elle ne se sentait pas d'aise de me voir si )ien marié. Nous expiâmes ces honneurs par un service inter- Binable. Les deux serpents s'en donnaient à l'envi^ et déta^ ^baient à nos oreilles des sons d'une révoltante fausseté. Tel »t pourtant Fempire du sentiment religieux, qu'aux sons de cette itrange harmonie, le calme se fit en moi. Mariette priait à mes lôtés ; je me mis à prier avec elle. Quand le prêtre unit non nains, il se passa un moment solennel. Mariette tenait les yeux îlevés vers le ciel, comme pour le prendre à témoin de la sainété de son serment, et une énergique volonté respirait sur son isdige, qui avait la pâleur du marbre. Je ne saurais dire à quel K)int ce mouvement me toucha, ni combien mes bonnes résoations en furent affermies.

Mariette m'appartenait ; Téglise et la loi venaient de me la ionner. D'elle-même, elle prit mon bras lorsque nous quit^ Imes la nef, et sembla ne plus vouloir s'en séparer. Nous traersâmes de nouveau Verrières au milieu de deux haies de euieux, et rentrâmes chez Grandchamp, qui avait eu le soin de adre servir quelques pièces froides sous une longue tonnelle, ouverte de houblons et de vignes vierges. Une fois dans le jarliD,les conviés se dispersèrent. Les uns, comme Frédéric, firent lonneur à ce déjeuner succinct ; les autres, comme Bernard, se éservèrent pour le grand repas, et allèrent s'y préparer par la Tomenade. On forma de la sorte divers groupes, et chacun fut ibre de choisir. Le marquis et le comte ne nous quittèrent pas. «e marquis avait Grandchamp pour interlocuteur ; le comte

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avait Salât-Lëon. Grandchamp montrait ses flears rares aa vieux d'Hautefeuille, et s'en prévalait pour déployer ses connaissances en matière de latinité. Le comte était engagé avec Saint-Léon dans un débat où la politique et l'administration avaient une part égale. Cependant, à bien étudier la physionomie du jeune homme, on voyiût qu'il n'était pas entièrement à Fentretien. De temps à autre, il dirigeait vers Mariette des regards furtifs^ comme s'il avait eu quelque chose à en attendre: Peut-être y avait-il, dans son attitude, une intention de plus, celle d'épier l'occasion de rejoindre la fille de Grandchamp, et de lui parler sans témoins. Dans ce cas, celle-ci ne jouait guère le rôle d'un complice, car elle se tenait constamment rapprochée de moi^ et presque cramponnée à mon bras.

Lorsque le marquis fut arrivé au bout des plates-bandes il se retourna vers son fermier :

— Grandchamp, lui dit-il, nous allons vous quitter, mon petit-fils et moi ; la journée s'avance et la traite est longue d'ici au château.

— Est-ce bien possible, monsieur le marquis ! dit le vieillard désappointé. Et moi qui comptais sur vous et M. le comte pour le repas.

— Mille grâces, mon vieux serviteur, répondit le gentilhomme. Nous vous en sommes bien reconnaissants. Malheureusement, les choses ne peuvent pas s'arranger ainsi.

— Vous aviez pourtant vos places d'honneur, dit le pépiniériste d'un ton suppliant.

— N'augmentez pas nos regrets, Grandchamp, reprit le marquis, il y a force majeure.

— Pas seulement un verre de vin ; pas même casser une croûte, dit le pépiniériste d'un ton douloureux.

— Écoutez, Grande hariip, tout peut s'arranger, reprit le marquis. Puisque nous ne pouvons, mon petH-fils et moi; boire ici à la santé de la mariée, je vous propose de venir le faire avec nous à Vauhallan. Dans quinze jours d'ici, cela vous convient-il ?

— Ah ! monsieur le marquis, dit le vieillard conius, vous voulez plaisanter. De pauvres gens comme nous, aller ao château !

— Oui, Grandchamp, poursuivit le seigneur, vous y viendra, vous et» votre noce. Amenez tout votre monde. Ernest en sera enchanté et moi aussi. Nous tâcherons que la journée ne vous paraisse pas trop longue. On panneautera quelques lièvres poar passer le temps. Enfin, mes amis, nous ferons de notre mieux.

KDOCAftl) MOIIGBRON. lit

— Quel digne seigneur ! s'écria à part lui Grandchamp ; janais je ne Fa vais vu ainsi. Nous, au château !

— C'est donc convenu, j'attends tout le monde à Vauhallan. l'espère que Monsieur, ajouta le marquis en s'adressant à kint-Lëon, voudra bien me faire l'honneur d'accepter mon invitation.

Le chef de bureau s'inclina avec toute la grâce d'un homme formé à l'école administrative.

— Je compte aussi sur monsieur et madame Mongeron, dit le gentilhomme en se tournant vers nous. Ils sont les héros de la Tête ; tout manquerait s'ils nous manquaient.

A ces mots, je vis une rougeur subite monter au visage àe Mariette. Elle aUait répondre et peut-être refuser. Son père ne lui en laissa pas le temps.

— Oh ! ris n'auraient garde, dit le vieillard ; c'est fcien trop d'honneur que vous leur faites, à ma fille et à mon gendre, monsieur le marquis. Vous pouvez compter sur toute la maisonnée. Nous, au château ! qui l'aurait jamais cru ?

Pendant que le gentilhomme faisait ses invitations à la ronde, fexaminais le comte Ernest. Sa physionomie n'était plus aussi calme ; elle avait un caractère triste et suppliant. Quand son aïeul s'adressa à Mariette, je lus dans son regard un sentiment d'inquiétude ; il craignait un refus et éprouva un plaisir réel avoir que Grandchamp s'engageait en notre nom. Cette découverte me causa plus d'orgueil que de crainte. Évidemment, s*il 7 avait lutte entre nous, Mariette était de mon côté. Dès lors, à quoi bon s'alarmer ?

Après leur départ la noce s'anima ; il y eut beaucoup plus de laisser-aller. Mariette partagea ses attentions entre les conviés ; elle aussi se sentait plus à l'aise. Frédéric s'était emparé de ma tante et se divertissait de ses récits. Bernard cueillait quelques violettes pour Denise. Les parents d'Arpajon en étaient à leur quatrième repas, afin de se mieux maintenir en stppétit ; Grandchamp veillait à tout et se préoccupait des détails clu service. Le curé et le maire venaient d'arriver; nous leur tînmes tête, Saint-Léon et moi. L'un et l'autre manifestaient d'excellentes dispositions, le curé surtout, qui se trouvait bien préparé par le jeûne. •

Enfin, le signal du repas est donné, et les conviés accoururent :omme accourt une couvée de poussins à la première poignée k mil. J'ai déjà dit que le couvert était mis dans la serre ; elle !)ffrait un bien beau coup d'œil. Grandchamp avait prodigué iaos cette décoration tout son art et toute son expérience. On y

JSa EDOUARD MONGERON.

reconnaissait la main d'un botaniste consommé. Le choix des plantes^ l'assortiment des couleurs^ tout avait été de sa part l'objet d'un travail et d'un calcul. L'admiration ne fut pas moindre à Taspect du service. Grandchamp avait su faire des sacrifices à l'appétit villageois en prodiguant, çà et' là, les entre-côtes, les têtes de veau^ les quartiers d'agneau, les fortes pièces de boucherie. C'était la part des habitudes champêtres et un hommage rendu aux estomacs de la localité. La suite des événements prouva que la précaution n'était pas inutile. Il se fit, dans ces objets de résistance, des ravages tels, que la domesticité en put recueillir à peine quelques débris. Les parents d'Arpajon y mirent un acharnement que cinq déjeuners successifs n'avaient pu tempérer. M. le maire lui-même ne dédaigna pas de livrer plusieurs assauts à ces rôts, indignes d'une autorité constituée, et le curé ejj^écuta contre une langue de bœuf une de ces campagnes décisives qui entament profondément Fennemi.

Mais à côté de cet élément, le banquet en renfermait d'autres d'un goût plus relevé. Les plats montés brillaient dans toute rétendue du service et se révélaient par ce fumet où se reconnaissent les grandes tables. Point de trufles : ce n'était pas la saison ; mais, à part ce détail, rien ne manquait. Des buissons d'écrevisses, des pâtés de gibier, même de la marée. Dans le milieu, une grande pièce en nougat que couronnait un bouquet de fleurs naturelles. Grandchamp s'était surpassé.

— Bravo l s'écria Frédéric à l'aspect de ce bel ensemble, bravo, papa beau-père ! Voilà ce qui s'appelle bien faire les choses !

La masse des convives s'associa à Téloge de Frédéric, et ma tante Brigitte, que le brillant employé avait sous son bras, ne fut pas des dernières à exprimer son admiration.

— N'est-Hîe pas, générale, lui dit Frédéric, que c'est du dernier bien ? Cette tenture de feuillage, ces arbustes en espaliers, ces fleurs qui nous enveloppent, tout cela est ravissant. Et puis, quel choix de mets ! Allons, d'honneur, c'est délicieux. Il n'y a peut-être qu'un festin que l'on puisse comparer à celui-ci, encore faut-il remonter bien haut dans le cours des âges, ajouta le brillant employé en s'asseyant, c'est celui de Balihazar.

— Je ne connais pas ce M. Balthazar, dit ma tante, qui avait déjà pris sa place ; mais je puis vous répondre que chez Cambacérès, c'était encore une idée mieux. Ce que j'en dis, mon voisin, ajouta-t-elle en s'adressant à Frédéric, n'est point pour faire du tort au père Grandchamp. 11 n'y a pas d'affront à cela, non. Tout est très-bien ici, tout esl parfait. Mais chez Tarchi-

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chancelier^ on se piquait de faire les choses comme nulle part. C'était d'Aigrefeuille qui y veillait. Vous n'avez pas connu d'Aigrefeuille ?

— Comment voulez-vous que je Taie connu^ générale? j'étais alors au biberon, dit Frédéric.

— Eh bien ! d'Aigrefeuille, mon cher, était la première fourchette de Tempire. Cet homme-là passait sa vie sur les fourneaux : il avait le génie de lu cuisine. Il se peut que votre M. Balthazar ait eu du talent, il ne faut jamais dénigrer personne ; mais n'allez pas le comparer à d'Aigrefeuille ; il y perdrait trop. Tenez^ nous dînâmes un jour chez Cambacérès, Pétermann et moi; un grand dîner de ducs, de princes^ d'ambassadeurs. Devinez combien il y eut de services ?

— Trois, dit au hasard, Frédéric.

— - Huit, mon cher, et tous de choix ; sans que rien fût répété. Toujours du nouveau, toujours. C'était d'Aigrefeuille qui avait voulu faire ce toui' de force. Il nous servit un dinde, par exemple ; savez-vous ce qu'il y avait dans ce dinde ?

— Non, dit Frédéric.

— Un chapon^ et ce chapon, savez-vous ce qu'il contenait, mon cher ?

— Ma foi non, générale.

— Un poulet, poursuivit ma tante. Dans le poulet une perdrix, dans la perdrix une caille, dans la caille un ortolan. Tout cela cuit ensemble. Voilà de ses tours à d'Aigrefeuille. Gomparez'le maintenant à votre M. Balthazar.

Pendant que ma tante soutenait sa thèse gastronomique contre le phénix des employés, la conversation s'animait sur tous les points. Les vins généreux commençaient à circuler et à délier les langues. M. le maire appartenait tout entier à un salmis de grives où l'artiste s'était distingué ; le curé avait engagé l'action avec une aile de faisan qui ne semblait pas de force à se défendre. Les parents d'Arpajon en restaient sur le veau et y pratiquaient des brèches épouvantables. Saint-Léon, que j'avais placé à la gauche de Mariette, l'accablait de madrigaux qui la faisaient sourire. Bernard s'oubliait pour ne songer qu'à sa femme ; ma mère, placée à côté de moi, mangeait du bout des lèvres et faisait le moins de bruit possible. Grandchamp promenait sur la tabïe le regard d'un général exercé, prêt à se porter au secours des points faibles, et envoyant des renforts à propos.

— Du vin de Bordeaux à M. le curé, disait-il à ses auxiliaires; an coup de Madère à M. le maire.

C'était le langage d'un homme qui connaissait l'étendue de

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ses devoirs envers les aatorités et avait la conscience du rôle d'an maître de maison vis-à-vis de ses convives.

— Ici, le filet de bœuf^ disait-il^ là, le pâté de cailles. Maintenant, au Champagne, mes enfants, et en avant la gaudriole.

Le repas s*animait de plus en plus ; un vermillon ardent descendait sur les joues: les yeux pétillaient comme le vin. Les femmes mêmes s'en mêlaient et y procédaient par rasades. Âui champs, il n'y a |)oint de préjugés. On y produit le lait pour les villes, mais on ne l'y boit pas. En fait de boissons douces, c'est le vin que Ton préfère. Aussi, lorsque le pépiniériste donna l« signal de Tattaque contre la pièce du milieu, s*éleva-t-il us concert de voix qui se croisaient d'un bout de la salle à l'autre. C'était à qui s'adresserait le plus d'apostrophes, le plus de provocations. Le moment du pêle-mêle, de l'abandon, était arrivé.

Mariette et moi, nous jouissions de ce spectacle avec une joie plus calme et plus contenue. Elle avait pu enfin s'arracher aui compliments de Saint-Léon et aux fleurs de galanterie qu'il lui débitait depuis une heure. Un bonheur doux, quoique toujours voilé, se lisait sur ses traits ; elle m'avait abandonné sa main^ et de temps en temps elle m'adressait un sourire. Au milieu de ce bruit, nous avions pu nous faire un bonheur recueilli. J'étais heureux, j'étais fier, je ne me sentais pas d'aise.

Ce fut dans ce moment que la foudre tomba sur mol. Parmi les apostrophes qui s'échangeaient il en échappa une au père 6randchamp qui agit sur mes souvenirs comme un beffroi lugubre : ,

-« Eh bien ! cousine Annette, dit tout haut le vieillard, en s'adressant aux parents d'Arpajon, comment se porte-t-on, de votre côté ?

C'était précisément l'un des noms que portait le fatal billet, surpris au comte Ernest. Ma mémoire me servit trop bien; à rinstant même, je fis ce rapprochement :

— Annette i m'écriai-je, Annetle, qu'est-ce que cela veut dire?

SUITE d'une WCE.

J'étais de nouveau précipité de mon empyrëe. Il était dit que ma vie se composerait de ces fluctuations et» que je servirais d'éterael jou^ aux événements^ Mon trouble intérieur devait se

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réfléchir sur mes traits^, puisque Mariette en remarqua Mftëration et me dit d'une voix douce :

— Qu'avez-vous, mon ami?

. Ces mots furent pour moi un avertissement ; je compris qu'il fallait me contraindre.

— Rien! lui répondis^je... Un éblouissement!..* Peutnêtre l'odeur de ces fleurs.

— Voulez-vous que nous quittions la table? me dit-elle.

— Non^Hariette^ ce u*est qu'un malaise. Je me sens mieux déjà.

Nous avions échangé ces paroles sans que les autres convives en eussent rien entendu. Ils remplissaient trop consciencieusement leurs devoirs pour que leur pénétration fût à craindre. On en était arrivé à cette heure critique où il n'est guère possible de s'entendre^ au milieu de Tintempérance des langues^ et de l'exaltation des cerveaux. Les propos grivois se croisaient sans relâche, au grand scandale de M* le curé et de M. le maire. En vain Grandch^mp avait-il voulu rappeler ses convives au respect; toute son éloquence y avait échoué. Pour mettre un frein à ce déchaînement^ il eût fallu ceindre Técharpe et prononcer les trois sommations; encore Teffervescence ne se serait-^lle point calmée. 11 n'était pas jusqu'à Saint-Léon qui ne se crût fondé à poursuivre Mariette d'oeillades très-expressives, et à se mettre à son intention en nouveaux frais de madrigaux. Ui pauvre enfant ne savait comment répondre à ces compliments, et, malgré mes idées sombres^ j'allais me porter à son secours, lorsque» tout à coup et sans cause apparexite, elle poussa un cii de détresse et jeta sous la table un regard efTaré. '

Tout le monde s'émut ; on s'interrogea. U y eut comme un temps d'arrêt parmi les convives : on ne mangeait plus^ on ne buvait plus ; on attendait le mot de Ténigme. L'anxiété ne cessa que lorsqu'on vit sortir des profondeurs de la table un fantôme qui entraînait après lui les pans de la nappe et s'en drapait comme d'un linceul.

— La voici î je la tiens ! s'écria l'apparition.

C'était Frédéric qui agitait, en guise de trophée, une jarretière rose. 11 avait manœuvré avec tant d'art et pris des dispo*sitions si savantes, qu'à peine avait-il été remarqué de ses voisins. Jamais scène ne fut mieux préparée et mieux conduite. Quand l'assemblée eut bien constaté le larcin, Frédéric'fit un geste à quelques hommes cachés dans le massif:

— Vive là mariée ! s'écria-t-il; et en avant la musique ! Toutes lès clarinettes de Grandchamp éoktèrent à la fois et

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avec une aitieur que le cidre pouvait seul justifier. Le thème était donné ; ce fut ce que l'on nomme au delà des monts un air de bravoure : La victoire est à nous. Au plus fort de ce concert et quand les instruments firent tout le bruit que peut exhaler le souffie humain, Frédéric prit une assiette, y plaça la jarretière avec un soin respectueux, puis s'approchant de la mariée et s'agenouillant en paladin :

— Honni soit qui mal y pense ! dit-il.

— Ah ! Monsieur, Monsieur, répondit Mariette rouge comme la fleur de l'églantier, que vous m'avez donc fait peur !

— Bravo, jeune homme, dit ma tante Brigitte à Frédéric, quand celui-ci vint reprendre sa place auprès d'elle ! Jour de Dieu, comme vous enlevez ça ! Sans vous flatter, j'ai peu vu de garçon de noce aussi expéditif I A vous le pompon!

Je ne prêtais à ces scènes qu'une attention machinale et n'avais pour ces plaisanteries que des sourires contraints. Quel supplice que le mien ! Tous les regards étaient fixés sur nous; il me fallait faire bonne contenance. Un repas de noces est une sorte d*exhibition où les mariés sont toujours en scène. On épie leurs moindres gestes, on veut pénétrer jusqu*à leurs pensées. L£S malheureux que la loi condamne à une ei^iation publique n'excitent pas une curiosité plus maligne, n'essuient pas le fea de plus de quolibets. C'est là un bien cruel usage. Si Tamour est pour quelque chose dans le lien, c'est le profaner que de le donner en spectacle ; s'il n'y est pour rien, c'est outrager les mœurs par une triste comédie. De toutes les façons, la coutume est mauvaise; elle froisse les instincts délicats et blesse les âmes pudiques.

Cependant, il y eut pour moi des moments de répit. C'était lorsque Mariette me regardait d'un œil compatissant. On eût dit qu'elle devinait mes combats et cherchait à les apaiser. Au fond, d'où venait mon nouvel accès? d'un nom que Grandcbamp avait prononcé tout haut, et que j'avais entendu. Ce nom figurait, il est vrai, sur le billet dont je m'étais emparé. J'avais lu trop souvent ces lignes et avec trop de soin pour qu'il me restât à ce sujet l'ombre d'une incertitude. Le nom d'Annette s'y trouvait bien; je me souvenais de la place qu'il occupait^ et même de la forme des lettres.

c< Annette n'a pas manqué de faire ses petites réflexions, » disais-je, en répétant la phrase où ce nom était employé.

Cette phrase me poursuivait, m'obsédait, remplissait ma mémoire. Là-dessus, point d'illusion. Il y avait deux Annette, l'une sur le billet, l'autre au repas de noces. Mais était-ce bien la

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même ? Voilà une espérance à laquelle je pouvais me rattacher. On compte tant d'Annettes aux champs ; aucun nom n'y est plus commun. Au moment où ma confiance s'affermissait, et où je reprenais la main de Mariette que j'avais abandonnée, la voix du père Grandchamp retentit dans la salle. On allait se lever, et le vieillard voulait qu*aucun des convives ne restât, comme il le disait, sur sa soif. Le scrupule était excessif; mais on le comprend lorsqu'on a vu de près les mœurs agrestes. Entre les convives et l'amphitryon, plane toujours une pensée commune. Si celui-ci tient à ce que Ton boive beaucoup, ceux-là tiennent beaucoup à boire. C'est leur manière de s'honorer réciproquement; le mérite d'une fête est en raison du nombre des pintes qu'on y a vidées. De là cette préoccupation de Grandchanp et ce désir d'ajouter quelques bouteilles de plus aux honneurs d'une joiunée si brillante. 11 n'épargna rien pour cela, ni la prière, ni la raillerie. Chacun des convives fut directement interpellé, mis au défi, provoqué. Les autorités constituées se retranchèrent sur le terrain de la modération; mais tous les villageois cédèrent. On ne sait pas ce que peuvent les estomacs dont la civilisation n'a pas réglé l'essor, et qui sont encore dans le domaine de la nature. A l'appel de Grandchamp, les verres se remirent en branle : bon gré, mal gré, il fallut que tout le monde s'en mêlât, hommes et femmes. Ce fut une ronde dont personne ne fut excepté, pas même ceux des invités contre lesquels le pépiniériste nourrissait quelques répugnances.

— Ah çà! s'écria-t-il dans une de ses apostrophes bachiques, il me semble qu'on boude dans ce coin. Hé 1 les cousins ! est-ce donc ainsi que l'on sait boire à Arpajon î Nous n'irons pas prendre des leçons là-bas, à ce compte I Pour vous, cousine Annette, ajouta le vieillard en lui adressant un verre plein à déborder, avalez-moi ça en l'honneur de ce jeune couple. C'est un petit vin de dame, doux, et pas traître. Allez de confiance. Et vous^ père Maréchal, a-t-on vu un homme rester les bras croisés comme vous le faites ?

Je n'entendis plus rien de ce que disait Grandchamp ; im sifflement aigu me remplit l'oreille. Encore un nom du billet, de ce billet maudit. J'expiais ma curiosité par un lent supplice. Le père Maréchar^ C'était bien cela. Annette et Maréchal ! Terrible coïncidence ! Tous deux devant moi, tous deux aussi inscrits sur le fatal papier échappé du buvard du comte ! Ma mémoire m'en rappelait le texte avec une écrasante précision.

« Et puis, voyez-vous, si tout ceci arrivait aux oreilles du père « Maréchal, il n'y aurait plus moyen de tenir dans la maison. »

!8S iDOUARD IKMC^UOll.

Des trois noms que renfermait le billet, deux étaient trouvés, il n'en restait plus qu'un à connaître. Le destin ne m'en fit pas grâce. Quand je sortis de ma torpeur, ce fut pour entendre Grandchamp qui disait:

-* Bravo, cousin Simon, bien, tnon gars. A la bonne heure, Toilà ce qui s'appelle humer le piot. Si tous ceux d'Arpajon te ressemblaient. Verrières n'aurait pas beau jeu. Sapristi, quelles lampées.

Rien ne manquait plus, ni à mes conyictions ni à mon chagrin. C'était bien Mariette qui avait tracé le billet tombé en mon pouvoir ; à n'en plus douter, elle avait entretenu une correspondance avec le comte. Et elle était ma femme, jet je ne pouvais plus reculer devant les craintes légitimes que devait m'in&pirer cette découverte!

Après quelques toasts, on se leva de table ; l'orchestre nou$ appelait. Au centre des jardins se trouvait une aire spacieuse dont le sol bien battu offrait un niveau régulier. Grandchamp l'avait convertie en salie de danse. Une longue tente y servait d'abri, et des poteaux supportaient les quiuquets destinés à l'éclairage. Quand nous arrivâmes sur les lieux, l'enceinte était pleine. Depuis longtemps les jeunes filles du bourg s'y étaient réunies, attendant avec impatience que les mariés vinssent, selon l'usage, ouvrir le premier quadrille. Aussi un murmure de joie s'éléva^-t-il à notre approche, du milieu de cet essaim impatient. Je me voyais destiné à passer par toutes les servi- 1 tudes de mon rôle. Gomment aurais-je pu m'y dérober? C'était la position du soldat devant l'ennemi.

L'orchestre, à notre approche, entama les plus beaux morceaux de son répertoire. 11 était temps de se mettre en ligne pour le quadrille d'honneur. Dieu sait quelles dispositions j'y apportai. Le sol tremblait sous mes pieds ; les quinquets ne m'oflraient plus que àé& lueurs vacillantes. Si j'avais eu un génie à mes ordres, je l'aurais supplié de me transporter à cent lieues de \k, dans une île inaccessible et déserte, loin des hommes et des femmes surtout. Enfin cette corvée cessa et je pus croire que j'en étais quitte. Mariette n'avait que le choix des cavaliers^; je retrouvais la faculté de me recueillir. Déjà je franchissais la zone éclairée du jardin, lorsque je tombai dans un groupe d'impox tuns. C'étaient lefe parents d'Arpajon qui dissertaient sur la fête. Annette rendait compte de ses impressions au père Maréchal, qui ne répondait que par des signes d'acquiescement, tandis que Simon exprimait quelques réserves. A ma vue Tentretien s'arrêta et Annette me saisit au passage :

iDOUAKD MONGEROff. 189

— Cousin, me dit-elle, vous quittez déjà la partie?

— Je revieps dans Tinstant, lui répdndis^je en cherchant à m'échapper.

Annette avait la main solide, une main habituée à manier la fourche; je ne pus m'en dégager. C'était une iille de quarante ans, déjà replète. Maréchal, son père, en avait soixante-dix, et son frère Simon trente. Comme elle n'avait jamais eu ni richcsse, ni beauté, sa destination naturelle était, pour employer le mot consacré, de coifier sainte Catherine, et elle n'avait eu garde d'y manquer. Arpajon Tavait vue fleurir, puis monter en graine jusqu'à ce qu'elle eût atteint sa maturité. Elle en était à ce moment respectable, lorsque j'entrai dans la famille. Le père Maréchal passait pour un excellent homme, peu clair- Yoyaot, et dont l'âge avait affaibli les facultés. Quant à Simon, c*étaii un vrai meunier, dans la plus florissante acception du mot. Ses épaules eussent fait sensation à la halle aux grains, ses mains avaient les proportions d'une éclanche. La tête jurait pourtant avec cette charpente d'Alcide : elle avait une expression naïve comme celle d un enfant de chœur et se couronnait de cheveux blonds et bouclés dont la nuance me frappa.' En somme, c'était un beau villageois, une création dont le père Maréchal était fondé à s'enorgueillir.

Pendant que j'examinais de près lûes nouveaux cousins. Annette se mettait à l'aise avec moi. Le matin elle avait gardé des airs empruntés; après le repas elle se sentit plus de hardiesse. J'eus beau m'en défendre, il fallut lui tenir tête, 'écouter les compliments de Maréchal et de Simon, causer de leurs affaires et des miennes. Cet entretien me pesait, et néanmoins ce fut moi qui le prolongeai à dessein ; voici dans quel but. Mariette avait vécu chez les Maréchal; en les questionnant j'espérais obtenir quelques aveux, ou tout au moins quelques indices ; il était surtout un point que je voulais éclaircir. Dans le billet, non-seulement le nom d' Arpajon ne figurait pas; mais d'autres noms de lieux s'y trouvaient désignés, et je cherchais vainement à m'en rendre compte.

— Oui, mon cousin, me disait Annette, vous avez là une femme qui vaut son pesant d'or. Dame ! je la connais bien; elle a assez vécu chez nous, mon père vous le dira.

— C'est vrai qu'elle a assez vécu chez nous, répliquait le vieux Maréchal en guise d'écho.

— Et qu'elle venait souvent me voir à Breuillet, ajouta le meunier.

«*- Oh! pour ça, impossible de la retenir, dit Annette en re-

190 ÉDOUAKD HONGnOH.

prenant la parole. Elle aimait courir les champs, cette petite. C'était si jeune alors. Dix-âept ou dix-huit ans tout au plus. Et joHe! Un bouton de rose! Gaie, il fallait voir! Le cœur toujours à la danse ! Aussi quand on entendait te violon quelque part, on était bien sûr d'y voir Mariette.

— A Arpajon 7 dis-je.

— A Arpajon et partout, poursuivit Annette. D y a tant de fêtes aux environs.

Je compris que j'étais sur la voie et insistai.

— C'est juste, chaque village a la sienne. Aux Bniyères-Ie- Châtel, par exemple.

— Oui, cousin, aux Bruyères-le-Châtel ; j'ai l'idée que nous y avons conduit Mariette. Une belle danse, mafine.

— Et à Saint-Yon aussi, dis-je en répétant un à un tons les noms du billet.

— A Saint-Yon tout de même, répliqua Annette, c'était pour la Sainte-Claire. Je m'en souviens comme si c'était d'hier.

— Et à Nosay, encore, ajoutai-je.

— A Nosay! s'écria Annette, attendez donc que j'y songe un peu... Mafine, oui, à Nosay, vers la Saint-Médard. Une fête patronale ! Mais dites donc, cousin, vous les savez toutes. Est-ce que vous seriez d'Arpajon, par hasard? il n'y a rien à vous apprendre, à ce gull me parait. Comme vous les nommez, sans qu'il en manque une seule !

— C'est étonnant, disait Simon.

— Il en parle quasiment comme s'il était du pays, ajouta le père Maréchal.

Je ne répondais plus rien ; je savais tout ce que je voulais savoir. Chacune des réponses d'Annette enfonçait le poignard plus avant dans mon cœur. Je ne savais que faire, ni que devenir. Le devoir m'enchaînait; impossible de me dérober par la fuite. Cependant je n'avais plus la force de rester si près de ce bruit, de ces joies, de ces danses. 11 se mêlait à tout cela une ironie que je ne pouvais supporter. Par un brusque mouvement, je m'échappai des mains des parents d'Arpajon, et m'enfonçai dans une allée obscure. Jamais retraite n'eut lieu avec plus d'à-propos ; car, une minute après, Mariette sortait de la salle de bal et venait se suspendre au bras du cousin Simon. Je pus la voir causer avec Annette et traiter le jeune meunier sur un pied de familiarité qui, en tout autre moment, m'eût causé de l'ombrage. Je m'affranchis de ce spectacle et m'engageai dans la partie la plus sombre des jardins.

Longtemps, j'y poursuivis au hasard une promenade insensée,

EDOUARD MONGBRON. ! 9 \

marchant dans les plates-bandes, dévastant tout sous mes pas. Parfois je m'arrêtais, et appuyé sur un tronc d'arbre, je demeurais plongé dans l'abattement ou bien je me livrais à des imprécations contre Mariette, contre ses cousins, contre son père. Je maudissais le lien que je venais de contracter, je jurais de le rompre. 11 y eut un instant où ma douleur fut si v^ve, que je me laissai tomber sur un banc de gazon et me mis à pleurer. Jlgnore combien dura cette crise ; je n'avais pas la conscience de ce qui se passait. Cet anéantissement se fût prolongé, si une main ne se fût posée sur mon front, en même temps qu'une voix me disait :

— Que faites-vous ici, mon ami, et pourquoi ces pleurs?

Je revins à moi, et n'aperçus d'abord qu'une forme blanche. C'était Mariette :

— Mon ami, me répéta-t-elle, qu'avez- vous ?

J'ignore quel charme avait cette voix ; mais toutes les fois que je l'entendais, je me sentais apaisé.

— Je souffre, Mariette, lui répondis-je.

— Je le conçois, me dit-elle d'une voix émue; car je soufiTre aussi. Quelle journée, Edouard !

— Hélas ! m'écriai-je. Puissions-nous ne jamais la regretter^ Mariette !

Je ne yis pas l'effet que ces mots produisirent sur sa physionomie ; l'ombre était trop épaisse : seulement sa main trembla dans la mienne.

— Pourquoi ces idées sombres, mon ami ? me dit-elle.

J'aurais voulu ne pas pousser les choses jusqu'à une explication. Où pouvait-elle me conduire? Cependant mon cœur était trop plein.

— Mariette, lui dis-je, je n'ai qu'une frayeur, et elle est grande, et elle trouble mon bonheur. Je crains que vous* ne m'aimiez pas.

Et sans lui laisser le temps de me répondre, je tombai à ses genoux. On eût dit qu'il s'agissait de mon arrêt de mort.

— Edouard, me dit-elle, chassez ces mauvaises pensées^ je vous en conjure.

Elle prenait ma tête entre ses mains et semblait la bercer comme celle d'un enfant. Je me relevai vivement vers elle, et, les mains jointes :

— Mariette, m'écriai-je, un mot de ta bouche et je suis consolé. Dis-moi que tu m'aimes.

— Oui, Edouard, je vous aime, répondit-elle d'une voix ferme ; ne Tai-je pas juré devant Dieu?

1 9S ÉDOOABD HOMEBON.

— Mieux que cela^ Mariette^ dU-le mieux que ceia^ afin que la paix revienne dans mon cœur.

— Eh bien ! Edouard^ je faime^ me répondit Tenchanteresse. Que te faut-il de plus ?

Que de puissance dans ce peu de mots ! ils suffirent pour me rendre toùte^ mes illusions^ toutes mes joies. Plus de soupçons, plus d'angoisses. Elle m'avait dit qu'elle m'aimait, si bien dit, que le doute eût été un impardonnable outrage. Je me levai et l'attirant vers moi, je la tins longtemps pressée sur ma poitrine. Il me semblait qu'une consécration nouvelle était descendue sur nous, plus pure, plus volontaire, surtout plus recueillie.

— - Écoute, ma chère âme, lui dis-je; tout ce bruit me pèse. Que faisons-nous ici ? Si nous y demeurons, que d'ennuis nous attendent ! Un cérémonial ridicule, des pleurs, enûn que saisje? Crois-moi, Mariette, partons sans rien dire; allons-nous-en à Paris.

— Et mon père ! s'écria la jeune fille, vous n'y songez pas, Edouard.

— Nous le ferons prévenir, Mariette. Tiens, voici la porte qui s'ouvre sur les champs, nous allons fuir par là et gagner le village. Ma mère est rentrée au logis; je lui raconterai tout ; puis nous monterons dans Tune des voitures qui attendent les invités de Paris. Voilà mon plan^ Tadoptes-tu?

— Ne vous ai-je pas promis obéissance ce matin ? me dit Mariette en laissant tomber sa main dans la mienne.

On nous cherchait au loin, et j'entendais nos dqix noms retentir de divers côtés. Il nous restait à peine le temps de nous dérober à ces poursuites. Je pris Mariette sous mon bras, et Tentraînai : dans un clin d*œil, nous eûmes franchi les clôtures. Ma mère rési^îta d'abord ; elle trouvait le procédé irrégulier, et eût préféré que les choses se passassent selon l'usage. A. force de caresses, je parvins à l'attendrir. Elle céda, et, avec la prévoyance des femmes, elle alla chercher quelques bardes pour Mariette. Un quart d'heure après, nous roulions vers Paris. J'enlevais ma femme, et les gens de la noce, armés de faliots, nous cherchaiejat encore dans les jardins.

Lk LUNE DE MIEL.

J'avais beau m'en défendre, un doute mortel me restait as

EDOUARB HONGBRON. 198

fond du cœur. £n vain essayais-je de le chasser^ il reparaiMait sous mille formes. Je le retrouvais, comme un résidu amer^ au fond de toutes mes joies. La nuit, il troublait mon repos ; le jour, il assiégeait ma pensée. Je ne pouvais rien faire, rien dire, sans que cette obsession s'y mêlât; elle s'accroissait de tous les efforts que je faisais pour la vaincre.

Ce tourment était d'autant plus cruel, que je ne savais où le rattacher. Mariette se montrait bonne, dévouée, aimante ; elle tenait toutes les promesses faites au pied des autels. Néanmoins, dans ses tendresses mêmes, je croyais reconnaître un vague sentiment de regret. J'aurais voulu un abandon plus entier, plus d'élan, moins de retenue. Contradiction singulière I Je lui faisais précisément un crime de ce que j'eusse été heureux de rencontrer chez elle dans une autre disposition d'esprit; je frois*sais des instincts délicats que j'aurais dû bénir ; je me plaisais à détruire ce qu'un autre eût conservé avec soin. Plus d'une fois Mariette s'en plaignit avec douceur.

— Edouard, me disait-elle, je t'en supplie, traite-moi comme ta femme, et non comme une maîtresse.

Dans cette plainte je ne voyais qu'un stratagème de plus et les réticences d'un cœur disposé à la perfidie. Je me dirais qu'elle ne s'était pas montrée toujours aussi pudique, ni aussi scrupuleuse, et que, dans le secret de son âme, elle réservait à d'autres les trésors de tendresse dont elle me sevrait. Une fois sur la pente du soupçon^ mon esprit ne s'arrêtait plus, il allait jusqu'à la dernière limite. Cet état, s'il se fût prolongé, aurait rendu notre vie en commun impossible; mais Mariette savait y mettre ordre à temps. Un mot d'elle, un sourire, suffisaient pour ramener un peu de calme à l'horizon. La réaction arrivait alors, et elle était en raison de l'accès. Mon existence s'écoulait dans ces alternatives.

Dans les premiers temps de notre mariage, je n'avais eu à offrir à Mariette que mon modeste logement de la me de Nevers. Ma position n'étant pas encore fixée, nous étions astreints à la plus sévère économie. Je m'étais contenté d'ajouter, à l'aide des largesses de ma tante, quelques articles de plus à mon modeste mobilier de garçon. Il n'y avait en cela aucun luxe; mais Mariette n'était habituée à rien de plus beau. Elle trouva tout à son gré et parut s'y installer avec plaisir. On aime toujours les lieux où Ton est souveraine. Derrière la chambre à coucher sCi trouvait une cuisine suffisante pour notre usage, puis une pièce qui nous servait de salie à manger. Un peu étroit, un peu sombre, ce logement était fort habitable néanmoins.

194 ÉDOUABV MOKGERON.

Mariette n'y regrettait qu'une chose^ Tair et la lumière au milieu desquels sa vie s'était écoulée. Paris n'est prodigue sur aucun point de ces éléments précieux, et nulle part il *ne les distribue d'une façon plus parcimonieuse que dans la rue de Nevers. Ce fut, pour ma femme^ une privation fort dure. Dans les premiers mois de son séjour^ elle ne pouvait s'accoutumer à l'absence du soleil, et, à chaque instant, elle se mettait à la croisée au risque de faire gloser les voisina. Volontiers elle eût adopté le culte des Guèbres et laissé tout ouvert chez elle pour mieux jouir de ses rayons. Je comprenais ce besoin et songeais à le satisfaire en changeant de logement. Cependant^ avant de prendre ce parti, il était sage d'attendre que l'heure de ma promotion fût venue. Un déplacement est toujours coûteux, et l'état de ma caisse me conseillait de différer cette dépense.

Dans les bureaux rien ne se terminait ; on y vivait sous l'empire du provisoire. Les têtes que l'orage avait courbées commençaient à se relever, et il arrivait d'ailleurs de tous les côtés d'innombrables candidats, se prévalant de titres politiques. Pour une place vacante, vingt postulants se présentaient. Ainsi le mouvement allait s'opérer, non dans le sens d'un avancement, mais dans le sens d'une invasion. Le peuple des employés changeait seulement de maîtres ; on lui promettait des hérons au liea de soliveaux.

Tassistais à ces alarmes de bureaux sans m'y associer. Éyidemment je me trouvais dans une catégorie à part. Mes droits ne pouvaient ni s'oublier, ni se prescrire. Sans un avis de Frédéric, j'aurais donc attendu tranquillement les résultats du travail qui s'achevait dans le cabinet du ministre. Le brillant employé qui était à l'affût de tout, vint un matin troubler cette sécurité par une révélation inattendue.

— Mon cher, me dit-il ; rien pour moi, rien pour vous ; voilà des nouvelles fraîches.

— En êtes-^ous bien sûr ? lui répondis-je avec inquiétude.

— Sûr comme du jour qui nous éclaire, mon collègue. Tai vu les listes ; tous noms d'intrus ; deux ou trois au plus^ pris dans l'administration.

Que faire? Je n'avais ni protecteurs, ni moyens d'influence; je comptais sur la justice du gouvernement et c'était là un fragile appui. Aussi^ Mariette lut-elle sur ma physionomie les signes d'un désappointement ; elle essaya d'en pénétrer le motif.

— Tu es bien sombre aujourd'hui, mon ami ? me demandât-elle.

ÉDOUABD M0IV6ERON. 195

Je lui racontai tout^ et elle fut la première à me conseiller un )ea plus de philosophie :

— Bah ! dit-'^Ue, mettons-nous à table et consolons-nous en lînant. On a toujours plus d'argent que de bonheur.

Nous venions de nous asseoir devant notre modeste couvert, orsque tout à coup elle se ravisa :

—A propos, Edouard, me dit-elle; il est arrivé une lettre pour oi.

— Une lettre ! lui dis-je, et d'où cela?

— Je ne sais, me répondit-elle ; seulement le port en est dier.

— Et où Tas-tu mise î ajoutai-je.

— Derrière toi, mon ami : tiens, sur les porcelaines de la cheminée; une écriture en pattes de mouche.

Je me retournai et pris la dépêche. Elle portait le timbre de LoDdi;es; il était facile de pressentir de qui elle me venait. Un coup d'œil jeté sur l'adresse acheva de m'éclairer. C'était Coralie, et je ne pus cacher mon embarras. J'éprouvais la confusion d'un coupable..

— C'est d'un ami, m'écriai- je en affectant des airs dégagés,

— Tu as des amis à Londres? me dit ma femme avec un peu de surprise.

— Oui, répliquai-je ; un ancien employé : un garçon qui a quitté les bureaux, il y a deux ans.

— Ah l dit Mariette, et que fait-il là-bas ?

J'étais engagé dans la voie 4es inventions; il me fallait payer d'audace.

— Il enseigne le français, dis-je avec un sang-froid merveilleux.

Mariette parut se contenter de cette explication, et il se fit un moment de silence. Cependant, lorsqu'elle vit que je me mettais à découper, elle revint à la charge.

— Eh bien ! me dit-elle, tu ne décachettes pas la lettre de ton ami?

"* Rien ne presse, répondis-je avec une légèreté feinte. Je sais ce qu'il me demande.

— Et quoi donc ! dit ma femme en insistant.

— Quelques livres français, une grammaire et un dictionnaire. Voici déjà plusieurs fois qu'il y revient.

Pour enlever tout prétexte à ces questions, je mis la lettre dans Tune-des poches de mon habit, et ajoutai : — Je lirai cela à mon aise.

Mariette n'insista plus ; je vis pourtant que je n'avais pas eu

19G EDOUARD MONGKROIf.

le talent de la convaincre. Décidément^ la journée n'était pas heureuse : échec d'un côté, mensonge de Tautre. Aussi ne fis-je que peu d'honneur au repas. Goralie devait avoir appris mon mariage et sa colère s*exhalait sans doute avec Ténergie d*autrefois. Avec elle tout était à craindre. Ma préoccupation était visible^ et il faut rendre cette justice à Mariette^ qu'elle n'en abusa pas. Après le dessert elle fut la première à me fournir un prétexte pour que je pusse quitter la maison.

Il était nuit quand je sortis^ il fallait gagner un lieu éclairé. J'entrai dans le café le plus voisin et après avoir demandé machinalement un objet de consommation, je décachetai la terrible lettre^ et y lus ce qui suit :

« Mon gros chérubin, »

Ce début ne promettait pas des tempêtes; je poursuivis ma lecture avec plus de tranquillité.

QcMon gros chérubin^

« Qu'estHse que j'apprends? Que tu viens de ^enrégimenter dans la grande confrérie^ et de t'y pourvoir d'un numéro d'ordre. Bonne chance, mon garçon ; tu prenais du ventre, tu as voulu faire une fin ; je ne puis que t'approuver. .

« Au fait, tu devais en venir là. J'ai eu la maladresse de ne pas Ty laisser arriver plus tôt. Mais qui peut répondre de ne pas faire des sottise^^dans sa vie? Pour moi, je n'y prétends pas plus qu'à un prix de vertu.

« Ainsi, tu as épousé ta promise, l'ancienne, s'entend. A la bonne heure ! C'est un peu du réchauffé ; mais il ne faut pas disputer des goûts. Quand je pense que j'ai été folle d'un gros chérubin comme toi, je deviens très4olérante sur ce chapitre. Ah ! si c'était à refaire, comme je te laisserais aller vers tes amours, toujours! Que j'ai du regret de mes extravagances, que je m'en repens ! Mes excuses à Madame votre épouse. Monsieur.

« Sérieusement, mon gros jouHlu, tu as bien fait. Quel rôle jouais-tu sur celte terre ? Celui d'un pélican ennuyé de sa solitude. 11 te fallait une compagne à demeure et^ non une amie comme moi, toujours en camp volant. Tu sais que je suis bonne fille, quand le diable ne s'en mêle pas. Tu sais que je n'ai pas l'habitude de prendre des gants de chevreau pour dire ce que je pense. Eh bien ! je Vassure que je fais des vœux pour que tu sois heureux en ménage. Il y a cela de bon avoc nous autres, femmes MUS préjugés, que nou« avons le cœur suf les lèvres. Tu peux

revenir me Yoir^ Edouard, tu me trouveras ce que j'ai toujours été, une bonne fiUe^ dévouée à ceux que j'aime. Nous sommes des liaisons plus sûres pour nos amis que pour nos amants, et peutêtre gagnes-tu au change.

« Je ne sais pas comment vous marchez dans votre intérieur; cependant, à tout hasard, je vais te donner un avis. Par exemple^ tu en feras ce que tu voudras ; c'est une marchandise à Fessai. Si par hasard tu apercevais un peu de trouble dans le passé, quelques nuages, même du louche, crois-moi, mon chérubin, glisse là-dessus. La vie tout entière se compose de choses sur lesquelles il faut glisser. Malheur à qui s'y appesantit !- Les plus heureux sont ceux qui glissent le mieux. , ce J'ai ici un succès fou. Le peuple anglais n'est point habitué aux jupes comtes : aussi les jeunes lords sont-ils en feu. C'est notre revanche de Waterloo, et elle est complète. Je ne sais pas oïl en iront les choses avec le maillot de page. J'ai lieu de craindre quelques excès.

ce Marcel et Théobald sont venus me voir. Marcel continue à faire des calembours, Théobald à s'en exaspérer. J'ai envie de les donner en spectacle. En ne forçant pas le prix des places on aurait du monde.

u Je passerai ici toute la saison. Le directeur est enchanté de nous, et la meilleure compagnie accourt à nos vaudevilles. Probablement elle aime mieux les tpplaudir que les comprendre. Par exemple, nous jouons une de tes pièces qui a du succès. C'est à n'y pas croire; pour moi, je m'y perds. 11 est vrai que j'y ai deux travestissements. Les Anglais trouvent cette idée spirituelle ; avec quatre travestissements tu allais aux nues. Fais-en ton profit pour une autre occasion.

"a Adieu, mon gros chérubin ; soignez bien votre petite femme, et^ s'il vous arrive quelques malheurs, songez que c'est insë» parable de l'état. Un peu plus, un peu moins, voilà toute la différence.

« a Ta vieille amie,

« GORALIE. »

Telle était la lettre de la comédienne. En plus d'un endroit, elle cachait le poignard sous des fleurs. Cependant, j'obtenais le point essentiel, c'est-à-dire une résignation complète. EUeyjoi-, gnait un peu d'ironie; c'était la part de ses rancunes.

•^ A la bonne heure! m'écriai-je, après avoir achevé cette lecture, j'aime mieux qu'elle le prenne ainsi.

XXÏX

YAUHALLAN.

Au milieu de ces incidents le temps s'écoulait^ et nous touchions au jour fixé pour notre yisite au château. Grandchamp n'en dormait plus; jamais affaire ne l'avait tant occupé. Il fit cinq fois le voyage de Paris, afin de nous rafraîchir la mémoire et de s'assurer de notre exactitude. 11 devait nous attendre à la barrière d'Enfer avec la carriole, et nous conduire lui-même à notre destination. Une invitation chez les d'Hautefeuille, quel honneur pour lui !

Il fut convenu que les autres invités du marquis prendraient les voitures publiques jusqu'à Bièvre, où ses équipages devaient se mettre à leur disposition. Dans le cours de nos préparatifs, je crus m*apercevoir que Mariette n'accompagnait son père qu'avec une certaine répugnance. Si l'engagement n'avait pas été formel, sans doute elle eût reculé. De mon côté, je ne pouvais m'accoutumer à l'idée de cette visite. Vingt fois je me vis sur le point de rompre, de déclarer que nous n'irions pas à Vauhallan. Une seule crainte me retint, celle de porter à Grandchamp un coup trop rude. Attssi ma physionomie garda-t-elle, pendant tout le chemin, un caractère sournois que la joie du pépiniériste ne parvint pas à dissiper. Jamais je n'avais vu le vieillard si aimable, si causeur ; il trouva le moyen de parler depuis le moment du départ jusqu'à celui de l'arrivée, et quand nous lui refusions la réplique, il s'adressait à sa jument et poursuivait avec elle l'entretien.

— Vous verrez ce château, nous disait-il ; comme c'est grand genre, comme ça vous a un bel air !... Hue ! la Grise !... Dame ! quand on n'y épargne rien... Bien, voilà encore un caillou sous la roue. Hue donc !... 11 faut penser que depuis trois siècles les d'Hautefeuilie y enfouissent des millions... Hue, djia... Deux cents arpents de parc, jugez donc !

Ces paroles étaient entrecoupées d'un sifflement particulier à l'aide duquel Grandchamp excitait sa bête, et il y joignait un cliquetis de fouet qui avait l'éclat et la rapidité d'un artifice. .Un homme si occupé n'avait pas besoin dlnterlocuteur ; il se suffisait à lui-même. On devinait là-dessous un bonheur vrai qui ne cherchait qu'à s'épancher. Depuis quelques semaines, tout ' lui réussissait, au pépiniériste. Il avait tiré sa fille des mains des parents d'Arpajon, l'avait vue renaître à la vie, l'avait

ÊDOUABD HONGBfiœi. 199

conduite à Tautel ; puis^ pour couronner ces prospérités, 11 se rendait à Yauhallan, non en yassal^ mais en convive, avec plus d'éclat et de gloire qu'il n'en aurait pu rêver dans ses moments les plus ambitieux.

A Bièvre, nous trouvâmes Saint-Léon et Frédéric. Les équipages du château n'attendaient plus que nous. On monta en voiture^ et les chevaux nous emportèrent avec la rapidité de la foudre. Frédéric, qui avait pris place à nos côtés, ne pouvait se lasser d'admirer la beauté de l'attelage, Télégance de la calèche, la livrée des valets. 11 rendait justice à haute voix aux procédés de nos hôtes, et se plaisait à reconnaître qu'ils faisaient les choses royalement.

— Bonne tenue, disait-il, genre irréprochable. Exactement comme l'ambassadeur d'Angleterre. Il n'y manque qu'un cocher à poudre î Poudrer les cochers, c'est là une idée choisie ! il n'y a que les Anglais pour exécuter de ces tours-là et gravement encore.

— Yoici le château, s'écria Grandchamp, en coupant la parole à Frédéric dans une brusque interruption^

A ce mot, Mariette tressaillit ; un trouble se répandit sur ses traits. Pour se remettre, elle jeta les yeux au dehors. Vauhallan se montrait dans toute la beauté de ses perspectives. On voyait un édifice imposant se découper sur le massif des arbres et dominer la vallée. Le style des constructions les rattachait à la seconde moitié du dernier siècle, quoiqu'à de certains détails on pût reconnaître que l'ordonnance actuelle était greffée sur une ordonnance plus ancienne, à l'aide de raccordements et d'un mélange d'architectures. Le bâtiment principal se composait d'un avant-corps circulaire tout en saillie et dont la corniche était couronnée par un système de balustres plein de légèreté et d'élégance. Des deux côtés de cette rotonde se développaient les façades, puis les ailes repliées du côté de l'avenue en fer à cheval. La décoration générale était des plus simples ; quelques oves, quelques tympans, des cannelures fouillées avec soin et distribuées avec symétrie.

Frédéric ne restait pas indifférent à ces merveilles ; Grandchamp avait trouvé un complice et un écho. Les voitures venaient de s'engager dans l'avenue d'honneur. Des ormes centenaires, taillés en espaliers, formaient le long du chemin un double alignement, et çà et là on pouvait apercevoir une succession d'allées latérales disposées en berceau, et se prolongeant à perte de vue. Tantôt dans une échappée, se démasquait un boulingrin, orné d'une pièce d'eau où s'ébattaient des cygnes.

Tantôt des ttUeuU se groupaient en quinconce dans un oi^àre sévère et harmonieux. Partout on reconnaissait une main savante et un art sûr de lui-même. C'était l'œuvre de la nature autant que celle de l'homme, et le temps lui-même avait ajouté à la beauté des essences, celle de leur développement.

A toules ces surprises, Frédéric se répandait en exclamations. Puis changeant brusquement de thème et secouant le bras de Grandcharap :

— Ah ! dit-il, c'est trop fort ! Je n'y résfiste plus ; voici que ça me part. :

— (Ju'est-ce donc, Monsieur? répondit le pépiniériste, surpris de cette brusque apostrophe. |

— Père Grandchamp, poursuivît Frédéric d'une voix grave ; \ à quoi tiennent pourtant les principes ? Moi qui ai professé jus- i quMci un profond respect pour le pacte social, je sens naître au fond de mon cœur un désir féroce de le briser. Je me dérange, je me gâte, je me surprends à haïr. Ces bois, ces eaux, ces prés, ces vallons, m'inspirent des idées contraires à tous les grands préceptes dont s'est nourrie mon enfance. Un homme, un simple mortel possède tous ces biens, et ce mortel, ce n'est pas ■ moi. Voyez maintenant où peut me conduire cette idée ? |

— Dame t dit naïvement Grandchamp, il est vrai que le château est aux d'Hautefeuille de père en tils.

— Eh bien ! soit, ajouta Frédéric, aux d'Hautefeuille ! j'y consens : mais qu'en résulte-t-il ? d'est que je commence à comprendre la confiscation.

— Oh ! Monsieur ! s'écria le pépiniériste scandalisé.

— Ne m'en parlez pas, père Grandchamp, je me fais horreur. Frédéiic achevait celte sortie au moment où l'on arriva sur

la plate-forme du château. Le vieux marquis était sur le perron avec ^on petit-fils ; ils remplissaient, on le voit, les devoirs de châtelains dans toute leur étendue. Quand la voiture s'arrêta, le comte s'approcha de la portière et offrit sa main à Mariette. Oelle-ci l'accepta sans hésitation, et à peine put on surprendre | chez elle un petit tremblement que la fatigue de la route expli- j quait. Frédéric, en mettant le pied sur fe perron^ fut magnifi- I que comme pose, et Grandchamp, curieux comme émotion. | Saiut-Léon conservait les manières polies d'un homme qui a vécu dans le monde, mais ce que rien ne saturait rendre c'est la grâce exquise avec laquelle le marquis fit à ses invités les honneiu's de son château. On retrouvait dans ce vieillard des traditions oubliées et comme un parfum de l'ancienne cour.

Chez lui, c*étatt une aisance naturelle et une dignité parfaite, même dans les moments d*abandon.

Le marquis s'attacha surtout à Manette et à moî^ et nous comhia de ^Hréveoances. .Par un vestihule garni de fleurs, nous arrivâmes à un salon d'attente dont le plancher était en mosaïque. Jamais je n'avais rien yu de plus exquis que ce trayail. La mosaïque représentait des scènes de vénerie et en plus d'iui point l'on aurait cru marcher sur une chasse vivante. Suspendues aux muf s^ des dépouilles de daims et de cerfs complétaient la décoration de cette pièce, autour de laquelle étalent rangés quelques dressoirs. Quand le marquis et le comte étaient seuls au château, ils en faisaient leur salle à manger et s'y trouvaient moins frappés, moins affîigés du spectacle Me leur isolement.

A Tune des issues de la salle d'atlentie s'ouvrait une galerie qui régnait sur toute la longueur des bâtiments du côté opposé à la rotoude. Des tableaux de prix en couvraient les murs. Huit générations avaient concouru à enrichir cette collection, où figuraient des chefs-d'œuvre de toutes les écoles. Le choix en avait été fait de longue main, d'une manière patiente et habile. Pas un morceau ne déparait l'ensemble. Flamands, Italiens, Allemands, Espagnols, Français, tout s'y trouvait et en échantillons d'élite. Un seul panneau laissait à désirer sous le rapport de l'art, et pourtant le vieux marquis ie mettait bien au-dessus des autres ; il le montrait avec un légitime orgueil. C'était celui des portraits de famille, alignés dans un ordre généalogique. Chaque siècle y était représenté, chaque costume aussi, depuis la cotte de mailles des croisades jusqu'à l'uniforme des dragons de la reine» que le marquis avait commandés. Les artistes, il faut le dire, n'avaient pas toujours reproduit avec bonheur cette suite d'Hautefeuille. Mais aux yeux des membres de la famille, ces torts de l'exécution disparaissaient devant la grandeur des souvenirs et les prestiges de la vanité héréditaire.

Cette galerie était pour ainsi dire le pivot des distributions intérieures. Par un perron de quelques marches, elle aboutis* sait à un parterre au delà duquel on apercevait les accidents d'un jardin anglais. Par deux portes latérales, elle conduisait d'un côté à la salle à manger, de l'autre au salon de réception. Ce salon était, le type le plus achevé de la décoration du dernier siècle et de ce genre auquel une favorite de roi donna son nom. 11 se composait de douze panneaux qu'encadraient des sculptures en relief et à mets dorâiu Sur chaque panneau figu-

%Ù% toOOARB MÔIVGBRON.

rait une bergerie peinte par Watteau, et pour laquelle les dames de la maison avaient posé en costumes de fantaisie. Évidemment cette galerie de famille valait mieux que Tautre ; il est vrai qu'elle ne remontait pas aux croisades. Au-dessus dès peintures, quelques Amours en ronde-bosse montraient leurs visages joufflus. On les avait prodigués par nichées dans les soubassements, sur les trumeaux, sur les consoles. Jamais siècle, on le sait, n'en ût une consommation plus prodigieuse ; il s'endormit sur des roses pour se réveiller sur Téchafaud.

Pendant .que les châtelains nous faisaient ainsi les honneurs de leur résidence, le marquis m'interrogeait doucement et avec une curiosité polie. 11 voulaitsavoir où j'en étais de ma carrière, quelles éèaieut mes chances, sur quels appuis je pouvais compter. Je lui donnai quelques détails qu'il parut écouter avec intérêt.

— Ah ! me dit-il, vous avez peur qu'on ne vous néglige. Et jusqu'où éleviez-vous vos vues, monsieur Mongeron ?

— Mais, lui dis-je, une place de sous-chef m'eût semblé un avancement légitime.

— En efTet, monsieur Mongeron, la prétention est discrète. Il y aurait de l'ingratitude de la part de ce régime-ci à n'y pas faire droit. Mais qui pourrait se porter garant de pareilles gens ? ajouta le gentilhomme avec un air de dédain.

Depuis qu'il avait mis les pieds dans le château, Frédéric avait vu sa verve tarir. Un faste pareil lui imposait ; il y trouvait je ne sais quoi de majestueux qui désarmait son ironie. H ne s'attendait pas à trouver tant de calme, tant de bon goût dans la richesse. Je ne jurerais pas que ses pensées subversives n'eussent pris un nouvel essor à la vue de ce mobilier, ni qu'il ne fût tenté d*y voir un nouvel argument à l'appui de ses penchants à la confiscation. Mais le respect dû aux hôtes, le gracieux accueil du marquis, l'élégance fière et aimable de son petit-fils, agissaient sur son esprit et lui enlevaient une partie de ses moyens. La curiosité s'en mêlait en outre, et, pour la première fois de sa vie, il se résignait volontairement au silence.

Chez Grandchamp, l'embarras se manifestait par d'autres symptômes. Depuis qu'il avait pénétré dans l'intérieur des appartements, le vieillard semblait douter de lui-même. A peine osait-il mettre le pied sur les tapis, tant il lui semblait que ce n était pas là sa place et que de si beaux meubles ne devaient point entrer en contact avec un rustre comme lui. Pendant que la promenade intérieure se prolongea, il eut soin de se tenir constamment en arrière et à une respectueuse distance. Quand par hasard le comte ou le marquis se tournaient de son côté,

ÉDOVAHO MONGBRON. 20 8

1 se troublait et se créait une contenance en jetant sur les ta- )leaux un regard machinal.

Cette attitude semblait contrarier Mariette ; elle a^ait compté ur son père comme sur un chaperon^ et le vieillard ne lui était l'aucun secours. Le marquis venait de s'emparer de moi : elle le pouvait rester sous mon bras. Evidemment le cdmte attentait ce moment pour lui offrir le sien. Maiiette prit un parti lécisif ; elle alla vers Saint-Léon au risque d'essuyer le feu de es madrigaux. Cette attention allait directement à mon adresse, 'en remerciai ma femme dans le fond de mon cœur.

A l'extrémité des pièces que nous venions de parcourii*, se pouvait un pavillon octogone, en vitres de couleur^ bâti en saillie L l'extrémité de Tune des ailes. C'était un observatoire charnant, entouré d'un balcon d'où Ton découvrait le parc et toutes es perspectives. A la vue de ce site, un cri sortit de toutes les )ouches. Au pied même du balco^, s'étendait un petit lac chargé le barques pavoisées et d'une flottille en miniature, avec ses igrès, ses mâts, et jusqu'à des simulacres de canons. Des trouves de canard de Barbarie animaient ces eaux dormantes. Les bords de l'étang étaient tapissés de salicaires aux épis pourprés, i'iris jaunes et de menthes odorantes, tandis que la surface du bassin était couverte de nénuphars, de glaïeuls, de sagittaires, ivec leurs feuilles en fer de lance. En quelques endroits, la végétation avait une telle épaisseur, que l'étang ressemblait à une prairie ondoyante, et qu'on pouvait y voir les bergeronnettes courir après les insectes dont elle était peuplée.

Le plan de notre journée était des plus simples. On ne devait faire au château qu'im déjeuner dînatoire ; le marquis voulait y ajouter le divertissement d'une chasse dans la réserve du parc. Sur l'invitation du vieux gentilhomme, nous nous rendîmes ians la salle à manger. L'aspect de la table avait quelque chose le simple et de somptueux. Une partie de la livrée était sur pied li nous attendait en grand costume. A la vue de ces préparatifs, le père Grandchamp n'osait pas franchir le seuil de la porte ; pour un rien, il se serait enfui dans le parc. Il fallut que le marquis le prît par le bras et lui fît pour ainsi dire violence.

— Eh bien ! Grandchamp, lui dit-il, entrez donc. Vous le voyez ; nous sommes gens sans cérémonie, mon petit-fils et moi. Tenez, Grandchamp, ici à ma gauche ; M. Mongeron se mettra à ma droite ; madame Mongeron vis-à-vis de moi, à côté d'Ernest. Vous êtes ici chez vous, Messieurs ; ce sont deux garçons qui vous reçoivent.

Malgré des propos si aimables , Grandchamp ne semblait pas

304 iMQAft» vamBEeR.

phis rassuré. Quand il s'agit de s'asseoira côté du marquis, le cœur lui manqua : il n'osait plus s'approcher de la taile, et, malgré les^nstances du châtelain^ il s'obstina à conserrer, pendant tout le temps du repas, une immense distance entre sa chaise et son couvert. C'était une dernière protestation (f indignité, et il y persista jusqu'au bout.

Le repas fut beau, mais un peu firoid. Aucun de nous ne se trouvait à l'aise, mal^é Faifabilité de nos hôtes. Frédéric se sentait gêné, Mariette s'observait : moi, je me tenais sur mes gardes. Aussi le marquis abrégea-t-il le repas avec la pensée que nous retrouverions au dehors un peu d'entrain. On passa, pour prendre le café, dans le salon, et le vieux gentilhomme s'en prit de nouveau à moi. 11 fallut encore lui parler de mon avenir, des démarches qui pouvaient l'assurer. 11 me demanda à quels bureaux j'appartenais, de qui je dépendais, enfin, j'eus à subir un véritable interrogatoire.

Absorbé dans cet entretien, je perdis de vue ce qui se passait. Seulement, je pus, à un moment donné, remarquer que le comte Ernest nous quittait pour se diriger du côté des appartements. Cette circonstance était insignifiante, je ne m'y arrêtai pas. Cependant, quelques minutes après, je m'aperçus que Mariette venait aussi de quitter le salon. Ce fut comme un réveil : avec l'ardeur des esprits ombrageux^ j'y vis le résultat d'une connivence.

— Ils s^entendent, m'écriai-je en mol-même, ils s'entendent ; elle est allée le rejoindre.

Et sans m'excuser même auprès du marquis^ je le quittai brusquement pour aller à la découverte*

LÀ CHAfiSiE.

Cette sortie si brusque avait été l'effet d'un mouvement irréfléchi ; aussi, une fois hors du salon, ne savais-je que faire, ni de quel côté me diriger. J'avais cédé à un accès de jalousie, voilà tout. J'allais en aveugle. Cependant, j'avais beau jeter^ à droite et à gauche^ des regards inquisiteurs, je n'apercevais rien. Je passai de la galerie dans les salons, des salons dans les pièces latérales. Partout le silence et la solitude. Loin de calmer mes doutes, ces échecs ne faisaient que les accroître. J'y voyais un grief de plus. On ne se cache si bien; me disais-je, que lorsqu'on

ÉoouABD Mofianoii. i«5

9&i crboaiiàéL. Bt je recomvaeBçais mes recherches. On m'eût pris pour un insensé. Insen^ ! Ne Tétais-je pas 7

Enûu^ après vine langue poursuite^ je m'arrêtai. J'avais poussé jusqu'à rij^iscïéUon cette visite domiciliaire;' tout cela en vain* Cependant j'étais assuré que le comte n'avait pas pu quitter le rez-de-chaussée du château ; l'escalier des étages supérieurs se trouvait sur un autre poinjb. Où se cachait* il alors? où s'abritaitil avec sa complice ? Une idée me vint, c'était que le couple avait dû gagner le jardin anglais et s'égarer dans ses solitudes. Une porte de la galerie se trouvait ouverte, et, en eiaminant de près le sable des allées, je crus y reconnaître des empreintes. Plus de doute ; c'était vers le labyrinthe qu'il fallait me porter.

On se ferait difûcilement une idée de Fardëur avec laquelle je me mis à battre les buissons et k fouiller les massifs. Des illusions étranges venaient m'assaillir. A chaque pas, je croyais entendre un frôlement ou bkn apercevoir une robe entre les éclairçies des feuilles. Je m'arrêtais alors, et cherchais à m'assurer de la réalité de ces visions ; puis, après une halte, je te^ commençais ma course. La lassitude seule vainquit mon opiniâtreté. J'avais pénétré dans tous les chalets, visité tous les kiosques : mes efforts avaient été déçus. C'était une seconde déception à ajouter à la première. Mes soupçons subsistaient encore ; seulement^ ils ne savaient plus où se rattacher. Je me disais que je n'étais pas de force à lutter contre des perfidies aussi habiles, à rompre des trames si bien ourdies. L'attaque avait été préparée de longue main ; comment y répondre avec succès dans une défense improvisée ? Évidemment, j'avais eutcMrt de Tess'ayer ; il valait mieux se résigner sur-le-champ.

Je venais de regagner le château, et touchais au perron d'honneur lorsque je fis une rencontre qui me couvrit de confusion. Â la hauteur de la pièce d'eau, je me trouvai en face d'un groupe composé de Mariette et de son père, et auquel Frédéric venait de se réunir. Mariette, assise sur le bord de l'étang, avait attiré autour d'elle une famille de beaux cygnes, et leur distribuait quelques biscuits, débris de son dessert Ces animaux rassiégeaient et lui arrachaient les morceaux des mains. Ainsi, pendant que je battais le bois, ma femme était demeurée là, sous la sauvegarde de son père, livrée au jeu le plus innocent. C'était un démenti trop direct ; je ne l'acceptai pas. Je me dis qu'il y avait là-dessous une scène arrangée. Les gens mécontents d'eux-mêmes sont intraitables ; ils s'arment de ce qui devrait les faire capituler.

— Eh bien ! déserteur, ' me dit Frédéric du phis loin qu'il

See ÉDO0ARD MONGBROK.

m'aperçut ; d'où venez-vous ? Le marquis fait battre la forêt pour vous retrouver; il vous croit perdu.

Je ne répondis pas^ et arrivai près de Mariette qui était tou* jours aux prises avec les cygnes. Ce fut à elle que mon regard s'adressa :

— Je vous cherchais, répliquai-je.

Ma femme releva la tête et avec une candeur qui me parut être le comble du calcul :

— Nous étions ici^ me dit-elle.

— Depuis longtemps ? ajoutai-je.

~- Mais oui, dit Grandchamp, en prenant la parole à son tour. La petite a vu que je n*étais pas à l'aise dans ces beaux salons ; elle est sortie avec moi. Dame ! on ne voit pas tous les jours du si grand monde. G*est bien naturel d'être un peu troublé.

— Moi, dit Frédéric, en se mêlant à l'entretien, cela ne me trouble pas; mais j'en deviens féroce. Je sens que j'incline de plus en plus vers la loi agraire. Quel chemin en quelques heures ! Hier à cheval sur les lois ; aujourd'hui au dernier degré de l'anarchie. Et qu'a-t-il fallu pour cela? L'aspect de la nature et la vie de château.

— Un beau château, ma foi, dit Grandchamp.

— Oui, vieillard; un beau château, ajouta Frédéric; mais plus ils sont beaux, moins je leur pardonne. Il n'y a qu'un moyen de me réconcilier avec eux, c'est de m'en donner un. A ce prix, je me rallierai. C'est à la société de voir si elle veut souscrire à ce sacrifice.

Pendant que Frédéric faisait ainsi ises conditions, je continuais à poursuivre Marotte de mes regards défiants ; elle les soutenait avec sérénité. L'impatience me gagna.

— Et le comte? lui dis-je, croyant n'être entendu que d'elle seule.

— Le comte ! me répondit-elle avec une dignité triste et sévère.

Grandchamp avait saisi ces mots au vol ; ce fut lui qui ajouta :

— Le comte, mon fils ! Ne le vois-tu pas là-bas avec ses gens I Tiens, sur notre droite; il est assez visible pourtant.

Son doigt me désignait une clairière éloignée. 11 était facile^ en jetant les yeux de côté, d'y reconnaître le jeune d'Hautefeuille en habit de chasse et entouré de sespiqueurs. Une cinquantaine de villageois, armés de bâtons, recevaient ses ordres et se dispersaient sur toutes les lisières des bois. C'était la battue qui allait commencer, et le cor en donna bientôt le signal.

EDOUARD UONGBRON. S07

— En chasse, mes amis ! dit le yieux marquis^ se montrant au-dessus de la rampe dont la plate-forme était entourée.

 proprement parler^ ce n'était point une chasse dont nous allions a^oir le coup d'oeil, mais une sorte de dénombrement. On devait compter les lièvres qui gisaient dans la partie close du domaine, et les relâcher après les avoir marqués d'un signe pour distinguer les sexes. Voici par quels procédés on y arrivait :

Le parc de Vauhallan était traversé par deux ruisseaux qui y coulaient parallèlement et à j>eu de distance l'un de l'autre. Dans rintervalle s'étendait une immense prairie sur laquelle s'élevaient çà et là quelques touffes de buissons. Point de grands bois, point de taillis même, rien qui limitât le regard, mais un gazon uni et frais, sur lequel la vue se reposait avec calme. Toute la grande végétation, les hautes et moyennes futaies se trouvaient jetées au delà ou en deçà des ruisseaux, suivant la perspective. C'était comme \in double amphithéâtre, dont les derniers degrés, composés de genêts dorés et d'épines blanches, venaient se confondre avec les pelouses. Quelques ponts, jetés , sur les deux ruisseaux, liaient les grands bois aux pâturages.

Dans le courant du jour, il était rare que les lièvres dont le parc fourmillait vinssent s'aventurer sur ces prés découverts et exposés aux regards. A peine s'y hasardaient-ils dans leurs courses de nuit, et pour y brouter quelques herbes dont ils sont friands. Ordinairement ils se tenaient tapis dans les taillis qui leur servaient de gîtes et dont ils ne s'arrachaient qu'à la dernière extrémité. La manœuvre de la battue consistait à les faire sortir du terrain boisé pour les amener sur le terrain découvert, à les chasser de buisson en buisson, jusqu'à ce qu'ils n'eussent plus d'issue que vers la pelouse. Mais avant d'en arriver là, que de combinaisons et quelle stratégie ! Il fallait former un réseau vivant dans lequel le gibier se. trouvait enveloppé sans qu'il eût le temps ni le pouvoir de s'y dérober en passant à travers les ouvertures.

Le comte venait de nous rejoindre : il nous guida vers un point d'où nous pouvions saisir l'ensemble des opérations. Alors les rabatteurs s'ébranlèrent. Les piqueurs donnèrent du cor, les villageois vociférèrent de tous leurs poumons. Partagés en deux bandes, ils embrassèrent l'étendue des bois dans un vaste cordon, qui se resserrait ou s'étendait suivant la nature du terrain. Un bruit affreux tirait les lièvres de leur repos et les jetait hors de leurs gîtes. S'arrêtaient-ils un moment, d'autres bruits venaient les effrayer ; de chaque buisson semblait^sortir un ennemi.

tOS ÉDOUAKB MomnuNf.

Effarés^ ils se prédpitaieiit pâe-mêle et ftiyltient deiraiit la toîi. Oq les Yoyait peu à peu se former en bandes vers rextrémité du parc et à la hauteur de l'un des ponts qui débouchaiacitdaQs la prairie.

G'€st sur ce point que nous nous étions placés. Quand la battue fut complète, il s'agit de faire traverser ce défilé à cette armée en désarroi. Pour cela^ les traqueurs resserrèrent peu à peu leur demi-cercle, de manière à ce qu'il n'y eût plus que ce passage d'ouvert. 11 fallait que, -de droite et de gauche, cette masse de lièvres passât iva deux ponts, les seuls accessibles. Ce fut un moment critique et un spectacle curieux. Dès que le premier eut donné l'exemple, tous se précipiterait à la fois. Ils arrivèrent ainsi sur le pré en tel nombre, qu'en plusieurs endroits on ne distinguait plus la couleur du gazon. Moina poursuivis, ib firent alors une halte, et rien n'était plus amusant à voir que cette armée d'animaux assis sur leur râble, l'œil soucieux et les oreilles en cornet. A dessein on leur laissa un peu de répit ; on voulait leur donner le temps de se remettre de leurs alarmes. Bientôt nous pûmes les voir sautiller sur le gazon, parmi les ^ amourettes ondoyantes et les scabieuses au bleu mourant.

Amener sur la pelouse la plus grande partie des lièvres qui peuplaient les bois, n'était que la moitié du programme. Le divertissement avait un but utile qu'il ne fallait pas négliger. Dans les chasses au fusil, la consigne donnée, soit aux gardes, soit aux hôtes du château, était d'épargner les femelles. Or, comment les reconnaître au milieu des taillis ? Le comte avait imaginé de leur couper Toreille gauche, et les battues générales n'avaient pas d'autre objet. Il s'agissait dès lors de procéder à la vérification des sexes et de pratiquer sur les bases la mutilation qui devait les garantir du plomb meurtrier.

C'était une entreprise longue et délicate; voici comment on y procéda. Sur un point de la prairie, les deux ruisseaux se resserraient de manière à former un isthme étroit parsemé de quelques buissons. On y tendit des panneaux qui occupaient l'espace dans toute la largeur. C'étaient des filets garnis d'une poche et capables de résister aux chocs les'plus violents. Le lièvre voit mal en droite ligne : aussi échappe-t-il rarement aux pièges qu'on lui tend dans cette direction.

A la hauteur de l'isthme dont je viens de parler, et dans la partie la plus étranglée du pré, se trouvait un kiosque élevé sur le tronc d'un orme centenaire. Ce fut là que le jeune comte nous conduisit. Rien de plus pittoresque que cette construction aérienne où l'on aitivait par un escalier de quelques marches.

toOCAM VONOBRON. SOS

D*en bas on eût ëit un nid d'oiseau. Éa liaut, Ton s'étonnait dé foir que huit personnes s'y asseyaient à l'aise. La Tue y était ravissante ; ies rameaux dégarnis n'y formaient point d'obstacle. Dans une perspective circulaire on embrassait toute la vallée, le cours des ruisseaux, le massif des bois, et, sur un dernier plan^ le château avec sa masse imposante. De ce point les petites fabriques dont le paysage était semé avaient plus de relief et se dessinaient mieux. On apercevait la vacherie au fond d^une clairière, le haras à' la limite des prés, plus loin la faisanderie près de la maison des gardes.

Tout le monde trouva moyen de se placer dans cette bonbonnière. Mariette eut un pliant ; les hommes restèrent debout. Déjà les panneaux étaient tendus et assujettis à l'aide de forts piquets ; ils formaient entre les deux ruisseaux une barrière continue. Afin de mieux tromper le gibier, ces panneaux avaient été peints ; leur couleur était celle du pré ; même avec une vue plus subtile, les lièvres n'auraient pu les apercevoir. De notre observatoire^ nous avions de la peine à en distinguer les mailles. Il ne restait plus qu'à pousser vers cette partie du pré les phalanges de lièvres groupés dans la zone supériem*e. Les manœuvres des rabatteurs avaient continué. Les uns gardaient les tètes des ponts; les. autres^ les berges des ruisseaux. Tout était en ordre ; le comte donna le signal. Alors une partie des rabatteurs envahit le pré pendant que l'autre surveillait toujours les ponts et les berges. On poussa ainsi ces légions d*animaux vers l'isthme étroit où les panneaux se trouvaient tendus. A leur droite, à leur gauche, ils avaient l'eau pour barrière et quelques hommes comme épouvantait ; derrière eux une ligne menaçante de traqueurs armés de bâtons, devant eux des pièges auxquels ils ne pouvaient échapper. Autant la première battue avait été bruyante et rapide, autant celle-ci fut lente et silencieuse. On voulait conduire l'opération d'une manière graduelle et successive, afin qu*aucun deâ sujets ne s'y dérobât. Lorsque l'un deux, plus avisé que les autres, se tapissait dans un buisson, on l'en débusquait. Point de merci, point de grâce ; c'était la loi commune : il fallait que tous la subissent.

Dieu sait quels cris nous échappèrent lorsque les premiers lièvres passèrent sous nos yeux et presque à nous toucher. On les voyait courir avQc la rapidité de la flèche, se heurter contre les mailles du filet, puis rouler sur le sol, pelotonnés, enchevêtrés, et frappés d*une stupeur telle, qu*ils ne faisaient plus un mouv^nent. J'ai dit que l'isthme était semé de touffes de buissons» C'est derrière cet abri que les gardes s'étaient placés. Us

210 EDOUARD lfO!l«BK(HI.

n*étaient pas tus et pouvaient voir. Lorsque cinq ou six lièvres se trouvaient pris dans les panneaux, les gardes quittaient Taffût et s'élançaient vers le filet. D'un tour de main, ils dégagaient l'animal, lui coupaient l'oreille si c'était une hase, ou si c'était un mâle, lui administraient un coup sur le râble en guise d'avertissement et de rançon, puis ils leur donnaient la clef des champs, et rajustaient le panneau. Il fallait voir détaler les animaux échappés à cette épeuve, les uns avec une oreille de moins, les autres ivres de frayeur.

Cette chasse eut pour nous un intérêt réel; Frédéric surtout ne se contenait pas.

— Si nous allions voir cela plus près ? s'écria-t-il.

— Rien de plus facile. Messieurs, dit le comte d*un air aimable; allez vous placer près des gardes, vous surveillerez les panneaux avec eux.

— Voilà une idée ! dit Frédéric. Et moi qui n'y avais pas songé ! Qui m'aime me suive.

Il descendit; Grandchamp et Saint-Léon en firent autant. Quanta moi, ces scènes m'avaient tellement captivé, que j'en avais presque oublié mes soupçons. L'attitude du comte Ernest avait été fort réservée ; Mariette était toute aux émotions de la chasse. Je ne sais comment cela se fit, mais je suivis Saint-Léon et Frédéric, et allai comme eux me mettre en embuscade derrière un buisson.

Là seulement je me mis à réfléchir que j'avais laissé Mariette en tête-à-tête avec le comte. Ils étaient dope seuls, seuls par ma faute ; ils pouva,ient se parler librement. Une demi-heure d'entretien allait décider peut-être du bonbeur de ma vie. Ces réflexions m'assiégeaient et j'y résistai d'abord. Je me dis qu'un espionnage ridicule lasserait ma femme ; que je devais, pour son repos et le mien, renoncer à des procédés pareils. Cependant, tout en faisant ce calcul sensé, je me dégageai peu à peu des broussailles où je m'étais blotti, et m'arrangeai de manière à regagner le kiosque sans bruit. J'arrivai en amortissant le bruit de mes pas et en retenant jusqu'à mon haleine. Les marches de l'escalier étaient sonores. Je m'y engageai avec précaution et arrivai près de la porte. Mariette parlait d'une voix ferme :

— Jamais ! disait-elle.

Ce fut le seul mot que j'entendis ; mais il était décisif. L'impression qu'il fit sur moi dut m'arracher un mouvement qui fut entendu de Finlérieur. Le comte vint vers la porte et l'ouvrit.

— C'est vous, monsieur Mongeron, me dit-il, entrez donc.

iDOCABD 1I0N6BR0N. tfl

— J'étais de trop là-bas^rëpondis-je avec une aisance affectée, cela dérangeait les gardes.

Jamais ! elle avait dit : jamais ! Ce mot suffit pour guérir les blessures de ma journée. La confiance me revint. Mariette pouvait être attaquée^ mais elle savait se défendre ; elle savait dire : Jamais !

A QUOI TIBNT LE BêNHEUR !

Peu de jours après cette partie de campagne la réorganisation des bureaux fut rendue publique. Je m'étais d'avance résigné à l'oubli ; à peine osais-je entrevoir une petite augmentation de traitement dans le même grade. Que Ton juge de ma surprise» lorsque je reçus l'avis de ma nomination à l'emploi de sous-chef avec quatre mille cinq cents francs d'appointements !

Je crus rêver ; rien ne m'avait préparé à cette faveur ; tous les avis tendaient au contraire à me décourager. Qui avait pu me servir si à propos et si bien ? Évidemment mes titres seuls n'y eussent pas suffi; je n'étais pas assez naïf pour le supposer. Il devait y avoir là-dessous une main amie qui voulait cacher le bienfait.

Ce mystère me piqua ; je résolus de l'éclaircir. Quoique le travail des promotions se fût fait dans le cabinet du ministre^ plusieurs employés y avaient concouru. De ce nombre était Martin^ mon ancien camarade dans le bureau des rédacteurs. Martin n'avait démenti aucune des espérances de son début. Il était devenu le bras droit de l'administration. Lorsque le changement de régime eut bouleversé lessom mets des cadres» il fallut trouver un homme qui remplît les vides de l'interrègne et s'emparât de l'ensemble du service. Personne n'était propre à ce rôle autant que Martin. Aussi» en fit-on sur-le-champ un chef de division en lui laissant des pouvoirs étendus. Au milieu de l'invasion dont on était menacé» une main ferme devenait nécessaire. Sans elle» les traditions menaçaient de périr, les ressorts administratifs de se détendre. Martin eut ce bonheur d'arriver à propos et d'être servi par les événements.

Mon ancien camarade avait donc le secret des influences auxquelles je devais ma promotion. J'allai le voir le jour suivant ; il s'était mis à la hauteur de ses nouvelles fonctions. Son prédécesseur avait fait meubler son cabinet avec un goût digne de ^011 rang. Il avait une antichambre où volontiers il laissait se

%i% toOVARD MORCnON.

morfondre les solMteurs. Martin n'agit rien réformé de ce luxe. L'huissier était toujours là, avec ses culotta courtes et sa chaîne d*acier, Toyant des importuns dans tout ce qui se présentait, et mesurant la valeur des gens, avec cette précision de coup d^œil qui semble être l'un des attributs de l'institution.

Quand je me présentai chez Martin, j*eus à subir cette enquête. L'huissier ne me connaissait pas^ et à Taspect de ma boutonnière dégarnie^ il ne se 6t pas une grande idée de ma position. Mon nom, quand je Feus décliné, ne lui imposa pas davantage, et je lus dans son regard le regret qu'il éprouvait à se déranger poar un si petit motif. Cependant, après s'être bien consulté et avoir feuilleté un cahier de noies, il se décida à entrer chez le chef de division et à lui demander ses ordres. Martin me vengea des dédains de son subordonné ; il me fit introduire sur-le^-cbamp .et se leva pour venir au-devant de moi.

«-- Cher Mongeron, me dit-il en me faisant asseoir dans un excellent fauteuil ; c'est bien aimable à vous de vous être souvenu d'un ancien ami. Savez^vous que voilà bientôt un siècle que je ne vous ai vu ?

11 me tendait la main ; je la serrai avec empressement.

— Je ne vous cache pas, lui dis-je, que ma visite est un peu intéressée.

— Bah ! répliqua-t-il, ne seriez-vous pas content de ce que Ton a fait pour vous?

— Au contraire, vous m'en voyez enchanté.

— Ehbien?dit-iL

—Qui donc m'a rendu ce service ? dis-je en homme résolu de pousser son enquête jusqu'au bout

— Qui vous a rendu ce service^ Mongeron ?

— Oui, Martin.

— Vous me le demandez, à moi?

— Sans doute, et à qui voulez-vous que je le demande ?

— Eh bien ! Mongeron, voyez comme cela se rencontre! J'allais en faire autant de mon côté.

— Vous plaisantez.

— Non, mon ami, non ; ma curiosité était tellement piquée que je comptais sur vous pour la satisfairOé

— Soyez discret, Martin, mais ne soyez pas cruel, lui dis-je d'un air peiné. Je comprends que votre devoir vous obligea beaucoup de réserve.

Mon collègue vit que j'étais réellement affecté; il ne voulut pas que je pusse soupçonner chez lui des intentions désobiigéantes.

EDOUARD MOHORROR. SIS

— Écoutez^ Mongeron^ me diMl, je yûs tous raconter comnent les choses se sont passées ; mais à une condition expresse^ î'estque ma confidence sera pour vous seul.

—Je vous le promets^ lui répondis-je.

— J'y compte. Maintenant voici leis faits que je connais. Lundi iernier, vous n'étiez pas sur la liste de Tavancement. Vous ixpliquer pourquoi serait trop long. Un mot suffira : vous l'aviez pas été appuyé. Si vous saviez que de gens nous avons à )ourvoir !

— Je m'en fais uneidée^ lui dis-je.

— Vous étiez donc oublié^ mon cher collègue, complètement )ablié.

— Frédéric me l'avait appris, dis-je à part moi.

-|- Oublié avec une foule d'autres, s'entend, et en très-bonne compagnie. Les choses en étaient donc là, lundi dernier, pouriuivit mon ancien collègue, lorsque le ministre me fit appeler : -Monsieur Martin, me dit-il, votre travail dé promotions est-il ichevé? — Oui, Monseigneur, lui répondis-je. — Dans ce cas, ijouta-t-il, veuillez le modifier et y comprendre M. Mongeron ivec le grade de sous-chef. Je m'inclinai et me disposai à sorir pour aller exécuter cet ordre, lorsque le ministre ajouta : - N'y manquez pas, monsieur Martin ; c'est très-essentiel. Cet imployé a été fortement appuyé.

— C'est un abîme, m'écriai-je, devenu pensif; je m'y perds* — - Voyez le grand mal, dit Martin avec gaieté. Vous voilà sous>

îhef. N'y a-t-il pas de quoi se révolter?

— N'importe, répliquai-je; il n'est pas bon d'avoir affaire à les inconnus.

Quand j'eus quitté Martin, mon imaginatk>n se donna carière. Était-ce ma tante qui avait ngî à mon insu? Elle connais^ ait tant de maréchaux I Ne serait-il pas possible qu'elle en eût imployé un en ma faveur? Mon premier soin fut^e tout raconter i MarieU e :

— ■ D'où peut me venir cet appui? lui dis-je.

— Qui le sait? Edouard, me répondit-elle. Et poi importe. Tailleurs. Te voilà sous-chef, c'est l'essentiel.

Quoique elle eût dit ces mots avec une certaine légèreté, je voyais pourtant qu'elle était préoccupée au moins autant que je 'étais. Une journée aussi heureuse ne laissait pas sur nos vi-^ âges l'empreinte radieuse du bonheur. Notre repas du soir fut ilencieux et presque triste.

Au bout de quelques jours, cette impression s'affaiblit. Mon àuteuil de sous-chef me sembla plus doux ; je me résignai à ma

su iDOOABD XORGBSOll.

fortune. Désormais je pouvais songer à quitter la ruelle où ma femme végétait faute de soleil et mettre ma maison sur un pied moins modeste. Ces projets m'occupèrent et eurent pour moi un certain attrait. Mariette s'y plaisait aussi; c'était Tobjet de nos enfretiens et de nos cburses. Nous voulions un k^ement dont les croisées s'ouvrissent sur un jardin, petit, mais gai, avec de l'air en tout temps et un peu de verdure dans la belle saison. Ce souhait me fit songer aux Bernard; nous avions bien des torts envers eux. Depuis longtemps nous aurions dû aller les voir, et constamment nous en avions été détournés. Cette négligence me faisait éviter la rencontre de ce digne garçon. Cependant je l'aperçus deux ou trois fois de loin : mais si triste et tellement abattu, qu'on Teût pris pour l'ombre de lui-même. Enfin, un jour je pris Mariette sous le bras et nous nous dirigeâmes vers la rue des Moulins.

— Tu verras quel ménage charmant, disais-je à ma femme. Comme c'est tenu ! comme c'est propre ! 11 est vrai qu'il faut aller chercher cela bien loin ; mais lorsqu'on est arrivé, c'est ravissant.

— Ils sont donc bien riches? me dit ma femme.

— Eux, Mariette? Bien moins que nous! Mille écus à dépenser par an et deux petites filles. Mais il y a tant d'ordre àm cette maison, qu'on les dirait millionnaires! J'ai passé là une journée qui m'a laissé de bons souvenirs. Je pensais à toi et je me disais : Quand nous serons mariés, nous aurons un jardin semblable à celui-là. Mariette s'y connaît; Dieu sait comme elle gouvernera son petit empire !

— Oh ! pour cela, me dit ma fenune, je n'y aurais point été embarrassée.

— Eh bien ! Mariette, tu vas les voir, les Bernard. Si leur intérieur te plaît, nous cherchons près d'eux quelque maisonnette comme la leur. Tu auras Denise pour voisine et pour amie; vous parlerez da vos maris, vous vous raconterez vos petits tracas de ménage. Il faut que les femmes aient à qui se confier. Qu'en penses-tu, ma chère âme? !

— Je ferai tout ce que tu voudras, mon ami.

— Après tout, il n'y a à cela qu'un inconvénient, ajoutai-je,| c'est la distance. Pour arriver aux bureaux, c'est presque un voyage. Eh bien ! je prendrai les omnibus. Avec quatre millecinq cents francs par an on peut se permettre ce luxe. Mais au moins tu auras ton soleil que tu aimes tant. N'est-ce pas, Mariette, que c'est là un joli rêve?

Elle me répondit par un serrement de main, accompagné du plus doux sourire. Ce tableau la touchait.

iDOUARD HONGSRON. Si 5

— Tiens, lui dis-je alors, nous voici arrivés. Gomme les dismces sont courtes quand on chemine en causant I En effet, nous étions au sommet de la côte et allions entrer ans la rue des Moulins. C'était vers les derniers jours d'octore; un soleil d'automne remplissait Tatmosphère. Un léger rouillard enveloppait la ville et l'on voyait les hautes tours, is coupoles, les flèches élancées, nager dans une mer de brume, lalgré moi je comparais cette perspective à celle dont j'avais )ui, lors de ma première visite à Bernard. Quelle différence! Je le rappelais encore le jeu de la lumière sur des ardoises étinelantes, ces sillons de feu que prodigue le soleil d'été, ces teintes ui ressemblent aux reflets d'un incendie lointain. Au lieu de ces 3ns puissants, je n'avais plus aujourd'hui devant moi que des luances vaporeuses, et une nature languissante sous l'œil d'un £tre sans chaleur.

Ce fut Bernard qui vint nous ouvrir la porte de sa maisonnette, et son aspect continua le contraste dont mon imagination e préoccupait. Ce n'était plus le même homme. Naguère encore, nous l'avions vu, dans le cours de notre noce champêtre, lussi gai, aussi florissant que dans ses plus beaux jours. Aujourl'bui, sur son visage amaigri, le chagrin et les veilles avaient aissé leur empreinte. Denise venait de faire une courte, mais érieuse maladie; ce fait seul expliquait ce changement. Pour (emard, Denise était tout : elle était sa vie, sa santé, sa joie. Avec lle,rien de triste ; sans elle, rien de beau. Pendant quatre jours, lie s'était trouvée en danger, et il avait suffi de ce temps pour mener le pauvre Bernard à l'état de fantôme. Nous apprîmes ces détails de sa bouche et de celle de la maide. Elle était assise près d'un bon feu dans le salon où j'avais té si bien accueilli. Que l'aspect en était changé ! La poussière Tait envahi ce mobilier ; on n'y voyait plus régner cet ordre et es soins qui ressemblaient à de la richesse. La malade en emblait confuse; elle en rougissait involontairement et jetait à roite et à gauche des regards pleins de regret. Elle allait beauoup mieux; cependant le repos lui était ordonné; elle ne deait pas quitter son fauteuil.

La vue de Mariette causa une joie réelle à Denise ; elle l'at- ■ sndait, elle était enchantée de la revoir. Nous les laissâmes nsemble et descendîmes dans le jardin, Bernard et moi. Là, ncore, je retrouvai la même dévastation. C'était à ne plus reonnaitre les lieux. Un coup de vent avait passé sur les plantes, avagé les espaliers, renversé quelques arbustes. Bernard nlavait *u réparer le dégât; sa femme l'absocbalU UfallaÂt^ eaiûuÉre>.

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songer aox enfants, les soigner, les habilla, enia suppléer en tout Denise. Le colombier àaxi négligé, la basse-cour, aussi; tout sou&ait, tout dépérissait

— C'esl un coup de foudre pour nous, me disait le digne homme. Notre bonheur tenait à notre santé ; dès qu'il y a eu un malade sous notre toit, la misère et le deuil sont accourus. Et pourtant, il n*y a pas plus de trois semaines que ma femme est alitée- Que cela dure encore six mois, et nous sommes obligés de tendre la main.

•^ Vous exagérez ks choses, Bernard.

«-«- Non, mon ami, me dit-il tristement, no», j'en atteste le eiel. Tous deux en santé, la maison marchait ; elle marchait bien, TOttft Taves tu. Dès que ma femme a gardé le lit, les choses sont changé comme par un coup de théâtre. Déjà nos épargnes y ont passé. Denise était la proYidence du logis; le jour où elle nous a manqué, tout a manqué. On a pris une femme de charge, prendère dépense en sus. Elle n'a pas eu l'économie de ma femme, seeonde dépense. Moi, j'étais à son chevet la nuit et le jour; je lui donnais tous les moments que ne me prenait pas le service. Adieu dès lor& les travaux accessoires ; il a fallu quitter mes deux emplois. Ainsi, dépenses de plus et recettes de moins ; voilà VeSei d'une maladie sous notre pauvre toiU Nous sommes ruiné pour longtemps.

»«• Vous oubliez vos amis? lui dis-je.

— Merci, Mongeron, merci; je reconnais votre cœur. Mais chacun a ses plaies, vous aurez les vôtres. Voyez ce que c'est que la fortune ! 11 y a quelques semaines, je ne savais personne ao monde qui pût se dire plus heureux que moi. Eh bien! le destin s*est vengé. Ai-je assez souffert? Gela doit se lire sur mon visuge.

•— En effet, mon pauvre Bernard.

•— Jugez donc, ajouta le digne homme, les larmes aitx yeni. J'ai vu dix fois le moment oîi ma femme allait passer dans mes bras ! Si je n'avais pas été là, elle nous quittait C'est moi qui ai retenu son âme au moment où elle s'échappait de ses lèvres. Elle me voyait, elle me sentait^ et comme sa mort eût amené la mienne, elle se décidait à rester. Enfin, la voilà sur pied. * — Dieu merci! répondis- je, et sa convalescence est en bon chemin*

— Je vous parlais tout à Theure de nos petits embarras, Mongeron. Si Denise revient à la santé, vous verrez comme ce sen vite réparé. Quelle femme entendue I Quelle activité ! Quel amour du travail! Mais nous n'en sommes pas moins à la merci du premier mal que le ciel nous envoie.

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Le jour tombait, et la température devenait froide. Nous rentrâmes dans le salon. En causant avec ma femme, Denise s'était animée; ses joues se coloraient. C'était la première fois, depuis sa convalescence, que Bernard apercevait ce symptôme rassurant : son cœur en battit de joie*

— Savez-vous, madame Mongeron, dit-il, que tous valez dix médecins à vous seule? Vous la faites refleurir à vue d'œil.

— Eh bien! répondit gracieusement Mariette, puisqu'il en est ainsi, monsieur Bernard, nous recommencerons souvent et jusqu'à ce que la guérison soit complète. Seuleq^ent je vous préviens d'une chose.

— - Dites, madame Mongeron, répliqua Bemai*d.

— C'est que mes consultations sont gratuites, reprit gaiement Mariette.

— Non, répondit le commis, non,^ ma chère dame, car j'espère que vous me permettrez de vous embrasser lorsqu'elle sera guérie.

— Voyez-vous, le fripon! s'écria Denise. Et comme il les choisit I

Quand nous quittâmes la rue des Moulins, Denise était souriante et Bernard paraissait un peu consolé.

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