‹ Pierre MoutonChapitre 38 sur 50 · INTÉRIEUR · texte numérisé non relu

INTÉRIEUR

Ma position nouvelle me permettait d'élever ma dépense audessus du strict nécessaire dans lequel sont renfermés les emplois inférieurs. Désormais plus de privation pénible, plus d'existence précaire. Si le luxe nous était interdit, nous touchions du moins à l'aisance. Je m'en réjouissais pour Maiiette plus que pour moi. J'aurais désiré lui faire un sort de reine. Elle eût si bien porté le poids de la grandeur, et sa beauté eût donné tant de relief à la richesse !

Changer de logement, voilà quelle fut notre première réforme somptuaire. J'aurais voulu me rapprocher de Bernard et installer, sur l'une des collines qui entourent Paris, un ménage comme le sien. C'était mon rêve, Mariette n'y abondait pas ; elle élevait des objections dont je ne pouvais méconnaître la justesse. La plus fondée concernait Grandchamp. Le pépiniériste ne m'avait pas donné sa fille sans réticence, ni réserve. Il entendait louir de sa vue comme si elle eût vécu encore sous le toit pa-

i 1 8 EDOUARD M ONGERON.

terne). Il Tavait enlevée aux parents d'Arpajon, moins pour moi que pour lui. Cette enfant était sa joie^ son bonheur. Il s'enorgueillissait d'une créature si mignonne et tombait en extase rien qu'à la regarder.

Depuis que Mariette habitait Paris, Grandchanap n'avait pas laissé passer un jour sans la voir. Au lieu de confier^ comme autrefois^ sa voiture à son valet de ferme^ il la conduisait luimême^ et, au retour de la halle, il venait embrasser sa fille, buvait un verre de vin et s'en retournait heureux. La rue de Nevers, placé à la descente du Pont-Neuf, se trouvait précisément sur son passage ; ces stations ne lui causaient aiucun dérangement. C'étaient là de douces habitudes auxquelles le vieillard n'eût pas renoncé sans douleur. Cette circonstance restreignit notre choii, et il fallut longtemps chercher avant de trouver un logement qui réunît toutes les conditions désirables.

Enfln^ cet heureux phénix se rencontra. Rien n'y manquit, ni la convenance du quartier, ni la discrétion du prix. Nous y vîmes une véritable découverte. C'était un second étage, situé vers les hauteurs de la rue de l'Ouest, et dont les croisées regardaient les pépinières et le jardin du Luxembourg. Pour huit cents francs, nous avions tout un carré, sept belles pièces et deux chambres dans les combles! La maison n'avait pas de façade sur la rue ; on ^arrivait par une cour plantée de tilleuls. Un perron donnait accès dans les appartements du rez-de-chaussée; mais nous avions pour notre usage un escalier latéral. Ainsi nous jouissions d'une entière indépendance, avantage bien rare à Paris. Point de voisins, point de surveillants. Les étages inférieurs étaient occupés par de vieux rentiers, qui menaient peu de bruit, et finissaient en paix leur vie à la manière de Phllémon et de Baucis.

Mariette s^éprit de ce logement; nous l'arrêtâmes à l'instant même. La rue de l'Ouest touche par l'une de ses extrémités à la barrière d'Enfer; c'était précisément le chemin que prenait chaque joiu* son père. Ensuite, tout avait dans ce quartier un caractère si tranquille, qu'on y menait presque la vie des champs. Sous nos yeux s'étendait^ comme un beau parc, l'enceinte du Luxembourg. Mariette retrouvait, dans ce spectacle, des impressions connues, des souvenirs chers à son cœur. En outre elle avait un parterre aérien, ménagé sur un balcon circulaire. C'était Grandchamp qui en renouvelait les fleurs, et avec quelle attention touchante il le faisait ! Rien n'était assez beau, assez riche pour sa fille. Avait-il dans ses serres une espèce rare^ une plante de prix, c'était à Mariette qu'il la destinait.

ÉDOUAED MONGBBON. Î19

Ma femme aimait ces raffinements ; elle avait Tinstinct de la vie élégante. Personne ne savait se résigner mieux qu'elle à la nécessité ; personne aussi ne goûtait mieux ce que la richesse ajoute à nos jouissances. Dès que notre position se fut améliorée^ ce penchant se développa. Notre petit mobilier de la rue de Nevers était devenu insuffisant ; il fallut le renouveler et le compléter. Mariette n'avait pas encore touché à la bourse qui lui venait de ma tante Brigitte ; elle en consacra le contenu à orner notre nouveau logement. Nous eûmes un salon avec un meuble ponceau^ des rideaux assortis et une garniture de cheminée très-convenable. C'était bien au-dessus de ce que Ton voyait chez les Bernard. Nous renouvelâmes aussi notre chambre^ et les objets de la rue de Nevers servirent à mettre en état une pièce destinée aux amis. Rarement cette pièce était vide : ilous avions presque toujours un commensal : tantôt Grandchamp, tantôt ma tante Brigitte, le plus souvent la cousine Annette, qui y mettait trèspeu de façon.

On ne saurait se faire une idée du bonheur que nous eûmes, ma femme et moi, à monter ce petit intérieur. Les moindres détails étaient des affaires graves. Pour la nuance du meuble, il y eut trois jours de délibération. Il s'agissait de rester dans les limites de notre budget et d'avoir cependant quelque chose qui nous fit honneur. Ensuite venaient les difficultés de distribution. Nous mesurions vingt fois l'espace, la hauteur des corniches, la largeur des côtés; nous nous demandions si les couleurs de Tétofife seraient bien assorties à celles du papier de tenture, si les parois ne seraient pas trop nues, sll ne serait pas convenable d'y suspendre quelques gravures de prix. Enfin chaque jour amenait son débat, et Mariette s'arrangeait si bien, qu'elle avait constamment raison. 11 faut dire que vraiment elle y apportait un goût plus sûr que le mien^ et aussi un tact plus grand. Elle savait du moins se défendre contre les marchands, chose que je n'ai jamais su faire ; elle devint très-entendue sur les qualités et sur les prix.

Lorsque notre installation fut complète, je voulus faire à mes imis les honneurs de mon nouveau logement et planter, comme 3n dit, la crémaillère. Denise avait marché à grands pas vers la ^érison,les visites de ma femme lui avaient porté bonheur; elle krint avec son cher Bernard. Ni ma tante Brigitte ni ma mère ne >urent être des nôtres ; ma mère était trop casanière ; ma tante le pouvait se consoler de l'oubli profond dans lequel on laissait e fils de TEmpei'eur. Grandchamp, au contraire, se montra )ouctuel; il n'eut garde de manquer une occasion si belle.

220 EDOUARD ttONGBROM.

J'ini^itai Saint-Léon^ sur qui Mariette avait fait une impression dont il ne se défendait pas. Frédéric accourut ^ussi : point de bonne fête sans lui. Il ne s'agissait pas d'un excès, mais d'un simple déjeuner. Mariette y avait mis tous ses soins. C'était trèsconvenable, et la gaieté y ajouta un charme de plus.

Le premier devoir des convives, en pareille occasion^ est da faire l'éloge du local. Us n'y manquèrent pas, et cet éloge fut sincère. Frédéric ne pouvait se lasser du coup d'oeil qu'offraient le jardin public et ses beaux marronniers, alors couronnés d'aigrettes blanches

— Parbleu! Mongeroii, me disait-il, vous voilà tout aussi heureux que si vous étiez un grand référendaire. Ce qu'il voit d'un côté, vous le voyez de Tautre ; c'est la seule différence qui existe entre vous. Dieu ! la belle perspective !

— N'est-ce pas, lui dis-je, que c'est charmant?

— Délicieux, Mongeron, délicieux! Et de plus, à quatre pas de rObservatoire ; un avantage sans pareil ! Vous avez la primeur des comètes et les éclipses de lune de première main. D'ailleurs, des voisins très-bien. Des pairs de France à gauche et des astres à droite ! Un peu incompatibles, c'est possible; mais très-bien néanmoins.

Chacun renchérit et ajouta son mot; les fleurs de Grandchamp eurent leur tour et excitèrent un véritable enthousiasme. Bernard fut obligé de convenir qu'à Belleville même, il n'avait rien de mieux ; et, pour sauver l'honneur de son logement, il fut obligé de se rabattre sur ses pigeons et ses lapins. Quant à Denise, elle n'était plus là ; Mariette s'en était emparée. Les femmes, en pareil cas, font toujours bande à part. Elles veulent voir avec plus de soin, et passent une inspection infiniment plus minutieuse. II faut qu'elles sachent le prix des étoffes et les noms des marchands ; enûn^ mille détails dont notre sexe ne s'inquiète guère.

Ce fut sous ces auspices que nous inaugurâmes notre petit in- 1 térieur. Cette fête d'amis fut très-gaie, et je me promis de la renouveler souvent. Une jeune femme a besoin de distractions: elle ne peut pas vivre en recluse. J'arrangeai de petites soirées où chacun apporta son contingent de bonne humeur. Un whist, du tlié, des gâteaux, voilà à quoi se bornaient ces excès; mais Mariette relevait tout par sa grâce. Elle avait ce tact qui devine tant de choses, cette bonté qui exerce un charme auquel rien ne résiste. On se plaisait chez elle forcément, nécessairement ;jam^s maîtresse de logis ne mit son monde plus à l'aise^ ne fit les honneurs de son salon d'une manière plus naturelle.

EDOUARD V0N6ER0N. t2t

n y eut alors pour moi une période de repos à laquelle je ne puis songer sans attendrissement. Nous fûmes heureux, réellement heureux; moi, du moins^ je le fus. Les nuages qui avaient obscurci les premières heures de notre union s'étaient peu à peu dissipés. J'avais oublié ce qui me portait ombrage pour ne plus voir que ce qui devait me rassurer. Mariette me dçnnait des preuves réelles d'aiïection ; que pouvais-je souhaiter de plus?

Cependant une chose m'inquiétait^ quoique je n'osasse point en parler. Les parents d'Arpajon nous accablaient d'importunités. Quelquefois je revenais de mon bureau, le visage épanoui, croyant trouver ma femme seule et la presser sur mon cœur. Je marchais d*un pas léger, comme un homme content de vivre, et parcourais, sans fatigue, la longue distance qui séparait le ministère de mon logement. Arrivé sur Tescalier, j'amortissais le bruit de mes pas, afin de ménager une surprise à Mariette, et de prêter l'oreille aux bruits de l'intérieur. J'entrais doucement, d'une manière discrète, lorsqu'un gros rire campagnard venait tout à coup déranger mes calculs et troubler mes émotions. *

— Bonjour, mon cousin, me disait une voix que je ne pouvais méconnaître.

C'était celle de la grosse Annette,qui croyait remplir un devoir en m'adressant ses politesses du plus loin qu'elle m'entendait. J'entrais dans le salon, et je la trouvais installée sur le canapé, qu'elle remplissait de son énorme carrure.

— Ah! c'est vous, cousine? lui répondais-je ; encore à Paris? vous y prenez goût, à ce qu'il me parait.

— Dame ! mon cousin, ripostait la commère, c'est que la ville ne manque pas d'agrément. Il y a un peu plus d'églises ici qu'à Arpajon, soit dit sans offenser personne. Et puis, ajoutait-elle en prenant la main de ma femme, assise à ses côtés, je ne puis pas passer huit jours sans la voir, cette petite. Que voulez-vous? mon cousin, c'est quasiment mon enfant.

— Bonne Annette ! disait ma femme en lui rendant ses caresses.

Ces échanges d*afi'ection me causaient des impatiences, et, faute de leur donner une autre issue, j'accablais la villageoise d'attaques indirectes et peu hospitalières.

— Ah çà, lui disais-je, il y a quelque poussière dans les chemins, à ce qu'il me semble, ma cousine ?

Je dirigeais en même temps mon regard vers les traces que ses souliers avaient laissées sur le parquet ordinairement si net de notre salon. Ma femme souffrait visiblement de mes grossièretés, et cherchait à les réparer en redoublant d'attentions

U% iDOUARD MONGBRON,

pour sa cousine. Quant à celle-ci^ ces coups d'épingle la touchaient peu; ils s*émoussaient sur elle comme une lance sur la peau d'un buffle :

— Dame! oui^ disait-elie> mon cousin^ mais nous allons aviser à mettre cela en ordre avec Bfariette; allez, ne vous inquiétez pas, nous avons bien le temps. Je passe trois jours ici. Cette pauvre chère enfant, il me semble qu'il y a un siècle que je ne Tai vue*

Sur ces mots, les caresses recommençaient, et Mariette s'y prêtait avec un plaisir visible. Je ne saurais dire combien ces scènes me fatiguaient. Il est des répugnances de pur instinct et que tous les raisonnements du monde ne sauraient vaincre. J'avais tort, je le sentais bien; je manquais d'égards, je me conduisais en homme mal élevé. Mariette avait longtemps vécu à Arpajon, chez les Maréchal ; lorsqu'elle les recevait, ce n'était qu'un échange d'hospitalité. J'aurais dû respecter en eui les hôtes de ma femme. J'étais inexcusable, et souvent je me le reprochais, en me promettant d*être meilleur et plus affable à Tavenir. Et pourtant, toutes les fois qu'Annette ou Simon reparaissaient au logis, je leur faisais le même accueil. J'espérais ainsi les éloigner, les lasser, les forcer à la retraite. C'était mal connaître les villageois. Au moment où je croyais les avoir vaincus, ils frappaient de nouveau à notre porte. Annette surtout se montrait sans pitié et se vengeait à sa manière.

— Mon cousin, disait-elle en se délivrant d'un énorme panier, le père Maréchal a songé à vous ; voici deux belles poulardes qu'il vous envoie. C'est engraissé chez nous, et rien qu'avec du grain. Vous goûterez ça, cousin ; le roi ne se met rien de mieux sous la dent. Et toi, ma petite, ajoutait-elle en s'adressant à Mariette, [Simon t'envoie un gâteau au miel. Tu sais bien, ceux que tu aimais tant.

C'était combler la mesure : pendant quatre ou cinq jours, nous vivions sur les poulardes du père Maréchal et sur les gâteaux du cousin Simon. Je ne pouvais supporter Tidée des obligations que je contractais en les acceptant, en les consommant d'une manière ostensible. Plus d'une fois, je me vis sur le point de quitter la table et d'aller prendre mon repas ailleurs. La crainte de blesser Mariette me retenait seule et me décidait à me contraindre.

Ce qui n'avait été pour moi, au début, qu'une suite de piqûres, se changea bientôt en une blessure profonde. Je voyais que, malgré mes répugnances opiniâtres, Mariette ne voulait pas rompre ses relations. Elle se rangeait évidemment du côté

des Maréchal et leur donnait raison contre moi. Seule^ eUe eût pu les éloigner ; elle ne le faisait pas, elle me les imposait. Cette résistance avait lieu sans éclat, sans bruit, et, par cela même, n'en était que plus intolérable. J'eusse préféré les explications les plus vives à ce silence désespérant. J'étais ulcéré; je m'en ouvris à Grandchamp.

— * A qui le dis-tu, mon fils ? s'écria le vieillard : est-ce que tu crois que je ne Tai pas remarqué ? Elle est retombée dans leurs mains, à ceux d'Arpajon ! Ah! la cruelle enfant!

— Grandchamp, lui dis-je, jusqu'ici, je me suis contenu; mais je vous déclare que ma patience est à bout, la Tue de ces gens-là m'exaspère.

— Et moi donc, mon fils ! Quand j'y songe, Tois-tu, je ne sais ce qui me retient d'aller leur dire ce que je pense, à ces intrigants.

— Eh bien! Grandchamp, je m'en charge. Vous m'appuyez, n'est-ce pas, vous êtes de mon côté?

— Oui, mon fils, dit le vieillard d'une voix irritée. Cependant ne va pas fâcher Mariette, ajouta-t-il avec une inflexion plus douce ; un rien suffit pour la mettre à la mort.

— Soyez tranquille, lui dis-je.

L'appui de Grandchamp me donnait quelque force ; je résolus de provoquer une explication. Cependant plusieurs occasions se présentèrent sans amener de résultat. Au moment décisif, je voyais Mariette si calme, se possédant si bien, que je craignais de troubler, pour un léger motif, la paix qui jusqu'alors avait régné dans la maison. Enfin j.'éclatai.

Annette était venue, selon sa coutume, passer quelques jours à Paris, et je n'avais pas excédé, à son égard, la limite de mes hostilités ordinaires. Cependant, au moment où elle allait prendre congé, ma femme s'approcha de moi et me dit d'une voix caressante :

— Mon ami, j'ai une grâce à te demander.

— Parle, lui répondis-je, Mariette ; tu sais bien que tu n'as pas de refus à attendre qe moi.

— Mon Dieu, oui, Edouard, reprit-elle avec un accent plein d'une séduction infinie ; je sais que tu es bon, et c'est pour ta bonté que je t'aime. Mais, avant que je m'explique, promets-moi de m'accorder ce que je désire.

— Est-ce pour toi, Mariette? lui dis-je en jetant un regard sur la cousine, pour toi seule ?

— Oui, mon ami, c'est pour moi.

— Eh bien ! Mariette, si c'est pour toi, je te le promets.

41 «4 ÉDOOABI^ MONGERON.

— Voici alors ma requête^ mon ami. Le père Maréchal est malade ; il désire me voir. Il faut que tu me laisses aller passer deux jours à Arpajon.

— A Arpajon ? m'écriai-je, en me révoltant, comme un taureau sous le fer du piqueur.

— A Arpajon, me dit Mariette avec calme.

— C'est bien vrai que le père Maréchal rappelle à cor et à cri, cette chère enfant, ajouta la cousine en mêlant son mot à l'entretien.

— Jamais ! m'écriai-je exaspéré.

— - Tu viens pourtant de t'engager tout à l'heure, Edouard, dit Mariette en prenant un air résolu que je ne lui connaissais pas.

— A Arpajon, à Arpajon ! répétai-je coup sur coup. Moi ! te laisser aller chez des gens qui m'obsèdent, que je voudrais voir à mille lieues, qui me font prendre ma propre maison en horreur ! Jamais, te dis-je, jamais !

Je venais de porter un double coup au cœur de ma femme. D'un côté je rétractais une parole donnée; de l'autre j'offensais devant eDe une parente. Pour la première fois, la cousine Annette parut être sensible à ces procédés, elle pâlit, et je vis une larme couler entre ses cils. Quant à ma femme, elle ne pleurait pas ; mais il se passa sur son visage une révolution soudaine. | Ses traits, naturellement doux, prirent une expression de fermeté, de dureté même. Il n*y avait pas à s'y tromper, c'étaient les symptômes d'une volonté inflexible ; aussi alla-t-elle droit au but sans ménagement :

— Est-ce votre dernier mot. Monsieur, me dit-elle ?

Ce changement de langage suffît pour ébranler ma résolution, et le ton de ma réponse s'en ressentit.

— Oui, Mariette, lui dis-je.

— Vous ne voulez pas que j'aille à Arpajon T

— Non, lui dis-je, sentant toifte ma colère revenir à ce mot.

— Eh bien ! Monsieur, reprit-elle avec une majesté souveraine, que vous le vouliez ou non, je pars.

— Nous partons, ajouta la cousine en me jetant un regard de défi.

Elles quittèrent en efPet la maison Tune et l'autre sans que j'eusse le temps de me remettre d'un si rude assaut. C'était la première bataille qui se livrait dans mon intérieur, et longtemps je demeurai affaissé sous le poids de ma défaite.

tOOUARD MOHGmolf. 225

xxxin

UNE REI«COMTRE.

Il fallut s*y résigner; désormais le voyage d'Arpajon devint Tune des plaies de mon ménage comme les visites des Maréchal. A ce prix, la paix fut conclue et l'harmonie régna de nouveau; Mariette redevint ce qu'elle était auparavant, d'une humeur égale et d'une angélique douceur. Sur un point seul, elle ne cédait pas; ses absences devenaient chaque jour plus fréquentes.

Quelquefois je me plaignais de ces déplacements et de l'abandon dans lequel ils me laissaient. Si j'avais recours au langage d'un maître, Mariette prenait ses plus grands airs. Si je me renfermais dans des reproches affectueux, elle me répondait sur le même ton. Unjour qu'elle venait me faire ses adieux je repris mon thème et elle m'interrompit :

— Mon ami^ me dit-elle, je vois que tu n'es pas bien guéri. Avoue-le, tu as des papillons en tête. /

— Moi, lui répondis-je, du tout. Ce qui m'afQige, c'est de te voir quitter ainsi ta maison.

— Écoute, Edouard, veux-tu faire une chose? cela arrangera iout^ me dit-elle, en cherchant à me gagner par un sourire.

— Parle, lui dis-je.

— Viens avec nous, me répondit-elle.

Annette se trouvait à ses côtés quand ma femme me fit cette proposition ; elle y joignit ses instances.

— Oui, mon cousin, me dit-elle^ cette petite a raison et vous aussi. 11 n'y a pas de bon sens que vous demeuriez ici pendant qu'elle est là-bas. Venez avec nous, ce sera du bonheur pour tout le monde. Le père Maréchal sera-t-il enchanté de vous voir! Il parle souvent de vous, allez ! Voyons, décidez-vous. Dame, chez nous^ on n'y met pas de façons; on y a le cœur sur la main. Venez, mon cousin, venez.

La villageoise parlait avec tant de volubilité qu'on parvenait difficilement à placer un mot tant que ses périodes n'étaient pas à leur terme. Cependant Mariette put ajouter :

— Viens avec nous^ mon ami, nous prendrons désormais tes jours.

Si j'avais pu me laisser entraîner par cette offre, Tintervention de la cousine eût suffi pour m'en empêcher. Je comprenais rintention de ma femme et lui en savais gré. C'était me dire

1«6 EDOUARD MOlienMHf.

qu'elle n'avait à rougir d'aucun de ses actes^ puisqu*elle me conviait à en être le témoin. Mais, d*un autre côté, aller chez les Maréchal, me répugnait profondément. Ils avaient détruit mon repos, troublé la paix de ma maison ; cette pensée devait rester dans mon cœur comme un levain éternel. Ce fut ce sentiment qui dicta ma réponse :

— Non, Mariette, non, lui dis-je. Mes affaires sont & Paris; je n'en vais pas chercher si loin.

Ma femme n*insista plus, elle me tendit la main et ajouta d'un ton doux et triste :

— Eh bien ! alors, adieu, mon ami.

Elle partit avec Annette, et les deux voyageuses n'étaient pas sur l'escalier, que je regrettais déjà de ne pas m'être rendu à leurs prières.

Cependant j'espérais que Mariette sentirait d'elle-même combien ces absences répétées étaient sans excuses. Il me semblait impossible que la voix de la raison ne se fît pas entendre, qu*eUe maintînt de la sorte un schisme éternel dans notre intérieur. Après tout, je ne m'étais montré ni un despote, ni un sermonneur, et c'était le moins que je fusse payé par un peu de déférence.

Lorsque Mariette rentrait au logis, après une de ses excursions, je me berçais de Fidée que ce serait la dernière, et qu'elle avait dit à Arpajon un adieu définitif. Je redoublais alors de soins, cherchant à lui faire comprendre, par ce langage indirect, ce que je n'osais pas ouvertement lui déclarer. Elle s'y prêtait avec plaisir, et se montrait heureuse de mes prévenances. Le charme durait tant qu'Annette ne reparaissait pas à l'horizon. Mais sitôt que Ja grosse villageoise se montrait de nouveau sur notre seuil avec ses joues rebondies et ses paniers d'approvisionnement, adieu mes petits calculs. Mariette était rendue aux souvenirs d* Arpajon, et moi à mes ennuis. Le petit complot recommençait, et les deux cousines s'arrangeaient presque toujours de manière à quitter Paris ensemble le lendemain.

Ces épreuves successives amassaient dans mon cœur des réservoirs de fiel. Je sentais mes colères grandir devant une révolte si longue. J'étais le chef du ménage, après tout, et ce que je me contentais de désirer en secret, j'aurais pu l'imposer tout haut. Je pouvais contraindre ma femme à rester dans son intérieur et interdire ma porte aux gens qui me déplaisaient. Un instant je m'en sentis la force et fus sur le point de faire acte de volonté. Une pensée me retint Je rompais ainsi le mystère d'Arpajon ; mais je ne l'éclaircissais pas. Si ma dignité m'ordonnait

EDOUARD MONGEDON. ««7

de prendre une résolution rigoureuse, ma jalousie me conseillait de procéder par des moyens plus détournés. Je pouvais m'emparer du rôle de maître ; je préférai celui d^espion.

Assister en témoin invisible à ces voyages, voilà quel fut dès lors mon projet; je me gardai bien de m'en ouvrir à Grandchamp; il en eût averti sa fille. J'aurais pu aussi profiter de l'offre que m'avait faite Mariette, et l'accompagner à Arpajon Cette surveillance ostensible ne répondait pas à mon dessein. On eût combiné les choses de manière à ce que rien ne blessât mes yeux, et le côté énigmatique de ses absences m'eût échappé. Je ne voulais pas d*un voyage à la Potemkin, où tout eût été d'avance préparé pour Teffet, et où j'aurais joué le rôle de dupe devant mes ennemis.

Une fois que ce plan fut arrêté, j'en mûris Fexécution et y apportai une prudence dont je ne me croyais pasjsusceptible.

Ck>mme premier soin, je m'appliquai à me contenir vis-à-vis de Mariette; ce fut pour moi un grand effort. Elle avait tellement l'habitude de lire sur mon visage, que je craignais d'y laisser voir mon secret. J'avais à me défendre à la fois et de trop d*élan, et de trop de contrainte. L'un eût paru affecté, l'autre eût donné à réfléchir. Autant que je le pus, je me donnai les airs d'un homme qui a pris son parti, qui se résigne, et elle dut s'y méprendre, en effet. Tranquille de ce côté, je m'informai des moyens de transport qui mettent Paris en communication avec Arpajon; je me rendis dans tous les bureaux de diligences et me fis donner une note exacte des heures de départ. Gomme j'ignorais le jour où Mariette prendrait de nouveau sa volée, il était essentiel d'avoir d'avance tous ces renseignements afin d'agir au moment décisif en toute sécurité et avec une entière connaissance de cause.

Dès que j'eus recueilli ces informations, je me sentis soulagé ; c'était ma revanche que j'allais prendre, une revanche nécessaire. Il me tardait d'agir, de montrer enfin que je n'étais pas un mari de comédie. Chose étrange! lorsque je me trouvai prêt, l'occasion sembla me fuir. Annette ne paraissait plus; Mariette était toute à son ménage. J'aurais dû m* en réjouir; eh bien ! non, mon plan était fait; je n'y voulais pas renoncer. Enfin l'inévitable cousine fit une nouvelle descente dans notre logement, c'était prévu, je me tins sur la défensive.

Il m'en souvient, nous touchions aux plus grands jours de l'année, vers la Fête-Dieu à peu près. On avait de grands projets chez les Maréchal, et cette fois il était question de garder ma femme pendant une semaine.

f «8 toOUARD V0!f6«R<m.

Les deux cousines partirent un dimanche à sept heures du matin. Je feignis un profond sommeil afii) de n'avoir pas à composer mon visage. Mais à peine se furent-elles éloignées^ que je me jetai hors du lit et m'habillai en toute hâte. TaJUal droit aux voitures, et m'adressai au principal bureau. Les places étaient retenues pour trois départs. Je me rendis au siège d'un autre aitreprise , même obstacle. C'était jour férié, il y avait foule partout. Un instant je pus craindre que les moyens de transport ne me manquassent, et j'étais résolu déjà à franchir au pas de course la distance qui sépare Arpajon de Paris, lorsque je dé7 couvris dans un service plus obscur, une place vacante, la dernière, la seule. C'était une place d'impériale ; je m'en inquiétai peu et l'arrêtai. J'étais presque tenté de la payer au double^ afin de mieux m'en assurer. La voiture ne devait partir que dans vingt minutes. N'importe, j'attendis de pied ferme, en surveillant mon modeste équipage d'un œil jaloux et par surcroît de précaution je montai dans la remise même.

Le service fut ponctuel ; à l'heure fixée, je vis arriver deux chevaux ; U vaudrait mieux dire deux fantômes. La bête de l'Apocalypse devait offrir une charpente mieux remplie et des salières moins profondes. Ils avaient la triste robe d'animaux mal nourris, un blanc qui tournait au jaune. A l'aspect de cet attelage, un serrement de cœur me saisit. Je craignis de ne plus arriver. Il me sembla que de tels chevaux ne pourraient jamais ébranler la voiture, et que nous resterions en chemin. Pendant que je faisais ces réflexions, deux corps opaques se dessinaient dans l'ombre^ et venaient s'asseoir lourdement à mes côtés. Le caisson en gémit, et mon désespoir s'en accrut^ Plus on chargeait Finstniment de transport, moins l'attelage était dans le cas de fournir une longue carrière.

Enfin, à un dernier coup de fouet, les chevaux s'allongèrent sur les traits, et, après une petite oscillation, la voiture roula hors de la remise. J'avais mal jugé les animaux auxquels je m'étais confié; tout maigres qu'ils étaient, ils suffisaient à leur service. Une fois sur lé pavé, ils fournirent un petit trot assez dégagé; ce n'était pas l'embonpoint qui les incommodait. Nous marchions ; c'était plus que je n'avais espéré. L'esprit plus libre, je regardai à mes côtés, et m'assurai de ce que pouvaient être mes compagnons de route. Le costume indiquait deux campagnards aisés, meuniers ou cultivateurs. En effet, ils exploitaient, l'un des terres, l'autre un moulin dans les environs d'Àrpajon. Les paroles qu'ils échangeaient m'eurent bientôt mis au courant de leurs petites affaires.

EDOUARD MONGISHON. 9t9

— Le marché d'hier a-t-H bien tourné pour toi? disait le plus âgé des deux^ dont la tête chenue était abritée par un chapeau blanc à vastes ailes. Es-tu content de ta vente^ Joseph ?

-^ Mais oui; maître Guillaume^ répondait le plus jeune, coiffé d'un chapeau noir aux bords étriqués; oui. Dieu merci, assez bien ; à part que les facteurs à la Halle nous serrent un peu trop la gorge. Qu'ils doivent être riches, ces gens-lày depuis qu'ils tondent le pauvre monde !

La conversation continua sur ce pied pendant tout le cours du ^trajet. L'un ne tarissait pas sur ses farines, l'autre sur ses grenailles. Je savais bientôt à un sac près ce que récoltait celuici^ et ce que celui-là triturait sous ses meules. Ces confidences ne cessaient que lorsqu'ils apercevaient le long du chemin quelque bouchon familier. Alors maître Guillaume, qui paraissait être le plus altéré des deux, prenait invariablement la parole, et s'adressant au conducteur :

— Dis donc. Cadet, lui disait-il, si nous nous repassions un petit coup de dur? j'ai le gosier d'un sec, aujourd'hui!

— A vos ordres, mes maîtres, répliquait le .conducteur,' ça n'est pas de refus.

— Et toi, Joseph, qu'en penses-tu, ajoutait le vieillard au chapeau blanc; est-ce que tu ne sens pas le besoin de te rafraîchir un petit brin?

— Comment donc> maître Guillaume,, répliquait le jeune homme au chapeau noir ; mais deux fois plutôt qu'une. Est-ce que vous m'avez jamais vu bouder, par hasard ?

Le conducteur arrêtsdt alors la voiture, et les trois amis s'a« cheminaient vers le cabaret, en laissant aux autres voyageurs le temps d'admirer les beautés du site et de s'abreuver de la poussière du chemin. Cette suite de rafraîchissements se prolongea pendant tout l'itinéraire de Parisà Àrpajon; vingt fois au moins les libations furent renouvelées. Dans la disposition d'esprit où je me trouvais, ces haltes m'infligeaient un supplice que je ne saurais peindre» Je me contins d'abord; je connaissais les habitudes des villageois, et savais combien il est difficile de les en détourner. Cependant nous n'avancions pas. Depuis trois mortelles heures, nous parcourions cette route poudreuse, en butte aux feux d'un soleil de juin, et nous n'étions pas encore parvenus à la moitié du trajet.

Quelques efforts que je fisse pour me contraindre, enfin ma mauvaise humeur éclata. Je commençai par quelques allusions détournées, par quelques gestes de dépit; mes campagnards s'y montrèrent insensibles. Au premier bouchon la scène recom-

ISO ÉDODAftD ■0H6BR0II.

mença. Je me fichai alors et adressai des re|m>ches an oondncteur. Il siffla ses bétes et ne répondit pas autrement. Les campagnards causaient toujours de leurs farines. J'étais outré. Quand la Yoiture 8*arrèta pour la dixième fois, j*éclatai, je fis une scène. Personne ne s'en inquiéta. Seulement, après que les trois amis eurent encore ajouté quelque chose à la somme de leurs rafraîchissements, l'un d'eux sortit du cabaret, armé d'un grand verre de vin, et tendant le bras de mon côté :

-* Ne faites pas tant le méchant, monsieur le bourgeois, me dit-il; en Yoid un pour vous. Avalez de confiance; ça vous calmera.

n n'y avait plus à insister après un pareil trait; je me rejetai au fond de la voiture et feignis de dormir, afin d'échapper à ces persécutions. A force de se rafraîchir, ces trois hommes étaient complètement avinés. Chez le conducteur, le vin agissait dans un sens dont je ne pouvais que me féliciter. Il s'en prévalait pour fouetter ses chevaux avec une énergie croissante et les jeter dans des allures qui semblaient ne pas être de leur goût. Chez les deux paysans, le vin se traduisait par des intempérances de langue poussées à l'excès. Ils firent la chronique scandaleuse d'Arpajon et de toute la contrée environnante. Le jeune homme semblait surtout bien au fait des petites aventures du pays. Dans l'un de ses récits, il vint à prononcer le nom de Maréchal. Ce nom fit sur moi l'efiet d'un timbre sur une surface de métal; je redoublai d'attention.

— Dame I oui, c'est comme ça, maître Guillaume, disait le jeune villageois ; ils refleurissent, les Maréchal. Ça n'était pas de trop ! Ils en avaient grand besoin.

— J'en sais bien quelque chose, Joseph, répondit le vieillard. Pour trois sacs de blé qu'ils me redevaient, il m'a fallu attendre six mois. Encore mesuis-je payé en mouture.

— Eh bien I aujourd'hui plus de ça, maître Guillaume; il y a du mieux chez eux ; il suffit d'y jeter un coup d'œil en passant. On aperçoit des gens aisés, quoi! des gens très-aisés: il y en a même qui disent que la fille Annette a quelque chose sur le grand livre de l'État ! Je n'en jurerais pas, je ne l'ai pas vu; mais ce qui est certain, c'est que d'aucuns le disent.

— Alors ça doit être, répliqua sentencieusement le villageois au grand chapeau; ça doit être, Joseph.

— Et Simon, ajouta le jeune homme, un garçon que j'ai tu à rien, ne sachant pas s'il aurait un sac à crédit pour faire un peu de travail ! Aujourd'hui le voilà en première ligne à Breuillet ! Il a encore ajouté une nouvelle meule ces temps passés. J'ai

ÉDOUABD M0N6RR0N. «Si

nême entendu dire qu'il allait avoir une mécanique anglaise, mfin tout ce qu'il y a de mieux ! Ça ne donne-t-il pas de quoi ;>enser, maître Guillaume ?

L'interlocuteur du jeune homme ne répondait pas, et j'entr'ou- ?ris les yeux pour voir ce qui Tempêchait de donner à sa langue ['essor accoutumé. C'était le vin ; il pesait sur ses yeux. Pour le ;irer de cet assoupissement, il fallut que son voisin lui signalât l'approche d'un bouchon célèbre :

— Eh! l'ancien, dit le jeune homme en secouant le vieillard, aous volet au Panier-Fleuri. Cadet, mon garçon, une dernière tournée ? Ça laissera aux chevaux le temps de souffler ! En bas, l'ancien! en bas! •

Us descendirent pour la quinzième ' fois de l'impériale, toujours sous le prétexte spécieux de se rafraîchir. Je m'étais résigné 3t restai immobile. J'espérais d'ailleurs que l'entretien se ranituerait à la suite de cette halte, et que j'y apprendrais quelque chose au sujet des Maréchal. En effet,en remontant, maître Guillaume avait la langue plus déliée, et avec la lucidité opiniâtre de l'ivrogne, il se souvint du point où en était resté l'entretien au moment où il s'était endormi.

— Qu'est-ce que tu me racontais donc des Maréchal, mon petit Joseph, mon bon Joseph ? dit-il dans un excès d'effusion que le nn développait chez lui.

Le jeune homme supportait mieux l'épreuve de cette série de rafraîchissements ; il reprit la parole :

— J'ai dit, maître Guillaume, qu'il y a quelque chose là-dessous, et que je crois savoir où gît le lièvre.

— Bah ! raconte-moi ça, alors, mon gars, — dit le vieillard. — Tu sais des histoires, et tu les gardes pour toi ! Fi donc ! l'égoïste, fi !

— Eh bien ! vous vous souvenez de cette fille de Verrières qui passa quelque temps chez les Maréchal ! Vous vous en souvenez, maître Guillaume?

— Si je m'en souviens, Joseph ! Je m'en souviens comme si c'était d'hier ! Elle fit assez d'efTet à Arpajon ! Les Maréchal en étaient-ils fiers !

Les deux interlocuteurs arrivaient sur un terrain brûlant ; évidemment c'était de Mariette qu'il fallait être question. On peut se faire une idée du trouble que j'éprouvais. Qu'allaisje entendre ? Que pouvait savoir ce villageois ? L'entretien continua :

— Voici la chose, maître Guillaume, dit le jeune homme. Quand la jeune fille est entrée chez les Maréchal, ils étaient au

2S9 6dOUAB1> HONGEBOll.

plus bas; six mois après> il y avait profusion chez eux. Ne trouvez-vous pas qu*il y a là du louche ?

— Du louche, je veux le croire, Joseph ; mais qu'est-ce que cela prouve ?

— Dame ! que cette petite leur a fait du bien, maître Guillaume. On dit que son père est aisé ; il les aura secourus.

Le fil conducteur m'échappait ; j'attendais un éclairdssement plus complet. Le vieillard reprit la parole :

— Et cette petite, dit-il^ qu'est-elle devenue, Joseph ?

— Mariée à Paris, maître Guillaume, très-bien mariée ! A un chef supérieur des gabelous, vous savez,^e ceux qui sondent nos chariots.

—» Ah ! dit le vieillard de plus en plus alourdi, je comprends, Joseph.

— Dès le moment que le Parisien l'a prise, maître Guillaume, s'écria le jeune homme, il n'y a plus rien à dire ; ça passe l'éponge sur tout. Us sont comme ça ces Parisiens, toujours bons garçons. Voilà un chef de gabelous bien heureux.

J'étais à la torture ; je me trouvais là, sur la sellette, à leur merci.

— Mais raconte-moi donc la chose, Joseph : j'aime tant ces petites histoires : ça me ragaillardit.

— Vous le voulez, maître Guillaume; eh bien ! écoutez; je va< vous dire tout ce que je sais.

Page 1