LES ÉNIGMES
On devine sans peine l'intérêt avec lequel je recueillais ces | détails. L'homme que les deux villageois nommaient un cbef de , gabelous était là qui lès écoutait. Tout employé est un gabelou I pour les gens de la campagne. C'était bien moi qu'ils vouaient à j un rôle ridicule ; c'était bien Mariette qu'ils daignaient aussi. Enfin, j'aUais tout savoir : le jeune meunier avait promis des révélations, il commença :
■—Figurez-vous, maître Guillaume...
— Un moment, Joseph, dit le vieillard en l'interrompant, voici le (jrand-Acacia,
— Bah ! qu'importe ? répliqua le jeune homme, fâché de se voir troublé dans son discours.
— Joseph, Joseph, reprit le vieux cultivateur, ne parle pas
ÉDOO ARD MONGERON. 233
légèrement du Grand-Acacia ; un bouchon sans pareil^ un coin de choix^ unique pour les qualités. Voici soixante ans que je suis de ce monde, eh bien ! jamais je n'ai passé ici sans débrider; jamais.
— Vous m^en direz tant^ maître Guillaume.
De toutes les haltes qu'avaient faites ces compagnons^ aucune n'auriat dû me contrarier autant que celle-ci^ et cependant j'en ressentis presque de la joie. Elle m'apportait une sorte de répit^ un soulagement momentané. Cette trêve^ il est Yrai^ ne fut pas longue ; mes voisins eurent bientôt vidé un ou deux flacons et regagnèrent lourdement leur siège aérien.
— Eh bien ! Joseph, dit le vieux campagnard en achevant son escalade ; t'avais-jo trompé ? N'est-ce pas que c'est du chenu ?
— Un vrai velours, répondit le jeune homme ! un vin plein de conscience !
La voiture s'ébranla, et le bruit des roues m'empêcha d'entendre quelques mots de l'entretien. Heureusement le vieux cultivateur éleva le ton ;
— Maintenant que ce petit vin t'a mis en voix, Joseph, dit-il à son interlocuteur, si tu reprenais ton histoire.
— Tiens, maître Guillaume : ça vous revient à présent. Quelle histoire donc ? ajouta le meunier en homme qui y met un peu de coquetterie,
— Celle des Maréchal ; tu le sais bien, Joseph.
— Par ainsi, reprit le jeune meunier, cette petite de Verrières descendit chez les Maréchal, c'est un point convenu. Chez les Maréchal d'Arpajon, entendons-nous bien. Elle 7 passa quatre ou cinq mois, je ne dirais pas au juste ; entre quatre et cinq, c'est tout ce que je sais. Dieu merci ! je Tai assez connue alors ; aux danses surtout. Elle n'en manquait pas une, ni moi non plus. Dame, nous étions bien jeunes, maître Guillaume.
— Rien de plus naturel, Joseph ! Qui est-ce qui n'a pas été jeune ? Va toujours; que ça ne t'inquiète pas ; ce sont des défauts qui passent.
— Nous dansions donc ensemble, maître Guillaume : et voulez-vous que je sois franc, tout à fait franc avec vous ?
— • Sois-le, mon garçon, sois-le. Mets-toi à l'aise.
— Eh bien ! maître Guillaume, j'en tenais un peu pour elle; voilà le fin mot. A la danse, j'étais le premier à l'inviter; je la suivais quand elle allait à l'église. C'est qu'elle vous avait l'air
«84 teODARD MONOnOH.
d'une fl^ur de mai ! Belle, mais belle à croqaer I Des joues d*un rose, et puis des yeux I
— J'en suis garant, dit le vieillard ; je Tai aperçue souvent, cette petite. Une brune, n'est-ce pas, Joseph ?
— Oui ; mais si blanche ! si blanche !
— Une brune blanche, c'est bien cela. Il me semble que je la vois encore, Joseph. Suis ton histoire, j'y prends goût.
— Je Tai donc suivie de près, cette jeune fille, dit le jeutie homme, et si ce n'avait pas été Simon, nous aurions pu nous entendre. Mais Simon ne plaisantait pas. 11 la gardait comme un trésor. Vous connaissez Simon, maître Guillaume ?
— Oui... Simon... répliqua le vieillard à demi assoupi.
— Un gaillard carré, continua le jeune meunier, avec lequel il ne fait pas bon d'avoir des querelles ! Eh bien ! Simon en était amoureux.
Je tressaillis malgré moi en entendant ces mots ; il me sembla qu'ils éclairaient bien des choses :
— Amoureux fou, poursuivit le narrateur. Il le laissait assez voir, le gros garçon ! Il poussait des soupirs à déraciner des chênes ! Aussi on la respectait, sa cousine, car c'était sa cousine, maître Guillaume ; une cousine à Simon, entendezvous?
— Sa cousine !... Je le veux bien !... répondit le vieillard, réveillé en sursaut... Je n'ai point d'objection à faire, Joseph. Ton récit est plein d'intérêt : va toujours.
— Faut être juste, père Guillaume, tant que la petite resta chez les Maréchal, il n'y avait rien à dire. C'était au vu et au su de tout Arpajon. Point de catimini, rien qui pût faire jaser. Elle était chez des parents, quoi de plus régulier? G*eût été votre fille, maître Guillaume, que vous n'y auriez point va de mal.
— Non, point de mal, répéta le vieux cultivateur, dont les paupières venaient de nouveau de se clore.
— Mais un jour, ajouta le meunier, la cousine s'en alla d' Arpajon. On ne la vit plus sur la porte des Maréchal où elle aimait à se tenir. Il ne vous en souvient peut-être pas, maître Guillaume?
— Oh ! que si, oh ! que si, dit le vieillard, qui répondait toujours à l'appel de son nom. La preuve, c'est qu'on la disait retournée chez ses parents.
— C'est cela, s'écria le meunier; chez ses parents! Arpajon le crut, Arpajon s'y trompa. Eh bien ! maître Guillaume, c'est ici que l'intrigue commence.
Sur ce mot d'intrigue, le vieillard se remit sur son séant et se
frotta les yeux ; moi^ tout en feignant de dormir, je n'avais point assez d'oreilles pour écouter.
— Je m'étais piqué au jeu, reprit le meunier. On peut donner le change à tout le monde; à moi, c'est autre chose, j*y vois clair. Je remarquai d'abord que depuis le départ de la cousine, Simon venait moins souvent à Arpajon. 11 restait à Brôuillet et gardait son moulin. Jusque-là c'était bien. Ce qui était moins clair, c'est qu'il ne bougeait plus et négligeait ses affaires. Il en* voyait des valets là où il aurait dû venir lui-même ; enfin une foule de choses qui frappent ceux qui sont du métier. Oh ! alors, je me dis : — Il y aune anguille sous les roches du moulin. Vous n'auriez pas pensé autrement que moi, maître Guillaume?
— En effet, répliqua le vieillard devenu attentif depuis que le jeune homme avait parlé de Breuillet, et tu verras tout à l'heure que j'ai aussi l'œil ouvert quand il le faut; continue, Joseph, continue.
— Un jour donc, maître Guillaume, je me mis dans la tête de savoir ce qu'il y avait là-dessous. Ah ! Simon, me dis-je à part moi, tu crois avoir trop bon marché de nous; les gens de Saint- Maurice ne sont pas si simples qulls en ont l'air : ils peuvent en remontrer à ceux de Breuillet. Et puis, voyez-vous, Tancien, j'en tenais encore un peu, de la petite ! Bref, tout cela réuni m'émoustilla. J'y regardai de plus près, je surveillai mon monde. D'abord rien ; mais rien ! C'était désespérant. Ma foi ! maître Guillaume, j'allais y renoncer de franc jeu, lorsque le hasard me fit mettre la main sur ce que je cherchais.
— Voilà de ses coups, à ce diable de hasard, dit le vieillard; tu verras tout à l'heure, Joseph.
— J'allais un soir à Dourdan, continua le meunier, pour y faire quelques achats... *%.^-4>...;
— Juste comme moi, s'écria le vieux cultivateur, quand je revins de la foire de Limours. Va toujours, Joseph.
— J'allais à Dourdan, reprit le jeune homme, lorsqu'en passant à Breuillet, je crus voir de loin, sur le pré de Simon, quelque chose de blanc qui allait et venait. Diable ! m'écriai-je, si c'était cela. Vite, vite, je descends de ma bête, et vais l'attacher à un arbre, au plus épais du taillis, de manière à ce qu'elle soit en sûreté, puis je me dirige à pas de loup vers le moulin de Simon. Vous savez, maître Guillaume, que le moulin est sur la rivière d'Orge et la maison de maître à cinquante pas de là ; entre les deux s'étend le pré. L'ombre blanche s'y voyait encore. On ne pouvait rien distinguer de plus ; il faisait noir comme dans un four. Cependant je jugeais bien que c'était une femme.
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J'aurais pu me contenter de cela ; eh bien t non, je me butai; je voulus savoir la chose plus au long; je voulus que rien n*y manquât. Ah! Simon, ah! sournois de Simon, me disaisrje, je te tiens, je ne te lâcherai qu'à bonnes enseignes. Et puis je me sentais le cœur ému, maître Guillaume ; la chose avait pris un petit air d'aventure qui me le chatouillait.
— Comme moi, dit le vieillard, tout comme moi, Joseph.
— Je remarquai qu*en se promenant, ajouta le meunier, elle côtoyait une haie vive où je pouvais arriver sans être aperçu. La haie était rude, des piquants partout. G*est égal, je m'y risquai, rarrivai ainsi sur Tun des points du pré où elle passait en se promenant. J'avais si bien ménagé mes mouvements, qu'elle n'avait rien entendu. Elle arriva droit sur moi, et, quoique un peu troublé, je ne perdais rien de ce que je voulais voir. Elle passa à me toucher, et je la reconnus parfaitement, la petite. C'était elle, la cousine aux Maréchal. Et Arpajon qui la croyait chez ses parents I
— Voyez un peu, s'écria le vieillard, que de malice dans les jeunes filles !
^ Attendez, piaitre Guillaume, tout n'est pas achevé. Voilà doue la petite enfermée tête à tête avec ce gros garçon. Les voilà logés ensemble et sous la même clef. Maintenant, devinez une chose.
— Laquelle? dit le vieillard.
r- Devinez combien de temps elle y est demeurée, maître Guillaume.
— Elle n'y serait restée qu'un jour, Joseph, que ce serait encore trop. 11 faut si peu de temps pour perdre une fille !
— Un jour, maître Guillaume, vous êtes loin de compte ; mettez-en un peu plus, s'il vous plût.
— Eh bien \ un mois alors.
— Six mois, maître Guillaume, six çrands mois, bien longs, bien pleins; été comme hiver, toujours en compagnie de ce gros garçon. Je vous demande un peu ce qu'ils faisaient là tous
, deux quand la rivière d'Orge était prise par les glaces et que la mécanique ne marchait pas.
— Quel scandale ! dit le vieux cultivateur.
^ Dites donc, maître Guillaume, ajouta le jeune meunier en poussant son voisin du coude> et le chef supérieur des gabelous! En voilà-t-il un qui en a eu de la chance 1
Des éclats de rire auxquels se mêlèrent ceux du conducteur accueillirent cette saillie. Qu'on juge du supplice où j*étais 1 A l'appui de ce que racontait ce jeune homme, se groupaient les
JËDOOAIID MONGBRON. âa7.
circonstances qui semblaient en confirmer la vérité : les préférences obstinées de Mariette pour ses parents d'Arpajon, ses voyages continuels, ses luttes à ce sujet, luttes où leur influeuce prévalait toujours sur la mienne. Je me souvenais aussi des haines de Grandchamp^ où éclatait Tinstinct d'un père.
Cependant Tentretien s'était renoué entre les deux amis^ cette fois la parole appartenait au vieillard :
— Tu m'as raconté une histoire, Joseph, dit le vieux cultivateur, en changeant en éventail les vastes ailes de son chapeau; je vais te régaler à mon tour. Tu sais que je rends toujours tournée pour tournée, politesse pour politesse.
— C'est la vérité, maître Guillaume, on. vous connaît pour ça. Vous avez volontiers le copur à la poche, on le sait.
— Eh bien l écoute, mon garçon, je te parlais de Limours tout à rheure, je t'en parlais, n'est-ce pas ?
— Oui, vous m'en parliez.
— £h bien ! j'en revenais de Limours, Joseph, entre sept et huit heures du soir, il y a, ma foi, déjà quelques années de cela. J'avais Bijou entre les jambes. Tu n*as pas connu Bijou? Non. Eh bien ! figure-toi la perle des chevaux.
— Et où alliez-vous avec Bijou, maître Guillaume? lui dit le jeune homme qui prévoyait une digression.
— Nous rentrions chez nous, Joseph, à Saint-Yon. Là foire de Limours avait été dure ; il avait fallu attendre un peu tard. Et puis un verre de vin par-ci, un verre de vin par-là, on n'en a jamais fini. Pour regagner le temps. Bijou allait d'un joli trot, d'un trot bien rond. Il n'y avait rien à lui dire, à cette bête : elle savait mieux que moi comment il fallait marcher. J'étais arrivé ainsi, en rien de temps, à Vaugrigneuse, par les petits chemins. Bijou les connaissait comme personne, on pouvait aller avec lui les yeux fermés. Je ne songeais donc à rien, lorsque tout à coup, il me débouche d'un sentier un hQmme qui s'en allait à toute bride, et qui, en passant à côté de moi, me cogne la jambe, sans dire gare, comme un vrai malotru. Gonçois-tu ça, Joseph? entre huit et neuf heures du soir.
— Un chef de bandits, répliqua le jeune homme.
— Je le crus d'abord, mon garçon, mais il n'en avait pas la mise. Des habits de meunier comme les tiens; un grand chapeau blanc, une veste. La nuit était claire, je pus voir cela. Je me fâchai, comme tu le penses, et lui dis quelques gros mots; il ne répondit pas et pressa son cheval. Les choses en seraient restées là, sans ce'diai>lc de BijoUé
— Sans Bijou?
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— Oui, sans Bijou ! il ne voulut pas en avoir le démenti ; non, Joseph^ il ne le voulut pas. C'est un cheval qui avait de l'honneur^ il ne se laissait pas humilier. Quand il se vit serré de près^ il partit comme Téclair. Plus moyen de le retenir, il avait le diable au ventre. L'autre avait pris les devants. Bijou voulait les regagner, il n'était pas habitué à passer en second. Il faut l'avouer, Joseph, c'était bien lui qui était le maître ; il en faisait à sa guise, ce soir-là.
— Je le crois sans peine, maître Guillaume; et l'autre^ corn* ment s'en tirait-il?
— Vaillamment, mon garçon, très-vaillamment ; je crois même. Dieu me damne ! qu'il se jouait un peu de moi. Il me mena ainsi jusqu'à Breuillet. Nous fûmes battus, là, bien battus; Bijou resta longtemps à s'en consoler.
— - Et à Breuillet, que vous arriva-t-il, maître Guillaume ? dit le jeune homme en ramenant toujours l'interlocuteur à son récit.
— A Breuillet, mon garçon, je ne trouvai que le cheval. Belle bête, ma foi. Bijou s'approcha de lui pour voir à qui il avait eu affaire; entre chevaux on se doit des égards. Des jambes comme des fuseaux, une tête pointue, enfin un joli animal. On l'avait attaché à un orme, précisément devant le moulin de Simon« Ceci m'intrigua, comme tu penses bien. Je mis Bijou à l'abri, afin de le faire un peu souffler et je résolus de rester un moment en sentinelle. Je voulais voir qui prendrait le cheval.
— Ce fut Simon, dit le jeune homme ; il a toujoiurs eu la passion des chevaux.
— Oui, Joseph ; ce fut lui, en effet ; je le vis arriver peu d'instants après. Mais l'histoire n'est pas toute là ; écoute la fin maintenant.
— Allez, maître Guillaume; allez.
-- Tout ceci ne me parut pas clair, mon garçon. Cette coui'se à la diable, ce meunier, ce cheval, ce moulin, je voyais du louche là dedans. Qu'est-ce quejefais?au lieu de repartir à l'instant même, je ramasse un paquet d'herbes et me mets à bouchonner Bijou. C'était une manière de faire prendre patience à ce pauvre animal. Il était en nage, Joseph; en nage, lui qui, d'habitude, ne mouillait pas un poil. Tout en faisant cela, je regardais par-dessus la haie pour voir si rien ne bougerait dans le moulin. Pendant une demi-heure, point de mouvement. 11 faisait pourtant une nuit charmante. On ne pouvait pas être couché par un si beau temps. Enfin, au moment où j'allais me remettre en selle, j'entends une porte s'ouvrir.
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— C'était Simon, dit le jeune homme.
— Toujours ton Simon^ répliqua le yieillard^ oui^ c'était Simon, et à côté de Simon, une jeune fille. Je la vis, ma foi, bien.
— C'était la petite que vous savez, msâtre Guillaume, la Mariette.
— Eh bien! oui, la Mariette ; mais à côté d'elle, Joseph^ U y avait encore un meunier.
— Un meunier ? Simon, alors ?
— Tues étonnant avec ton Simon! dit le vieUlard impatienté. Non pas, Simon, un autre meunier!
— Et lequel?
— Celui du cheval^ pardine, ce n'est point malaisé à com'> prendre.
— Alors, maître Guillaume, cela faisait deux meuniers et une femme.
— Deux meuniers et une femme, tu Tas dit, Joseph. Je les ai vus tout comme je te vois, lis se sont promenés sur le pré. Dieu sait combien de temps, tous les deux avec un grand chapeau blanc et une veste comme la tienne. L'un d'eux plus gros que l'autre, voilà tout. 11 me semble que je les vois encore.
— Maître Guillaume, dit le jeune homme, confessez-moi une cbose,là^ sans vous fâcher.
— Parle, Joseph, tu sais bien que je prends tout en bonne part.
— Vous veniez de Limours, n'est-ce pas ! 11 y a bien quelque Grand-Acacia de ce côté.
— Des douzaines, Joseph. Et tous bons ! puis, il faisait si chaud, ce jour-là !
— Voilà l'affaire, maître Guillaume, rien d'étonnant que vous ayez vu deux meuniers pour un.
— Mais j'aurais vu deux femmes, alors, Joseph.
Nous arrivions lorsque cet entretien se termina. Arpajon se montrait <lans le lointain. Je n'ai pas besoin de dire sous l'empire de quelles impressions j'y arrivais !