LA SURPRISE
La voiture s'arrêta au centre d' Arpajon devant un café qui servait de bureau à l'entreprise. En province, de tels cumuls sont fréquents; on a ainsi dans les voyageurs des clients^bligés, loties heuresd'attente tournent à l'avantage du débit. Mes deux
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compagnons de route ne résistèrent pas à cet attrait : descendus les premiers^ ils allèrent s'attabler dans un coin^ et aux flots de yin qu'ils avaient bus, ils ajoutèrent des flots de bière. Quant à moi, j'avais hâte de me délivrer de tels voisins. A peine eus-je touché le sol que je m'éloignai en me fiant au hasard sur ladirection que je devais prendre.
11 était deux heures, et un soleil d'été inondait la grande rue d'Arpajon. Pas la moindre brise,rien qui adoudt l'ardeur de l'atmosphère. J'étouffais dans cette enveloppe de flamme; je ne savais où trouver un peu de fraîcheur pour mes poumons haletants.
La première difficulté était de savoir où logeaient les Maréchal. 11 n'en manquait pas qui portaient ce nom ; je le lus sur plusieurs enseignes. Ici c'était un épicier, plus loin un mercier, ailleurs un charron. Ce fut à ce dernier que je m'adressai.
— Un Maréchal, me disais-je, doit connaître ceux qui portent le même nom que lui.
Je pénétrai hardiment dans la maison ; les pièces du rez-dc chaussée étaient vides. Cependant les chiens aboyaient, et, à ce bruit, le msdtre du logis accourut. Je lui exposai poliment mon embarras.
— Dame ! Monsieur, me dit-il, ça n'est point tout un que de trouver vos Maréchal. 11 y en a des nichées à Arpajon ! Est-ce Maréchal le forgeron, par hasard ?
• «-T- Non, ce n'est pas celui-là.
— Alors, ce sera. Maréchal le boucher, ajouta-t-il.
— Non, c'est un grainetier, à ce que je crois, luidis-je.
— Attendez donc, un grainetier, reprit-il ; mais c'est qu'il y en a deux Maréchal qui sont grainetiers?
— Deux grainetiers ! m'écriai-je, deux Maréchal grainetiers.
— Oui, deux, reprit-il, l'un sur la route d'Étampes, l'autre sur la route de la Ferté.
Je fus sur le point de renoncer à mon projet; j'avais perdu toute présence d'esprit. Enfin je me ravisai :
— Le Maréchal dont je vous parle, dis-je à mon interlocateur, a un parent qui est meunier à Breuillet.
— Ah ! très-bien, me dit cet homme, ce sont, dans te cas, les Maréchal de la route d'Etampes ; il n'y a pas le moindre doute à avoir. Simon Maréchal, n'est-ce pas ?
— Précisément I Simon Maréchal !
— Alors, Monsieur, dit le charron en me conduisant sur la porte, il vous faut prendre à gauche et puis marcher droit devant vous.
— Droit devant moi ! lui dis-jc.
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Mon accent exprimait un peu de doute. Le charron comprit pe je désirais quelque chose de plus explicite.
— Droit devant tous^ oui^ Monsieur. Dame I la distance est bonne; il faut que vous traversiez tout Arpajon. Pas moyen de s'égarer ; vous allez suivre la route royale de Paris à Étampes. Une fois au bout de la ville^ à votre droite est le chemin d'Egly. La maison des Maréchal est la première sur la gauche entre la rivière et le chemin. Un aveugle s'y retrouverait. Une maison blanche, des volets verts; deux ormeaux devant D'ailleurs^ le nom est sur la façade.
•— Merci^ dis-je à Tobligeant charron^ qui s'apprêtait à pousser plus loin le luxe des détails, merci^ mon brave homme ; c'est plus qu'il ne m'en faut.
Je m'éloignai et repris ma course d'un pas plus assuré. A peine^ dans ces divers tâtonnements, avais-je perdu quelques minutes ; elles me semblaient des heures. Je marchais sous un soleil dévorant, au milieu d'un nuage de poussière, et ne ressentais qu'une chose> un impatient désir d'arriver. La poudre du chemin s'attachait à mes habits, à mes cheveux, à mes cils, et je devais prendre là-dessous un visage bien singulier^ une physionomie bien étrange. En quelques minutes j'eus franchi la distance qui me séparait de l'extrémité de la viUe et arrivai à la limite où la campagne se découvre de nouveau au regard. C'est sur ce point que devait se trouver la maison des Maréchal ; je fis une halte pour reconnaître les lieux.
Le charron m'en avait fait une description exacte ; je retrouvai tout ce qu'il m'avait indiqué. La rivière coulait à cinquante pas devant moi, et le chemin qui conduit à Egly se montrait sur ma droite, entre deux haies vives, jalonnées de peupliers. Je ne m'y engageai qu'avec quelques précautions. C'était 1 instant décisif. Si je m'aventurais dans le chemin, je courais le risque d'être aperçu. Mieux valait trouver un endroit d'où je pusse me livrer à une observation préliminaire et surveiller les mouvements extérieurs du logis.
Précisément, le côté du chemin opposé à la rivière formait un talus qu'ombrageait un bois épais. Je m'y engageai, et j'aperçus bientôt la maison du père Maréchal. Il n'y avait pas à s'y tromper; voici ce qu on lisait sur la façade :
Maréchal père et fils, grainetiers.
Son, recoupes et farines.
Moulin à Breuillet.
Mariette était là ; je la tenais en échec. Je pouvais enfin me re-
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cueillir et songer aux révélations de celte journée. Chaque mot de Tentretien que j'avais entendu résonnait à mon oreille, mêlé de rires insultants. On m'avait trompé, on s'était joué de ma bonne foi. Je n'avais plus de témoins; je pus verser quelques larmes. Je pleurai sur mes amours déçues, sur mon bonheur détruit, sur Texistence à laquelle j'étais désormais voué. Je pleurai sur cette femme condamnée à une expiation intérieure, et punie de sa faute par le mensonge qui en était le fruit. Je pleurai sur nos destinées, tant de fois jointes, tant de fois désimies, et qu'un dernier choc venait de briser. Ces larmes étaient amères, et pourtant elles me firent du bien.
Que faire pourtant 7 Une vie en commun était-elle possible désormais? Le passé n'élevait-il pas entre nous un mur d'airain? Le sentiment de torts pareils n'excluait-il pas, non-seulement le bonheur, mais même le repos ? Qu'est-ce qu'un ménage où Tabandon ne règne pas, et sur lequel pèse un secret fatal ? Saiton un enfer qui renferme une torture plus grande ? Il fallait donc rompre, se quitter, se séparer; point d'autre issue à ma position. Ëh bien ! de tous les tourments qui me déchiraient, aucun n'était pire que cette perspective. Perdre Mariette, ne plus la voir, même coupable, me semblait une douleur à laquelle je ne résisterais pas. Je comprenais que c'était une faiblesse indigne de moi, et pourtant je ne pouvais m*en défendre. J'aimais mieux m'avilir que m'en détacher.
Alors, de ce conflit intérieur, naissaient des inspirations plus secourables. Pourquoi n'aurais-je pas pitié de celle qui portait mon nom ? A quoi bon envenimer par un éclat des torts sur lesquels je pouvais jeter un voile? A peine m'était-il (donné de rendre les douleurs que l'on m'avait causées; c'était ma seule puissance, la pui.nuuce du mal. Mais quelle triste revanche ! Je ne pouvais y songer sans m'en alarmer. Au contraire, si je parvenais à me vaincre, n'y avait-il pas, dans cette victoire même, un plaisir secret, celui que procure à une âme compatissante la conscience de sa générosité? La résignation ne renfermait-elle pas quelque charme, et n'y avait-il pas de la grandeur à couvrir des^fautes irréparables d'un pardon silencieux ?
Cette bonne inspiration triompha ; je sortis du bois avec la pensée de reprendre le chemin de la ville et d'y monter dans la première voilure où je trouverais une place vacante pour Paris. Les occasions ne devaient pas manquer; la plus prompte serait la meilleure. Déjà je me dirigeais vers le chemin, lorsque le sabot d'un cheval qui frappait vivement le sol vint me forcer de nouveau à l'immobilité. J'aperçus im cavalier qui arrivait de la
campagne à toute bride. L'animal était couvert d'écume ; on voyait qu'il venait de faire une course à outrance. Quant au cavalier, il paraissait frais et dispos^ et comme s'il eût été habitué à cet exercice violent. Son vêtement était celui d'un campagnard en costume de fête. Son chapeau, rabattu sur ses yeux, ne permettait pas de distinguer ses traits ; on pouvait seulement reconnaître une carrure puissante, des membres vigoureux. Je m'imaginais qu'il allait traverser rapidement la partie du chemin qui le séparait d'Arpajon, lorsque son cheval s'arrêta brusquement devant la porte des Maréchal. Cette circonstance me tint en éveil. L'homme mit pied à terre, et son premier mouvement fut de donner un peu de jeu au feutre qui lui couvrait le front.
— C'est Simon Maréchal, m'écriai-je en le reconnaissant. Comme il s'est hâté de venir ! On voit bien que Mariette est là.
Tristes infirmités du cœur ! Qui expliquera votre empire sur nos résolutions ? A l'instant tous mes bons sentiments s'évanouirent. Je tins mes yeux attachés sur cet homme ; je me demandais pourquoi il accourait si promptement et de si loin ; je ne pouvais m'expliquer cet empressement que par une connivence qui me mettait hors de moi. C'est l'art des jaloux que de faire incliner les choses du côté de l'interprétation la moins innocente ! *
Simon conduisit son cheval dans une écurie contiguê à la maison, et^ quelques instants après il entra chez son père en homme qui connaît les habitudes du logis. A peine la porte se fut-elle refermée sur lui, que, par un mouvement involontaire, je me trouvai sur ses traces. 11 me semblait que c'était le moment de me mêler à cette scène de famille. Près d'entrer, je jetai les yeux sur les croisées du rez-de-chaussée qui étaient entr'ouvertes. J'aperçus une vaste pièce entièrement vide. Point de Simon, point de Mariette, personne en un mot. La solitude y régnait. Je fis ce calcul que Ton devait se tenir dans l'autre partie du logis, celle qui donnait sur le jardin et jouissait de l'aspect de la rivière. Cette circonstance dérangea mes projets. J'hésitai un Instant, ne sachant à quoi m'arrêter.
J'aurais dû passer outre ; c'était trop simple pour un jaloux. Au lieu de cela, je m'imaginai de tourner la maison et de m'introduire par les jardins. Il était impossible qu'il n'y eût pas de ce côté un point accessible, et qui me permît d'exercer une surveillance. C'était mon espoir ; il ne fut pas trompé. En longeant la baie qui bordait le chemin, je finis par découvrir une ouvei^ ture, et arrivai jusqu'à un potager qu'exploitaient les MaréchaJ.
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A rextrémité du potager s*élevait une charmille^ taillée à hauteur d'appui^ et derrière la charmille une tonnelle couverte de plantes grimpantes. Un bruit confus de i^oix s*éleyait de ce point, et il s'y mêlait quelques rires joyeux. Je m'y dirigeai en ménageant le bruit de mes pas, et parnns à atteindre la charmille, ^à d'un coup d^œil, je plongeai dans Tintérieur des Maréchal.
C'est sous la tonnelle que la famille s'était réunie; je reconnus les divers groupes. Ânnette était assise sur un banc à côté du père Maréchal ; sur le banc opposé, se trouvaient Mariette et Simon dans une pose de familiarité. Mariette avait abandonné sa main au jeune meunier, et causait avec lui de la manière la plus amicale. Entre les deux groupes, se jouait un enfant de quatre à cinq ans, blonde, aux cheveux bouclés, et qui était Fobjet de toutes les caresses.
— Viens ici, Berthe, lui disait Annette, viens ici, ma mignonne.
— Gomme elle est gaillarde, cette petite fille ! ajoutait le vieillard. Elle pousse que c*est un charme.
Rien ne manquait à ce tableau ; tous les visages étaient riants ; tous les traits épanouis. Mariette avait un air si heureux auprès de ce gros garçon, elle jouissait si naturellemeut du bonheur d'être à côté de lui. J'allais me montrer et descendre dans la tonnelle, lorsque la cousine Annette me prévint :
— Tiens, s'écria-t-elle, n'est-ce pas la figure de mon cousin que je vois là-bas ? Arrivez donc, mon cousin.
Tous les regards se tournèrent vers moi ; j'étais découvert; il n'y avait plus à reculer. Je m'avançai aussi majestueusement que possible. Bientôt toute la parenté m'environna :
— Mon cousin, me dit le père Maréchal, c'est bien aimable à vous d'être venu nous surprendre.
— Bonjour, mon cousin, ajouta le meunier, en me posant sur répaule une main qui la couvrit entièrement, soyez le bienvenu.
Cependant Annette avait quitté la place, et, un instant après, elle reparaissait avec une carafe, un sucrier et un verre placé sur une assiette :
— Tenez, mon cousin, vous devez avoir besoin de vous rafraîchir. Le soleil est si chaud !
— Merci, lui dis-je cérémonieusement, merci.
Ne pouvant pas réussir à me faire boire, Annette se mit à m'épousseter :
— Oh ! comme vous voilà fait, mon cousin ! disait-elle en
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[)oursaivaht cette opération^ malgré la résistance que je lui apposais.
Ces témoignages d'amitié m'obsédaient, et ma femme lisait lans mes yeux une explosion prochaine. Son premier mouvement^ en me voyant paraître, avait été une surprise mêlée de confusion; mais elle avait su bientôt composer son visage. Elle ;e possédait maintenant, et son regard semblait défier le mien. Voyant arriver Torage, elle aimait mieux le devancer.
— Mon ami, dit-elle^ pourquoi n'es-tu donc pas venu avec
lOUS?
— Pourquoi? m'écriai-je avec dureté, vous me le demandez I Mariette comprit que j^allais franchir les limites de la convenance. Elle marcha vers moi, fit un signe à Annette, et m'entraînant vers le potager :
— Venez, me dit-elle.
Puis, quand nous fûmes assez loin pour que personne ne p^t nous entendre :
— Que signifient ces airs étranges? me dit-elle, venez- vous exprès de Paris pour m*outrager ?
— A la bonne heure ! m'écriai-je ; nous aurons au moins une explication.
— Ici, non, reprit-elle ; non, Monsieur, nous ne sommes point chez nous. Ailleurs vous aurez le champ libre ; mais ici vous vous tairez.
— Soit, lui dis-je, mais à une condition.
*— Laquelle ? me répondit-elle avec un air impérieux. Je verrai s'il me convient d'y accéder.
— C'est que vous ne passerez pas trois jours à Arpajon comme vous en avez fait le projet ; c'est que vous reviendrez à Paris avec moi.
— Et quand cela. Monsieur?
— Ce soir même, lui dis-je.
— Je le veux bien, Monsieur ; mais, en retour de ma concession, j'en exige une autre.
— ' Dites, Madame.
— C'est que d'ici à ce soir vous serez pour ces braves gens ce que vous devez être, et que vous aurez d'autres procédés que ceux que vous vous êtes p^mis. Y consentez-vous. Monsieur ?
— J'y consens. Madame, dis-je, dominé par le sentiment de dignité qui brillait dans son maintien.
— Eh bien I Monsieur, ajouta-t-elle, retournons vers eux, et qu*il ne reste plus de trace de tout ceci.
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J'étais à demi Tainen. Quand nous revînmes soiis la tonneUe^ Simon et le vieux Maréchal s'y trouvaient seuls, Annette et l'enfant avaient disparu.