‹ Pierre MoutonChapitre 5 sur 50 · LA FORÊT DES BORMES · texte numérisé non relu

LA FORÊT DES BORMES

le surlendemain, à dix heures du soir, un homme stationnait devant la porte du pavillon occupé par le capitaine Maxime. Quoique Fétat du ciel rendit cette faction pénihle et qu'une pluie d'orage inondftt le che* min, l'inconnu ne semblait pas s'en émouvoir; et, enveloppé dans un caban de matrïot, il gardait une im** mobilité complète. C'était Zéphyr, exact au rendez-vous que lui avait donné son chef. Marin et Normand, Zéphyr ne ciaignait ni le vent ni Feau ; "pen lui importait de Passer l'heure du qt^art sur la grande route ou sur le pont du navire. Si les escadres avaient pris plus souvent le large, Zéphyr n'eût pas été jeté dans le genre de croi-*

sières qu'il poursuivait alors : la vie de la mer aurait fourni assez d*émotions h sa mauvaise tête, et il eût passé ses moments de rage sur les Anglais. L'oisiveté des ports le perdit ; il insulta un de ses supérieurs et gagna leajbois pour ne pas être fusillé.

Sa patience fut ce soir-là mise à une rude épreuve : pendant deux heures le pavillon resta muet et dans une obscurité complète. A minuit seulement, une faible lumière éclaira les lames des persiennes, et presque aussitôt un signal se fit entendre. Zéphyr y répondit; la clarté se déplaça; il y eut des allées et des venues, après quoi la porte s'ouvrit.

— Est-ce toi? dit une voix.

— Oui, capitaine. Elle est soignée la drogue : deux heures, coucou en main.

— Entre, Zéphyr. Il y a eu assemblée ce soir,-punch, glaces, violons et tout le tremblement. J'ai payé ma bienvenue en flics-flacs. Viens te chauffer, mon garçon.

— Faites pas attention, capitaine. Une supposition que j'eusse doublé le cap de Bonne-Espérance, j'en aurais eu pour quatre heures de quart. C'est deux heures que je mange, clair comme le S.-O. est l'opposé du N.-E.

Tout en échangeant ces mots à demi-voix, Pierre et son compagnon étaient arrivés dans la pièce éclairée du pavillon. Des bardes se trouvaient ça et là, et il y régnait ce désordre qui accompagne les préparatifs de voyage.

Pierre prit un habillement coïnplet disposé dans nn coin, et, le donnant au matelot :

— Zéphyr, lui dit-il , retiens bien ton rôle. Tu vas endosser cela. Tu es mon valet de chambre ; c'est arrangé. On t'attend. Nous avons dans la cour une calèche à deux chevaux; j'y vais monter; tu la conduis; nous partons dans un quart-d'heure. Toute la maison sait que nous allons chercher à Gênes la dame d'honneur dé la princesse Élisa, et que nous la ramenons à petites journées, il commence à faire chaud ici; les autorités de Toulon ont flairé ma piste. Frappons un grand coup, mon garçon.

— Deux plutôt, capitaine.

— Au fait, cette petite que nous avons dérangée de son chemin ne peut pas s'escamoter comme une muscade. L*officier, bien; un de perdu,' un de retrouvé. Il n'y a plus de capitaine Maxime, et il y en a encore. Un peu proprement remplacé, j'espère.

— C'est juste : il vous doit du retour; faudra le lui réclamer.

— Mais la demoiselle, ce n'est pas toi qui peux la suppléer. Zéphyr.

— Oh ! pour ça non, capitaine. Pas capable? le physique s'y oppose.

— La princesse l'attend, reprit Pierre, tout le monde l'attend. On écrira à Gènes, on écrira àLucques, et alors gare dessous !

— Diable! diable 1 Faut veiller au grain. Ah! ça, et pourquoi vous obstiner, capitaine? Si nous nous donnions de Tair, purement et simplement. Sauf votre avis, ce pays-ci n'est pas très-sain; la forêt est plus salubre; ça nous connaît.

— Zéphyr, dit Pierre en saisissant avec force les mains du matelot, à deux pas d'ici, prescpie sous le même toit, il y a des boisseaux de pierreries.

— Des boisseaux de pierreries! Et vous n'en disiez rien! Faut les dégourdir, capitaine.

— Ck)mme tu y vas, mon garçon : on ne dévalise pas les princesses du sang avec cette aisance et cette facilité. n y a des valets de pied, des intendants, des officiers, toute une armée en uniforme et en cotillon... Pas moyen d'aller jusqu'au magot : porte de bois, quoi!

— Et la fenêtre?

— Moyen usél nous trouverons mieux que cela, matelot. Te voilà prêt, suis-moi. Tu es mon valet de chambre, souviens-t'en.

— N'ayez pas peur» capitaine; je vas m'assortir à la pelure.

Comme Pierre l'avait dit, tout était prêt dans la cour pour le départ. Un calèche de voyage attelée de deux bons chevaux attendait Tofftci^. Pierre y monta; Zéphyr se plaça sur le siège : le palefrenier ouvrit les grilles dd la cour, et la voiture s'ébranla. Au lieu de prendre la

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direcdoa de Coers pour rejoindre la grande route d'Italie, il fut convenu que l'on se jetterait sur la gauche pour fianchlr le ruisseau de Gapeau» et gagner de là la forêt de Bonnes, où Bouton^de^^Rose avait dû se rendre h la suite de son expédition*

Le temps était toujours sombre» le ciel chargé de nuagesi la pluie tombait par torrents; c*était à peine si Ton pouvût voir à quelques pas devant sol. Tout autre que des hommes habitués à une vie d'aventuriers n'eût pis afik-onté ees obstacles ; mais Pierre et Zéphyr y étaient familiarisés. Le chemin dans lequel ils s'cngagaient n'était pas alors» comme il l'est aujourd'hui» une route classée et bien entretenue; c'était à peine un sentier de traverse qui servait à unir entre eux Hyëres, Saint-Tropez et CoUobriëres. La pluie avait, en beaucoup d*endroits, défoncé la voie, et souvent les chevaux marchaient au milieu d'un lac dont il était dijQScile de connaître la pro'^ fondeur. Zéphyr se voyait à chaque instant obligé de descendre pour sonder le terrain.

-- Gueuse de route, disait^il, pas moyen de mettre de la toile au vent. Les bétes sont bonnes, mais elles ne peuvent pas se battre avec les cailloux, bgia... rîou I...

*^ Allons, voyons, un peu de patienôe, mon garçon, loi disail Pierre. Plus c'est mauvais» mieux ca vaut pour ados. On ne nous suivra pas.

--C'est juste : dgia, rioul.<. ça irait aux enfers, ces

deux bétes-là I Faut avouer qu'elles y mettent de la bonne volonté.

La distance d'Hyëres à la forêt de Bormes est de cinq lieues environ; malgré l'état du chemin, on ne mit que trois heures à faire ce trajet. 11 était quatre heures quand Pierre et son compagnon arrivèrent dans un vaste carrefour que bordaient des pins gigantesques. Les troncs des arbres rapprochés les uns des autres donnaient à cette partie du boi^ Taspect d'une vaste colonnade que couronnait un faîte sombre et menaçant. Le sol était jonché de feuilles résineuses qui le couvraient comme d'une espèce de litière, et les roues de la voiture, en le sillonnant, n'y occasionnaient aucun bruit. Le capitaine ordonna à son compagnon de s'arrêter :

— Zéphyr, lui dit-il, où est la bande?

— A la Baume-Noire, capitaine, comme vous l'avez ordonné.

— Alors, tire vers CoUobrières ; nous abriterons la voiture au petit bois des chênes.

Zéphyr tourna vers la gauche et s'engagea dans un sentier de bûcherons où la calèche trouvait à peine une voie suffisante. Par intervalles, des troncs d'arbres coupaient le chemin, et, au risque de briser les ressorts, Zéphyr faisait passer la voiture sur ces blocs énormes. Pierre était descendu et suivait h pied, afin de ménager les chevaux haletants. Les charrettes mêmes ne se

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seraient pas engagées dans ce défilé périlleux, et il fallait toute l'habitude qu'avaient ces deux hommes de la localité, pour qu'une pareille expérience fût possible. Enfin, après une heare de fatigue, on arriva devant un bois de pins et de chênes nains qui formaient un fourré en apparence impénétrable. D'une main vigoureuse, Pierre écarta les premières branches. Derrière ce rideau, une sorte d'abri avait été ménagée. Toutes les traces d'une station habituelle s'y laissaient voir. En guidant les chevaux à la main, on les conduisit sous cette voûte que la nuit rendait plus sombre, et le craquement des branches indiqua qu'ils n'y pénétraient pas sans quelques efforts. Quand l'attelage se fut avancé d'une quarantaine de pas dans les profondeurs du bois, on fit une nouvelle halte.

C'était là que l'on devait laisser la voiture; les chevaux furent liés à de forts pieux enfoncés dans le sol, on les débrida et l'on répandit devant eux une botte de fourrage, puis on ramena les branchages de manière à rendre plus . épais le voile qui devait les dérober aux regards. Évidemment, ce bois écarté était l'un des repaires de la troupe, le lieu où elle déposait une partie de ses prises. Quand Pierre et son compagnon eurent pris ce soin, ils sortirent du fourré, et s'engagèrent sur les rampes d'une montagne qui s'élevait devant eux. £n plusieurs endroits, l'escarpement était tel qu'il fallait s'aider avec les mains

pour gravir le rocher, et les cailloux qui roulaient au loin indiquaient qu'à leurs côtés régnaient des précipices profonds. Les aigles seuls devaient habiter ces cimes» et il était difficile de comprendre comment des hommes étaient parvenus jusque-là. Cette ascension pénible dura plus d'une heure.

Quand le jour se fit, ils purent voir à leurs pieds la forêt de fiormes, et non loin les lignes bleues de la mer qui se perdaient à Thorizon. A mesure que Pierre s'avançait sur un terrain qui lui paraissait familier, sa physionomie se rembrunissait, ses sourcils se contractaient, son œil exprimait la colère :

— Tu. le vois. Zéphyr, tu le vois, dit-il enfin; rien n'est en régie quand je n'y suis pas. Pas un homme en vedette, personne; un beau jour on les traquera comme du gibier, et il n'en échappera pas un seul. Vois seulement si on est venu nous reconnaître.

— C'est singulier, répondit le matelot, pas même un homme à la porte delà Baume-Noire! Ils sont fous.

— Moi, avec ce costume, toi avec le tien, nous devrions déjà avoir une balle dans le corps.

—Au fait, ça nous est dû; j'ai presque l'air d'un gendarme.

— Eh bien ! rien, rien. Bouton -de-Rose ne sait pas se faire obéir : je ferai un exemple.

— Alors, ça sera chaud. Capitaine, vous devriez

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siffler la romance des Moutons; voir s'ils bougeront» les gars»

— Non, Zéphyr, poussons la chose jusqu'au bout; il faut les surprendre. Ah! Bouton-4e-Rose, c'est ainsi que voQS conduisez votre barque: eh bieni nous allons la daoseri mon bon homme.

Les deux bandits étaient arrivés, en parlant ainsi» devant une excavation profonde, située à^la base d'un pic granitique. La roche, soit par Teffet du leu, soit par toute autre cause, avait conservé des teintes sombres qui répandaient sur cet ensemble uh caractère de tristesse et de deuiL De là le notn de Baume-Noire, que lui avaient donné les habitants du pays. Quoique la caverne ftttd'un abord facile, aucun villageois des environs n'y avait pénétré, et une terreur superstitieuse en éloignait les pfttres qui conduisaient leurs bestiaux sur ces arides sommets. Bn s'abaissant sur l'ouverture de l'excavation, le rocher formait un péristyle et un abri naturels. C'est * làqne se tenaient ordinairement les vedettes de la troupe ; l'ombre formée par la saillie du granit les empêchait dTètie vus et ils pouvaient embrasser d'un coup d'ceil Ions les mouvements de la vallée. L'une des consignes Ittplus sévères de Pierre Mouton $e rapportait à cette soneillance, et il avait déjà de ses propres mains fait justice de deux bandits qui l'avaient enfreinte. Qu'on Hge de sa colère, lorsqu'arrivé au pied xs^im de la

caverne il vit que Touverture n'en était pas gardée. Cette circonstance était si extraordinaire qu'un doute s'empara de lui : ^

— £s-tu sûr qu'ils soient venus dans ce gtte, demanda-t-il à son compagnon avec un accent d'inquiétude.

— Oui, capitaine, vous Faviez ordonné à Bouton-de- Rose, et Botiton-de*Rose ne vous aurait pas désobéi.

— Mais, peut-être ne Ta-t il pas pu. Zéphyr; les gendarmes l'auront traqué sur l'Esterel.

— Non, capitaine, ils sont là. Hier au retour de Cannes, j'ai rencontré Adonis, prés de Pignans ; il m'a raconté comment ils se sont orientés. On a enterré l'homme et le cheval dans les bois des Âuriasques. Delà ils ont gagné Notre-Dame, puis le bois des Enfers, puis ' celui des Maures. Des Maures ils ont filé vent arrière sur Grimaud et CoUobrières ; enfin, sur le pic de Bormes. Adonis les a laissés au pied du pic pour aller faire des vivres. Vous voyez qu'ils sont là^

—Alors, malheur à eux, s'écria Pierre ne pouvant se contenir.

Et il s'élança vers la caverne : Zéphyr le suivit A diverses époques la Baume-Noire avait été le refuge de bandits audacieux. Dans les quinzième et seizième siècles une troupe de malfaiteurs en avait fait le théâtre de ses déprédations et, pour en purger le pays, il fallut faire le siège de la montagne. Sur cinquante malfaiteurs qui

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avaient cherché un asile dans les^ancs du rocher, les soldats ne purent en saisir qu'un seul : on fouilla la caverne et on ne trouva pas les autres. Les officiers qui commandaient cette expédition supposaient bien qu'une issue secrète avait échappé à leurs soldats; mais on eut beau faire des perquisitions nouvelles ; on ne put rien découvrir. Après une longue surveillance, les troupes se retirèrent et les bandits ne reparurent plus. Ils avaient préféré se laisser mourir de faim dans les entrailles de la montagne plutôt que de se livrer à la roue et au gibet.

Lacaverne avait, en effet, deux parties, l'une extérieure pour ainsi dire, facilement accessible, et qui se composait de trois vastes salles, où les isristallisations de la pierre . offraient aux flambeaux un merveilleux coup d'œll. Des grappes de stalagnites et de stalactites tombaient de la Toute et prenaient les formes les plus originales et les plus bizarres. Ici, des colonnes prismatiques, avec un luxe de détails prodigieux; plus loin des statues confusément groupées; ailleurs, quelques-unes de ces figures fantastiques comme on en remarque dans les vaisseaux de nos vieilles cathédrales. Sous le reflet des torches, celte pierre s'animait et répandait des clartés extraordinaires. Les parois du mur, tapissées de cannelures, ressemblaient à un orgue immense, et le vent qui s'engouffrait par un soupirail et portait jusque dans ce souterrain des sons uniformes et lugubres, imprimait à cette ressemblance

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un plus grand caractère de vérité. C'était au fond de la dernière de ces salles que se trouvait Tissue par laquelle on aboutissait à la seconde partie delà caverne. Sous un petit banc naturel que formait le rocher se trouvait une ouverture de trois ou quatre pieds de diamètre : la pierre la masquait^ et la pénombre que formait la saillie empêchait de l'apercevoir. Quand on voulait arriver au cœur même du repaire, il fallait s'engager dans ce boyau étroit et y avancer en se traînant sur le ventre pendant un quart d'heure environ. Au delà de ce point, la voûte s'élevait et la pente devenait moins rapide. On pouvait se remettre sur ses pieds et on atteignait ainsi de nouvelles salles non moins pleines de magnificences et de beautés naturelles que celles qui se présentaient k l'ouverture. Un petit lac occupait le milieu de ce nouveau domsdue et fournissait une eau limpide à ses habitants.

Tel était l'un des sièges du pouvoir de Pierre Houton, celui où il déposait son butin le plus précieux. A peine arrivé dans les premières salles de la caverne, il chercha, dans l'endroit où on avait coutume de les déposer, les torches qui devaient servir à le diriger, en alluma une et la remit à Zéphyr qui marcha devant lui. Il jeta les yeux de tous les côlés; pas un homme, partout le vide, partout le silence. Pierre n'y résista plus; il tira de sa poche son sifflet et fit entendre ce que Zéphyr appelait la romance des Moutons. Personne ne répondit.

— Décidément, ils n'y sont pas, s'écria-t-il; on aarait , donné signe de vie. Tu te seras trompé, mon garçon, ils auront été forcés de giter ailleurs. Viens, partons*

Us allaient se retirer quand un bruitsourd se fit entendre dans les profondeurs de la caverne; on eût dit que la montagne se déchirait dans une éruption volcanique.

— Vous voyez bien qu'ils y sont, cq)itaine ; ils mènent assez de bruit.

Pierre écouta un moment, puis il se précipita dans l'ouverture qui conduisait dans l'intérieur du repaire; en foisant signe à son compagnon de le suivre.

— Vimis, dit-il. Nous arrivons à temps.

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