‹ Pierre MoutonChapitre 41 sur 50 · LE PACTE · texte numérisé non relu

LE PACTE

La journée s'écoula tristement. Je tins ma parole et sus me contraindre. Ma femme était d*ailleurs là. Au moindre nuage, eUe opposait les airs altiers dont elle avait déjà essayé la puissance. Cette fois, il est vrai, je me trouvais armé. Les rôles ne furent point intervertis^ et si je consentais à paraître calme^ on pouvait juger^ à des signes certains^ que la révolte intérieure n'avait pas cessé.

J'avais promis de rester^ de subir Thospitalité des Maréchal : il fallut s'y résoudre. Pour la famille, ma présence était un événement^ et je le vis bien à l'air affairé que chacun prit dans la maison. Annette allait et venait.

— Pardon, mon cousin, me disait-elle, si je vous quitte souvent ; c'est un ménage bien dur que celui-ci ! Si je n'étais pas là, tout s'en irait de travers. Ces hommes, ces hommes» ajoutât-elle en montrant son père et son frère, je vous demande à quoi c'est bon?

Les Maréchal riaient aux éclats et semblaient enchantés de ces aménités :

— Riez, poursuivit la grosse Annette, riez, fainéants ! il y a bien de quoi, en vérité ! Voici notre cousin qui arrive par un soleil à fendre les cailloux, et vous ne lui avez pas encore offert seulement un verre de cidre. Comme c'est délicat de recevoir ainsi les gens ! Vous voulez donc le renvoyer à Paris sur sa soif, ce cher cousin !

A ce reproche, les deux hommes se levèrent à la fois» comme si un même ressort les eût touchés; quelques minutes après je les vis reparaître sous la tonnelle, Simon avec un panier chargé, son père avec deux bouteilles en main :

— Des verres l Annette, des verres! s'écria Simon, et vivement. Que nous goûtions notre poiré de Breuillet.

— Du poiré, dit le vieillard, fi donc, mon garçon. Est-ce qu'on offre du poiré à un Parisien ! tu perds le sentiment des convenances. Mon cousin, excusez-le : il récolte cela sur son moulin

EDOUARD MONGBRON. S47

même^ c'est son faible^ voyez-yous. Mais, Diea merci ! on a autre chose ayons offrir. Tenez, goûtez-moi ceci.

Annette yenait d'ayancer une table qu^elle ayait chargée de yerres. Le' yieux Maréchal en remplit cinq jusqu'aux bords, puis, donnant l'exemple, il en prit un :

— A yotre santé ! mon cousin, dit-il.

Simon s'était également armé; il répéta le salut de son père. Annette ne reculait pas non plus ; les habitudes de la maison ayaient contribué à Taguerrir.

— A yotre santé, mon cousin, répétèrent-ils tous deux.

Seul je mis quelque hésitation dans ce mouyement. 11 me répugnait de désarmer tout à fait et de sortir des termes d'une réserye polie. Cependant, un refus eût offensé nos hôtes, et, par un regard, Mariette me rappela ce que je lui ayais promis.

-— Merci, mes cousins, dis-je en répondant à leur politesse ; merci, ma cousine.

— Et Mariette qui ne boit pas ! s'écria Simon, yoyez-yous la petite mièyre !

— Voilà, mon cousin, répondit ma femme en trempant ses lèyres dans le yerre, comme un oiseau plonge le bec dans son abreuyoir.

— A la bonne heure, dit le yieux Maréchal, j'aime que Ton fasse honneur à mon yin. Dame ! mon cousin, c'est un yétéran comme moi. On n'en trouye pas beaucoup dans Arpajon qui soient si anciens que lui. Un Beaugency des bonnes années, entendez-yous ? et des premiers ci-us. Aussi, ça ne sort que dans les grandes occasions. Encore un yerre, cousin !

— Non, lui dis-je, c'est bien suffisant.

— Vous ayez tort, s'écria le yieillard ; c'est un joli yin tout de même.

Pour échapper à ces obsessions, je me leyai et me dirigeai y ers le jardin, ayec les allures d'un homme qui y eut jouir du spectacle des lieux. J'espérais ainsi obtenir quelques minutes de répit, me retrouyer seul et réfléchir à ma position. Hélas ! j*ayais compté sans Annette. Elle ayait aperçu ma manœuyre et m'ayait suiyi. Au moment où je m'y attendais le moins, j'entendis sa yoix.

— N'est-ce pas, mon cousin, me dit-elle, que c'est assez gentil pour de pauyres gens ? Que youlez-yous, tout le monde n'a pas de château ! il faut bien se contenter de ce que le sort nous enyoie ! Tenez, yoici notre potager; tout terre de bruyère. Aussi comme le chou y yient 1 Voyez ceux-ci, mon cousin, c'est une bénédiction du ciel. Nous en ayons à en revendre.

«48 ÉDOUAmD HOUGBRON.

Si je Tavais osé, j'aurais témoigné à la grosse fille^ par quelques paroles brutales, combien sa présence avait peu le don de m'agréer. A défaut de ce témoignage direct, je protestai par le silence. Pour tout autre, cette réserve eût suffi ; Annette n*y voyait qu'un motif de plus pour faire tous les frais.

— Et cette rivière, cousin, poursuivit-elle, comment la trouvez-vous ? Est-^Ue assez charmante à voir entre ces deux prés d'un si beau vert ? On dirait que le bon Dieu l'a faite exprès pour nous, et qu'il la tient remplie à dessein.

Mariette venait de nous rejoindre, et ce fut elle qui répondit à Annette.

— Cousine, lui dit-elle, oii est donc votre bateau?

— Dépecé, ma petite, répondit la villageoise ; il coulait bas ; il a fallu s'en débarrasser. Dame ! tu n'étais plus là pour faire des promenades sur l'eau avec Simon.

Encore Simon ! je rencontrais ce nom partout. Cependant, depuis que j'étais arrivé, j'examinais le meunier, et je n'avais rien surpris qui vînt à l'appui de mes défiances. Simon avait des airs naturels devant lesquels mon esprit restait confondu et qui ne pouvaient s'expliquer que par une complète innocence ou une scélératesse bien raffinée. A en juger par ses dehors, on ne Teût pas pris pour un séducteur si profond, mais pour un garçon jovial, aimant à rire, aimant à boire surtout Vis^-vis de Mariette, il était affectueux sans embarras, et ne montrait rien de ce malaise qui signale un coupable pris en flagrant délit. Qu'en conclure, sinon que cet homme cachait, sous Tenveloi^ d'un campagnard, la ruse la plus habile et la plus soutenue ?

Quelque soin que j'y misse, je ne pus me délivrer d'Annette ; elle m'obsédait, elle était toujours sur mes pas. Bon gré mal gré, il fallut tout visiter dans la maison et hors de la maison : Técurie, la basse-cour, le magasin aux farines, le salon d'honneur, enfin les attenances et dépendances. Tout cela respirait le bien-être, rien n'y manquait. Le mobilier ne sortait pas des limites d'un luxe villageois, nuds chaque objet était choisi avec -Sbin. Les étoffi» étaient solides, les meubles aussi ; on avait plutôt exa> miné le bon usage que le coup d'œil, et l'agréable n'avait passé qu'après l'utile. De toutes les pièces, la cuisine était celle qui offrait le spectacle le plus imposant. Vingt casseroles ou chaudrons y étalaient leurs cuivres ; c'est le faste de la campagne.

Nous étions au bout de notre inspection lorsque je m'imaginai entendre, dans une pièce contiguë, des pleurs d'enfant.

— Qu'est-ce ? dis-je à Annette, en lui parlant pour la première fois.

EDOUARD MONOBRON. 249

— Ne faites pas attention^ mon cousin^ me répondit-elle vivement ; c'est la petite fille à la voisine. On va remmener.

J'avais tenu ma promesse en entier ; j'étais parvenu à me vaincre. A son tour Mariette tint la sienne, elle annonça aux Maréchal qu'aussitôt le repas achevé elle partirait avec moi pour Paris. La famille se récria, insista, alla jusqu'à la plainte ; Mariette invoqua des affaires urgentes et ne se laissa pas fléchir. Elle comprenait que ma patience était à bout et si elle avait rompu le pacte, à mon tour je ne me serais pas fait faute d'y manquer. Enfin, après bien des soupirs, la grosse Annette se résigna ; le vieui Maréchal et Simpn Timitèrent. 11 ne fut question que de dîner gaiement. Les places aux voitures ne devaient pas manquer. Les diligences d^Ëtampes, d'Orléans, de Tours, n'étaient jamais pleines les jours fériés ; on n*avait que l'embarras du choix.

Le repas fut plus gai que je n'aurais osé l'espérer. Simon y montra un appétit qui n'avait rien d*un amoureux ; si c'était un moyen de feindre, il en usa largement. Le vieux Maréchal nous avait prodigué son Beaugency, et il ne cessait de m'exciter à y faire honneur. La grosse Annette ne pouvait rester en place; elle allait de ses fourneaux à la table et de la table k ses fourneaux. On mangea sous la tonnelle, et c'était à qui comblerait la ménagère de félicitations. Je ne pus moins faire que d'y ajouter mon compliment.

— Dame !... mon cousin, me dit Annette, c'est un peu à la bonne franquette, chez nous I Si j'avais su vous avoir, j'aurais renforcé la broche d'un quartier de veau. Ah bien ! nous vous donnons ce que nous avons de mieux, mon cousin. Et puis, voyez-vous, c'est offert de bon cœur.

— L'enfant dit vrai, ajouta le vieux Maréchal, c'est offert de bon cœur. Encore un coup de Beaugency, mon cousin.

Enfin, le repas s'acheva, et je pus entrevoir le terme de ce supplice. Il ne s'agissait plus que de se mettre en route et d'aller attendre au relais une occasion favorable. Tous les préparatifs étaient faits, et j'allais ouvrir la porte pour quitter cette maison, lorsqu'en regardant autour de moi, je n'aperçus ni ma femme ni Annette. On les chercha dans les pièces du rez-de-chaussée ; ni l'une ni l'autre ne s'y trouvaient. Dix minutes se passèrent ainsi, et Simon parlait d'aller à la découverte, lorsque les deux femmes reparurent. Mariette me sembla émue, et je crus apercevoir comme un sillon sur ses joues.

— Me voici, dit-eUe, en prenant le bras du vieillard. Je suis prête ; partons.

250 iDOUARD MOKGBRON.

— Une idée ! s'écria le vieux Maréchal sur le seuil du logis. Si^ avant de nous quitter, nous disions encore un mot à mon Beaugency.

Nous travei^mes une partie d'Arpajon pour aller attendre la diligence d'Orléans. C'était celle qui pouvait nous conduire le plus rapidement à notre destination. Le temps était lourd, la chaleur accablante.

— 11 y a de l'orage dans Tair^ nous dit Simon ; si ce n'est pas pour cette nuit, ce sera pour demain.

— Tu as raison^ mon fils^ ajouta le vieillard ; les foins qui sont dehors courent de beaux risques.

— * Pourvu que les cousins arrivent à Paris sans accident, peu importe le reste, dit Annette.

La diligence arriva au relais presque en même temps quenous. Deux places du coupé se trouvaient disponibles, la troisième était occupée par une dame avancée en âge. Mariette embrassa ses parents à la ronde, moi je leur fis des adieux, qui, dans ma pensée, devaient être éternels. Pendant ce temps, l'attelage se renouvelait. Nous montâmes dans le coupé ; la voiture ébranla le pavé et le trio des Maréchal disparut à nos yeux dans un nuage de poussière.

Je quittais enfin cet odieux Arpajon, et je ne le quittais pas seul ; j'étais parvenu à lui ravir sa proie. 11 y eut pour moi, dans cette pensée, je ne sais quoi de satisfaisant qui rendait mes blessures moins vives. J'avais Mariette près de moi, et mes ressentiments cédaient peu à peu. Certes, j'avais bien des motifs de la haïr, de la détester. Et cependant tel était l'ascendant qu'elle exerçait qu'en me trouvant près d'elle, sans entourage importun, je me*sentis presque désarmé. Aucune de mes douleurs n'avait cessé ! en me sondant, je les trouvais tout entières ; mais je n'avais plus que la force de souffrir et non celle de me plaindre, si Mariette m'eût adressé alors un mot affectueux, le secret de mes griefs serait resté enseveli dans mon cœur. Le silence eût couvert à la fois sa faute et mon désespoir.

Elle ne le voulut pas. Depuis que nous avions quitté les Maréchal et qu'elle n'éprouvait plus le besoin de se contraindre, elle avait repris ses airs impérieux, inexorables. Jamais je n'avais vu sur son visage une telle expression de colère et de dédain. Elle voulait me faire expier ma victoire. Je l'emmenais violemment, malgré elle; je l'arrachais du siège de ses affections les plus vraies, les plus anciennes, les plus opiniâti-es. Voilà ce qu'elle ne mo pardonnait pas et ce que sa physionomie voulait rendre

EDOUARD BfONGBRON. SKI

Tant de hardiesse me révolta ; j'étais loin de m'y attendre, il me semblait que la conscience de ses torts aurait dû inspirer à ma femme une attitude plus humble. Tout au plus une vertu au-dessus du soupçon aurait-elle justifié un pareil maintien : en le rapprochant de ce que j'avais appris il m'était impossible d'y voir autre chose qu'un jeu étudié et une indigne comédie. Soit, me dis-je, haine pour haine, tâchons que mon mépris ne reste pas au-dessous du sien ; il sait du moins sur quoi s'appuyer. Cependant je me voyais condamné à un supplice nouveau ; j'étais destiné à les endurer tous dans la même journée. Nous avions près de nous un témoin qui enchaînait nos explications et les rendait impossibles. 11 fallait rester^ durant le long trajet, en proie à une rage sourde^ la concentrer, la dévorer.

Les deux Maréchal ne s'étaient pas trompés dans leurs pronostics^ tout présageait un orage. La nuit arrivait et au-dessus de nos têtes quelques étoiles brillaient d'un vif éclat ; mais il se formait à l'horizon un amas de nuages qui traversaient des sillons de feu. A ces signes précurseurs la foudre joignait ses grondements lointains, pendant que les ténèbres envahissaient les objets et rendaient la nuit plus intense. A l'aspect de ce combat des éléments, un rapprochement involontaire s'offrit à mon esprit: Combien les deux orages se ressemblent, pensais-je en moi-même, celui de mon cœur et celui du ciel !

La voiture dépassa Longjumeau sans que sa marche fût ralentie; mais entre cette ville et le bourg d'Antony la tempête se déclara. D'énormes gouttes d'eau en marquèrent le début et furent suivies d'un véritable déluge. En moins d'un quart d'heure le chemin fut inondé ; les nuées laissaient échapper de véritables cataractes. La foudre procédait moins par éclats que par roulements prolongés; les éclairs nous jetaient dans des alternatives dangereuses de lumière et de ténèbres. Les chevaux s'effrayaient et ne savaient plus où poser le pied au milieu de cette surface qui ressemblait à une mer. Ce fut à grand'peine et après un long retard qu'ils arrivèrent à Antony.

Au delà de ce point, l'orage diminua de violence, sans que les difficultés du terrain fussent moindres. Les heures s'écoulaient ; nous n'arrivions pas. 11 était minuit, et il nous restait encore près de trois lieues à faire, trois lieues dans des chemins détrempés et au milieu d'une obscurité profonde.

A deux heures du matin la voiture atteignit enfin la barrière d'Enfer; nous y descendîmes, Mariette et moi; notre logement n'était pas loin. Le concierge ne nous attendait pas ; il fallut faire une longue station à la porte^ sous la pluie^ dans les ténèbies.

t51 BDOOAKD HONGBOH.

sur un payé Duigeux. Même inamTémeut sur notre palier; la servante donnait du sommeil de la jeunesse; nous ne la réTeiilàmes qaCk force de bruit Ce fut sous de tels auspices que se fit notre retour. Je me sentais accablé^ tandis que Mariette n'avait rien perdu de son énergie. Nous étions seuls ; je pouvais parler^ et pourtant je ne disais rien. Ma tête ne me fournissait point de mots ; ma langue semblait hors de service. A peine entré, je me jetai sur un sopba, comme un homme que la fatigue a Taincu et qui renonce au combat plutôt que de rengager dans de mauvaises conditions.

Mariette ne capitulait pas ainsi; elle m'attendait de pied ferme. Au lieu de se coucher, elle se promenait à grands pas, et de temps en temps me jetait un r^ard de pitié. Elle a^ait l'air de triompher de mes défaillances. Elle appelait la lutte et la voulait à tout prix :

— Eh bien ! Monsieur, me dit-elle, vous expliquerez-TOus? Je suis venue d'Arpajon pour vous entendre.

On ne pouvait pas provoquer un homme plus directement; je me contentai néanmoins de lui répondre avec un. peu d'humeur:

— - Il est bien tard, Mariette. Nous parlerons de tout cela demain.

— Demain; non. Monsieur, s'écria-t-elle, ce sera sur-lechamp. Je ne dors pas sur mes haines. Que signifie cette conduite, et pourquoi me traitez- vous ainsi? Je ne suis pas une de vos maîtresses, il me semble, je suis votre femme; sachez respecter votre nom.

Ce langage, ces reproches me rendirent toutes mes fureurs. J'invoquais la paix, et Ton me répondait par la guerre. Je ne ménageai plus rien et entrai en campagne par un coup d'éclat.

— Il est vrai, Madame, lui dis-je en appuyant sur chaque mot, que ce nom n'était pas celui que vous portiez à Breuillet.

— A Breuillet! s'écria-t-elle avec une vivacité inquiète, qu'estce que Breuillet ?

De ces deux membres de phrase le second avait été prononcé avec un sentiment de dédain ; le premier avec un sentiment de trouble. L'un était le correctif de l'autre ; je ne m'y trompai pas :

— Breuillet, Madame, lui dis-je. Vous ne vous souvenez plus de Breuillet l c'est presque de Tingratitude.

— Je ne vous comprends pas, Monsieur, répliqua-t-elle avec emportement. Si vous vouliez parler autrement que par énigmes î

— Eh bien I Madame, dis-je résolument, l'énigme est des plus

EDOUARD BIONGBftON. SJSS

claires. Vous avez passé six mois à Breuillet. Pourquoi vous en cachez-yous ?

— Après ? dit-elle^ comme pour sonder toute ma pensée.

— Six mois en tête-à-tête avec un jeune garçon.

— Allez jusqu'au bout, Monsieur.

— Faut-il citer des noms, Madame? Soit, vous m'y contraignez. Six mois chez votre cousin Simon. Vous voyez que je suis bien informé.

— Est-ce tout? me dit-elle, sans que sa prunelle noire cessât un instant de me tenir en arrêt.

— Ne serait-ce point assez, Madame ? Six mois entiers!

Je ne saurais rendre la fierté hautaine dont s'éclaira son regard quand j'eus achevé ces mots. Elle fit quelques pas dans la chambre, puis, revenant vers moi, elle me jeta ces mots :

— Vous me faites pitié. Monsieur.

C'était combler la mesure; elle le sentit, et reprit la parole avant ^ue j'eusse le temps d'éclater :

— Écoutez, Edouard, me dit-elle; expliquons-nous sérieusement. Sans confiance, il n'y a point de ménage possible. Si nous devons continuer à vivre ainsi, vous livré à vos fureurs, moi tourmentée par vos soupçons, il vaut mieux dès à présent se séparer. Je resterai du moins votre amie, tandis qu'ici j'apprends chaque jour à vous haïr.

Sa voix, en prononçant ces mots, s'était adoucie à un point qu'on eût pu croire que ce n'était ni la même personne, ni le même organe. Sur son visage, même changement. L'expression en était devenue afiectueuse. Devant une telle métamorphose, je sentis mes résolutions fléchir. Je l'ai dit : de tous les tourments qui pouvaient m'être infligés, la perte de Mariette était celui qui me semblait le plus cruel. Et c'était eUe qui me plaçait sous le coup de cette menace? Et c'était moi qui reculais? Comme offensé, il m'appartenait de dicter îa loi, et je me sentais disposé à la subir. Explique qui pourra les faiblesses du cœur ; je ne sonde pas de tels abîmes. On peut les blâmer aussi ; il est plus facile de les blâmer que de s*y soustraire. Je cédai ; je fléchis le genou devant l'idole. Elle résista; je redoublai d'instances. 11 fallut de<^ mander pardon de mes légitimes fureurs, me charger de torts imaginaires et oublier des griefs trop réels. Cette journée, où je devais reprendre l'empire, fut celle qui m'en enleva jusqu'aux derniers attributs. Ma défaite fut entière et irréparable.

Cependant Mariette me réservait une surprise, une satisfaction inespérée. Quand je me fus bien soumis, bien humilié, elle me dit avec une grâce charmante :

—Tu m'as cédé^ Edouard, il faut qu'à mon tour je cède en quelque chose. A partir d'aujourd'hui, je n'irai plus à ArpajoD.

Le ciel se fût entr'ouyert, que je n'aurais pas été pénétré d'une joie plus yive : après m'avoir abattu, ma femme me relevait et m'accordait, dans ma défaite, précisément les mêmes conditions que je lui eusse imposées si j'avais eu les honneurs du combat.

Page 1