‹ Pierre MoutonChapitre 42 sur 50 · QUELQUES ANNÉES DE PLUS · texte numérisé non relu

QUELQUES ANNÉES DE PLUS

En étudiant l'économie du corps humain, on a pu remarquer un fait qui s'^ reproduit d'une manière constante, c'est qu'aux grandes crises succèdent ordinairement des périodes de calme. La nature, après avoir vaincu le mal, se repose de cet effort et jouit des suites de son triomphe. Il se répand alors dans les membres une sève et une vigueur nouvelles; les éléments de destruction font place aux éléments de vie, et un sentiment de bienêtre succède aux violentes secousses de l'organisation.

Dans l'ordre moral, le même phénomène se retrouve : les crises du cœur ne diffèrent pas de celles du corps. Il est des périodes d'anéantissement où l'âme semble perdre jusqu'à la conscience de ses douleurs ; terribles commotions dans lesquelles souvent son ressort se détend ou se brise. Cependant si l'équilibre se rétablit au profit des nobles sentiments, il se déclai*e à l'instant môme une réaction salutaire. Les passions s'épurent, les mobiles s'élèvent, et là où régnaient le trouble et l'amertume, naissent comme par enchantement l'harmonie, la confiance et le repos.

C'est ce que j'éprouvais. Il faut dire que Mariette me traitait comme un malade dont l'état exige des ménagements. Depuis que je lui avais abandonné le soin de ma dignité, elle écartait tout oe qui pouvait me faire ombrage. Si je n'avais pas le pouvoir, je portais la couronne, elle me laissait les apparences et ne se réservait que la réalité. J'étais tranquille d'ailleurs ; la vie des ' jaloux se compose de ces alternatives. Un rien les exalte^ un rien les apaise ; s'ils s'alarment aisément de menus détails, ils oublient aisément les faits les plus graves. Leur vue est à la fois étendue et courte; le moindre objet l'intercepte et y fait diversion. Mariette avait tenu sa parole loyalement et sans réserve. Non-seulement elle n'allait plus à Arpajon, mais peu à peu Ici cousins avaient cessé leurs visites. A peine, de loin en loin, la grosse Annetle venait-elle embrasser ma femme et lui laisser,

EDOUARD MONGERON. îif^

en guise de souvenir, une ou deux volailles engraissées chez le père Maréchal.

L'histoire des gens heureux n'est pas longue ; aussi ne m'appesantirai-je pas sur les années qui suivirent. Notre intérieur était charmant, Mariette se plaisait chaque jour à rembellir. Nous avions un petit nombre d'amis : ce cercle intime me suffisait. Un visage nouveau me causait toujours un peu de répugnance. Mariette le savait et conformait ses goûts aux miens. A force de prières, elle avait pu décider Denise à abandonner son logement de la rue des Moulins. Nous avions les Bernard près de nous; nos deux maisons n'en faisaient qu'une. Frédéric venait parfois nous égayer, et Saint-Léon se montrait toujours aussi assidu et aussi mythologique. Quant à Grandchamp, il n'avait de bonheur qu'auprès de sa fille, et passait à ses côtés tout le temps que le travail ne lui enlevait pas. 11 était plus fier, plus radieux que moi de notre victoire sur les gens d'Arpajon, et ce n'est pas peu dire.

D'autre part, ma position dans les bureaux était toujours bonne. Je n'avais point eu d'avancement, il est vrai; mais à la suite des pas rapides que j'avais faits, cette halte était naturelle. Je m'y résignais comme à une chose juste et prévue ; je m'en remettais au temps et à mes services pour me faire arriver au fauteuil de chef. Cependant il y avait à mes côtés, à ma porte même, un homme qui ne partageait pas cette résignation et qui s'intéressait à mon avancement plus que je ne m'y intéressais moi-même. C'était mon garçon de bureau, un nommé Antoine. Ce subordonné s'était pris pour moi d'une affection difficile à expliquer. A tout instant je le voyais accourir pour savoir d je ne manquais de rien, si j'avais besoin de ses services.

Antoine était donc mécontent de ce qui se passait. Il trouvait que l'administration n'avait pas pour mon mérite les égards qui lui étaient dus, et il exprimait cette opinion de la manière la plus ouverte. Le jour où mon traitement fut augmenté de cinq cents francs, Antoine s'en montra bien plus heureux que moi; jamais je ne vis un serviteur s'identifier plus complètement avec les in- :érêts de son madtre. Il m'aimait comme on aimerait une maî- 'resse, d'un amour jaloux : il ne souffrait pas qu'aucun de ses camarades pénétrât dans mon cabinet et se mêlât en rien de ce f ui concernait mon service. Du reste Antoine était presque de la naison. Mariette l'employait pour ses petites affaires de ménage, ;t quand nous avions quelques personnes de dîner, c'était sur lui rue roulait la partie la plus rude et la plus délicate de la besogne. Un Jour pourtant, en arrivant au bureau, je ne vis point An-

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toine; c'était la première fois qu'il se trouvait absent. Il fallait qu'une circonstance extraordinaire Teût retenu. Je le croyais malade^ quand je le vis entrer avec la précipitation d'un homme quia manqué d'exactitude.

— Pardon, Monsieur, pardon, me dit-il, j'ai encore eu bien du mal pour être ici à temps.

A Tappui de ces excuses, il se hâta d'allumer mon feu. Pendant qu'à prenait ce soin, j'aperçus un crêpe autour de son chapeau et je crus y voir la cause de ce retard inusité.

— Aurais-tu perdu un parent ? lui dis-je. .

— Un parent ? me répliqua-t-il d'une voix triste ; non, pas un parent, mais mieux que cela !

— Et qui donc?

— Un bienfaiteur. Monsieur, un homme chez lequel j*ai servi dix ans.

— Et pourquoi lavais-tu quitté, Antoine ?

— 11 nous fallait vivre la moitié de l'année à la campagne, Monsieur, et je n'ai jamais pu m*y habituer.

— Et, sans être indiscret, peut-on te demander comment se nommait ton maître ?

— Le marquis d'Hautefeuille, Monsieur, un digne seigneur. Que de bien il nous a fait !

— Le marquis d'Hautefeuille ! m'écriai-je étonné. Le propriétaire du château de Yauhallan ?

—Lui-même, Monsieur.

— Ah! le marquis est mort, ajoutai-je; et le jeune comte, qu*est-il devenu?

— 11 hérite de trois cent mille livres de rente. Monsieur. Voya ce que Ton peut devenu* avec cela.

— Le marquis d'Hautefeuille est mort I répétai-je.

— Quel seigneur, Monsieur, quel seigneur 1 Figurez-vous que nous sommes tous couchés sur son testament, les anciens comme les nouveaux. C'est mille francs pour ma part.

— Ah ! tu servais les d'Hautefeuille, lui dis-je, en réfléchissant à cet effet du hasard.

— Oui, Monsieur, et de bons maîtres, s'il en fut. Quel prote^ teur nous perdons là !

— Comment, nous ? m'écriai-je.

— Nous, c'est-à-dire moi et les autres serviteurs, ajouta le mélancolique Antoine.

Je ûs de mon mieux pour consoler mon garçon de bureau et D y parvins qu'avec peine. Je crois que les mille francs eurent plus de puissance que mes discours. Antoine se faisait une fête i

de les porter à la caisse d'épargne^ où il avait déjà un compte assez rond. Cet homme avait ses faiblesses, et qui n'en a pas? Il aimait Fargent. C'était un Franc-Comtois, venu jeune de sa montagne, et qui, à force de privations, avait réussi à mettre une petite somme de côté. Chaque jour, il ajoutait quelque obole à ce trésor, et son rêve était de le consacrer à l'achat d'une maison dans un chef-lieu d'arrondissement du Jura. Là il se promettait d'être bourgeois, électeur, maire au besoin ; et après avoir longtemps garni le bûcher ou nettoyé les lampes des fonctionnaires, peut-être serait-il fonctionnaire à son tour.

A ce point de vue,- Antoine aurait pu me servir de leçon vivante. U me montrait où conduit Tesprit d'ordre et comment on devient capitaliste à peu de frais. Quant à moi, je n'en prenais pas le chemin, ou, pour parler plus nettement, je prenais le chemin opposé. La faute n'en était pas à Mariette ; elle gouvernait habilement sa mais^on, sans lésinerie comme sans prodigalité. A faire les choses, elle voulait que rien n'y manquât, mais elle avait une force rare pour s'abstenir. Cette force me manquait, j'allais comme un imprudent au-devant de toutes les occasions de dépense. Dans les premiers jours du mois, l'argent roulait au logis comme chez un banquier ; aussi les dernières semaines étaient-elles difficiles, et plus d'une fois il me fallut recourir à la pénible voie des emprunts. La gêne s'en mêlait jusqu'à l'heure de l'émargement. Nous avions, dans le cours du mois, deux lunes bien distinctes, la lune d'argent, la lune de fer.

Plusieurs années s'écoulèrent ainsi sans douleurs, si ce n'est sans embarras. Le cœur ne souffrait plus ; quant aux peines d'esprit, elles n'étaient rien auprès de ce que j'avais enduré. Je me croyais guéri, bien guéri. Je n'avais plus éprouvé d'atteintes de ce mal auquel je me savais sujet. Je me croyais assez raisonnable désormais pour n'avoir rien à craindre d'une rechute. Courage fanfaron ! Au premier choc, cette force, dont j étais fier, allait s'évanouir.

Rarement je quittais les bureaux pendant les heures assignées au travail. Il y avait, entre le ministère et mon logement, une ^stance trop grande pour que je pusse me permettre ces infractions au règlement. Je demeurais donc à mon poste, en bon soldat, pendant le temps de rigueur; c'était une habitude prise et j'y dérogeais peu. Une fois pourtant, j'ignore pour quel motif, j'avais quitté mon cabinet dans le milieu de la journée, et je débouchais de la rue de Yemeuil pour entrer dans la rue du Bac, lorsqu'un fiacre croisa rapidement mon chemin. Le hasard m'y fit jeter les yeux ; j'y reconnus Mariette ! Elle ne m'aperçut pas; je fus seul à la voir. Oii allait-elle ainsi? A tout hasard je suivis

2(8 ÉDOUAHD MONGERON.

la voitiire à la course. Elle était attelée de deux bons chevaui et me mena grand train. Cependant je ne la perdis pas de vue jusqu'à la pointe Saint-Eustache, où elle m'échappa dans le labyrinthe des rues qui viennent y aboutir.

Au fond, c*était une rencontre qu'un mot de ma femme pouvait expliquer, et mon équipée n'avait point d*excuse. Aussi me promis-je de ne point m'en vanter. Seulement, au repas du soir, et du ton le plus indifférent du monde, je me mis à questionner Mariette :

— Tu es sortie aujourd'hui? lui dis-je.

—Oui, mon ami, me répliqua-t-elle; jesuis allée voir Denise; elle souffre de nouveau, et garde le lit.

— Chez Denise, ajoutai-je sans affectation ; alors, tu ne f es point éloignée du quartier?

— Non, mon ami, me répondit-elle avec assurance.

Je n'insistai pas; ces mots me suffisaient. Ma femme avait quelque chose à me cacher," c'était évident. J'aurais voulu m'abuser, que c'eût été impossible. Je me prenais à douter de ce que j'avais vu; malheureusement, ce doute ne tenait pas longtemps devant la précision de nftes souvenirs. Dès lors, comment expliquer cette course en voiture et le mystère dont on cherchait à s'entourer?

Jaloux et employé^ voilà deux mots qui forment un accouplement monstrueux. S'il est une profession où la confiance soit un devoir d'état, c'est surtout celle d'un homme attaché à une administration publique. Ses fonctions l'astreignent à des déplacements réguliers qui donnent beau jeu à la trahison et rendent toute surveillance impossible. Point de surprise à craindre avec lui; on peut l'outrager avec impunité. Sa journée est une longue servitude ; on sait où il est, quels liens l'enchaînent, à quelles consignes il est assujetti. S'il brise ces entraves, c'est aux dépens de son avenir. Ainsi la confiance n'est pas facultative chez lui, elle est obligée. S'il a reçu du ciel ce don précieux, il doit l'en bénir : s'il ne l'a pas reçu, il faut qu'il invoque la patience et la résignation, deux autres vertus qui sont loin de valoir la confiance, mais qui y suppléent.

Cette confiance, je ne l'avais pas, je venais de la perdre, et, quant à la résignation, il m'était impossible de m'y astreindre. Mes passions étaient trop vives pour que je m'en rendisse maître à mon gré. Dès le moment où le soupçon m'eut repris, mon séjour dans les bureaux ne fut plus qu'une perpétuelle angoisse. Mon imagination se donnait carrière pour savoir ce que faisait Mariette pendant que je restais enchaîné sur mon fauteuil. Je la

voyais rouler dans les fiacres, courir les promenades^ se livrer en toute liberté à des distractions dangereuses pour mon honneur. Je n'appartenais plus qu'à demi à mes travaux administratifs. Au bout d'une réponse à un préfet, je voyais paraître l'image de ma femme. Elle se glissait dans les mémoires au contentieux, dans les exposés des motifs, même dans les rapports au roi. Toujours et partout mon idée fixe surnageait.

Ces dérangements eussent échappe peut-être à Tattention de mes supérieurs ; malheureusement, il s'y joignait des écarts d'une autre nature. Un jour au fort d'un de ces accès, je quittai les bureaux d'une manière précipitée, et retournai chez moi avec la pensée de voir ce qui s'y passait. Ma femme ne s'y trouvait pas ; je me rendis chez les Bernard ; Denise ne l'avait pas vue de la journée. Je retournai au logis et pressai la servante de questions. C'était une fille de la campagne ; elle répondit avec naïveté. Ma femme sortait tous les deux jours; elle demeurait trois ou quatre tieures dehors; c'est tout ce qu'elle en savait.

Je ne dis rien cette fois ; les scènes m'avaient si mal réussi. J'at • endis, j'observai mieux. Tout me confirma dans mes soupçons. ;^es sorties de ma femme étaient régulières, continues, et elle l'allait pas chez les Bernard. J'essayai de la surprendre, elle déoua mes efibrts. Un jour seulement, je parvins à la suivre usqu'à l'extrémité du faubourg Poissonnière ; là, elle m'échappa ;noore une fois. Évidemment il se cachait là-dessous une intrigue et une faute.

Cette situation ne pouvait durer. Je résolus de consulter ma an te et ma mère et d'agir d'après leurs inspirations. C'étaient ['ailleurs des confidents que je me donnais et la douleur s'allège ans un épanchemenl. Je savais d'avance ce que ma mère me irait : en femme pieuse, elle ne pouvait que me conseiller le ardon; mais ma tante Brigitte était chatouilleuse sur le point 'honneur, et j'attendais d'elle des avis plus francs. J'avais bien es torts envers les deux femmes ; je les avais longtemps négliées. De loin en loin, elles venaient me voir, et nous ne leur renions, Mariette et moi, que de rares visites.

Le dimanche suivant, je m'acheminai vers Verrières; ma inte Brigitte était seule à la maison. Le premier objet qui me appa, fut le vêtement de la générale ; elle était en noir de la 3te aux pieds, un deuil de veuve complet.

— Qu'est-ce donc, ma tante? lui dis-je, surpris et inquiet à i vue de ce costume lugubre.

— Il est mort, mon fils, me dit-elle avec une affliction profonde.

— Mort? qui, mort! m'écriai-je.

teo ÂDODARD MONGERON.

— Qui veux-tu que ce soit ? il ne restait plus que liii. Le dernier du nom ! le seul l et dire qu'il est mort !

^ Mais qui donc» ma tante ! lui dis-je en insistant. -— Tu me le demandes^ mon garçon ! Tu n'as donc pas lu les papiers?

— Eh bien !

— Le ûls de l'Empereur qui est mortl Mon beau Napoléon! Un enfant que j'ai vu naître^ que j'ai bercé ! A présent^ je puis partir ; je n'ai plus rien à faire en ce monde. Mort à vingt-deux ans!

— C'est triste, en effet, ma tante!

— On nous Ta tué, Edouard, on nous Ta tué ! Gomment c'estil possible autrement? A vingt-deux ans, juge donc? Le père gênait, bon 1 une maladie de foie. Le fils gênait, bon ! une maladie de poitrine. Voilà comment on en est venu à bout. Cestun vrai massacre; la peur rend si cruel!

Au milieu de ces regrets, j'éprouvai quelque peine à ramener ma tante sur le terrain de mes affaires personnelles. Enfin, lorsqu'il fut possible de placer un mot, j'abordai le triste chapitre de mes chagrins ; je lui racontai mes soupçons et ce qui les motivait; je lui expliquai conunent j'avais lieu de me croire trahi et quelle masse de preuves je pouvais invoquer à l'appui. L'excellente femme m'écoutait avec un vif intérêt; elle avait presque oublié son deuil pour ne plus s'occuper que de mes peines.

— Mon fils, me dit-dle enfin, c'est bien cruel, tout ce que je viens d'entendre. Quoi! vous en êtes déjà là? Déjà croisés! Si jeunes et si gentils ! Ah çà! ne plaisantons pas, mon garçon. Est-tu bien sûr de ne pas broyer du noir à Fétourdie ?

— Non, ma tante, non ; Mariette me trompe, j'en suis certain.

— C'est que, vois-tu? les jaloux disent toujours cela. Pélermann ne l'a jamais été. Dieu merci! Pourquoi? Parce que je l'ai mis au pas tout de suite. Et puis, il faut le dire, jamais le plus petit écart de ma part ; jamais ! C'est une justice à me rendre. Ma vie est nette comme du cristal. J'aimais Pétermann; quand on aime un homme, les autres ne sont rien.

— C'est que Mariette ne m'aime pas, ma tante, c'est qu'elle ne m'a jamais aimé. '

— Pourquoi alors t'aurait-elle épousé, mon fils? Tu as beau dire : je ne vois pas clair là dedans. Ce sont des lubies, j'en ai peui'. Attends quelques jours seulement; cela te passera.

— Ma tante, vous avez tort, m'écriai-je, bien tort de le prendre ainsi. C'est très-sérieusement que je vous parle. Je ne puis plus vivre de celte façon.

— Et que veux-tu faire alors?me dit la générale à demi vaincue.

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— - Rompre^ ma taj3te> rompre violemment; cette union m'est devenue odieuse.

— Rompre^ irion fils, c'est toujours le premier mouvement; et puis, vois-tu? on le regrette. A quoi cela te conduira-t-il?

— A punir la perfide, lui dis-je.

— La punir, s'écria la générale avec chaleur; si elle te trompe, elle est déjà assez punie. Crois-tu que la vie soit douce pour ceux qui sont obligés de se cacher? Cest un triste bonheur, crois-moi!

— A votre sens, ma tante, il faudrait donc supporter la trahison sans essayer de se venger?

— C'est le meilleur parti, et aussi le plus sage. Où te conduira le bruit? à rien. Le monde glosera sur vous, comme sur tous ceux qui lui prêtent à rire. Et si par hasard tu Vêtais trompé, juge de tes regrets.

— Encore, ma tante ; mais quand je vous dis que j'en suis sûr.

— Sûr, mon fils, est-on jamais sûr? L'as-tu surjprise? Non. Tu supposes seulement. Et puis, vois-tu? un homme a toujours cent manières de se venger. Ta femme te trompe, mon garçon, tu en es certain, n'est-ce pas?

— Très-certain, ma tante.

— Elle a une passion ailleurs, elle a un amant, est-ce bien cela?

— Oui, ma tante, c'est cela.

— Ehbien ! mon fils, rends-lui la monnaie de sa pièce ; prends des maîtresses.

Ce conseil à la hussarde termina notre entretien. J'eus beau insister, ma tante Brigitte ne voulut rien changer à ses conclusions. Elle se renfermait dans le système de vengeance des peuples sauvages, dent pour dent, œil pour œil.

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