UNE ANCIENNE CONNAISSANCE
J'étais revenu de chez ma tante, sans y avoir trouvé ce que j'y cherchais, un conseil dans le sens de ma passion. Plus sage que moi, elle avait été d'avis de fuir l'éclat et de se réfugier dans le silence. Cependant, de l'entretien de Verrières, un point m'avait frappé et me revint à l'esprit.
— Ma tante Brigitte a raison, me dis-je; essayons d'oublier puisqu'on m'oubhe. Mariette est trop sûre de moi, elle s'imagine sans doute que je ne peux pas lui échapper.
Quand mon parti fut pris, naturellement je songeai à me^ anciennes relations et eus un retour vers Goralie. Elle se trou-
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vaità Paris; Saint-Léon m'avait tenu au courant des fortunes qu'elle avait essuyées. La vie des femmes de théâtre se compose de phases comme celle des conquérants : Goralie n'avait pas échappé à cette loi commune. Elle se vit d'abord frappée dans son prestige le plus sûr ; quelques années et un peu d em~ bonpoint sufGrent pour cela. Dès lors adieu aux rôles de page dans lesquels elle excellait; le public parisien n'accepte pas les pages trop développés; illes veut délicats et mignons. Le répertoire des travestissements tut désormais interdit à Goralie, et^ pour comble de disgrâce, il survint une jeune actrice qui portait le maillot à ravir.
Dès ce jour^ Paris lui devint odieux ; elle s*y voyait assi^ée par le bruit qui se faisait autour de l'idole nouvelle. La province lui offrait une ressource : elle s'y réfugia : c'est le dernier abri des réputations en ruine. Son répertoire y était inconnu; elle en tira un certain parti. Le chef-lieu de département fut émerveillé, et dans le chef-lieu d'arrondissement l'enthousiasme ne connut plus de bornes: il faut lui rendre cette justice, qu'elle ne descendit pas jusqu'au canton.
Cependant tout s'épuise, même les succès ambulants. 11 fallut regagner Paris et s'y résigner à un rang secondaire. Coralie en était là ; on lui imposait les petits emplois, les bouts de rôle qu'autrefois elle imposait. Longtemps Taltière comédienne lutta contre cette abdication ; elle ne céda qu'à la nécessité. La vie des planches donne à ces femmes un relief qui élève le prix des enchères et les met en position de choisir parmi les soupirants. C'est ce qui décida Coralie à reparaître en vaincue sur le théâtre de ses anciennes gloires. Elle y montra une tristesse digne et un talent vrai, quoique amoindri. Le public lui sut gré de sa résignation; on l'applaudit, on l'encouragea; mais Coralie avait bu à la grande coupe de l'enthousiasme, et on lui mesurait goutte à goutte ce qu'autrefois on lui versait à longs flots. Dès lors plus d'illusion, plus deT)restige, elle faisait un métier, elle n'exerçait plus un art.
Pour se consoler de ce mécompte, Coralie imagina d'autres distractions. Dans la cour galante qui l'environnait, elle choisit un petit nombre d'intimes et fonda avec eux une sorte de commandite et de vie en participation. Elle avait table ouverte pour ses amis, tenait salon et donnait à jouer le soir. Tout chez elle était sur le plus grand pied ; elle avait équipage, loge à l'Opéra et aux Italiens, se montrait au bois et aux courses de chevaux. Cette vie ne se poursuivait qu'à grands frais ; Coralie y faisait face aisément, sans gêne, sans expédients onéreux ; ses dépenses
n'exeédaient pas ses ressources. Elle avait gardé Zoé près d'elle comme amie et comme intendant ; la bonne fille était chargée des détails et tenait la comptabilité. Goralie s'appliquait seulement à surveiller l'ensemble et à y faire régner un ordre que n'eût point désavoué un financier. La maison aurait pu déposer son bilan^ tant les écritures y étaient bien tenues. Les actionnaires se plaignaient-ils ? On les renvoyait aux livres^ et ils pouvaient s'y édifier sur la probité du gérant.
Voilà où en était la femme qui avait régné sur mes sens pendant la période orageuse dema jeunesse. Ce n'était pas sans un certain trouble que je gravis l'escalier que j'avais tant de fois franchi. C'était le même en effet. Goralie avait pu retrouver vacant son logement des boulevards^ et elle venait de s'y installer. Il me semblait^ en revoyant ce vestibule» remonter le cours des années et assister encore aux scènes dont il avait été témoin. Sans rien dire au concierge^ je passai mon chemin comme un homme qui a les droits d'un maître. Précisément j'avais choisi l'heure de nos rendez-vous d'autrefois; rien ne paraissait changé^ ni l'aspect des lieux, ni les habitudes du logis.
J'arrivais sur le palier^ lorsque je me trouvai en f'ace d'un beau jeune homme qui me croisa et descendit avec rapidité. Cette rencontre n'eut qu'un instant de durée; mais cet instant suffit. Je reconnus le comte Ernest; c'était lui, je ne pouvais m'y méprendre. Ses traits m'avaient frappé trop vivement ; ma mémoire en avait gardé un trop fidèle souvenir. D'où venait-il? Par quel hasard le rencontrais-je dans cette maison ? Sortait-il de chez Goralie ?
Quand j'agitai la sonnette, un battement de cœur répondit à cet acte si simple. Pourquoi cela ? Je n'éprouvais rien pour cette femme qui ressemblât à de l'amour ou à du regret; je ne venais chez elle que par calcul et par mesure de représailles. Pourtant Je me sentais ému. Ce fut Zoé qui. vint m'ouvrir la porte, et, qui, à mon aspect, jeta un cri de surprise.
— Vous ici, monsieur Edouard ! dit-eye.
— Moi-même, mademoiselle Zoé, lui répondis-je. Goralie y est-ellè?
Ce cri, ces paroles échangées, avaient fait quelque bruit; ta. comédienne accourut, et la scène de reconnaissance se renouvela.
— Tiens, s'écria-t-elle, c'est toi, Edouard. Voilà qui est gentil de ta part d'être venu enfin me voir. Ça vaut que je t'embrasse, mon gros chérubin.
Je m'y prêtai, et nous nous trouvâmes sur-le-champ à l'aise.
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Goralie m'entraîna vers son boudoir. Les meubles étaient ehangés; mais les dispositions restaient les mêmes; Tottomane, les stores, les jardinières; Tillusion continuait.
— Enfin, s*écria-t-eile en me faisant asseoir près d'elle; enfin te voici ! Tu y as mis le temps, mon vieux.
— Goralie, lui répondis-je, ne m'en veux pas. Je loge loin, et d'ailleurs je ne suis plus libre.
— Moi, t'en vouloir, mon bonhomme! Pour qui me prendstu? Est-ce que j'en veux à personne? Un de perdu, deux de retrouvés. Tu es parti, tu reviens : c'est au mieux. Bonjour, bonsoir, voilà la vie. Le changement entretient la santé. A propos de cela, comment se porte madame votre épouse, monsieur?
Il y avait bien, dans la manière dont Goralie me disait cela, quelque chose de contraint; mais au fond l'insouciance de la femme sans préjugés y dominait. Gomme je ne répondais pas, elle revint à la charge :
— Eh bien ! mon gros chérubin, tu ne me donnes pas des nouvelles de madame. Voyons, dis.
Le souvenir de Mariette avait toujours la puissance de m*assombrir ; Goralie devina ma mésaventure :
— Ah ! je vois ce que c'est, reprit-elle en agitant la tête avec
une componction comique. Nous avons eu des malheurs
Déjà, diantre !
— Ne parlons pas de cela, Goralie, lui dis-je impatienté.
— Votre épouse connaît le prix du temps, mon gros chérubin, à ce qu'il me paraît. Gomme elle tire parti du sien!
Ge langage me froissait; je me levai :
— Eh bien ! non, non, mon petit, dit la comédienne en me forçant à me rasseoir, assez de malices comme cela. Nous avons eu des malheurs, quoi d'étonnant? le monde en est pavé.
— Tu es bien cruelle, Goralie ! lui dis-je.
— Glissons là-dessus, mon gros chérubin ; c'est une t>outade du premier moment. Ainsi nous avons eu des malheurs, et nous venons nous jeter dans les bras d'une ancienne, afin de nous consoler. N'est-ce pas cela ? dis.
— Peut-être, répliquai-je.
— Peut-être, alors traduisons la chose par : c'est sûr. Eh bien! mon vieux , me voilà à tes ordres. Telle tu m'as laissée, telle tu me retrouves. Seulement, cette fois, c'est mille francs par mois ; dernier mot.
— Mais, mon Dieu, comme tu le prends, Goralie î Qui songe à rien de pareil? m'écriai-je, effrayé du train dont allaient les choses.
— Ah ! ce n'est pas cela, mon chérubin. Eh bien ! mettons que
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je n'aie rien dit. Ijous ne sommes pas ici pour nous surprendre. Mais parbleu^ je i^ois ce que c'est ; je te devine^ mon bonhomme^ jeté peixeàjour. Voyons, à quoi te sert de faire le discret? Sous le poids de ton maUieur, tu cherches des distractions. Alors, mon mignon, viens nous voir souvent ; nous te guériroDs, nous en avons guéri bien d'autres. La maison n'engendre pas de mélancolie, tu verras. Je te présenterai à mes amis. Tu es un ancien; ils n'auront rien à dire ; entrée de droit. 11 y a d'abord Théobald et Marcel que tu connais ; puis une fouie d'autres. Les inscrits seulement ; oh ! c'est ici une maison d'ordre.
— Vraiment ! dis-je étonné de ce que j'entendais et comme si je découvrais un nouveau monde.
— Oui, mon gros chérubin, il faut venir nous voir, tu t*en trouveras bien. Ah ! madame votre épouse se dérange 1 Alors, mon petit, tu n'as plus rien à ménager. Viens à nos soupers, ils sont délicieux. J'ai la fleur de la jeunesse de Paris ! tous gens choisis! tous millionnaires entre quinze et trente! Des millions un peu ébréchés, si tu veux, mais où il y a encore à mordre. Voici le huitième de ces fils de famille que l'on exproprie chez moi. Zoé en tient le compte. Tout cela est d'un régulier; un passementier de la rue Saint-Denis n'y met pas plus d'ordre. Dame ! il faut bien leur faire voir, à ces Messieurs, que l'on ne gagne pas sur eux et que nous y sommes encore du nôtre. Tout estd^un cher à Paris!
J'écoutais cette confidence sans avoir la force d'y placer un mot. La Goralie que je retrouvais, ressemblait si peu à la Goralie que j'avais connue ! Ce qu'autrefois elle ne faisait que par abandon, aujourd'hui elle le faisait par calcul. Elle apportait une sorte de méthode dans son dérèglement et une certaine sagesse dans son désordre. Tout cela m'édifiait peu. J'étais tenté de quitter brusquement la comédienne, et de la laisser poursuivre seule l'éloge de son établissement. Que venais-je chercher dans cette maison? Ma place était-elle bien là? j'aurais dû me retirer; je restai pourtant. La rencontre que j'avais faite dans l'escalier me revint à l'esprit :
— Ce sont des jeunes gens qui viennent ici ? lui dis-je.
— Oui, mon gros, oui; la fleur de notre jeunesse, me répliqua-t-elle ; tous bien, tous de choix.
— Il est vrai, Goralie, que j'ai trouvé à ta porte un fort joli cavalier. Serait-ce un des tiens ?
— Le beau Ténébreux ; je le crois bien, mon chérubin ! Le plus assidu. Il est avec Irma I Irma me l'amène.
— Le beau Ténébreux, dis-tu ?
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— Ouiy mon gros, c*est son petit nom ! Ou bien, Ernest, si ta yeux. Irma l'appelle Ernest. Je te parlais tout à l'heure des millionnaires I En Yoilà un ; il ne connaît pas sa fortune : des terres, des châteaux, des rentes sur l'État ! On parle de cinq cent mille livres de rente. 11 est en train de les dégourdir.
— N'est-ce pas un d'Hautefeuille ? dis-je à la comédienne.
— Chut ! répliqua vivement Coralie en me posant la main sur les lèvres, ne va pas répéter ce nom.. S'il pouvait se douter qu'on leconnaît, il ne reparaîtrait plus. Mais, j'y pense, c'est une vieille connaissance pour nous deux, Edouard. Nous le rencontrâmes au bal de Sceaux ; tu t'en souviens ; c'est lui qui faisait danser si souvent ta Mariette.
— Assez là-dessus, lui dis-Je en l'interrompant à mon tour. Je le nommerai Ernest, puisque tu le veux. Et que fait-il ici ?
— Dame ! mon chérubin, il y fait ce que fait tout le monde, ce que tu feras si tu viens nous voir. Il soupe, il joue, et puis le reste. Après ça, quand je dis qu'il fait comme tout le monde; c'est un tort. Au contraire, il ne fait rien comme tout le monde. Il faut croire que c'est un être dans ton genre ; il aura eu quelque malheur.
— Encore, CoraHe ! m'écriai-je.
— Allons, ne vas-lu pas te fâcher ! Puisque je te dis que cela arrive aux plus honnêtes gens : qu'il y a des pairs et des députés qui sont logés à la même enseigne.
— Alors, dis-je en l'interrompant, M. Ernest n'a pas l'air heureux.
— Il sèche sur plante, mon bonhomme. Irma prétend que tous les médecins l'ont condamné. Elle dit qu'il a une passion quelque part, et qu'elle n'est qu'un pis-aller. Du reste^ on le voit assez, qu'il n'est avec nous que pour s'étourdir. Perte ^ ou gain, peu lui importe ; il joue à tort et à travers ; il ne sait pas défendre son argent. Encore l'autre soir, il a perdu mille louis. Si tu avais vu avec quelle noblesse !
J'avais obtenu le renseignement que je désirais ; il ne me restait plus rien à apprendre.
— Adieu, Coralie, lui dis-je en me levant.
— Te voilà déjà parti ? me répliqua-t-elle ; la politesse n'est pas longue. Et, dis-moi, te reverra-t-on ?
J'étais embarrassé de ma réponse. Au fond du cœur, je me promettais de ne plus remettre les pieds dans cette maison ; cependant je comprenais ce qu'un refus direct aurait de blessant :
— Oui, lui dis-je.
— Eh bien ! mon gros chérubin, que je t'embrasse alors pour
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:ette bonne parole ! Et ne m'oubliez pas auprès de madame 'otre épouse, monsieur.
Ce fut par ce dernier trait qu'elle me salua ; c'était le javelot Lu Parlhe. Dans la femme qui a été délaissée^ le désir d'une revanche sommeille toujours.
Une fois dehors^ je réfléchis à ce que je venais de voir, à ce |ue je venais d*entendre^ et n'hésitai pas dans mes résolutions. Aa place n'était pas là au milieu de ces courtisanes et de ces eunes étourdis. J'avais beau me dire que ce que j'en voulais aire n'était qu'un moyen de ramener Mariette, il me restait au bnd du cœur un trop grand respect d'elle et de moi pour que je le rougisse pas du rôle auquel me condamnaient de semblables intimités. Rien déplus sage si j'y eusse conformé ma conduite ; malheureusement^ ma femme persistait à s'absenter de la maison à des heures régulières ; j'avais beau m'opinifttrer à sa poursuite, j'y perdais mes pas. Le même mystère pesait sur ses rendez-voit^. D'un autre côté, j'en étais venu au point de compromettre ma position dans les bureaux. Mes absences étaient remarquées ; on en parlait chez le directeur général ; le bruit en était remonté jusqu'au ministre. Je connaissais tous ces détails ; Martin m'en informait.
— Mongeron, me dit-il un jour, vous vous perdez. On sait que vous négligez votre service.
— J'ai eu, ces temps passés^ quelques affaires de famille, répliquai'je en recourant à la première excuse que mon imagination me fournit.
— Réparez cela par du zèle, Mongeron, reprit-il ; autrement il vous en mésarrivera. Vous n'êtes plus soutenu comme autrefois.
— Je ne suis plus soutenu? m'écriai-je. Et pourquoi l'étais-je?
— Veillez sur vous, mon ami, c'est tout ce que je puis vous dire, ajouta-t-il en me quittant et avec le ton le plus affectueux.
Ëtais-je assez accablé ? Je sentis que ma tète s'y égarait, que je ne me possédais plus. Il fallait sauver ma raison par quelque héroïque moyen ; il fallait s'arracher à cette idée ûxe, se dissiper^ s'étourdir. J'allai un soir chez Goralie. On devait y souper et passer la nuit au jeu ; c'était me mettre en état complet de révolte. Saint-Léon se trouvait parmi les habitués ; peut-être trahirait-il le secret de mes relations et en parlerait-il à Mariette. Cette dénonciation entrait dans mes calculs. J'allais voir enfin si ma femme avait le moindre souci de moi, si mon inconduite la toucherait. Au premier mot j'étais prêt à confesser mes torts et à demander grâce. Ce n'étaient pas les reproches que je craignais ; je craignais plutôt l'outrage d'un pardon silencieux.
tes EDOUARD M0N6ER0N.
Les cbosfes se passèrent chez Coralie comme elles se passSeot en pareil cas. 11 régnait parmi ces jeunes gens et ces femmes une liberté de propos qui n'était pas de la première compagnie. En fait de connaissances^ je n'y rencontrai que Saint-Léon^ Théobald et Marcel. Ernest d*Hautefeuille n'y vint pas. Marcel prodigua des calembours^ et Théobald les exclamations furieuses : Saint-Léon poursuivait Zoé de ses madrigaux. Quant à Coralie^ elle remplissait à merveille son rôle de maîtresse de maison^ et veillait à ce qu'aucun des convives ne fût oublié dans la réparti* tion du Champagne. Il était essentiel, afin de maintenir l'équilibre des chances, que les têtes des joueurs se trouvassent toutes montées au même point.
Le jeu^ voilà le point principal du programme. La partie s'engagea après le souper et se prolongea jusqu'au jour. Tous ces fils de famille restèrent, pendant six mortelles heures^ en proie aux émotions que font naître l'aspect et le maniement des cartes. Des jeuneâ gehs de vingt ans^ des femmes mème^ suivaient les chances du jeu avec une attention fiévreuse ; tous semblaient absorbés par cette passion qui les exclut et les domine toutes. Les femmes ne cherchaient plus à plaire, ni les jeunes gens à réussir auprès d'elles ; tout ce monde ne voyait^ ne poursuivait qu'une chose, le gain. Entre joueurs il n'y a plus de sexe.
Je revins de là fort découragé. J'avais risqué quelques écus qai avaient fait une assez triste figure parmi ces monceaux de pièces d'or; quand je sortis, j'étais entièrement dépouillé. Aussi éprouvais-je un peu de mauvaise humeur en regagnant mon bureau.
Je ne revis Mariette que le soir, au moment de notre diner ; c'était une éclipse de vingt-quatre heures, un retour complet à la vie de garçon. Je m'attendais à quelques reproches, au moins à des airs boudeurs. Mon attente fut déçue. Rien ne semblait changé dans la physionomie de ma femme; son air était aussi naturel, aussi ouvert que de coutume. Elle causa gaiement, me parla de Denise et des visites de Saint-Léon, qui continuait à l'accabler de ses fadeurs. Rien sur mon équipée, rien sur mon absence. Seulement, en se levant de table, elle me dit sans humeur.
— Où as-tu passé la soirée hier, Edouard ?
Tattendais ce mot ; mon thème était préparé ; je me tins sur mes gardes:
— Chez des amis, lui dis-je.
— Chez des amis, répliqua-t-elle ; tes amis de Londres, n'estce pas ?
Cétâit une allusion à la lettre de Coralie ; j'en fus enchanté. Ma femme sentait Taiguillon, j'en tirai un bon augure.
ÉDOCARD M0N6BR0N. Î69
— Oifi, Mariette, chez mes amis de Londres.
— Tant mieux^ Edouard, tant mieux, me dit-elle d'une voix tranquille, distrais-toi ; il faut qu'un homme se donne de la distraction.
C'est tout ce que j'en pus tirer ; elle n'ajouta plus rien. La soirée s'acheva comme à l'ordinaire. Ainsi, l'épreuve était faite; mes absences ne la louchaient pas; mes infidélités mêmes lui étaient indifférentes.