‹ Pierre MoutonChapitre 45 sur 50 · DE BONNES GENS · texte numérisé non relu

DE BONNES GENS

La fermeté de Denise m'avait ébranlé, et ce fut sous cette impression que je lus la lettre qu'elle venait de me donner. Voici ce qu'elle contenait :

« Ma chère Denise, « Vous avez raison , il ne faut pas qu'il règne le moindre

« nuage entre nous. Vous avez été franche ; je le serai aussi. Il « n'y a plusui*amitié là où il n'y a point de confiancc.

« Depuis que je suis rentrée chez moi, vos dernières paroles <( nie reviennent, et même, en ce moment, où je suis occupée à « vous écrire, il me semble que je les entends. — N'auriez-vous « rien à vous reprocher envers votre mari ? m'avez-vous dit. De- « nise. — C'est bien votre crainte, n'est-ce pas ? et c'est aussi là- « dessus que je me suis interrogée et que je m'interroge encore, a tout en traçant ces lignes.

tt Eh bien, Denise, aussi vrai que je vous aime, aussi vrai « que vous êtes, vous et Bernard, les êtres les plus purs que « j'aie rencontrés, non, depuis que je suis mariée, je n'ai au- « cun reproche à me faire. La main sur la conscience, je vous « Iq déclare, mon amie, je n'ai à rougir d'aucune de mes pence sées; elles sont toutes dignes de vous. Quant à mes devoirs, je « les ai tous remplis, oui, tous. Tinsiste à dessein sur ce mot, et <i c'est un témoignage que je mets quelque orgueil à me rendre.* (c Vous connaissez Edouard; vous savez combien il est bon, XI aimant, dévoué; il n'a que le défaut de pousser ces qualités à c< l'extrême. Il manque de mesure, d'égalité d'humeur, enfin de « ce qui rend un intérieur calme comme le vôtre, Denise. J'ai ce pu souffrir de cela, on ne me verra jamais m'en plaindre. On « ne nous a point jetées en ce monde pour y vivre selon nos a goûts ; le premier titre d'une femme est la résignation.

« \insi, Denise, quoique puisse faire mon mari, je resterai ce a que vous m'avez vue, triste, mais tranquille. Il n'est point de « torts que je ne me sente en mesure d*excuser et qui soient au- « dessus de ma patience. Plus j'avance dans la vie, plus elle se « dépouille d'illusions et se présente à moi sous la forme d'un <€ devoir. Ce devoir, je le remplirai en entier, je l'ai promis de- « yaiit Dieu et ne me parjurerai pas.

« La confiance, voilà ce qui manque à notre intérieur. Il faut « croire que c'esf par ma faute, et que je n'ai pas su la mériter. « Que vous êtes heureuse s(»us ce rapport, et combien je vous <{ envie ! Jamais l'ombre d'un doute n'a pesé sur votre union ; c< vous êtes ce que vous étiez dans la première heure de vos <c amours, sûrs l'un de l'autre, de près comme de loin. Vos « mains peuvent se quitter mais non vos cœurs.

« Edouard ne m'a pas comprise; j'étais née pour des affections* « tranquilles et non pour des liens orageux. Il ne voyait pas le m mariage du même œil que moi, et y apportait trop de souvenirs ce de ses liaisons. Ce n'est point un reproche que je veux lui « adresser, Denise ; il sentait autrement que moi, voilà tout.

ÎU EDOUARD MONGERON.

« Toute ma vie est pleine de pareilles douleurs. Enfant^ j'ai « perdu ma mère au moment où je commençais à sentir le « prix de ses caresses ; jeune fille, j'ai vu se mêler à mes joies « de vives alarmes et des regrets amers; femme, j'éprouve au- « jouFd*huirhumiliation d*un délaissement. Est-ce assez, Denise, « et ne trouvez-vous pas que j'ai mérité que Ton me plaigne et « que l'on me console ?

« Mon amie, que ces explications restent entre nous. Je ne « veux pas jouer le rôle d'une abandonnée; je tiens surtout à « ne pas manquer de dignité. Lorsque Edouard sera fatigué de « la vie qu'il mène, il me trouvera ce qu'il m'a laissée, l'attenflc dant toujours, prête à le recevoir comme si jamais il ne m'eût « négligée. Ce que nous ferions d'ailleurs pour le ramener, De- « nise, ne servirait de rien. La plainte et Téclat ne sauvent pas m une femme de l'abandon. Ainsi, soyez patiente autant que je « le suis, et n*allez pas épouser ma querelle.

« Vous avez voulu un examen de conscience, mon amie ; le « voilà. Croyez que je me montrerai toujours, quoi qu'il arrive, a digne de vous. Je ne suis pas de ces femmes qui voient dans (( les fautes d'autrui un encouragement et un prétexte pour les « leurs. Sur l'honneur, Denise, il n'existe pas au monde une « femme, excepté vous peut-être, qui soit mieux défendue que (rmoi contre la séduction. Je pourrais dire que je la mets au défi, « si user de ce mot n'était pas blesser la pudeur.

« Voilà une longue lettre, mon amie ; je l'ai ^crite avec plaiu sir ; la lirez-vous de même ? Adieu, je ne prétends pas me « faire plaindre, mais je tiens à me faire aimer. Aimez-moi « donc, dût votre bon Théophile devenir jaloux de moi. C'est uu « compte que je réglerais avec lui. Adieu encore.

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