DE BONNES GENS
La fermeté de Denise m'avait ébranlé, et ce fut sous cette impression que je lus la lettre qu'elle venait de me donner. Voici ce qu'elle contenait :
« Ma chère Denise, « Vous avez raison , il ne faut pas qu'il règne le moindre
« nuage entre nous. Vous avez été franche ; je le serai aussi. Il « n'y a plusui*amitié là où il n'y a point de confiancc.
« Depuis que je suis rentrée chez moi, vos dernières paroles <( nie reviennent, et même, en ce moment, où je suis occupée à « vous écrire, il me semble que je les entends. — N'auriez-vous « rien à vous reprocher envers votre mari ? m'avez-vous dit. De- « nise. — C'est bien votre crainte, n'est-ce pas ? et c'est aussi là- « dessus que je me suis interrogée et que je m'interroge encore, a tout en traçant ces lignes.
tt Eh bien, Denise, aussi vrai que je vous aime, aussi vrai « que vous êtes, vous et Bernard, les êtres les plus purs que « j'aie rencontrés, non, depuis que je suis mariée, je n'ai au- « cun reproche à me faire. La main sur la conscience, je vous « Iq déclare, mon amie, je n'ai à rougir d'aucune de mes pence sées; elles sont toutes dignes de vous. Quant à mes devoirs, je « les ai tous remplis, oui, tous. Tinsiste à dessein sur ce mot, et <i c'est un témoignage que je mets quelque orgueil à me rendre.* (c Vous connaissez Edouard; vous savez combien il est bon, XI aimant, dévoué; il n'a que le défaut de pousser ces qualités à c< l'extrême. Il manque de mesure, d'égalité d'humeur, enfin de « ce qui rend un intérieur calme comme le vôtre, Denise. J'ai ce pu souffrir de cela, on ne me verra jamais m'en plaindre. On « ne nous a point jetées en ce monde pour y vivre selon nos a goûts ; le premier titre d'une femme est la résignation.
« \insi, Denise, quoique puisse faire mon mari, je resterai ce a que vous m'avez vue, triste, mais tranquille. Il n'est point de « torts que je ne me sente en mesure d*excuser et qui soient au- « dessus de ma patience. Plus j'avance dans la vie, plus elle se « dépouille d'illusions et se présente à moi sous la forme d'un <€ devoir. Ce devoir, je le remplirai en entier, je l'ai promis de- « yaiit Dieu et ne me parjurerai pas.
« La confiance, voilà ce qui manque à notre intérieur. Il faut « croire que c'esf par ma faute, et que je n'ai pas su la mériter. « Que vous êtes heureuse s(»us ce rapport, et combien je vous <{ envie ! Jamais l'ombre d'un doute n'a pesé sur votre union ; c< vous êtes ce que vous étiez dans la première heure de vos <c amours, sûrs l'un de l'autre, de près comme de loin. Vos « mains peuvent se quitter mais non vos cœurs.
« Edouard ne m'a pas comprise; j'étais née pour des affections* « tranquilles et non pour des liens orageux. Il ne voyait pas le m mariage du même œil que moi, et y apportait trop de souvenirs ce de ses liaisons. Ce n'est point un reproche que je veux lui « adresser, Denise ; il sentait autrement que moi, voilà tout.
ÎU EDOUARD MONGERON.
« Toute ma vie est pleine de pareilles douleurs. Enfant^ j'ai « perdu ma mère au moment où je commençais à sentir le « prix de ses caresses ; jeune fille, j'ai vu se mêler à mes joies « de vives alarmes et des regrets amers; femme, j'éprouve au- « jouFd*huirhumiliation d*un délaissement. Est-ce assez, Denise, « et ne trouvez-vous pas que j'ai mérité que Ton me plaigne et « que l'on me console ?
« Mon amie, que ces explications restent entre nous. Je ne « veux pas jouer le rôle d'une abandonnée; je tiens surtout à « ne pas manquer de dignité. Lorsque Edouard sera fatigué de « la vie qu'il mène, il me trouvera ce qu'il m'a laissée, l'attenflc dant toujours, prête à le recevoir comme si jamais il ne m'eût « négligée. Ce que nous ferions d'ailleurs pour le ramener, De- « nise, ne servirait de rien. La plainte et Téclat ne sauvent pas m une femme de l'abandon. Ainsi, soyez patiente autant que je « le suis, et n*allez pas épouser ma querelle.
« Vous avez voulu un examen de conscience, mon amie ; le « voilà. Croyez que je me montrerai toujours, quoi qu'il arrive, a digne de vous. Je ne suis pas de ces femmes qui voient dans (( les fautes d'autrui un encouragement et un prétexte pour les « leurs. Sur l'honneur, Denise, il n'existe pas au monde une « femme, excepté vous peut-être, qui soit mieux défendue que (rmoi contre la séduction. Je pourrais dire que je la mets au défi, « si user de ce mot n'était pas blesser la pudeur.
« Voilà une longue lettre, mon amie ; je l'ai ^crite avec plaiu sir ; la lirez-vous de même ? Adieu, je ne prétends pas me « faire plaindre, mais je tiens à me faire aimer. Aimez-moi « donc, dût votre bon Théophile devenir jaloux de moi. C'est uu « compte que je réglerais avec lui. Adieu encore.