MARIETTE
J'avais lu cette lettre à haute voix et à mesure que je m'identifiais mieux avec le sentiment qui Tavait dictée, mon organe devenait moins ferme et mon débit moins assuré.
Je n'y pus tenir, je me levai et parcourus le salon à grands pas. J'avais oublié que je n'étais pas chez moi, que madame Bernard se trouvait là. Enfin, Denise rompit le silence :
— Eh bien ! me dit-elle, d'une voix qui allait au cœur.
Je me réveillai; le sentiment de ma position reprit le dessus, et, me retournant vers elle :
— Eh bien ! Denise, il est trop tard !
— Trop tard ! — s'écria-t-elle avec un accent douloureux. -— Trop tard, — répétai-je d'un air consterné.
— Monsieur Mongeron» Monsieur Mongeron, — reprit vivement Denise, — ne parlez pas ainsi, je vous en conjure, vous me feriez trop de mal; non, je ne vous crois pas, je ne puis vous croire. 11 n'est jamais trop tard pour revenir vers ceux qu'on aime. Est-ce de Mariette que vous avez peur ? Vous voyez bien qu'elle vous attend. Monsieur, qu'elle souffre en silence; qu'elfè*sera heureuse de votre retour !
— Hélas ! Denise, lui dis-je, l'obstacle ne vient pas de là, et si vous pouviez lire dans mon cœur, vous verriez de quels regrets il est déchiré. Oh 1 plaignez-moi, ajoutai-je avec accablement, plaignez-moi et ne m'interrogez pas. Mariette a raison ; notre existence est un malentendu, et nous n'aurons tous deux de repos que dans la tombe.
La tristesse de ces paroles, l'accent plus triste encore que je leur donnai, émurent profondément la femme de mon ami. Elle me prit la main, et, la serrant avec affection :
— Monsieur Mongeron, me dit-elle, pourquoi manquer de confiance ? Sommes-nous si sévères, Bernard et moi, que vous ayez peur de nous raconter vos secrets ? Qui sait, peut-être réussirons-nous à vous donner un bon avis, Théophile vous aime tant, et moi j'aime tant Mariette ! Voyons, mettez-y un peu de bonne volonté ! Parlez.
— Impossible, lui dis-je ; j'aurais trop à rougir devant vous. C'est une partie de ma vie que je voudrais pouvoir enfouir.
— Bah, répliqua-t-elle avec une gaieté douce, je ne suis point une prude ; allez toujours.
— Non, jamais ! m'écriai-je.
— Eh bien! Monsieur Mongeron, vous avez tort, me dit Denise avec plus de sévérité. Quand on ne veut pas avouer ses fautes, c'est qu'on y persiste. Mon Dieu I quel crime si grand avez- vous donc commis? Quel est votre tort? Une maîtresse peut-être!
Elle cherchait une réponse sur ma physionomie ; je baissai les yeux comme un coupable.
— Alors, Monsieur, ajouta sévèrement Denise, on rompt avec de pareilles créatures et Ton revient vers sa femme. Je connais Mariette; elle vous pardonnera tout. Faites cela, mon voisin, poursuivit-elle, nous vous en saurons tous gré. Vous manquiez à nos soirées, elles seront complètes avec vous. Théophile s'impatientait assez de ne pas vous avoir. Il fera votre piquet, et nous deux Mariette nous vous tricoterons des bas. Croyez-moi, revenez à nous ; vous n'y perdrez rien. Il n'y en a pas une parmi vos beautés du dehors qui vaiUe le petit doigt de Mariette.
— A qui le dites-vous ? m'écriai-je.
«SO ÉDOUARB MOIVGERON.
— Ah! vous en convenez, poursuivit-elle. Alors cela va de source ; vous allez revenir vers nous. Votre femme sera-t-elle contente !
— Denise, Denise, répliquai-je d'un ton suppliant, n'ajoutez pas, de grâce, à mon chagrin, à mon dépit, à mes tortures. C'est impossible^ vous dis-je, impossible. Je suis enchaîné, je suis esclave, je ne m'appartiens plus.
Ma voix avait pris peu à peu un tel accent de conviction que la pauvre femme tressaillit, comme si cet aveu l'eût touchée d'une manière directe :
— Monsieur Mongeron, me dit-elle, je ne comprends rien à ces propos. Un homme appartient d'abord à sa femme ; il n*y a point de droit au-dessus de celui-là. Gomment en serait-il autrement pour vous ?
— C'est mon secret, Denise.
— Alors, vous allez m'y mettre de moitié, me dit-elle avec résolution. Non, Monsieur, ajouta-t-elle en répondant à un geste qui exprimait un refus, vous vous en défendriez en vain. Mariette est malheureuse, j'insisterai jusqu'au bout. Vous-même, Monsieur Mongeron, vous n'êtes point heureux, avoucz-le. Vous aimez mieux revenir vers nous, reprendre vos habitudes, je le vois. Eh bien ! parlez alors. Je n'en dirai rien à personne, pas même à votre femme, si vous Fexigez.
Je fus vaincu par ces instances. C'était une confidence délicate et bien humiliante pour moi : je m'y résignai pourtant. J'aimais mieux paraître coupable qu'ingrat, et faire accuser ma raison que mon cœur.
— Vous me promettez bien, Denise, lui dis-je, que vous garderez pour vous seule ce que je vais vous confier ?
— Oui, monsieur Mongeron.
— Eh bien ! écoutez.
Je lui racontai alors ma dernière aventure avec Coralie. J'aurais voulu glisser sur quelques détails, et, entre autres, sur mes pertes de jeu ; mais Denise m'enlaça dans un interrogatoire habile qui eût fait honneur à un procureur du roi. Elle m'arracha tth aveu après l'autre, et me mit la conscience à nù. Elle sut de quelle somme j'étais endetté, et à qui j'avais eu recours pour mes emprunts. Ce fut une confession générale :
— Vous aviez raison, Monsieur Mongeron, c'est grave, trèsgrave, me dit-elle.
— N'est-ce pas? lui répondis-je. Comment rompre, après cela?
— Chut ! me dit-elle en portant son index à ses lèvres.
— Qu'est-ce donc, Denise ?
EDOUARD MONGBRON. 281
— '- Voici Bernard qui rentre; j'entends ses pas dans l'eScalier., Le commis d'ordre reparut en eflet, après avoir déposé son pai-apluîe et ses socques, et dès qu'il m'eut aperçu ;
— Eh ! eh ! s'écria-t-il gaiement^ la séance a été longue, à ce qu'il me parait. Malepeste ! Mongeron, comme vous prenez racine !
— Voyons, voyons, débauché, dit Denise en l'interrompant, que signifie ce langage ? Approchez- vous d'ici qu'on vous arrange ce nœud de cravate. Monsieur ! Où avez- vous pu vous chiffonner ainsi ?
— Les livres du carrossier, Denise ; ces maudits livres ! Une erreur de sept centimes que je cherchais depuis huit jours. Enfin je l'ai trouvée, ajouta le commis d'ordre avec un accent de triomphe. Pour les chiffres, mes enfants, il ne faut pas venir après moi : j'y excelle.
— Voyez-vous cette modestie ! s'écria Denise.
— Oui, mignonne, oui, et j'en ai une preuve ici, ajouta Bernard en tirant un papier de sa poche. Qu'est-ce que je te disais de nos bons de Naples? Tiens, lis.
— Que veux-tu que je lise, monsieur Bernard ? répliqua Denise en repoussant delà main le papier que lui tendait son mari.
— Lis, te dis-je, et tu verras ! deux mille neuf cent onze francs vingt-cinq centimes. Voilà ce qu'ils valent au cours du jour, nos bons de Naples. N'est-ce pas mon chiffre de tantôt?
— Gomment dis-tu cela, monsieur Bernard !
— Deux mille neuf cent onze francs vingt-cinq centimes, ma chère ; juste comme je te le soutenais.
— Eh bien 1 Monsieur Bernard, tu les vendras demain, tes bons de Naples, entends-tu ?
— Ah ! et pourquoi cela, Denise ?
— Viens ici, je te l'expliquerai, répondit-elle en l'entraînant dans un coin. Pardon, Monsieur Mongeron, dans dix minutes nous sonimes à vous.
Elle prit son mari à part et s'entretint vivement avec lui. Par discrétion, je me tenais aussi éloigné que possible ; quelques mots pourtant arrivèrent jnsqu'à moi.
— Certainement, certainement, disait Bernard.
Denise alors compléta ses instructions pendant que son mari secouait la tête et ajoutait :
— Comment diable pourrai-je m'y prendre ?
— Ainsi, c'est convenu. Monsieur Bernard, dit Denise en terminant cet incident. Monsieur Mongeron, — reprit-eile en venant vers moi, — je vais vous quitter. 11 faut qujB j'aille prendre ma ÛUe qui est chez des amis. Mais voici Théophile qui
28 î EDOUARD MONGERON.
doit avoir une petite affaire à vous proposer. Monsieur Bernard, tu expliqueras cela au \oisin, n'est-ce pas ?
— Oui, ma femme, dit celui ci d*un air embarrassé.
— Alors, adieu. Monsieur Mongeron ; écoutez bien ce que vous dira mtfn mari.
Elle partit en laissant son ThéQphile en proie à une perplexité évidente. Il ne savait s'il devait s'asseoir ou rester debout, m'aborder de front ou de travers, prendre un fauteuil ou s'installer sur le canapé. Ce fut à ce dernier parti qu'il s'arrêta.
— Mettons-nous ici, Mongeron, me dit-il, nous serons plus à l'aise pour causer.
Je m'assis à ses côtés ; mais comme si sa langue eût fait tout l'effort dont elle était capable, il se livrH à une nouvelle pause, pendant laquelle ses doigts jouaient machinalement avec les glands des coussins. Je vis qu'un peu d'aide était nécessaire :
— Qu'est-ce, Bernard, lui dis-je, et de quoi votre femme voulait-elle parler?
Le commis d'ordre ressauta comme un cerf que l'on force, et faisant un effort désespéré :
— Oui, me dit-il, c'est une idée à Denise! une idée singulière, Mongeron. Vous nous avez entendus causer des bons de Naples, n'est-ce pas? Eh bien ! voilà qu'elle les prend en grippe, qu'elle ne peut plus les souffrir.
— Et pourquoi cela, Bernard?
— Le sais-je, mon cher ? Les femmes ont quelquefois des idées bizarres.
Je ne comprenais pas bien en quoi ceci pouvait m'intéresser et attendais que Bernard sortit de ses préambules.
— Alors, elle veut s'en défaire? dis-je.
— C'est cela, s'écria Théophile en homme enchanté d'être mis sur la voie ; elle veut s'en défaire. J'aurais pu dire non, mais vous savez que lorsque les femmes ont quelque chose en tête, elle en viennent à bout. J'ai mieux aimé céder sur-le-champ. Je vendrai donc mes bons de Naples demain. Le cours est élève, nous y gagnons dix pour cent au moins.
— Bonne opération ! m'écriai-je.
— Oui, Mongeron, bonne opération, très-bonne opération. Dix pour cent !
Après cet effort, Bernard retomba comme épuisé et eut de nouveau recours au silence. Pour se donner un maintien il se remit à jouer avec les glands de ses coussins. Je ne savais plus que penser de cet embarras. Enfin Théophile se décida:
— Ecoutez^ Mongeron, me dit-il, je vais vous prier de me ren-
dre un service; mais auparayant^ je voudrais être certain que vous ne me refuserez pas.
— Non, certes, Bernard^ lui répondis-je avec chaleur.
— Voici ce que c'est, Mongeron^ et il ne faut pas que cela vous blesse^ au moins.
— Mais non, mon ami, lui dis-je, mais non.
— Eh bien ! voici mille écus que nous allons toucher pour nos bons de Naples. Cela m'inquiète, Mongeron, plus que vous ne croiriez.
— Bah ! lui dis-je, de l'argent?
— Oui, de l'argent, mon ami, c'est ce qu'il y a de plus gênant au inonde. Figurez-vous qu'on ne sait où le placer. Les fonds publics? Cela varie tous les jours. On veut savoir la cote, on n'en dort pas. Les banquiers ! Au moment où vous vous croyez sûr, ils emportent vos petites épargnes. Enfin, Mongeron, ça m'est un souci que ces mille écus.
A l'appui de ce singulier aveu, le commis d'ordre m'interrogea du regard. Je comprenais enfin où il voulait en venir, et quel complot il avait tramé avec Denise. Bernard jouait son rôle en maladroit; mais que de bonté se cachait là-dessous ! Comme il était gêné d'avoir à m'offrir quelque chose, et quels étranges détours il prenait pour me le faire accepter ! Je ne l'en tins pas quitte pour si peu et voulus pousser l'épreuve jusqu'au bout.
— Un employé que l'argent incommode, voilà du nouveau, lui dis-je.
— Mais oui, mais oui, Mongeron, surtout quand on est maniaque comm« moi. J'aime à connaître les gens à qui je prête. Si je pouvais choisir, je n'aurais que des amis pour débiteurs. Par exemple, je ne leur fais point de grâce : cinq pour cent d'intérêts, et payables par semestre. Oh ! pour cela ric-à-rac. Je suis dur comme un Arabe, moi. Après tout, les affaires sont des affaires, n'est-ce pas, Mongeron ?
Si je l'avais osé, je me serais jeté à son cou :
— J'ai donc là mille écus à placer, reprit-il, et pas un ami sous la main. Mais j'y pense, ajouta-t-il comme s'il eût été éclairé par une inspiration, pourquoi ne vous en chargeriez-vous pas, Mongeron ?
— Moi ? lui dis-je en riant.'
— -. Oui, vous ! répliqua Bernard ; ce serait si commode d'avoir mon placement à quatre pas de chez moi . Pas besoin d'aller courir loin pour les intérêts; j'aurais cela porte à porte. Allez, Mongeron, vous nous rendriez un fameux service à moi et à Denise, si vous nous preniez ces mille écus.
284 EDOUARD MONGBBON.
— En vérité, Bernard?
— Ma femme vous le répétera, Mongeron^ ce serait nous obliger. Vous prendries tout le temps que yous voudriez ; le plus long serait le mieux. Vous décidez-vous? Faudra-t-il que Denise vous en prie?
C'en était assez; je tendis la main à l'excellent homme:
— Bernard, lui disr-je, vous êtes un grand cœur. Merci» mon ami» merci. Je devine votre générosité.
— Moi, généreux ! s*écria le commis d'ordre» jouant son rôle jusqu'au bout; vous me flattez» Mongeron. Cinq du cent» entendez*vous ; voilà comment je suis généreux.
— C'est assez feindre» mon ami, lui dis-je.
— Et à cheval sur les intérêts» Mongeron. Je ne vous ferai pas grâce d'un jour, entendez-vous. Sur les questions d'argent, je ne plaisante jamais.
Bernard avait fait son thème et il était impossible de l'en tirer. Il persistait à présenter cet emprunt comme un service que je lui rendrais. J'étais à bout lorsque Denise entra et vint joindre . ses prières aux profonds calculs de son mari :
-i- Monsieur Mongeron, me dit-elle avec une bonté d'ange» Bernard a raison. Acceptez ; c'est nous rendre service. La maison va en devenir plus gaie. Nous allons être tous heureux. Et à qui d'ailleurs pourriez vous vous adresser qui vous aimât mieux que nous?
Je me laissai vaincre, et Bernard s'occupa de vendre ses bons de Naples. C'était juste la somme que je devais à Coralie ; j'allais m'affranchir d'une servitude indigne de moi.
— Et surtout pas un mot devant Mariette ! dit Denise lorsque tout fut arrêté, pas un mot» entends-tu, Bernard !
— Très-bien, répondit le commis d'ordre.
Le lendemain, les mille écus étaient entre mes mains» et je m'empressai d'aller acquitter ma dette. J'avais choisi une heure de la journée où Coralie se trouvait habituellement seule» et» en entrant» je déposai mon rouleau d'or sur sa chiffonnière. A ma gravité, à ma réserve, elle comprit mes intentions et me dit :
— C'est un congé que tu prends» n'est-ce pas ?
Je fi^ un signe d'acquiescement ; elle y répondit par un souiiie plein d'ironie, et» tout en jouant avec la cordelière de sa ceinture» elle ajouta :
— Bah \ tu nous reviendras plus tôt que tu ne crois» mon chérubin.
— Jamais ! lui dis-je.
— Voilà un mot à la Corneille ; mais c'est égal, on en a va revenir de plus loin que toi. Je f attends à ton second malheur.