‹ Pierre MoutonChapitre 47 sur 50 · LA PORTE VERTU · texte numérisé non relu

LA PORTE VERTU

Grâce au secours que j'avais rencontré chez les Bernard^ j^étais sorti du mauvais pas où mon système de représailles m'avait conduit. Denise ne s'était pas trompée dans ses calculs; nos ha-> bitudes d'intérieur se rétablirent sur le pied d'autrefois, et Mariette jouissait de mon retour sans se douter de l'incident qui Tavait amené. Je m'attendais à plus d'élan de sa part; elle ne se départit pas de sa sérénité ordinaire et supporta la joie comme elle avait supporté la douleur, sans que sa physionomie en laissât rien apercevoir.

Cependant j'avais plutôt ajourné que résolu la difficulté d'argent. Sauf le changement de créancier, l'embarras restait le même. 11 s'agissait toujours d'épargner mille écus sur des appointements que les dépenses de la maison absorbaient presque en entier. Dans une profession où le revenu est fixe, toute dette est mortelle. Forcément elle en engendre d'autres, et une fois entré dans la voie des expédients, on ne s'arrête plus. L'avancement seul peut créer des ressources nouvelles, et au-dessus d'un certain grade, l'avancement est presque illusoire. Il ne s'^ fait point de vides; les hommes politiques, en s'imposant aux emplois supérieurs, y créent plutôt des superfétations. L'âge même n'éciaircit pas les rangs. A partir du poste de chef, personne ne prend sa retraite aujourd'hui. Chacun veut mourir en état complet d'émargement. Les administrations sont remplies de vieillards dont les facultés affaiblies pèsent sur l'ensemble des services. Aussi, avec quel soin ils déguisent leurs infirmités ! Comme ils luttent vaillamment contre la sciatique et les lésions du cerveau !|

Dès lors l'avancement ne s'offrait à moi qu'à travers les lueurs des futurs contingents. Eût- il été immédiat, que mes embarras n'en eussent pas cessé pour cela* A des postes plus élevés sont attachées des obligations plus grandes. Un chef de bureau est astreint à quelque représentation, à une tenue dont les grades inférieurs sont affranchis. Il faut se présenter chez les supérieurs aux jours de réception, il faut avoir un état de maison qui soit en harmonie avec l'importance de l'emploi, une mise plus recherchée, des vêtements, des gants frais, un linge élégant; enfin tout ce qui met un homme nu niveau du monde officiel. L'échelle des traitements a été si bien combinée avec celle des devoirs, qu'à aucun degré de la hiérarchie l'épargne n'est permise à l'employé.

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C'est ce que j'éprouvais et ce qui me désespérait. Les Bernard n'étaient pas des créanciers importuns, bien au contraire; en gardant leur argent, je semblais leur rendre service. Cependant il fallait tôt ou tard s'acquitter envers eux ; l'emprunt que je leur avais fait ne pouvait passeï: à Fétat de dette perpétuelle. Eh bien ! j'avais beau me creuser l'imagination, je n'entrevoyais pas même dans le plus lointain avenir, comment je pourrais me libérer. Point d'héritage éventuel, rien. Grandchamp était chargé de famille; ma tante et ma mère vivaient d'une modique pension; toutes mes ressources étaient en moi-même, dans mon emploi. Il est facile dès lors de comprendre comment je me laissai entraîner vers des expédients chimériques et prendre au premier piège qui me fut tendu.

On se souvient de ce moment de fièvre où la commandite couvrit la France d'un réseau de spéculations. Ce fut un curieui spectacle. Les fortunes s'élevaient du jour au lendemain, comme par enchantement ; on s'endormait pauvre, on se réveillait millionnaire. Le mot de million avait lui-même perdu beaucoup de sa valeur; il était dans toutes les bouches, on le prodiguait. ^

Au plus fort de cette crise, je reçus la visite de Frédéric. Depuis longtemps j'avais perdu de vue le brillant employé. Son bureau était éloigné du mien, et je ne me montrais pas jaloux de le rechercher. Aussi son entrée dans mon cabinet me causât-elle un peu de surprise. Quant à lui, il se montra aussi à l'aise avec moi que s'il m'eût vu de la veille. C'était toujours la même verve, la même gaieté. Après m'avoir serré la main , il s'assit, et je vis, à son air de diplomate, qu'il avait quelque ouverture à me faire.

— Mongeron, me dit-il, vous ne savez peut-être pas ce qui se passe. C'est fabuleux, mon cher, fabuleux. Dans deux mois d'ici, il faudra être un imbécile pour n'avoir qu'un million. Des hommes spirituels comme vous et moi en auront trente ou quarante. Encore est-ce y mettre de la discrétion.

Là-dessus il me parla de je ne sais quelle spéculation qui menait alors grand bruit et dans laquelle il me proposait d'entrer. Les actions venaient d'être émises et offraient un profit considérable. Il ne s'agissait que d'en prendre pour les voir fructifier; rien de plus beau, à l'entendre.

Je compris où il voulait en arriver et me défendis de mon mieux; Il insista, revint plusieurs fois à la charge et finit par m'entraîner un jour à la Bourse. On a pu, en me lisant, se faire une idée de ce que je suis, un mélange de crédulité et de défiance, quelquefois simple à l'excès, d'autres fois poussant l'astuce jus-

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qu'au raffinement. C'est un tort peut-être que de se peindre au vrai ; sur les planches un peu de fard ne messied pas. N'importe, je finirai comme j'ai commencé^ par des ayeux complets.

Certes, en suivant Frédéric, je savais à quoi m'en tenir sur la valeur et le caractère de sa proposition. Mon bon sens, ma droiture y répugnaient. Eh bien I une fois dans ce foyer de spéculations^ un vertige que je ne puis comprendre s'empara de moi. Je voyais des gens qui semblaient doués de toute leur raison échanger entre eux, le plus sérieusement du monde, mille valeurs imaginaires. Impossible de croire que je n'avais sous les yeux qu'une collection d'insensés ; ils étaient trop nombreux. Dans tous les cas cette folie exerçait une action contagieuse, et, puisqu'il faut tout dire, je m'y laissai gagner. Je pris les coupons de Frédéric, il me présenta à son banquier qui se contenta de ma signature. Ce n'était pas un grand risque, deux mille francs; mais pour moi deux mille fraçcs en valaient cent mille. Du reste, il y eut un moment où cette affaire obtint un vrai succès. J'aurais pu réaliser et m'en tirer avec les honneurs de la guerre. Ma funeste étoile ne le voulut pas. Avec l'opiniâtreté du joueur, je tins à épuiser les chances.

Pendant que cette expérience s'achevait, un nouvel incident vint troubler une sécurité qui m'avait coûté si cher. Un jour, sur la porte même du ministère, un commissionnaire m'arrêta.

— Est-ce à monsieur Mongeron que j'ai l'honneur de parler? me dit-il.

— A lui-même, répliquai-je.

— Voici alors une lettre dont on m'a chargé pour Monsieur, dit-il^ et il me la remit.

— Attendez-vous la réponse? lui dis-je.

Je. me retournai et ne l'aperçus plus ; il était parti. Cette prompte retraite m'intrigua. Je décachetai la lettre et la par« courus avant de m'engager dans l'escalier qui conduisait au bureau. L'écriture ne m'était pas inconnue; il me semblait l'avoir déjà eue sous les yeux.

Voici ce que je lus :

« Monsieur^

« La personne qui s'intéresse à vous revient à la charge. C'est « la dixième fois qu'elle vous écrit; les autres envois ont été c< interceptés. On prendra laô précautions nécessaires pour que a celui-ci vous parvienne. Vous l'aurez en mains propres.

« C'est toujours au haut du faubourg Poissonnière que se <c passent les rendez-vous. Ordinairement ils ont lieu les lundi

sas EDODAHJ) MONGBRON.

(( et jeudi de chaque semaine ; quelquefois plus souvent, rare- (( ment moins.

« Si vous tenez à vous procurer une surprise complète, trou- « vez-vous-y jeudi prochain et ne vous rebutez pas en cas d*é- « chec, arrangez les choses de manière à ce qu'on ne puisse « vous suivre. Si votre mauvaise étoile ne vient pas encore à la « traverse, vous acquerrez la preuve que vos soupçons étaient « fondés.

« Dans votre première expédition vous vous étiez fort mal « placé. Mettez-vous, cette fois, en face de la porte verte; c'est « là que se passe l'essentiel de Faction , et abritez-vous de ma- « nière à ce qu'on ne puisse vous voir; autrement ce sera à re- « commencer.

« Ainsi, résumons-nous. Au bout du faubourg Poissonnière, tt entre trois et quatre, vis-à-vis de la porte verte. Voilà vos in- « structions, suive^les de point en point, et le succès est garanti.

(c Et surtout méûez-vous de votre garçon de bureau Antoine. »

Je ne pus me méprendre sur Torigine de ces avis; ils venaient de mon correspondant anonyme. Aussi mon premier mouvement fut-il de déchirer la lettre et d'en jeter les débris au vent. Cet instant fut court, et ceux qui le suivirent me le firent expier. Durant les quatre jours qui me séparaient encore de celui assigné au rendez-vous, j'eus le temps de passer par les hésitations ordinaires de mon esprit.

J'arrivai ainsi au jeudi. A deux heures, j'étais encore hésitant et combattu. Quand je vis Taiguille de ma pendule approcher de la minute assignée au rendez-vous, mon parti fut aiTêté. J'appelai mon garçon de bureau, et me contenant de mon mieux :

— Antoine, lui dis-je, voici un paquet pour madame |iongeron, tu vas le porter sur-le-champ.

— Et le service. Monsieur? me dit le garçon.

— J'arrangerai cela, Antoine; tu n'as plus besoin de revenir ici : je te ferai suppléer.

C'était le signal de ma défaite ; j'écartais Antoine afin qu'il ne pût me suivre, et je l'envoyais néanmoins rue de l'Ouest assez tard pour qu'il trouvât Mariette déjà partie. Ces précautions prises, il ne me restait plus de prétexte pour reculer. Une demi* heure après, j'arrivai sur les Ueux et choisis un endroit favorable. Précisément en face de la porte verte, se trouvaient des pièces de charpente entassées ; je m'en fis un rempart de manière à ce que le corps fût masqué pendant que le regard restait libre. Nous étions en plein hiver; un brouillard enveloppait les

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objets et les rendait moins distincts. Il s'écoula ainsi une heure entière^ la plus longue heure de ma vie. Peu à peu le froid gagnait mes membres > et mon sang, qui refluait vers le cœur^ ne les garantissait plus de ses atteintes. La saison avait dépouillé les arbres du jardin^ et par-dessus le chaperon du mur je ne voyais que des rameaux noirs, couverts de ce suintement qu'euçendre Thumidité.

Rien ne paraissait; cette porte mystérieuse ne s'était point ouverte, aucune femme n'y avait frappé. Je me crus de nouveau le jouet d'une mystification. Aussi, pourquoi obéissais-je au premier appel que Ton faisait à mes passions, pourquoi ne savais-je pas mieux m'en défendre? L'aiguille allait marquer quatre heures, et personne n'avait paru. Encore cinq minutes d'attente, et il ne me restait plus qu'à abandonner cette embuscade où je jouais un rôle si piteux.

J'en étais là, quand une voiture de place, accourue rapidement, s'arrêta à la porte du jardin. La voiture s'ouvrit, et une femme mit pied à terre : c'était Mariette ! Cette vue m'atterra. Je m'élançai vers elle; mes membres e;igourdis servirent mal ma volonté. Quand j'arrivai devant le mur, le fiacre avait disparu, et la porte venait de se refermer.

— fifariette l m'écriai-je.

Et en même temps j'imprimai à la porte une secousse, afin de me frayer un accès vers le jardin. Elle résista. Je cherchai une sonnette, un marteau pour me faire entendre de l'intérieur; je ne trouvai rien. Évidemment ce ne pouvait être là qu'une maison destinée à de mystérieux rendez-vous : on y avait tout ménagé pour mettre en défaut la curiosité du dehors.

— Si elle y est entrée, elle en sortira, me dis-je par un calcul dignf du héros qui mourut à Pavie. Je vais l'attendre sur cette porte même.

En effet j'attendis ; la nuit arrivait. La place était à peine tcnable, et, pour ranimer mes membres raidis, je heurtais mes pieds contre la porte ou contre le mur. Enfin, je sentis mon courage défaillir. Il était plus de six heures; je ne pouvais prolonger cette faction plus longtemps. Mais, Mariette, qu'était-elle devenue? Aurait-elle pu fuir par une autre issue, mettre ma vigilance en défaut? J'essayai de reconnaître les lieux, et longeai le mur du jardin; j'arrivai ainsi à l'angle d'une rue. Le clos continuait dans un sens perpendiculahre à celui de la porte verte, et formait un carré qui aboutissait à une ruelle parallèle à la rue Hochechouart. Tout cela ne se dessinait à mes yeux que d'une manière confuse, et au milieu d'une brume à chaque instant

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plus noire. Je m'en allais à tâtons^ lorsque j'entendis marcher derrière moi, et me sentis heurté par un jeune homme qui me devança. J'essayai de le rejoindre ; mais un cabriotbt de maître rattendait au tournant; il y monta> et lança son cheyal au cri de : gaire. A peine eu»-je le temps de me rejeter en arrière pour ne pas être écrasé.

Je quittai la partie ; que pouvais-je faire de plus? En regagnant mon quartier, je me demandai s'il fallait garder le silence ou hlen provoquer une explication. Quand j'arrivai, j'en étûs encore à hésiter. Je résolus de m'inspirer de ce que j'allais voir. Mariette était au coin du feu, en négligé, auâsi calme <j^ede coutume. Antoine rôdait çà et là et rangeût quelques meubles tout en causant avec ma femme. Attachant sur elle un regard sévère, je lui dis :

-—Où êtes-vous allée cette après-midi, Mariette?

— Moi, mon ami, répliqua-t^elle avec une présence d'esprit écrasante, je n'ai pas quitté la maison. Demande à Antoine.

Je ne me sentis pas la force de lui répondre ; tant de duplicité me confondit. Elle dut voir pourtant que je n'étais plus sa dupe, et que son assurance ne m*en imposait pas.

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