‹ Pierre MoutonChapitre 48 sur 50 · LE DEUIL · texte numérisé non relu

LE DEUIL

J'avais pris mon parti : c'était de laisser aller les choses. Cette découverte eût été d'ailleurs pour moi un coup plus cruel, si d*autres douleurs n'étaient venues s'y joindre. La spéculation de Frédéric, après avoir fait quelque bruit, s'était peu à peu acheminée vers les régions du néant. La prime avait commenfé par s'évanouir, puis le titre même avait été entamé. Le fondatenravait beau (apposer à ce déclin un front stoïque, protester contre le délaissement, fieiireun appel à l'avenir; rien n'y servait. Bientôt ses actions ne furent plus accueillies à la Bourse que par des risées bruyantes : c-'était un arirèt sans appel.

Il ne me restait donc entre les mains qu'une valeur morte, et, en échange, j'avais livré un engagement qui n'avait rien de chimérique. Je compris alors où cela pouvait me conduire. Le banquier de la compagnie parlait d'exécutions judiciaires, si je ne faisais pas honneur à ma signature au- terme voulu. Tout au plus consentait-il à un ajournement, et encore exigeait-il <*es garanties, une caution, enfin tout ce qu'un banquier peut enger en de pareils cas. Je ne savais quel parti prendre. Re-

EDOUARl) HOMGEROK. ^Ôt

courir à Bernard me semblait une si monstrueuse indiscrétion^ que j'en écartais même la pensée/ et ailleurs je n'apéi^Cevais rien. Ma seule ressource était de fléchir mod créancier^ de iV mener à des attermoiements. Gagner du temps était beaucoup.

Frédéric se chargea de me conduire chez l'homme d'argent; c'était une triste recommandtftiod qae la tienne. Je n'en avais point d'autre; il fallut s'y résigner. '

Manheim était le nbm du bancfuier qui avait eu l'honneur d'ouvrir sa caisse à l'opération^ et il est à croire que seul il en avait profité. Un banquier est de la nature des oiseaui de {ii*oie; il assiste de loin au combat^ et, quand la lutte est finie, il fait son profit des dépouilles. Manheim avait d'ailleurs une longue habitude de ces aÎTaires, et il les conduisait volontiers jusqu'à la limite où elles entrent dans le domaine du Gode pénal. G'était un homme avide autant que rusé^ qui cachait sous une enveloppe de bienveillance et de désintéressement, une rigueur et une cupidité implacables.

Nous fûmes introduits dans son cabinet^ et dès que Frédéric eut prononcé mon nom, il ouvrit son portefeuille et en tira mon engagement.

— Je vois ce que c'est, dit-il avec un accent allemand trèsprononcé, monsieur vieAt pour s'acquitter ; voici le titre.

C'était prendre l'aifaire à rebours ; Frédéric se chargea de la rétablir sous son véritable aspect.

— Mais non, père Manheim, mais non, dit^il avec le ton faniilier dont il usait envers tout le monde. Vous payer, allons donc! Pour qui nous prenez-vous? Mongeron vient vous demander du temps, comme un fils de famille.

— >h! c'est du temps que monsieur désire? répondit le banqtder en se rembrunissant.

— Oui, papa Manheim, du temps, reprit Frédéric, et soyons raisonnable, s'il vous plaît. Écorchez-nous, mais pas jusqu'au sang. De pauvres employés, jugez donc.

— Monsieur est employé? dit le banquier; et^n même temps il cherchait à lire sur ma physionomie jusqu'où pouvait s'é'tendre ma solvabilité.

Cette négociation ne se termina que par un affreux com-*promis. J'avais afiaire à un homme impitoyable. Point de longs répits ni de trêvey étendues ; il voulait que le débiteur restât placé sous le coup d'engagements à court délai, et n'eût ainsi ni le temps ni la force de lui échapper.

Chaque mois et le jour mêmç de l'émargomt^nt, je devais apporter au banquier une somme qui représentait le service des

S9S iDOUARb MONGB&OII'

iiilérêts^ et à chaque renouyellement du titre je lui payais en outre une commission et une prime. Je n'ai jamais fait le compte de ce que je versai ainsi en détail; mais ces amortissements ont dû éteindre et au delà le montant primitif de la créance. Cependant l'engagement^ loin de s'amoindrir, prenait chaque jour de plus Sortes proportions. A chaque renouyellement du titre, c'està-dire tous les six mois^ Manheim devenait plus exigeant et m'imposait des conditions plus dures. Je ne me défendais phis ; je lui appartenais. Maintes fois j'ai signé ce qu'il me présentait, sans même y jeter les yeux, et avec Fapathie d'un homme quia perdu le droit de disposer de lui-même*

On devine sans peine où j'allais par ce chemin. Je n*attendais rien du temps^ si ce n'est des embarras nouveaux; j'aurais voulu arrêter le soleil pour reculer l'heure de ^es échéances. Manheim n'était pas seulement avide^ il se montrait cruel. Pendant les huit jours qui précédaient l'expiration de mes engagements^ il m'écrivait lettre sur lettre pour me dire qu'il ne pouvait plus attendre^ que c'était le délai de rigueur, que je me misse en mesure de m'acquitter. Puis venaient les ruses à l'usage des banquiers. Il était lui-même gêné, disait-il, l'argent se faisait rare, le crédit se.resserrait. C'était à en mourir de honte et d'ennui.

Ma vie s'en allait ainsi au gré de la nécessité, et je ne croyais pas que le ciel pût ajouter quelque chose à mon chagrin, lorsque je me vis frappé d'un coup inattendu. Un jour, à l'heure du repas, la sonnette de notre porte s'agita violemment. Je crus à la visite d'un créancier, et ne pus réprimer un mouvement d'inquiétude. On ouvrit; c'était ma tante Brigitte; elle entra dans la salle à manger, comme un ouragan. Son air était solennel, presque exalté. Nous nous trouvions au cœur de l'hiver, et jamais, dans cette saison, elle ne quittait Verrières.

— Eh bien 1 mon fils, me dit-elle en entrant, qu'est-ce que ce genre? Sommes-nous au bout du monde pour que tu nous négliges à ce point î S'il ne s'agissait que de nous, passe encore. De pauvres vieilles femmes, qui s'en soucie! La jeunesse va vers la jeunesse, rien de mieux. Mais il n'est pas question de cela, jour dé Dieu !

Elle s'animait sans que j'en pusse pénétrer la cause.

— Qu'est-ce donc, ma tante? lui dis-je avec déférence.

— Comment, mon fils, les cendres sont à quelques lieues de nous; les cendres arrivent, et tu ne me l'écris pas. Il faut que J apprenne la chose par les papiers.

Je connaissais enfin mon tort, et c'en était un réel. Les dé-

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pouilles de Napoléon étaient restituées à la France; le dôme des Invalides allait les recevoir. Dès lors^ l'exaltation de ma tante Brigitte s'expliquait. Son idole revenait d'un long exil ; l'Empire reparaissait pour elle avec les restes de l'Empereur.

— Je ne te quitte plus, mon fils, — me dit-elle, —je ne te quitte plus. Le voici enfin! Je viens camper cheàs toi, entends-tu?

— A la bonne heure, ma tante, dit Mariette ; c'est ce qui s'appelle être aimable pour vos enfiants. Vous allez nous faire aimer l'Empereur, à nous qui ne l'avons pas connu. Tenez, ajouta-t-elle en la conduisant vers la chambre de réserve, vous serez ici comme chez vous.

Ma tante Brigitte était trop pleine <lu grand événement pour s'occuper de ces détails; elle s'appuya sur les bras de Mariette, et lui dit :

— Ma fille, le voici qui revient : Paris n'a plus rien à craindre. Il vous portera bonheur à vous et à tout l'empire français. Tant que je l'ai senti loin, je n'ai pas eu une grande idée de vos affaires. A présent qu'il va être \k, il en retournera autrement. Dis donc, mon fils? — ajouta la générale en quittant Mariette pour venir à moi.

— Qu'est-ce, ma tante?

— Crois-tu bien qu'on me permettra de le voir d'un peu près, l'Empereur? 11 le faut pourtant.

— Et pourquoi cela, ma tante?

— C'est que j'ai une idée que les Anglais nous l'ont changé. Ils calculent si bien, ces Anglais! Pourquoi nous donneraient-ils l'Empereur pour rien? un trésor pareil ! Réponds.

— Que voulez-vous que je vous dise, ma tante?

— Ils nous Font changé, sois-en certain ! Et puis, veux-tu toute ma pensée? La veux-tu? oui. Eh bien ! je ne suis pas bien convaincue qu'il soit mort.

— Puisque ses restes sont là, ma tante?

— C'est à voir. Ah ! quand je Faurai vu, alors je me ferai une raison. Autrement je ne croirai jamais qu'un homme comme lui ait pu mourir.

Pendant huit jours ce fut là-dessus que roulèrent nos entreliens. Je remarquais dans ma tante une exaltation croissante et vme volubilité dans le débit, qui parfois m'inquiétait. Il fallait la tenir au courant des détails qui se rattachaient au convoi et à sa marche sur les eaux de la Seine. Elle voulait savoir où il s'arrôtait le soir, quel jour il arriverait, quel serait le programme de la cérémonie. 11 n'y avait en elle de vie, d'activité, que pour cette préoccupation.

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Tant que ie cercutil se trouTa à quelque distance, elle céda à nos prières et renonça à aller au-<levant de la flottille fonèbre; mais dès qu'elle la sut arrivée à Poissy, il n*y eut plus moyen de la retenir. Elle partit un matin et se mit à suivre les restes de TEmpereur, le long de la Seine, par les chemins des haleurs. Je ne la retrouvai qu'à Courbevoie, au moment où le corps lui descendu sur le sol français. Bon gré, mal gré, il fallait qu'on lui fît place; elle était au piremi^ rang quand le cercueil fut ouvert. Elle était belle à voir : les sentimâ[its vrais sont toujours puissants par l'cipressioti. Quelle solennité dans son deuil! quelle profondeur dans ses regrets ! L*œil était sec, mais ipie de larmes au fond du cœur et que d'affection sincère sur le visage!

J'eus beau insister auprès de ma tante pour qu'elle revînt à Paris; elle ne voulut pas quitter Gourbevoie. C'était une veillée des armes; elle ne pouvait plus quitter l'Empereur qu'après l'avoir déposé sous le dôme où il devait dormir d*un sommeil étemel :

— Si Pétermann vivait^ disait-elle, son poste serait ici, près de lui ; il n'y est pas, je le remplace.

11 fut impossible d'obtenir d'elle une autre réponse; je retournai seul en me promettant de venir la rejoindre le jour suivant.

On se souvient de ce que fut ce grand jour. Dans un del pur s'élevait un soleil voilé, qui dora de quelques rayons le cbar mortuaire. Jamais froid plus vif ne se fit sentir daps une atmosphère plus sereine. Dès la première aube, Paris était debout, debout tout entier. Sur les boulevards, dans les rues^ s'écoulaient des flots d'hommes, de femmes et d'enfants. Ordinairement la circulation se compose de courants contraires; ce'jour-là, il â'y avait qu'un seul et grand courant qui portait uhe population entière vers les Champs-Elysées, TArc-de-Triomphe et l'avenue de Neuilly. De Courbevoie aux Invalides, le- cbar funè¥re s'ouvrit un chemin à travers un million d'âmes, seul cortège ^kgne d'un empereur plébéien !

Je trouvai ma tante Brigitte où je l'avais laissée, sur la bei^e de Courbevoie, en face de la chapelle ardente où reposait le cercueil. La température était des plus rudes; on avait quelque peine à se garantir de ses rigueurs. La générale y paraissait insensible; l'âme soutenait le corps.

— Mon fils! me disait-elle, nous l'avons veillé cette nuit, moi et quelques amis. Il se sera cru encore sous la garde de ses anciens. Comme il doit être heureux de noussentk slprès ie lui !

Sous le nom d'anciens, matante Brigitte me désignait un groupe qui avait revêtu pour ce grand jour les vieux uniformes

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de l'Empire. Elle y retrouvait une coupe et des couleurs chères à ses souvenirs^ même ce collant dont elle parlait si volontiers et avec un abandon si sincère :

— Si ton oncle vivait, mon fils, me ditrelle en me montrant l'un de ces vétérans, voilà comme il serait! Pauvre Pétermann, comme il nous manque ici ! N'importe, ajputa*t-elle avec un sourire triste et doux, j'irai lui porter des nouyelles là-bas.

Le froid devenait de plus en plus vif et glaçait la vie dans les veines. Mais l'enthousiasme y suppléait, personne ne bougea. Le cortège venait de s'ébranler, et je ne croyais pa^ que la générale pût y trouver une place. J'avais une voiture sous ma main ; j'espérais la ramener. Je ne connaissais pas ma tante. Ce cercueil était pour elle comme un aimant ; elle ne pouvait s'en déts^cher. Aussi, en dépit du cérémonial, parvint-elle à se mêler au cortége^ et à s'y maintenir dans la cohorte des vétérans. Je l'y perdis bientôt de vue et regagnai Tune des estrades où j'avais donné rendez-vous à Mariette. De ce point, nous revîmes encore ma tante et la suivîmes jusqu'au moment où elle eut dépassé la grille des Invalides. Elle s'était promis de suivre son Empereur jusqu'au bout; elle n'y manqua pas.

Rentrés au logis, nous Tattendîmes longtemps; elle ne reparut qu'à sept heures du soir. Pour la faire sortir des Invalides, il avait fallu user de violence.

— Mon fils, nous dit-dle, quand je me suis séparée de lui, c'est comme si on m'avait déchiré le cceur. J'ai senti que ma vie se brisait. Que veux-tu, mon enfant? Il était si grand, si glorieux, et puis si bon pour nousl

Nous étions à table, elle ne voulut pas s'y asseoir avec nous.

— Manger, mon fils! un jour comme aujourd'hui? manger quand le cœur est si plein! oh! non, non!

De plus en plus, je reconnaissais en elle des symptômes alarmants. Le visage avait quelque chose de contracté; l'œil b^riliàit d'une ardeur qui n'était pas naturelle. Elle s' animait de plus en plus en parlant. Je l'engageai à aller prendre du repos ; elle y consentit. Mariette veilla à ce qu'elle ne manquât de rien, et, à peine couchée, elle parut s'assoupir. Cependant, vers onze heu* res du soir, et au moment où nous allions quitter le salon, j'entendis un bruit qui me glaça d'effroi. C'était celui d'un corps qui tombait sur le plancher, et, à la direction du bruit, je jugeai qu'il provenait de la chambre de ma tante. Nous nous y précipitâmes, Mariette et moi, et un spectacle navrant s'offrit à nous. Ma tante Brigitte se débattait sur le sol, meurtrie, brisée, en proie à des convulsions affreuses !

— L'Empereur, disait-elle^ l'Empereur !... la vieille garde l... vive l'Empereur!...

G*était une crise qui se déclarait^ et le premier délire avait été accompagné d'une chute terrible. Je replaçai la pauvre fenune sur son lit et m'assis près d'elle aûn de surveiller ses mouvements. On courut chercher un médecin ; il vint et constata une fièvre violente. La tête^ le poumon étaient attaqués 3 ma tante expiait les imprudences de ces deux journées. Trois saignées presque successives ne suffirent pas pour la calmer. Son délire durait toujours. Tantôt elle voyait défiler la garde sous l'œil de l'Empereur^ et répétait quelques-uns des mots familiers où s'alimentait l'enthousiasme militaire. Tantôt elle avait des accents de plainte pour les souffrances de l'exil et cette torture lente sur un rocher. Quand elle perdait de vue l'Empereur, c'était pour songer à Pétermann, et alors elle rencontrait des expressions d'une tendresse infinie.

Cette agonie dura trois jours pendant lesquels Mariette et moi nous ne quittâmes pas ce triste chevet. Dans un petit nombre de moments lucides^ la générale nous reconnaissait et nous souriait avec bonté.

— C'est toi, mon ûh, me disait-elle ; que tu es bon pour ta tante ! Mais va te reposer, mon garçon, je me sens mieux. Mariette restera.

Ces moments duraient peu, et la fièvre s'acharnait de nouveau sur la pauvre femme. Le médecin avait épuisé, à force de saigpées, ce corps vigoureux, et le mal n'avait pas cédé. Ma pauvre tante était perdue, je le voyais bien^ je ne me faisais point d'illusion. Sur ses yeux se répandait ce voile qui ressemble à la première ombre de la mort: les rmains étaient inertes, le corps affaissé. Cependant, quelques minutes avant de se séparer de nous, la malade eut une minute radieuse. L'ceil s'éclaira^ la raison lui revint; elle eut la conscience de son état, comprit ce qu'elle avait souffert et ce qui l'attendait. Jamais je n'oublierai l'accent mélancolique de ses derniers mots :

— Edouard, me dit-eUe, je savais que je partirais lorsque j'aurais revu l'Empereur.

Sa vue était trop affaiblie pour qu'elle pût m'apercevoir; elle voulut du moins tenir ma main dans les siennes.

— Mon fils, ajouta-t-elle, est-ce toi?

— • Oui, ma tante, lui dis-je.

— Ah ! tant mieux, j'ai quelque chose à te demander. Écoute, mon fils.

— J'écoute, ma tante.

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— OÙ sttis-je, mon enfant?

— A Paris, lui dishje.

— Eh bien! promets-moi une chose, c'est que ttt feras porter mon pauvre corps à Verrières. Je veux reposer près de Pétermann.

— Je TOUS le promets, ma tante.

T- Merci, mon fils; maintenant adieu, je sens que je vais vous quitter.

Elle s'éteignit peu de minutes après. Autant la maladie avait été violente, autant la mort fut douce. Je sentis sa main abandonner la mienne et s*en aller languissamment sur le lit; ma tante Brigitte nous quittait.

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