LA BAUME-NOIRE
A mesure que Pierre et son compagnon pénétraient plus avant dans le défilé souterrain, les bruits; venus de l'intérieur, leur parvenaient d'une manière plus distincte. Les coups de feu se succédaient avec ces vibrations sonores et ces roulements prolongés qu'occasionne la répercussion des voûtes. On ne pouvait s'y méprendre : le repaire des bandits était devenu un champ de bataille :
•des. cris bruyants, des plaintes déchirantes se muaient aux .décharges et en remplissaient les intervalles. Pierre hâta le pas et arriva sur le lieu de la scène.
Une mêlée a£freuse y était engagée, et des torches de résine fixées dans les rochers en éclairaient les incidents. Deux cadavres couchés sur les bords du lac et h demi submergés attestaient que le combat avait été long et sanglant. Dans un coin, couvert par un abri naturel, Bouton-de-Bose tenait tête à une partie de la bande : on avait quitté les armes à feu pour Tarme blanche, et le brave lieutenant se défendait à Taide d*un moulinet brillant contre huit sabres levés sur sa tête. Des jurons, des imprécations énergiques accompagnaient ce duel inégal et se mariaient au cliquetis du fer.
— Brigands! assassins! lâches! gibiers de potence! s'écriait le vaillant athlète. Ah I vous vous révoltez, faillis-chiens.Yous vous mettez dix contre un ! ... Ëh bien ! on^vous les réglera Vos comptes ! Tiens, Bossignol, embourse ce coup de manchette! à toi, Belle-de-Mai, ramasse ta joue, mon garçon.Ah ! vous en mangez, mes amours. À la bonne heure ! On s*y conformera.
Ce^n'était là qu'une partie du drame. Â l'angle opposé de la caverne, des cris douloureux attiraient les regards vers une autre scène de violence. Une femme, les chdveux épars, les vêtements en désordre, se débattait contre trois bandits qui cherchaient à l'assujettir. Le
désespoir et la pudeur lui donnaient une telle force que ces hommes ne pouvaient venir à bout de sa résistance.
— C'est une véritable anguille, disait l'un d'eux. Allons, petite, ne nous effarpucbons pas. On ne vous fera point de mal, bagasse. Allons I Voyons I Pas de bêtises 1
Pierre eut à peine jeté un coup d'œil sur cette scène, que déjà il y était intervenu :
— Va dégager Bouton-de-Rose, dit-il à demi-voix à Zéphyr; je te rejoins.
— SuflBt, capitaine.
Le sabre aux dents et les pistolets aux poings, ils entrèrent en lice : deux minutes après, l'aspect du champ de bataille avait changé. Point-du-Jour se roulait sur le sol avec une balle dans Tépaule; tous les autres assaillants s'étaient rendus à discrétion. Pour opérer ce changement, il avait suffi d'un mot répété à la ronde :
— Le capitaine ! le capitaine 1
Les yeux du capitaine lançaient des éclairs, ses lèvres se contractaient d'une manière effrayante^ il était beau de foreur et de colère. Quand il vit qu'il n'y avait plus & frapper et que les révoltés demandaient grâce, il promena autour de lui des regards inquiets et farouches.
' — Ahl c'est ainsi que vous le prenez I dit-il d'une voix tonnante.... Vous jouez des couteaux quand je n'y sais pas ; vous traitez vos chefs sous jambe, vous brûlez
54 PIERRE MOUtOK
votre poudre sans commandement. Il me prend des envies de vous hacher tous! Dix contre uni Mais vous êtes donc des gendarmes? Ici, tout le monde, et que Ton sVxplique. Il y en a parmi vous qui peuvent reoom-^ mander leur âme à Dieu,
Pendant que Pierre prononçait ces terribles paroles, personne n'osait élever la voix. Dans ces occasions, la troupe l'avait appris à ses dépens» le capitaine n*avait qu*un interlocuteur, le pistolet. Les bandits arrivèrent donc un à un, Toreille basse, dans la partie du sooterrain que le chef avait désignée du geste : c'était Tendroit où Pierre tenait ordinairement ses lits de justice; il débouchait sur une grqtte basse et sombre que l'on nommait la Salle des Morts. En avant de la grotitt régnait un eq)ace circulaire, dominé par un siège na* turel que formait le rocher : des peaux d'agneaux ma^ quaient k place où se tenait le jUge. Les bandits étaient habitués à ces actes de justice expéditive; ils portèrent les torches sur ce point, qui fut rempli d'une vive lumière, tandis que les autres parties du soulenutii demeuraient dans l'obscurité.
Personne ne devait manquer à ces asrises lugubres. Quoique grièvement blessé, PoinHiu-Jour s'y traîna. Comme pièce de conviction, on y apporta aussi les deux cadavresquigisaientsurlesoLL'unétait celui de Maxime Grandval mort Tépée à la main ; l'autre, celui d'un ban-
dit, qui avait été tué au début de la lévolte. Pendant que cespréparatiEs s*adievaient, Pierre s'approcha de te prisoDDière, si heureusement sauvée du dernier des outrages.
*- Mademoiselle, lui dit-il; vous allez être vengée.
Laure Grandval n'était point une femme ordinaire. Filleet sœur d'officier elle avait dans le caractère quelque chose de hardi et de viril. Depuis trois jours elle avait passé par des épreuves auxquelles toute autre eût succombé : son courage n'avait pas faibli un instant Ni les larmes, ni les évanouissements n'étaient des moyens à son usage; de la femme, elle n'avait que la beauté; son cœur valait celui d'un homme. Quoique son frère vint d'être massacré sous ses yeux, et que son honneur eût couru de terribles chanœs, elle garda la présence d'esprit nécessaire pour suivre les détails de la scène qui allait se dérouler sous ses yeux. Pierre venait d^ monter sur son siège» et la troupe s'était accroupie autour de lui. En face du chef était Bouton-de-Rose ; sur la gauche, Pûtût-du^our dont la blessure ensanglantait le soL
— lieutenant, qu'avez-vous à me dire, et que s'est-il passé durant mon absence? Telle fut la première interpellation de Pierre.
Bouton-de-Rose balança sur ses épaules sa tète de taureau, promena ses p^its yeux gris à droite et à gauche, et commença son récit :
— Il y a, mon capitaine, qu'aussitôt votre départ, nous
avons nettoyé la route, comme ça convient et comme c'est la règle. Jusque-là, ordre parfait; j'étais fier de commander ces petits anges. Quand c'est fini, en avant, que je leur dis; la route est vers la forêt de Bormes. On laisse les menottes à l'of&cier, et entre quatre Irammes on le fait marcher. Brave homme, c'est dommage. Quant à la petite, vous me l'aviez recommandée, et d'ailleurs, je connais les ménagements que l'on doit à un sexe délicat. Â Roquebrune, on lui a fourni une monture, afin de ménager ses brodequins.
-— Lieutenant, passons sur les détails.
— Adjugé, capitaine. Passons. Voici donc que les choses vont comme sur des roulettes. Seulement, ce diable de Point-du-Jour ne quittait pas les côtés de la petite. Je me dis : çà finira mal; le capitaine me l'a recommandée; ce garçon s'allume avant l'ordre; il y aura du grabuge. Les enfants du midi, capitaine, n'en font jamais d'autres ; ça parle français comme des esturgeons et ça s'enflamme comme des lapins. Ayez donc de la discipline avec ces deux imperfections sociales.
— Au fait, fieutenant; gardez vos réflexions pour un autre moment.
— Convenu, capitaine. Point-du-Jour rôdait donc autour de la donzelle; en lui tenant des propos trèslégers. Je veux le relever ; il se fftche. — Ça se gâte, que Je me dis alors ; ce garçon est allumé outre mesure, les
choses finiront mal. Cependant, nous arrivons ici. Alors le complot commence ; Point-du-Jour va de Tun àTautre, les tourne, les retourne, leur fait cent contes, leur dit que TOUS ne reviendriez 'plus; bref, les met^en ébullition. Quand je vois ça, je m'ouvre au prisonnier et lui donne des armes. Brave homme, tout de même ! il s'est battu comme un lion î La bombe éclate : on veut effaroucher la petite, l'officier la défend ; il brûle la moustache à Pelure-d'Oignon, etTétendroidemort. On l'entoure alors, on le crible de blessures; il tombe et on l'achève. Je reste seul, mais je tiens bon; et j'y aurais peut-être laissé tous mes membres, quand vous êtes arrivé. Ça n'a pas été malheureux, capitaine. Maintenant, voilà : si j'ai tort, qu'on me fusille.
— Ainsi Point-du-Jour est le seul chef du complot, lieutenant?
— Le seul, mon capitaine.
—Cela ne suffit pas : que les autres tirent au sort.
— Grâce, capitacine, dirent timidement plusieurs voix.
— H n'y a pas de grâce, reprit Pierre avec un accent de colère. Quand on se révolte, il faut avoir le cœur de mourir, si l'on échoue. Tirez au sort.
On mit les noms dans un chapeau et le plus jeune de la troupe en prit un : c'était le sien qu'il amenait., On le conduisit dans un coin de la caverne, où il fut fusillé. Cependant la vengeance de Pierre n'était pas complète.
58 PIBftftB MOUTON
— Et UÂf Point-duJoor, u'asrta rien à dire pour la difenseT
Le malheureux que Pierre interpellail ainsi, se roidait depuis quelques instants sur le sol eu poussant des hoquets convulsifs. La balle était entrée dans la poitrine, et le blessé ne semblait guère en état de supporter un interrogatoire. Cependant, à l'appel du capitaine, il sa releva péniblement sur ses coudes et lui dit :
— Ha défense, bagasse, c'est quelques onces de plomb dans le corps. Expédiez-moi et que ça finisse.
— Eh bien I non, reprit Pierre, tu t'achèveras toi-même si cela te plaît. Ah 1 tu crœs que tu en seras quitte pour si peu. Tu aurais mis la troupe en*péril pour satisfaire tes passions de brute, tu aurais violé toutes les consignes qui sont notre sauvegarde, et tu mourrais comme un brave bandit, du premier coup, sans souffrir. Non, mon gargon, il faut un exemple.
En achevant ces mots, Pierre Mouton se leva; sa figure respirait une cruauté telle qu'un sentiment de terreur se répandit parmi ces hommes indomptables.
— Camarades, dit-il, nous allons porter ces cadavres dans la salle des morts : celui-ci qui est encore vivant veillera sur les autres.
A cet ordre, Point-du-Jour recueillit ses forces et se mit/par un effort soudain, sur son séant,
— Ohl bagasse, s'écria<>t-il, ceci est trop fottl Mes
PIRRRE MOUTON &9
imis, de grftce, une carabioe, un pistolet, un couteau! Acbevez*moû
— Obéisses, dit Pierre.
On s'empara du blessé, qui fut Vigoureixseiueaat eon-» taQ. D'autres se chargèrent des morts; et, à la lueur des torches, on se dirigea vers la grotte sépulcrale. Par suite de conditions atmosphériques ou de la nature du Kd, ce souterrain, comme certaines cryptes de TÉcosse, avait la propriété de conserver les cadavres et de les msmc naturellement à un état de momification. En j entrant on eut dit une hypogée de Vancienne Egypte. Des corps humains étaient adossés aux murs, et leur» jeax encore ouverts semblaient regarder le lugubre cor-* tègfi. On en comptait ainsi une quarantaine alignés sur deox rangs. C'était les ancêtres des visiteurs actudis, les bandits du moyen âge, ceux qui avaient péri dans ces pftkfondeurs plutôt que de se rendre. Plusieurs d'entre eux exprimaient encore, par leurs poses, les convulsions d*iine longue agonie, et tous étaient arrivés au dernier degré d'émaciation. On apportait k cette nécropole de nouveaux hôtes; et« malgré les cris du blessé^ on le déposa encore vivant entre deux cadavres* C'était le supplice imaginé par le tyran Mézence. Pour que le malheu« reux ne perdit rien de ce spectacle, on laissa même quelques torches sur les lieux, puis on scella le caveau en comblant l'entrée avec d'énormes blocs de rocher. Pen-
dant deux jours des cris lamentables témoignèrent que la victime respirait encore. Ce ne fut qu'au bout de ce temps que le silence se fit; Pierre pouvait croire que Fexpiation était complète.
Laure Grandval n'avait rien perdu de cette scène, et involontairement elle s'était sentie subjuguée par l'ascendant que le capitaine exerçait sur les gens de sa troupe. Une puissance pareille suppose des qualités rares, une vigueur et une trempe peu communes; la jeune fille avait toujours eu un faible pour de tels caractères, et dans ses rêves elle ne voyait le bonheur que sous une auréole de courage, même de témérité. Sa pensée n'allait pas au delà d'un général d'armée ou d'un vaillant capitaine de corsaires, et Pierre se tenait encore hors de son idéal; mais les circonstances dans lesquelles il venait de lui apparaître, ce bras qui frappait comme la foudre et l'avait arrachée au déshonneur, cette justice exercée contre l'assassin de son frère; enfin, faut-il le dire, les beautés mâles et fières de ce jeune chef de bandits, tout avait servi à exciter, sinon son intérêt, du moins ston étonnement. Entre lui et les misérables qui l'entouraient, le langage, la figure, les manières avaient mis une telle distance qu'elle ne pouvait pas admettre qu'il appartint à la même caste et fût arrivé à la même abjection.
Cependant, quand celte scène fut terminée, l'énergie fiévreuse qui avait jusque-là soutenu la 'jeune fille se
calma pour faire place aux regrets et à rabattement. Son frère était vengé; mais il n*était plus là, et elle se trouvait à la merci d'une bande de malfaiteurs. Même avec rintention de ne jamais survivre à sa honte, cette perspective était peu rassurante. Durant le petit nombre d'heures qu'elle avait passées dans ce souterrain, son frère ne l'avait pas quittée un instant; il avait veillé à ses côtés, toujours prêt à la protéger et à la défendre. Seule désormais qu'allait-elle devenir? N'aurait-elle rien à craindre des entreprises de ce jeune chef, et, en la mettant à l'abri de la brutalité de ses gens, ne pouvait-il pas avoir songé à lui-même? Laure n'avait pas de vanité, mais elle n'avait pas non plus de fausse modestie. Elle se savait belle. Ses yeux bleus voilés par de longs cils, l'ovale parfait de son visage, une bouche qu'animait un divin sourire, des cheveux blonds aux boucles soyeuses, tout en elle avait un caractère de distinction et d'élégance, de noblesse, de fierté qui n'excluait pas la grâce. Et tout cela se trouvait à la discrétion d'un chef de bandits : c'était peu rassurant.
Laure avait eu à peine le temps de faire ces réflexions que Pierre, après avoir donné quelques ordres à ses gens, se retourna vers elle, et d'un ton respectueux :
— Mademoiselle, lui dit-il, vous êtes fort mal ici : permettez-moi de vous offrir un autre gîte. Zéphyr, ajouta-t-il avecunaccent plus impérieux, viens avecnous.
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iri àémtotir ni affirmer ; il est tonjonrs impiodrat d'aller juêqti'mx deraien replis de la consdence des femmes.
Lo Jour suivant, Pierre eut à prendre quelques dispositions nouvelles. Sa bande était diminuée de trois hommes» et il avait formé le projet de s'absenter de nouveau en emmenant Zépliyr. Dans cet état d^affaiblissement, il était impossible de rien entreprendre; la prudence conseillai! de ne pas s'éloigner du souterrain. Pierre se borna à envoyer quelques éclaireurs dans la forêt, afio de s'assumer que les traces de son passage n'avaient pas été dé<x)uvertes; on arrangea un abri pour la voitare,oD pourvut au soin des chevanx, on surmlla les aboids du petit bois des chènes> où un homme fut laissé en senti- Yielle. Pierre avait une semaine devant lai; son absence po))vait durer oe temps4à sans éveiller le scmpcni. Sans avoir arrêté un plan définitif^ il soingeait an moyen de feire ^ i^lrée dans ce monde imp^ial, oà un seul jour de obanoe pouvait Im tenir lieu de bien des campagnes. Iebrig«nâi^àinainarniée,an ntitiendes hm,pi^
ciable des balles des gendarmes, des injures de la saison et des colères de la tempête commençait k lui peser : cette vie d'émotion et de fatigues avait perdu Tattrait de la nouveauté, et il lui avait sufS de goûter un seul moment d'une grande et f^tueuse existence pour voir s'éveiller en lai des désirs de luxe, de bien-être, de sensualité. Des Ratures fougueuses comme la sienne se plaisent en de tels contrastes : avec la même ardeur, elles se jettent vers le bien ou le mal, vers l'extrême dénûment ou Textrôme magnificence. Toujours inquiètes ou remuantes, on les voit se lasser de tous les excès, épuiser tous les genres d'aventures. La révolte contre la société ne leur sourit que dans la primeur, pour ainsi dire; les graRds coupables n'aiment l'échafaud que parce qu'on ne peut pas en recommencer l'expérience; si c'était à refaire, ils s'en dégoûteraient.
Notre bandit en était là : blasé sur les émotions de la vie nomade, il aspirait aux honneurs, aux joies, aux succès du monde. Pendant le petit nombre d'heures qu'il y avait vécu, il avait pu entrevoir que, pour y réussir, il n'est besoin ni de grands efforts ni d'un génie bien vaste. Depuis qu'il commandait à des scélérats et les tenait asservis à ses volontés, il avait dépensé plus d'activité, plus de courage, plus d'esprit d'intrigue, plus d'ascendant personnel qu'iliit'en fallait pour arriver au plus haut rang et à la plus brillante position sociale. Pour-
quoi coatinuerait-il à coDsumar dans une existence maudite les dons de la nature et les ressources de Tintelligence? Dans le monde comme ailleurs, la puissance appartient au plus audacieux, et Texemple de Thomme qui tenait alors le sceptre était fait pour justifier toutes les prétentions, toutes les tentatives. Ces princesses impériales, si obéies et si enviées, qu'étaient-elles, sinon des parvenues? Ainsi pensait Pierre, et sa troupe de bandits commençait & ne lui plus sembler qu'un instrument pour assurer le succès de ses desseins.
Comme tous les hommes qui ont pratiqué Fart de détrousser les voyageurs, Pierre aimait l'argent. For surtout : la vue des pierreries éveillait en lui des instincts de pillage. Mais cette cupidité se liait, dans sa pensée, à un noble emploi des biens terrestres. Ce qu'il eût recherché dans la richesse, c'est la faculté de trancher du grand seigneur, d'entretenir un bel état de maison, d'éblouir les yeux par un faste insolent, par une prodigalité orientale. Luxe de table et d'écuries, d'ameuble^ ment et de fêtes, de domesticité et de toilette, de boudoir et d'antichambre, Pierre comprenait tout cela, avait ce génie et ce goût, ne tenait à l'argent que pur l'art difficile de le dépenser, et se promettait, le cas échéant, d'en reculer les limites. Que de rêves de ce genre il avait faits quand il dormait en plein bois, ^^ le rocher, ht main sur sa carabine! Que 4e fêtes imaginaires il avait don-
né^f qae d'or il avait répandu en songe, que de rubis et d'émerandes il avait échangés contre un sourire» contre des cheveux aux reflets changeants, contre un essaim de belles mattresses! L'argent, c'était tout aux yeux de Pierre; c'est-à-dire tout ce qui s'obtient gr&ce à loi : les hommages des hommes, les faveurs des femmes, les raffinements de la Vie, les plaisirs de la vanité. En fait de désirs et de passions, cet homme allait aussi loin. qne possible, et son imagination était constamment en qufete de nouvelles chimères.
Jamais pourtant Pierre n'avait plus vivement ressenti les appels de l'ambition : tout le servait, riaspiration comme le hasard. La mort inopinée de cet officier, la capthité do cette jeune fille étaient autant de circonstances qui pouvaient seconder ses calculs. Cependant il biUait prendre un parti. Pierre avait d'abord songé à se débarrasser de la prisonnière ; il la regardait comme un embarras et n'était pas homme à reculer devant un crime i^ plus. Cette mauvaise pensée ne céda que pour faire place à un plan nouveau, et, dès la veille, le chef des I^^'^ avait commencé à le mettre & exécution. Il se disait qu'il était toujours temps de revenir aux moyens ' décisif, si la combinaison qu'il avait imaginée venait à ^m. La pauvre Laure était ainsi, à son insu, Tobjel ^'^e expérienoe où elle apportait sa vie comme un eajen.
Absorbé par ses réflexions, Pierre ne s'était pas aperçu que Zéphyr errait autour de lui comme une ftme en peine, retenu par la crainte de déranger son chef, et attiré, néanmoins, par le be;soin de lui parler. Le lieu où se trouvait Pierre était éloigné de la grande salle où se tenaient les bandits : Pierre s'y retirait souvent, soit pour prendre du repos, soit pour s*lsoler de ses compagnons. Le rocher formsût sur ce point une sorte de chapelle gothique, dont la décoration semblait avoir été taillée par la main des hommes. Une table d*un seul bloc de granit occupait le milieu de la pièce» et dans Tun des angles coulait le filet d*eau qui allait alimenter le lac. On nommait cet endroit la salle à manger tlu capitaine : personne n'y pénétrait sans y être appelé. Depuis le conseil tenu dans la matinée, Pierre n'en avait pas "bougé, et six heures s'étaient écoulées ainsi. Zéphyr n'y tint pas; il viola la consigne :
— Capitaine, dit-il d'une voix timide.
— Qu'y a-t-il? Qu'est-ce, s'écria Pierre, comme s'il sortait d'un rêve. Ah I c'est toi. Zéphyr, ajouta-t-il d'un ton plus radouci. Qui t'amène ici, mon garçon? Tu veux donc te faire casser la tête?
— ^Merci, capitaine, un peu plus tôt, 'un peu plus tard, qu'importe. Je voulais savoir pourquoi vous ne dîniez pas aujourd'hui. Dix heures sans manger; quel estomac I Vous pouvez rendre des points à l'autruche,
qui joQit pourtant d'une belle réputation en ce genre. —II est donc bien tard, mon pauvre Zéphyr? Au fait, c'est vrai, je me suis oublié. Tu as eu raison de venir, mon garçdn; mais ne t'y frotte pas une autre fois. Le jeu est malsain.
— Bahl qui ne risque rien n'a rien! Le plomb, dit l'autre, est Fami de Fhomme. Voulez-vous dtner, capitaine?
—Soit, mon garçon, va chercher ce qu'il faut.
— C'est là, capitaine, un bon matelot ne s'embarque jamûs sans biscuit. Voici laratatouille, voici.
En même temps il tira d'un panier quelques aliments tout préparés, les déposa sur la table naturelle qui occupait le milieu de la pièce, y ajouta du pain et deux bouteilles devin, puis s'assit familièrement à côté de son chef.
— Ily a gras, disait-il tout en se livrant à ce service. • Un lapin qtti a vu le jour dans le clapier du château de Montieux; un peu ancien ; mais poivré en conséquence ! goûtez-moi ça, capitaine, il y a de quoi ravigoter une momie d'Egypte I
—Vantard 1 c'est donc toi qui as fait la cuisine aujourd'hui?
—Du soigné, vous verrez, capitaine. La petite de l'autre c6ié n'a pas pu en avaler une bouchée. It a fallu lui mettre deux œufs sur le plat. Ça vous a des gosiers délicats, ces belles dames! Des mouettes, quoi! Des
30 ^lERafi MOUTON
obeaux qui se nourrissent d'air 1 Ah bon l c'est cooune caque lePèreétemd les a bâties 1 Chacun son estOBaac, rieside plusju^e.
•— Ahçà, qu'a$-tud<Micî Tu bavardes beaucoup au jour^ d*hui.
— Mangez toujours, capitaine; voici un coq que j'ai momôme plumé i, \m villageois de CoUobriëres. Nous lui rapportercftis les pattes de son animal. Ça le flattera.
— Mauvais plaisant l
— Etœ vin, comment le trouvez-vous, capitaine? Premier cru de la Malgue, un. vrai vekmrs I II y a six daaaes- Jeannes de ce numéro. Les drôles en ont flûte une à leur dtner! Qudle bosse!
« — C'est donc ça que tu as la parole si Aisée, mon garçon. Aussi tu m'étonnais.
« — N'y a pas de quoi, capitaine. Parlez-moi du cidre pour faire jaser ; c'est gentil, c'est aimable, pas cassant du tout, de bonne compagnie; on peut s'y confier, et en abondance encore. Vive le cidre! mais ce gueux de vin du Var, voyez-vous, je ne connais rien de plus traître. Vous buvez : bien, le liquide coule; j'ose même dire qu'il flatte le gosier. Des qualités corsées, du montant, du ton, je ne le nie point. 11 n'y b, qu'un vil détracteur qui pourrait le, nier. L'estomac s'en trouve passablement, c'est encore véridique, mats gare la tôtel ohl la tête, voilà le faible du nectar en question. Figurez-vous, capitaine.
VIBRES uovron 71
qoe, lorsçu'oii arrive à la troisième bouteîHe, erac, ce scélérat de liquide vous serre les tempes comme dans ub étaii. Vous ne reculez, pas, vous se voalez pas qtfil soit dit que vous avez oapoiHié devant le drôle; vous vous infusez encore la liqueur : ah I mille, mille, mille je ne sais quoi 1 Alors ce sont les cervelle qui vous partent, 9Di vous battent une danse comme si elles déferlaient insensiblement sur les os du crâne! Ah I fichtre! ahl chien ! Vous ne vous tenez pas pour battu ; vous continnez à saisir au gaidot l'ustensile peu délicat et vous avalez à même; vous sucez jusqu'à la dernière goutte, TOUS ne voulez pas que le clampin de nectar puisse se vanter de vous avoir fait mettre les pouces; ne fùt«<ee que pour une larme, pour un soupçon, pour un atome. Très» bien! vous restez vainqueur; mais au ras du sol, sur le plancher des vaches, quoi! Voilà votre manière de triompher avec cinq cent mille coups de marteau sur le crâne et un tas de diablotins qui vous dansent dans les yeux» C'est superbe, mais on en sort moulu. A bas le vin du Varl
*- Tudieu, mon garçon, on voit bien que tu as passé par là. Bt les camarades en ont fait autant, n'est-ce past
— Oui, capitaine, et ils enchantent le souterrain de leors ronflements. C'est un concert délectable. Bouton* de-Rose exécute' surtout une partie^ d» basse-taille qui fait honnir à ses poumons* Quel creux !
73 PIBRRB MODTOir
— Personne ne s'est oublié au moins fis-à-Yis la prisonnière!
— Ah! ben onit capitaine, ils saTOit trop bioi que ce n*estpason morceau pour eux. n y fait chaud ; témoin Poiot-do-Jour.
— A la bonne heure!
— Ils m'auraient plutôt haché en saudsses que de lui toucher le bout du doigt. Ça brûle, Yoyez-Yous. Od a beau battre la breloque, on se connaît. La petite est poar le capitaine; respect au capitaine ! Us l'ont crié assez de fois, allez.
— Et elle l'aura peut-être entendu!
— Ah ! pour ça, mon respectable chef, je n'en jurerais pas. Eh bien! de quoi ! faut*il pas qu'elle s'y habitue, la petite. Farceur de capitaine! est-il fortuné 1 un bijoa de fille. J'ai connu des Négresses, des Bédouines, des Espagnoles, et même des Normandes. Pas une de ce goût-là, pas une : c'est une justice que je me plais à leur rendre. Satané capitaine, va-t^il se plonger dans le sein de la ▼olupté !
— Zéphyr, fais-moi grâce, s'il te plaît, de tes épanchements. Tu as le vin trop babillard et trop libertin, mon garçon : une autre fois, surveille-toi davantage. Tu pourrais faire connaissance avec ces ustensiles, ajouta Pierre en frappant sur les crosses de ses pistolets.'
^ Allons, capitaine , répliqua le matelot un peu
dégrisé, vous voulez plaisanter. Moi qui suis tout à fait dans vos eaux. Allons 1
— Zéphyr, cette petite n'est ni pour moi, ni pour personne de la bande ; je veux que tout le monde ici la respecte, qu'on s'observe dans les paroles comme dans les actes, entends-tu ?
— Suffit, capitaine; adjugé, convenu. Nous allons tous devenir rangés comme des nonnes. Il n'y avait qu'à parler. Convenu 1 convenu !
— Le premier qui manquera d'égards ira rejoindre Point-du-Jour. Et surtout plus de vin I
— Ah ! capitaine, le souterrain est si humide ! Faut bien chasser le mauvais air.
— Ivrogne I
— Non, je le déteste, le vin, mais je crains les rhumatismes. Enfin, c'est bien, on la respectera, la petite. Allez, ajouta Zéphyr en clignotant de rœil, vous pouvez vous flatter, capitaine, que vos bons procédés sont avantageusement placés.
— Qu'entends-tu par là, pochard ?
— SuflBt, motus, vous n'en pincez pas.
— Voyons, parle.
— Plus souvent, et les deux ustensiles de poche. Le plomb est Fami de l'homme; mais le plus tard possible. Assez causé, bonsoir.
— Reste, Zéphyr, je l'ordonne.
74 PlfiRRB MOCTON
— Alors e'est par respect. Eh bien 1 je dis, capitaine, qae vous n'obligez pas une ingrate'. Haintaiant fusillezmoi, mais c'est la vérité.
-*- Ta vois trouble aujourd'hui, mon pauvre Zéphyr ; il faudra ménager ta tète» elle se fêle.
— Du tout, capitaine, je dis ce que je dis et je sais ce que je sais. On n'est pas sans connaître un peu le& femmes, que diable I J*en ai vu beaucoup dans ma vie, des Andalouses, des Provençales et même des Cauchoises.Des créatures superbes I J'ai donc le droit de parler de la plus belle moitié du genre humain.
— Eh bien 1 parles-en, bavard, mais pas en zig-zag. Explique-toi, et rondement.
— C'est juste ! plus de brindezingues, commandant, "voici la chose : J'ai donc servi la petite tout aujourd'hui.
Sans me flatter, elle est enchantée de moi. Des attentions, en veux-tu, en voilà. Du café à huit heures du matin, déjeuner à la fourchette à midi, potage avec pain et vin à discrétion à six heures ; une nappe propre, de l'argenterie, enfin tout le tra la la. Elle n^aurait pas été mieux à dix francs par jour dans un bon restaurant de France. Ah ! par exemple I la ratatouille un peu trop foncée de poivre; mais c'est un oubli, un excès de zèle. Je ne savais pas qu'elle eût un gosier si tendre ; c'te petite chatte!
— Auras-tu bientôt fini, bavard? ,
FIERRE MOUTON 75
— C'est pour dire qu'elle est enchantée de moi.
— Encore?
— Et de vous aussi» capitaine; ne totis fftdiez pas. — Mademoiselle^ Ini ai-je dit, si je ¥008 prodigue toutes les douceurs dn sonterrain, si je von» comUe de fines et de eaié à l'eau, c'est à notre chti qu'il faut en rapporter le mérite. Vous comprenez la couleur, capitaine.
-^ Ya d(»ic, basrard, ya donc.
— Faites pas attention ; je vas. — Mtdemoisdie, 411e je poursuis, le capitaine a donné l'ordre d'avoir pour TOUS les plus grands égards, de vous traiter comme si vons étiez une reine. Le premier qui y manquera sera fusillé, et s'il récidive, il n'en sera pas quitte pour si peu. Hein t capitaine, comme c'était amorcé.
-*Et elle t'a imposé silence, Zéphyr.
— Elle, on voit bien que vous ne la connaisse pas. Elle m*a fait cent millions de questions: elle m'a demandé pourquoi nous étions des brigands, ce qui nous avait jetés dans cette partie-là, d'où vous veniez, qui vous étiez, quel était votre pays, votre famille.
— Et qu'as-tu répondu ?
— Que nous étions tous des négociants qm avaient eu des malheurs. Je ne suis pas sorti de là : il est inutile de se déchirer.
— Imbécile.
— Du tout, dn tout; elle a parq très-toucliée, du reste,
pas gênée avec moi, la petite; ma conversation lui apla. Elle a vu que j'étais un homme éduqué. —Tu abuses de ma patience, Zéphyr.
— J'ai fini, capitaine; voici le bouquet. Imaginez-vous que, pendant que nous causions ainsi toutes voiles dehors, elle regardait à chaque instant du côté de la porte, comme si quelqu'un allait venir. Moi, je la surveillais : enfin elle se lance : — Monsieur le brigand, me dit-elle, et votre chef, ne le verrai-je pas aujourd'hui ? — Pardon excuse, mademoiselle, que je lui réponds, je l'ignore , le capitaine n'ayant pas le plus léger compte à me rendre.
— Très-bien ! Zéphyr; bravo I mon garçon.
— Âh I vous trouvez I ça n'est pas malheureux. Ab! ça vous va ! eh bieni le manège a duré tout le jour. - Mais il ne viendra donc pas, votre capitaine, par ci; mais je ne verrai donc pas votre capitaine, par là. Petite futée, et il fallait entendre cette voix ! un flageolet! quelque chose de doux !
— Zéphyr, je suis content de toi.
— Bien manœuvré, n'est-ce pas, capitaine? Ahl je n'ai plus le vin bavard, à présent.
— Va, mon garçon, va, tu seras mon lieutenant en second!
— Vive le capitaine I Mais, dites donc, vous la faites trop languir, cette pauvre chatte. Elle veut voir le capitaine, il faut se rendre à l'appel de la beauté.
— Non, Zéphyr, chacun sa tactique; il ?aut mieux se faire désirer.
— Ahl capitaine, capitaine, vous avez plus de malice dans votre petit doigt que nous tous dans nos coloquintes.
Le nouveau lieutenant de Pierre s*en alla après avoir dit ces mots. La fraîcheur du souterrain n'avait pas encore dissipé toutes les fumées du vin de la Malgue, et, pour regagner son poste, il fut obligé plus d'une fois de prendre le rocher à son aide.