CONFIDENCES
LaureGrandval passa encore un jourdans le souterrain sans voir le capit£line. Pierre se contentait de faire sentir de loin son influence par des attentions délicates et des adoucissements au sort de la captive. Les orgies de la troupe ne vinrent plus la troubler dans sa solitude, elle eut des livres pour se distraire, des travaux d'aiguille pour occuper ses loisirs : Zéphyr ne semblait avoir d'autre souci que d'aller au-devant de ses souhaits et de
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lesprérenir par des soins ingénieux; une neine n'eût été ni mieux comprise, ni plus promptement obéie.
La pensée va vite quand elle est livrée à dle-méme, et que rien ne lui fait diversion* Laure se prit à réfléchir sur sa condition passée, et involontairement elle la rap^ procha de cette singulière épreuve que le hasard lui avait réservée. Orpheline, le besoin seul Tavait attadiée au service d'une cour, et die n'avait jamais porté suis douleur les cbaines dorées de cet esclavage* La prîn* cesse de Lucques, quoique bonne au fond, avait, comme toute souveraine, ses heures de caprice, de mauvaise humeur. Il fallait supporter ces petites tempêtes sans murmurer et le sourire sur les lèvres, être gaie ou triste à propos, endurer les impatiences et les gestes désobligeants, arriver au premier signal, en un mot ne pas s'appartenir. Le spectacle de cette cour était d'ailleurs peu édifiant pour les yeux d'une jeune fille, et, quelque pure et ignorante qu'elle fût, il lui était impossible de ne pas compreadre le réle que jouaient, auprès de la princesse, les brillants cavaliers qui se succédaient daas son intimité. Si haut qu'on la place, la domesticité n'est jamais subie par des cœurs vraiment élevés : toute dé* pendance directe et personnelle abaisse le caractère Dames d'honneur, daines d'atour, dames de service, peu importe le nom; il y a toujours, dans ceà titres et daas ces fonctionst un sceau de servitude, par conséquent une
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flétrissure. On croit n'enchatner que le corps; c'est la pensée que Ton enchatoe.
Laure avait trop de fierté dans Uftme pour se résigner à cette existence sans combat et pour y persister sans regret. Il lui manquait les deux grandes qualités des gens de cour : l'esprit d'intrigue et les habitudes de flatterie. Elle se sentait née pour le commandement, non pour l'obéissance. Au milieu du cercle corrompu qui l'entourait, ce qui l'avait mise au-dessus de toute séduction, c'est le mépris qu'elle professait pour tous ces hommes et pour tous ces usages. C'était une nature droite et fière, trop virile peut-étre, mais surtout antipathique aux lâcbetés et baissant moins le crime que la
Cette disposition d'esprit la suivait dans sa singulière et périlleuse aventure. En se voyant k la merci des malfaiteurs, elle ne s'émut point : au lieu de remplir le souterrain de ses cris, elfe eut la force d'observer froidement ce qui se passait autour d*elle. La mort ne l'épouvantait pas; lîea ne la rattachait profondément à la vie : un certain dégoût venait en aide à son courage naturel, et augmentait chez elle le mépris du danger. Cependant, dès la première apparition du chef de la bande, on nouveau sentiment s'était mis de la partie, celui de la curiosité. Les scènes de cette vie étrange avaient agi sur celle âme vive et romanesque ; elle avait pris de l'intérêt
à ce spectacle, et attendait le dénoûment sans trop d*impatieDce. Les égards dont rentourait le jeune chef, cette affectation qu*il mettait à ne point paraître devant elle remplissaient sa pensée et peuplaient pour ainsi dire sa solitude. Pourquoi cette discrétion et cette réserve? :Était-cede Tindifférence, était-ce de la précaution? Craignait-il de ne pas rester aussi généreux qu'il s'était proposé de Fétre? Ou bien se souciait-il peu de la capture et croyait-il avoir assez fait en la recommandant à des subalternes ? Dans un sens ou dans l'autre, les réflexions de Laure étaient toujours ramenées vers le même sujet ; ses rêves en gardaient Tempreinte, et son imagination se lançait sur le terrain des conjectures.
Une chose Favait surtout frappée : c'était la distance qui séparait Pierre des hommes de sa bande. Ces derniers appartenaient évidemment aux dernières classes de la société ; le langage, les types, les manières, tout les mettait au rang le plus bas de Téchelle sociale. Lui, au contraire, avait dans les traits une distinction remarquable; sa parole, suivant l'occasion, était douce comme celle d'un enfant, impérieuse comme celle d'un maître; ses manières n'étaient brutales que vis-à-vis des brutes qu'il commandait, et devenaient au besoin celles d'un homme qui a vécu dans un monde choisi. Qui avait pu déclasser cette existence et la vouer à une semblable carrière? Qui avait réduit ce malheureux h une
telle extrémité et l'avait fait déchoir à ce point? Avec les avantages qui brillaient en lui, avec son intelligence et son courage, il aurait pu, dans ce temps de fortunes rapides, parvenir aux positions les plus élevées, et à cette perspective il avait préféré le rôle obscur de chef de voleurs, Texploitation des grandes routes, avecTéchafaud comme dernier salaire !
Évidemment un mystère se cachait là-dessous, et Laure s'ingéniait à le deviner. Malgré elle, elle s'intéressait k ce réprouvé, elle justifiait sa position et en cherchait les circonstances atténuantes. Plus il se montrait réservé envers elle, plus elle se montrait clémente et généreuse envers lui. Elle qui était presque une servante à lacpurde Lucques, il l'avait faite reine dans soD souterrain. Zéphyr la servait comme un esclave, les autres bandits s'écartaient avec respect quand elle passait. Tput cela respirait un hommage secret et mystérieux, une exception étrange, qui flattaient la jeune fille, même dans ce lieu et au milieu des incertitudes de sa position.
De son cdté, Pierre poursuivait imperturbablement son plan de conduite. Rien de ce qu'il faisait n'était livré au hasard ; ses absences, ses visites, tout était calculé. Dans la voiture qui l'avait amené d'Hyères h la forêt de Bormes, il avait eu soin d'emporter le bagage de sa prisonnière, ses bijoux, ses vêtements. Zéphyr alla
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cbercber ce» objets dans la nuit, et^à son réveil, Laure retrouva ces coUQchelfi, toujours précieux pour uoe femme, sans que rien eu eût été distrait. De la part de voleurs, le procédé était uouveau ; la jeujoe fille eu fut touchée. Sur-le-cbamp, et sans se rendre compte du sentiment qui ranimait, elle se para, elle prit soin de sa toilette. Pour qui? h quel dessein? Machinalement sans doute. Pierre ne s'était pas encore présenté, et ce fut dans la soirée seulement qu'il demanda la faveur d'être admis.
La cellule de la jeune fille était éclairée par une lampe qui répandait sur les tentures une clarté douce et uniforme. Assise devant une table, elle tenait les yeux fixés sur un livre, quoique sa pensée fût ailleurs. Jusque-là, rien ne l'avait autorisée h se défier de Pierre, et cependant, au moment de revoir le terrible chef, elle détacba du trophée d'armes qui surmontai); le lit un petit poignard vénitien qu'elle cacha dans sq$ vétementS' Ainsi armée, elle se sentit plus forte*
Pierre entra. Il avait l'air sérieux, même triste. LoÎQ de se départir de l'attitude presque cérémonieuse qu'il avait gardée le premier jour, il mit à s'observer une sorte d'afiectation; on eût dit qu'il voulait mieux marquer encore la distance qui le séparait d'un brigand vulgaire. Sa toilette était plus recherchée; les avantages de sa personne en ressortaient avec plus d'éclat. Laure ws&i, ^^
l'empire d'émotions profondes, était vraiment belle ; et qui las eût yus n'aurait pu croire qu'il y avait là, d*un côté une captive, de l'autre un héros des grands chemins. Jamais couple ne parut mieux assorti et plus fait pour briller ailleurs que dans cette caverne et parmi les hdtes dégradés qui l'habitaient. Au lieu de s'asseoir, comme sembla l'y convier un geste de la jeune fille, Pierre resta debout et découvert.
^ Mademoiselle, lui dit^il avec un accent de mélancolie, j'ai à vous présenter mes excuses. Depuis que je suis de retour, je n'ai qu'une pensée, celle de vous rendre à la liberté et à la lumière. A votre âge c'est un Iriste séjour que celui-ci, et croyez qu'il n'a pas dépendu de moi de vous en arracher plus tût
Ces paroles furent dites d'une manière tellement sentie, que Laure ne put cacher complètement son émotion.
— Monsieur, dit-elle, j'ignore qui vous êtes, mais votre conduite à mon égard est celle d'un homme d'honoeor.
— C'est me flatter, répliquaPierre avec un peu d'amertame; je ne suis et ne veux être qu'un bandit. Quand CD rompt avec le monde comme Je l'ai fait, c'est pour toujours. Moi I homme d'honneur I II n'y a que4a peur qui puisse m'attirer de pareils compliments I
— La peur, monsieur! on voit bien que vous ne me connaissez pas, dit Laure animée d'un superbe dédain.
En même temps, son œil, qu'elle avait jusqu'alors tenu baissé, se releva fièrement et alla chercher celui de Pierre, pendant que ses lèvres exprimaient une résolution calme et naturelle. Le chef des bandits parut frappé de ce mouvement; cependant il revint à la charge.
— Si vous n'aviez pas peur, mademoiselle, vous n'auriez pas cherché des armes pour vous défendre. Il manque quelque chose à mon arsenal. Pourquoi plaisanter avec ces joujoux? ajouta-t-il en indiquant le poignard que Laure cachait assez mal sous ses vêtements. Voler un voleur! ahl mademoiselle! Et puis, avais-je mérité cette défiance?
Pour toute réponse, la jeune fille jeta l'arme dans un coin de la cellule. ^
— A la bonne heure! reprit Pierre, à présent je crois h votre courage : vous êtes une noble et forte créature. Arrivons au fait. Je vous l'ai dit, je songe à vous délivrer ; mais depuis quelques jours nous sommes serrés de près. Impossible de mettre le pied hors du souterrain : on nous surveille, on nous bloque. Je voulais exécuter une sortie; mais la brigade est en force; nous nous exposerions sans profit. Cependant, mademoiselle, je tiens à ce que vous soyez rassurée, et dès aujourd'hui vous pouvez prendre acte de ma parole. Dans cinq jours, quoi qu'il arrive et dussé-je y périr, vous aurez votre
liberté. Voilà ce que j'avais à vous dire; vous voyez bien que le poignard était de trop.
Après avoir achevé ce petit discours, Pierre salua profondément la prisonnière, et laissa Laure troublée, confuse, mécontente d'elle-même. Elle se reprochait le moment de défiance qu'elle avait eu, et ne se pardonnait pas d'avoir été vaincue en générosité. Les éloges de Pierre la .flattaient sans guérir entièrement la blessure faite à son amour-propre; ses procédés, qui de plus en plus lui donnaient le prestige d'un héros de roman, achevaient de la gagner et d'affaiblir ce que sa profession avait d'odieux. Cet homme se parait du nom de bandit et se conduisait en chevalier. Pas la moindre liberté, pas un mot, pas un geste qui n'exprimât le respect et ne trahit l'homme qui sait vivre. Elle était à sa discrétion, et, loin d'abuser du droit de la force, il semblait pousser les égards jusqu'à l'excès. Pendant tout le cours de la nuit, ces réflexions assaillirent la jeune fille au point de lui troubler son repos. Elle se promit d'essayer s'il serait possible de rompre la glace et de savoir quel était le mot de cette singulière énigme.
Quand Pierre revint, dans la soirée du lendemain, le poignard vénitien avait repris sa place dans le trophée d'armes. Il s'en aperçut et ne put contenir un sourire. Laure s'était mise en frais de toilette, quoique sans affectation : il était aisé de voir qu'elle attendait l'ennemi de
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pied ferme, avec un projet arrêté. Pierre ne songeait pas à s'asseoir, et, après lui avoir fait part de quelques nou- Telles mesures prises pour sa délivraucei il allait se retirer, quand elle le retint.
— Asseyez- vous donc, monsieur, lui dit-elle résolument; vous êtes la seule âme vivante de ce souterrain avec qui Ton puisse causer, et vous ne faites que paraître et disparaître. Vous voulez donc que vos prisonnières meurent d'ennui.
— Mademoiselle, répondit gravement Pierre, il ne faut jamais tenter Dieu. J'ai résolu de vous renvoyer d'ici, et pourtant vous êtes belle. Ne faisons rien pour que cela devienne impossible.
— Écoulez, monsieur, répliqua Laure, je ne suis point une coquette; ce serait un triste jeu à jouer ici, mais je ne vous cache pas que tout ce que je vois m'intéresse. J'ai peut-être tort, j'en aurai peut^tre du regret plus tard, etpourtant il m'est impossible de résister à ma curiosité.
— Je vous comprends, mademoiselle, je pose devant vous comme un héros de roman, et, quand vous rentrerez dans le monde, vous vous réservez de raconter une histoire de bandits, avec un dénoûment entièrement neuf.
— Ahl monsieur, monsieur, que vous me jugez mal, s'écria Laure.
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— Et pourquoi pas? Toutes les condilious s*y trouvent. Qui sait même, il y a là le sujet d'un mélodrame, A, pendant que je continuerai à fuir les gendarmes de Ibrét en forêt, on me mettra en scëue sur les boulevards de Paris.
Pierre donna à cette dernière phrase une expression si profonde de douleur etde colère, queLaure fut près de fondre en larmes,:
-> Monsieur, dit-elle, je vous répète que vous méjugez mal, très-mal. Pourquoi s'obstiner à ne pas comprendre qu'une pauvre femme peut porter à votre situation un intérêt réel? Si jeune, si bien élevé, étes-vous à votre place ici? Allez, monsieur, vous m'en feriez trop dire.
— Mademoiselle, reprit Pierre, je n'ai pas eu l'intention de vous offenser: il ne faut pas m*en vouloir. Le désespoir aigrit l'âme. Dès qu'un malheureux s'est jeté dans la carrière que j'ai embrassée, il ne connaît plus que deux espèces d'hommes qui s'intéressent à lui, le gendarme et le bourreau* Ma vie désormais appartient à l'un et à l'autre. Et pourtant, ajouta le jeune homme avec un soupir étouffé, Dieu sait que j'étais né pour un rôle meilleur!
— J'en suis certaine, répliqua Laure avec un peu d'exaltation ; il y avait en vous l'étoffe d'un grand capitaine et non d'un chef de bandits. On ne commande pas aux hommes qui vous entourent sans un courage à
toute épreuve. Qui donc a pu vous jeter ainsi hors de votre chemin?
— Ne me pressez pas là-dessus, mademoiselle : ce secret n*est pas seulement le mien. Il y a dans ma vie une suite de fatalités qui s*enchatnent, et c*est une longue histoire que mon histoire. A quoi bon d'ailleurs? ajouta Pierre, comme s'il chassait une idée importune. Ne suisje pas un bandit? N'ai-je pas rompu avec la société? Ne lui ai-je pas juré une guerre implacable? N'insistez plus, mademoiselle, et souffrez que je me retire.
La curiosité de Laure, excitée par cette résistance, fit un nouvel effort, et sa voix prit un caractère suppliant pour dire à Pierre ;
— Monsieur, parlez, je vous en conjure.
Le chef des bandits garda le silence pendant quelques instants; il s'accouda sur la table, tenant sa tète dans ses deux mains, et se relevant ensuite, après ce geste de méditation et de recueillement :
— Vous l'exigez, mademoiselle, dit-il tristement : eh bieni écoutez.