PREMIÈRE VEILLÉE
Pierre commença son récit en ces termes : « Permettez-moiy mademoiselle, de passer rapidement sar mes premières années. J'appartiens à une bonne famille de Bretagne et compte parmi mes ancêtres des amiraux de France ; mais ce sont là des titres que j'ai soin de tenir secrets, afin de mettre un passé glorieux à l'abri de toute souillure. On ne me connaît que sous le nom de Pierre Mouton : c'est celui que la justice a frappé; c'est le seul auquel désormais je puisse répondre.
> J'étais bien jeune quand la révolution éclata; nous habitions alors Paris. Mon père commandait une compagnie de mousquetaires, et jusqu'au dernier jour U défendit la reine contre les vengeances de la multitude. Cette fidélité lui coûta cher : arrêté avec ma mère, ils furent conduits tous les deux à l'échafaud, et, quand je sortis de prison, j'étais seul au monde et orphelin. Nos biens avaient été confisqués ; il me fallut mendier pour ^vre: j'avais dix ans. Heureusement, un vieil ami de la
famille me recueillit, me fit élever et pourvut à mes besoins. C'était un homme de la vieille roche, chez qui venaient aboutir tous les fils des conspirations royalistes de rOuest. J'y vis des émigrés, des chouans, des prêtres insermentés, des proscrits du 18 fructidor, et, par instinct autant que par goût, je me mêlai à to^t ce monde, à toutes ces tentatives. Il ne se tramait rien contre le premier consul que nous n'en fussions prévenus. Saint-Régent et Carbon, les auteurs de la machine infernale, tinrent plus d'une conférence chez mon bienfaiteur, et ce fut dans sa maison que descendit Georges Cadoudal, quand il arriva d'Angleterre avec le dessein d'attenter aux jours de Bonaparte. Cette audace nous fut fatale; tous les conspirateurs furent arrêtés; je perdis mon second père, et restai seul de nouveau à dix-neuf ans» sans appui, sans ressources.
x^ De cette première période de ma vie, il me resta denx impressions : l'une était une haine profonde contre l'homme qui avait usurpé le pouvoir; l'autre, l'habitude d'envisager de sang-froid l'assassinat et de le justifier par l'intention. Si ma répugnance pour le régime impérial n'avait pas été si vive, j'aurais fait mon chemin dans les armes, ou je serais mort glorieusement. Si je ne m*étais pas accoutumé dès l'enfance à juger le meurtre en casuiste, peut*être mon bras eût-il reculé devant un premier crime, et n'aurais-je pas mis une éternelle bar-*
PIEREB HOCTOM 91
rière entre le monde et moi. Hais la fatalité me poussait. £n moins de dix ans, j'avais vu disparaître tout ce qui m'étsût cher : ma mère, mon père et celui qui Tavait généreusement remplacé; la république m'avait enlevé mon patrimoine, l'empire le dernier objet de mon affection ; je voyais peu k peu le vide se faine à mes côtés, et les malheurs du temps se conjuraient pour m'accabler. Cornaient n'aurais-je pas .senti naître en moi des moovements de révoUe, des projet de revanche contre une société qui me prenait à ce point pour victime T Une haine sourde me domina désormais, et le spectacle des gojideurs impériales ne fit que raccroitre. H follait pourtant preadie un parti ; Toisiveié pesait à ma jeunesse. Né avec des passions fougueuses, il lallsdt leur donner un aliment sous peine d'en être dévoré. Vous avouerai*je tout, mademoiselle? J'en arrive à des confidences bien délicates. »
—Parlez, monsieur, dit Lame en rougissant; cachet-on rien à un confesseur?
» J'habitais alors une mansarde, poursuivit Pierre, dans l'une des rues qui avoisinent le théâtre Feydeau. Un petit emploi me rapportait strictement ce qui m'était nécessaire pour vivre. A cet âge, il faut si peu : un rayon de soleil et quelques mots d'amour. A peine songe-t-on i( la vie positive, on est si heureux par le cœur 1 J'en étais là| j'avais trouvé une diversion à mes rancunes et h
mes colères. Dans la mansarde de la maison voisine, j'avais remarqué une jeune fille dans tout Tépanouissement de sa beauté. Chaque matin, elle s'éveillait h l'aube comme l'alouette et gazouillait comme elle en garnissant de linge les cordelettes tendues en travers de sa croisée, ou en arrosant le pot de fleurs qui composait tout son jardin. A cette heure et dans le premier désordre de sa toilette, elle était si belle, que je passais des heures entières à l'épier et à la suivre du regard. Elle s'en aperçut et parut flattée de cet hommage. Sa pudeur n'était pas de celles qui s'alarment facilement ; elle continua son manège, moi, ma contemplation muette. Je ne puis, aujourd'hui encore, me souvenir sans émotion de l'effet que produisaient sur moi des yeux qui semblaient remplir la mansarde de leur clarté, ces traits réguliers et fiers, ce cou, ces formes d'une blancheur parfaite, et dont les lignes étaient arrêtées comme celles de la statuaire. Il y avait dans tout cela moins de grâce que de régularité, mais j'étais ivre, j'étais fou d'amour, je ne voyais rien de comparable à cette femme.
» Avant de me déclarer^ j'hésitai longtemps ; elle fit plus de la moitié du chemin. Pour m'attirera sa croisée, elle chantait à haute voix dès qu'elle rentrait ou qu'elle descendait de son lit; et c'était toujours une romance, un chant d'amour qu'elle choisissait : les allusions étaient transparentes, et elle les accompagnait de regards qui ne
permettaient pas de s'y méprendre. Si jeune, elle avait l'instinct de ia coquetterie au point qu'on eût pu croire qu'elle en avait l'expérience. A seize ans, jugez donci j'aurais dû me tenir sur mes gardes, entrevoir l'abtme où je courais; mais il est des écueils que Ton n'évite pas, et des destinées dont on ne peut se rendre maître. J'avais tant d'amour, et un amour si pur! Encore à présent, quand je me reporte à ces heures évanouies, leur souvenir retombe comme une rosée sur mon cœur aride : il me semble que je suis meilleur et que de pareils trésors de tendresse devaient sauver un homme de l'abjection. Que le hasard m'eût fait rencontrer alors une âme élevée, une femme qui sût me comprendre, me conduire, me dominer, et tout changeait pour moi : ces passions si ardentes pour le mal se seraient épurées et adoucies, j'aurais eu un but, un mobile, un idéal; un peu de gloire au lieu de ce déshonneur et la fortune au lieu de cette vie de misère. » '
— Pauvre jeune homme 1 s'écria involontairement Laure.
Pierre n'abusa pas de cette marque d'intérêt, et, sans paraître s'y arrêter, il reprit son récit :
«Nous nous aimâmes, et rien ne s'opposa à notre liaison. On la nommait Claire; elle n'avait pour toute famille qu'une aïeule dont elle prit soin jusqu'à ce que la mort vînt la lui ravir. Rien ne l'enchaînait, pas même
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le sentiment du deroir, fort émoussé chez elle. Toute liberté nous était donc laissée ; nous en jouissions comme des entants; moi, j'étais ivre de bonheur; elle le pre* nait avec plus de réserve. Dans son amour l'entraîne^ ment ne jouait pas un rôle exclusif; le caprice au le calcul y intervenait bientôt. On voyait qu'elle ne se livrait jamais tout entière et qu'elle jouait avec la passion. Faut-41 le dire à ma honteT c'est ce qui m'attacha le plus vivement, ce qui me rendit son esclave. Il me semblait toujours que j'avais quelque chose à attendre d'elle, et je n'en montrais que plus d'ardeur à achever ma conquête I Que de terribles jalousies f ai éprouvées en ce temps ( Quels rugissements intérieurs j'ai pouces à la vue de ceux que je croyais mes rivaux I Ce regard de feu qui m'avait ébloui, elle le prodiguait çà et lè^ presque au hasard, et comme si elle n'eût pu donner & ses yeux une expression moins vive. Ce n'était pins dès lors une préférence; les autres n'avaient rien à m'envicf. Oh \ j'ai passé ainsi de cruelles heures h lire dans ce cœur, à ^n surprendre les impressions fugitives, et il était rare qu'il n'en résultât pas des révoltes terribles, que la crainte d'une rupture étoufFait seule en moi. Moins cette femme paraissait tenir à mon amour et plus je craignais de la perdre.
» Claire s'était bientôt lassée du métier dTouvrière; raiguille allait mal k ses doigts. Un professeur de chant,
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I dans la maison, avait remarqué sa Yoix et loi conseillait d'aborder le théâtre. Il n'en fallut pas davantage pour la dédder; elle prit des leçons et fit des progrès rapides. Cette perspective fut pour moi un nouveau supplice. Un instant je délibérai si je ne m'arracherais pas violemment à cette passion qui remplissait ma vie dotant d*orages. Je voulais fuir, m'expatrier; elle me devina et me retint. Dans les moments de crise, cette femme avait des retours auxquels je ne savais pas résister, des élans calculés qui triomphaient de mes justes griefs. Nos relations roulaient ainsi dans une alternative de brouilles et de raccommodements qui me rendaient cette chaîne odieuse sans me laisser le courage de la briser; la passion m'y rivait. Elle n'obéissait qu'à un calcul. Elle tenait à moi comme à un bras dévoué, et savait qu'dle pouvait mettre mon courage à
3» Peu de temps après, Claire débuta sur un théâtre lyrique, et, obscure d'abord, elle s'y fit bientôt une place par son talent. Sa voix manquait de douceur et de cbanne, mais elle se distinguait par une sonorité et une étendue merveilleuses. Ces qualités étaient rares: on les distingua et la cantatrice eut des admirateurs. Ce fut une fortune aussi brillante que rapide, et où Tengouenient eut une grande part. Les beautés de Qaire étaient décolles dont les feux de la rampe accroissent l'effet : à
la scène, elle avait un éclat extraordinaire. Au milieu de ce succès, quel rôle me restait-il à jouer T Une femme de théâtre ne s'appartient plus ; elle est, pour ainsi dire, au public. Les triomphes de chaque soir étaient autant de tortures pour moi. Quand je la voyais arriver sur les planches, majestueusement décolletée et livrée aux regards de la foule, il me semblait voir un rival dans chaque spectateur^ et volontiers j'aurais mis le feu à la salle pour en faire un immense holocauste. Que de souffrances j'ai ainsi endurées ! Que de fois je suis revenu de là, vaincu et mourant, prêt à me délivrer dé ces douleurs par un suicide. Mais Claire devinait mes combats et savait toujours me désarmer à temps. Il est impossible que l'enfer ait des épreuves plus douloureuses que celles qui me sont échues alors, des angoisses plus grandes et des moments plus amers. J'ai expié d'avance tous les crimes que je commets aujourd'hui, et c'est de là surtout qu'est née en moi cette haine profonde des hommes, qui a rendu le meurtre léger à mon bras. Le cœur ne saigne pas impunément ainsi ; il s'y déprave.
» Il serait superflu d'insister sur les circonstances de ce martyre. J'étais jaloux d'une femme de théâtre, c'est tout dire, et je m'y attachais en. raison des tourments qu'il me fallait endurer ; ma vie se passait en des alertes continuelles. Il semble que le nom d'actrice suffise pour
justifier toutes les insultes. Chaque jour des offres d'argent arrivaient à Fadresse de Claire ; on mettait ses faveurs k prix. D'autres fois la hardiesse allait plus loin encore; les enchérisseurs se présentaient eux-mêmes pour conclure directement le marché. Il faut rendre justice à cette femme ; elle ne descendit jamais jusqu'à une telle infamie : sa fierté la soutenait, elle était au-dessus d'un honteux trafic. Après qu'elle eut châtié quelquesunes de ces impertinences, on la respecta et le bruit de ses rigueurs se répandit dans le monde financier, où vivent les princes des liaisons vénales. Nous eûmes donc quelque repos de ce côté. Mais il est pour une femme de théâtre d'autres séductions contre lesquelles j'étais moins rassuré, celles des comédiens. Ce peuple qui s'enlumine de rouge chaque soir et se démène aux clartés de la rampe pour le plaisir d'un maître capricieux, a des façons au moins singulières, des mœurs un peu bohèmes et pleines de familiarité. Dans les réduits étroits, où . s'exécutent les changements de costume , régnent un pêle-mêle, une liberté de propos, un négligé de toilette qui semblent être des privilèges traditionnels, et remonter au Roman Comique de Scarron. Depuis le premier sujet, jusqu'au coryphée, tout le monde s'y tutoie, et sur celte pente du laisser-aller on va vite en besogne.. Ce n'est rien encore : chaque matin arrive un beau jeune homme, qui, sous le prétexte d'une répétition, prend la
main de la chanteuse, et la serrant avec vivaeifé, lai dh :
n Ouï, Je roun aiime » D'amour extrême.
» A quoi, près de se pâmer, la belle répond le plus amoureusement du monde :
» 0!i del ! il m'aime !
» Bonbeur Bapréme!
» Ainsi du reste. L'un prétend que son cœur palpite; l'autre assure qu'il bat encore plus vite, et cette déclaration, avec plus ou moins de dièses h la def, se répète depuis le premier jusqu'au dernier jour de Tannée, le matin en habit de yille et dans un demi-jour favorable à Vémotion ; le soir en culotte collante et en robe^à ramages, sous Tempire de cette fièvre que donne à l'artiste la présence da public. Évidemu^nt ce sont là des jeux qui ne sont pas sans danger, et des pièges bien perfides tendus à la fragilité humaine. Il est vnd que les comédiens ont trouvé un moyen d'éluder le péril : tfest de ne pas s'en défendre!
9 Cette intimité des gens de théâtre entre enx était l'nn de mes tourments les plus habituels. Tout ce monde se rencontrait à chaque instant, sous le prétexte d*étu-
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dier ^ de repasser les rôles. Ainsi, même dans oolre iotériear, les coxaédieiis avaient leurs libres entrées. £d revanche. Je ne les avais pas chez eux : une fois sur le seuil de la coulisse^ il fallait laisser Claire, la leur abandon&er pour ainsi dire. Des règlements séférement observés ne laissaii^t pénétra sur la scène aucune personne étrangère au service. Toute surveillance expirait donc devaat cette limite, et j'en étals réduit à me peupler Tesprit de fantômes. Cette situation était intolérable; je résolus d'en sortir. Favori d'une comédienne, j'étais presqu'iin comédien, et ce n'était pas déroger beaucoup que de franchir ce dernier pas. Jl force d'entendre chanter Glaire, je m'étaisïait une sorte d'éducation musicale, et, de Faveu de tout le monde, j'avais une voix charmante. 11 ne s'agissait plus que d'appeler l'art à l'aide de la nature, et de féconder par l'étude les germes de ce talent. Sans en lîeD dire à personne, je pris des matties et me mis au travail avec l'ardeur et l'énergie de volonté que rapporte à toute chose. Six mois suffirent pour iM mettre en état de paraître sur un théâtre. Claire était surprise, ravie. Elle m'obtint un ordre de début*
> Ce jour d'épreuve restera gravé dans ma mémoire. J'ai, depuis ce temps, couru de terribles chances; j'ai fait la guerre de buissons contre la justice sociale; j*ai vu vingt fois les poignards de mes gens levés sur ma poitrine; j'ai entendu siffler à mes oreilles les balles des
gendarmes, et me suis trouvé souvent placé de manière à n'avoir que le choix des morts. Dans aucune de ces occasions, mon cœur n'a battu plus vite que de coutume; j'ai supporté ces épreuves avec calme et eomme un homme résigné à tout. Eh bien 1 le soir de mon début, ce courage qui est mon titre, mon excuse, mon seul honneur, m'abandonna : j'eus peur 1 Ces mille regards fixés sur moi m'intimidèrent; j'éprouvai un moment de défaillance, et, quand je voulus émettre un son, ma voix s'y refusa. J'allais quitter la place, reculer devant l'épreuve, quand Claire entra en scène et m'adressa un regard imprieux. C'était à la fois un ordre et un arrêt. Il ne m'en fallait pas davantage pour me rendre ma fierté naturelle. Je maîtrisai mon émotion, et ma voix se fit jour avec une pureté et une vigueur qui charmèrent la salle. Jamais revanche plus éclatante ne fut prise sur un premier moment de trouble. On m'applaudit, on m'encouragea de tous côtés, et je devins bientôt l'un des chanteurs favoris du public.
» Dès que je tins les planches avec succès, Claire fut tout autre pour moi : elle se mit du côté de la fortune. Ne la quittant plus, l'accompagnant au théâtre comme ailleurs, et devenu son chevalier sur la scène, je n'avais plus de sujet d'être jaloux; mais les rôles avaient changé : à son tour, elle se montrait jalouse. Il était dit que notre liaison n'aurait jamais qu'un caractère orageux et que je
serais conduit pas à pas, sans relâche et sans pitié, jusqu'à l'abîme qui devait m'engloutir. »
Pierre s'arrêta brusquement sur ces paroles. Sa figure devint plus sombre et prit un caractère d'égarement. Ce retour vers le passé remuait dans son cœur des fibres si délicates, rouvrait des blessures si profondes, éveillait des douleurs si vives, qu'il semblait porter avec peine le poids de cette confidence. On eût dit qu'il demandait
— Mademoiselle, ajouta-t-il, à quoi bon poursuivre ce récit? Quelintérêtpouvez-vous prendre aux angoisses d'un insensé, aux combats d'une âme avilie? Vous êtes généreuse, je veux le croire ; mais ne poussons pas plus loin cette épreuve. Nous n'avons rien à y gagner ni l'un ni l'autre.
— Monsieur, répondit Laure, désormais enchaînée à ce récit, je n'ai jusqu'ici trouvé que la force de vous plaindre. Achevez, de grâce.
— Vous le voulez, répliqua Pierre : eh bien ! alors, à demain. Il est tard, je ne veux pas empiéter sur votre repos.
— A demain donc, dit Laure, puisque vous le voulez ainsi.
Elle se leva, et Pierre, toujours grave et cérémonieux, quitta la cellule de la jeune fiile.
DBUXIÈMÏ VSILliB
Laure n'eût point été femme, si le récit de Pierre n'eût laissé dans son esprit le désir de connaître la fin de ses aventures. Ne serait-ce que par un instinct de curlositéi les femmes veulent arriver au dénoûmjent de tout drame, et c'est ce qui tient leur attention suspendue à tant de sombres histoires chaque jour quittées, chaque jour reprises. Chez Laure, un autre sentiment se mêlait peu à peu à celui-là ; un intérêt plus vif pénétrait insensiblement le cœur de la jeune allé. A mesure que Pierre déroulait ses romanesques aventures, on voyait les impressions de ce récit se réfléchir sur la physionomie de la prisonnière; ses beaux yeux bleus passaient de toutes les nuances de la pitié à celles de l'attendrissement ; elle s'i(ftntifiait avec ces passions fougueuses, ces amours déréglées, comme Desdemona avec les exploits de son Maure, et les épisodes de ses grandes batailles. Accoudée sur son lit de repos et à demi étendue sur la peau de tigre qui le recouvrait, Laure oubliait les heures à écou-
ter cet homme, ce bandit, comme si déjà elle eût été habituée à ce séjour et heureuse de cette intimité. Pierre, au contraire, semblait plutôt se résigner à ces entrevues que les rechercher; sa réserve ne se démentait pas. Il ne parut même qu'assez tard dans la soirée suivante; et comme s'il eût fait à dessein le calcul d'exciter l'impatience de la jeu^e fille. Involontaire ou médité, ce moyen ne manqua pas son effet. Laure se trouvait sous l'empire d'une émotion visible, quand Pierre reprit froidement son récit :
«Je vous l'ai dit, mademoiselle, Claire était un cœur sec et froid , elle avait plus de vanité que d'amour, plus d'ambition que de tendresse. Dieu vous garde d'une affection où l'orgueil joue le plus grand rôle! Il n'y a pas de pire condition que d'être aimé ainsi. Pour les gens de théâtre il n'en est point d'autre. L'ivresse des hommages publics laisse peu de place aux joies tranq[QiIles de l'intimité ; on paye au monde extérieur un tel tribut, que tout bonheur à deux, tranquille, retiré, en est presque impossible. On y passe de l'exaltation au découragement, de la fièvre du plaisir à l'amertume du regret. Jamais de repos, jamais de sécurité; c'est une chatne aussi difficile à rompre qu'à assujettir.
^ Jugez de ce que devait être, dans cette région de tempêtes, une âme ardente, fougueuse, prompte à tous les excès. Claire savait se contenir; moi, j'en étais incapable:
ainsi s'explique l'empire qu'elle a exercé sur ma volonté. Nous étions donc commensaux du même théâtre, et longtemps la vogue nou^ y soutint; mais le public est un sultan capricieux qui ne garde pas longtemps les mêmes favorites. Claire l'éprouva; graduellement son étoile pâlit. Son talent^était toujours le même ; elle avait ce môme éclat qui remplissait la scène, et des qualités que l'étude avait accrues. Cependant les spectateurs se montraient plus froids; la lassitude avait fait place à l'engouement. C'est encore une des conditions des favoris du théâtre que de briller et de disparaître comme des météores. Quand les choses en viennent à ce point, rien ne sert de lutter : il faut courber la tête. Claire ne se résigna pas ; elle voulut maîtriser la fortune. La chute n'en fut que plus affreuse; on alla jusqu'aux sifflets, et il fallut sortir de là, avec les hontes et les douleurs d'une défaite éclatante.
» Nous quittâmes Paris, et fûmes dès lors attachés à ces troupes nomades qui suivaient les étapes de nos armées. Nous vtmes ainsi les grandes capitales du continent, Berlin, Vienne, Varsovie. Entre deux batailles, on chantait l'opéra-comique, et quand le grand orchestre des canons avait fini sa partie, le nôtre se faisait entendre. Claire réussit complètement auprès de ce public militaire ; il n'eût tenu qu'à elle d'y voir une revanche suflBsante. Chaque soir notre salle était pleine. L'empereur y parut,
et de ses mains applaudit la chanteuse. C'était à Dresde, après les conférences de Tilsitt. Un pareil honneur était fait pour guérir bien des blessures ; mais celles de Claire étaient trop profondes. Elle songeait déjà à quitter le théâtre, moins en vaincue qu'en souveraine.
> Parmi les hommes qui suivaient assidûment ses représentations, elle avait remarqué un vieux comte saxon dont les hommages avaient un caractère particulier d'exaltation et d'insistance. Cet homme ne perdait pas de vue la chanteuse, l'applaudissait avec frénésie, et, à de certains moments, jonchait la scène de bouquets de fleurs. Évidemment une passion insensée couvait dans cette tête grisonnante ; et, à titre de comte et d'Allemand, ce vieillard était capable de toutes les folies. En effets la maladie ne tarda pas à se déclarer : des messages sans nombre assaillirent notre logement, des offres de toute espèce, des présents magnifiques parvinrent à Claire de la part d'un admirateur inconnu qu'elle connaissait parfaitement. Elle renvoya tout avec une fierté et une noblesse qui ne firent qu'exciter davantage cette passion germanique. De la part d'une actrice, ce désintéressement était nouveau ; il semblait provenir de principes sévères et d'une délicatesse bien rare au théâtre. S'être maintenue pure dans une semblable carrière, avoir sauvé sa vertu de tant de pièges et de séductions, constituait une exception telle
que le vieillard en fut frappé d*uûe manière irrémédiable. Sur-le-champ, et avec llma^ination d'un enfant d'outre- Rhin, il bâtit là-dessus un roman dont Claire était Théroïne; il vit en elle un ange égaré qui n'attendait qu'une main pour sortir de l'abîme, et composa une foule de sonnets et de lieds pour célébrer cette situation. Claire renvoya les sonnets comme elle avait renvoyé les présents ; le vieillard ne s'en enflamma que davantage. Au théâtre, on était sûr de le voir au premier rang des loges. et plongé dans une extase qui touchait au ridicule. La maladie était arrivée à son dernier période ; il n'y avait plus qu'un moyen d'en sortir : c'est là que Claire attendait le noble comte. Enfin, il s'expliqua ; il demandait l'entrée de la maison à titre de prétendant ; il offrait sa main, son nom et quelques millions de florins &a propriétés territoriales. Claire triomphait ; on ne pouvait sortir du théâtre par une plus, belle porte, effacer plus glorieusement le passé. Elle avait tout fait pour amener ce dénoûment, et pourtant, quand elle l'eut dans ses mains, quand il n'y manqua plus que son aveu, elle se souvint de moi et éprouva un moment d'hésitation.
» Cette femme m'aimait autant qu'elle pouvait aimer; elle tenait à moi comme on tient à une victime; «nous avions longtemps fait route ensemble par de bons et de mauvais chemins ; mon souvenir se liait à toutes les phases de sa vie, à ses plaisirs comme à ses douleurs.
PIERRE MorrON 407
Maïs ce retour dura peu : Fambitîon remporta, A mon msu, cHe poursuirit cette négociation, et jusqu'au dernier moment la tînt secrète. Comment aurais-je pu soupçonner un tel vertige du côté de ce vieillard, une teUe dissimulation de la part de cette femme î Je fus ayengle, mais qui ne l'eût pas été ? Les choses étaient conduites le plus mystérieusement du monde et avec une habileté, une adresse qui auraient mis en défaut des yenx plus défiants que les miens.
Un jour, en entrant au logis, je n'y trouvai plus Claire: vainement allai-je la demander au théâtre et chez toutes nos connaissances : personne ne Pavait vue. Le surlendemain je reçus une lettre où elle me racontait son mariage le plus sèchement, le plus cruellement du monde. Cette lettre était signée : comtesse de ***. Permettez-moi de taire ce nom ; je n'ai plus le droit de le prononcer. »
— La vile créature! s'écria Laure, ne pouvant maîtriser son indignation.
Pierre reprit :
« La blessure était vive; mon cœur en saigna. J'avais tout mis sur la tète de cette femme, mes affections et mes projets à venir. Pour la suivre, je m'étais fait comédien ; ponrm*associerà sa défaite j'avais quitté la France pour PAIlemagne. Quand elle me manqua, je crus que tout me manquait; je n'aperçus que du vide autour de moi. Sans
goût pour la carrière du théâtre, il ne me restait plus qui végéter comme un histrion obscur, comme un héros det troupes ambulantes. Vingt fois je fus au moment de lais ser là les planches et de m*engager comme simple soldat, vingt fois mes préventions de race furent les plus fortes. S'il y avait eu alors un Coblentz, j'y aurais pris du service ; mais marcher sous les aigles d'un Bonaparte, celte idée me causait une répugnance invincible. Le cœur humain a de singulières capitulations; pour devenir comédien j'avais vaincu mes scrupules, je ne le pus pas quand il s'agit de devenir soldat de l'empereur. Mécontent de moi, ne sachante quoi me résoudre, je ne vivais plus que d'une manière machinale, obligé de monter sur la scène pour gagner mon pain, et d'avoir le sourire sur les lèvres quand je portais la mort dans le cœur.
» Parmi nos camarades, il était une femme que ce deuil toucha; elle jouait les dugazons; et grâce aune longue expérience personnelle elle connaissait parfaitement le cœur humain. Elle s'était dit qu'aucune douleur n'est éternelle et voulait s'assurer la survivance d'une tendresse qui éclatait sous un si beau jour. Dès les premiers moments de mon abandon, ses sympathies se manifestèrent de la manière la plus expressive : affaissé sous le coup qui venait de me frapper, je n'y pris pas garde et fis à ces avances fort évidentes la plus cruelle des injuresr; celle de ne pas les apercevoir.- Elle ne se rebuta
point; elle n'ignorait pas que le temps est un topique souverain; elle s'en remettait à lui du soin de me guérir et de rindemniser. C'était une dugazon experte et qui savait attendre. En effet, deux semaines ne s'étaient pas écoulées que déjà je ne pouvais me défendre d'un sentiment de reconnaissance pour des soins si désintéressés et si attentifs. La dugazon n'était pas dans la fleur de la jeunesse, mais ses charmes gardaient encore un certain prestige et les brèches que les années y avaient faites étaient peu apparentes. £n somme, la conquête pouvait s'avouer, ne fût-ce qu'à titre de consolation et de revanche. » Je ne sais comment cela se fit ; mais à peine venaisje de faire ces réflexions, que je reçus un billet de Claire, un billet éploré, plein d'une passion si vive, que je doutais d'abord qu'il fût d'elle. En aucun temps, même dans rivresse de nos premiers amours, elle n'avait trouvé des paroles si brûlantes, des protestations si vraies. Elle expliquait l'acte fatal qui l'avait jetée dans les bras d'un vieillard, et disait à quel regrets amers elle était alors en proie. La vanité l'avait perdue; elle expiait un vertige et allait mourir si je ne lui accordais pas mon pardon. En se livrant à un homme qui avait trois fois son âge, elle avait cru ne pas engager sa liberté d'une manière aussi triste, aussi complète. L'événement l'avait trompée; j'étais cruellement vengé. Son comte était le plus jaloux des hommes ; il la tenait enfermée dans un de ses cb&-
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teaux aux environs de Piilnitz, et ne souffrait pas qu'elle vtt d*autre personne que lai* C'était un odieux et insupportable esclavage, un abus de la force auquel elle s'arracherait, s'il le fallait, par la mort. Ensuite, elle me rappelait les jours heureux que nous avions passés .ensemble, notre vie de théâtre, mêlée de bons et de mauvais instants, nos raccommodements, nos querelles, tous ces petits riens dont se compose la rie des amoureux. Jamais rien de si tendre, de si doux que ces détails ; je ne croyais pas que Claire pût avoir une sensibilité aussi exquise; je la voyais sous un nouveau jour; j'étais heureux, je renaissais, je respirais plus librement ; il me semblait que je n'avais rien perdu. La dugazon eut tort ce jour-là.
» Dans sa lettre, Claire me donnait les moyens de lui répondre. De toute la domesticité qui encombrait sod château, elle n'avait pu gagner qu'une villageoise dont elle payait les services à prix d*or. Ce fut au moyen de cette messagère que s'engagea cette correspondance. Tous les jours file venait à Dresde pour y porter un billet de la châtelaine, et recevait en échange quelques lignes de moi. Chaque jour les lettres de Claire devenaient plus sombres; souventleslarmes en effaçaient jusqu'aux caractères, et il fallait chercher sous ces témoignages de douleur l'expression de sa pensée. Cet amour de vieillard, qui avait commencé par une idylle, tournait insensible-
ment an drame. Rien n'était affreux comme les couleurs sous lesquelles la comtesse me peignait son mari. C'était un maître jaloux, brutal, capricieux, un surreillant fâcheux et incommode* Cette situation qui lui avait paru si désirable était un enfer anticipé ; ce château était une prison. Comme conclusion à ses plaintes, Claire invoquait toujours la mort; elle ne se sentait pas la force de porter plus loin cette croix et de prolonger plus longtemps ce martyre. L'Elbe coulait au pied du donjon ; c'était dans ses flots qu'elle devait chercher un abri contre tant de souffrances.
» Jugez de l'effet que produisaient ces lettres déchirantes : j'en devenais furieux. Plus d'une fois j'ai parcouru les rues de Dresde, les cheveux en désordre, le cou nu, comme un homme désespéré. Je remontais le cours de l'Elbe, croyant toujours y voir flotter la robe blanche d'une femme. Peu à peu les idées de mort violente, de meurtre, occupèrent ma pensée; des visions affreuses et sanglantes m'obsédaient. Claire n'avait pas consenti k me dire où était ce château qui la gardait prisonnière : elle ne voulait pas, disait-elle, exposer inutilement mes * jours. J'essayai d'obtenir ce renseignement de sa messagère; elle fut impénétrable. Ten étais donc réduit à dévorer inutilement ma rage, à ne savoir à qui m'en prendre et où me rattacher. Cette position altéra ma santé; je perdis le sommeil; mes camarades me plai-
gnaient sans me comprendre, et la dugazon finit par déclarer que j'étais complètement fou. Le ton de la correspondance que j'entretenais avec Claire se ressentit de cette exaspération. Aux peintures sombres et tristes que renfermaient ses lettres, je répondis par des pensées de vengeance. Je parlais de la délivrer de ses geôliers, de ses bourreaux, de la rendre, fût-ce au prix d'un crime, à la liberté et à l'amour. Les mauvaises passions qui fermentaient en moi commençaient h chercher une issue, et ma nature sauvage se révélait de plus en plus. Il faut tout dire : pendant un mois entier, mon cerveau fut assiégé des mêmes idées, du même dessein. Toujours du sang dans mes rêves, toujours des inspirations violentes au réveil. Jamais une pensée calme, rien qui p&t rafraîchir ma tête égarée. Chaque jour, une lettre de Claire venait fournir un aliment à'cette fièvre de vengeance qui me dévorait. Elle ne me laissait pas un instant de repos, pas une heure où ma raison pût reprendre l'empire; j*étais livré aux furies, et elle me semblait chargée d'aiguiser leurs dards empoisonnés.
^ Que vous dirai-je? Ce drame eut le dénoûment qu'il est facile de prévoir. Un jour j*osai lui offrir mon bras pour la délivrer de son mari : c'est là qu'elle m'attendait. Elle refusa, mais en des termes faits pour me pousser au crime. Jamais la passion n*a parlé une langue plus expressive que celle qu'elle employait; il
y avait de quoi armer la main d*un lâche. C'étaient les tableaux les plus riants, les scènes les plus enivrantes, rbistoire entière de notre bonheur passé et le désespoir de ravoir vu fuir pour toujours. J'insistai, je me mis de nouveau à ses ordres. Mourir pour mourir, mieux valait échanger ma vie contre un moment de joie. Elle maintint son refus, parla des obstacles, déclara qu'elle préférait le repos de la tombe au remords du crime. Cette résistance m'exaspérait au lieu de me vaincre; j'en vins à des propos insensés, à des menaces épouvantables, et, comme vaincue par mon égarement, elle céda. Je sus où était le château de son seigneur et maître ; je m'y rendis mystérieusement et en prenant toutes sortes de précautions. C'était un vieux manoir, avec fossés, mâchicoulis et poterne, un nid de vautour du moyen âge. A cette vue je compris quelles tristesses pouvait receler cette enceinte. Au delà des constructions et le long de l'Elbe s'étendait un parc charmant qui formait comme un contraste à ce sombre séjour. Tout y était disposé avec un soin et un goût exquis : une petite rivière s'y déployait en anneaux limpides et semblait le quitter à regret pour aller confondre ses eaux avec celles du fleuve.
» J'examinai les lieux avec attention et comme un homme décidé à en faire le théâtre d'une catastrophe* Claire m'avait quelquefois parlé dans ses lettres d'un kiosque où le comte se rendait presque chaque jour. Je
trouvai ce kiosque; il était placé sur les bords d*un petit lac et au milieu d'une vaste pelouse; on y arrivait par un bois d'arbousiers dont la verdure basse et touffue masquait le reste du paysage. Tout sur ce point favorisait ma retraite, le rideau de feuillage et les accidents du terrain; on ne pouvait choisir de lieu plus propice à un guet-apens. Quand j'eus achevé cette reconnaissance, j'écrivis à Claire, elle ne me répondit pas. J'écrivis de nouveau, même silence ; j'adressai lettres sur lettres, tout fut vain. Enfin le dixième jour je reçus quelques lignes écrites au crayon. C'est tout ce qu'il me reste de ce terrible drame et je l'emporterai aux enfers s'il le faut. »
En môme temps Pierre sortit de sa poche un morceau de papier froissé, déchiré, sur lequel une main tremblante avait tracé ces mots à peine lisibles :
« Le comte ira demain au kiosque de onze heures à » midi. Si vous êtes toujours dans les mêmes dispo- » sitions, allez-y.
» GLAmB. »
« Ce fut l'arrêt de mort de cet homme, poursuivit pierre en élevant la voix, et elle l'avait signé. Sur-lechamp, je fis mes préparatifs. De sa correspondance, je gardai ce seul et funèbre échantillon ; je brûlai le reste.
PIBRRB MOUTON 446
Je possédais, en ma qualité de chasseur, tout un arsenal ; j'y choisis une carabine à balle forcée, j*en chargeai avec soin les deux coups. Le lendemain, au jour, fêtais prêt. Pour aller au château, trois heures suiBsaient : je les fis à pied, pour échapper à toutes les remarques. J'entrai daDs le parc en franchissant.unehaie et allai me mettre àTaffûtdans le bois d'arbousiers que j'avais remarqué quelques jours auparavant. Le parc était désert; personne ne m'avait aperçu : nul bruit, partout le silencb ; les oiseaux seuls chantaient sur les cimes des peupliers. Pendant deux mortelles heures j'attendis ainsi ma vie* time, bourrelé de remords, toujours près de quitter la place et retenu par une invincible fatalité. Enfin, à onze heures et demie, je vis se faire en face de moi un petit mouvement, et le frôlement des feuilles m'avertit que quelqu'un arrivait. Le sang me montait à la gorge et m'étouffait. Les objets tourbillonnaient devant mon regard; j'avais l'air d'un homme ivre. J'eus une peine inûnic à me remettre. Enfin, je vis s'avancer, par une allée latérale, un vieillard au visage calme et doux. Il me semble que je l'aperçois encore : il avait un volume à la main et lisait en marchant. J'hésitais; cet homme n'avait rien d'un tyran ni d'un bourreau; on eût ait un patriarche. Je craignis de me tromper. Ma carabine était ajustée, mais je ne pressais pas la détente. Peut-êlreeûtil été épargné, si, en levant la lêle, il ne m'eût aperçu et
n'eût poussé un cri. Alors seulement je tirai, et il tomba : la balle avait traversé le cœur. Je m'enfuis éperdu.
» Pendant quelques jours je restai enfermé chez moi. Point de nouvelles de Glaire; pas une lettre, pas un mot, rien. Les bruits de ville m'apprirent qu'un comte avait été assassiné dans son parc, et qu'il laissait toute sa fortune à sa veuve, une ancienne comédienne. J'avais été joué ; cet homme n'était pas si affreux qu'on me l'avait dépeint. Du reste, personne ne parlait du meurtrier, et je me croyais sauvé quand on vint m'arrêter le huitième jour. La bourre de ma carabine portait quelques lignes de mon écriture; on vida l'autre coup, on trouva des débris du même papier. Mes souliers avaient laissé dans le parc de nombreuses empreintes; on les mesura, elles m'accusaient. D'ailleurs, point i' alibi à. invoquer; la dugazon avait pu constater mon absence durant la matinéeoù s'était accompli le meurtre. Devantces charges accablantes, il n'y avait pas à hésiter; j'avouai tout et m'accusai seul.
» Voilà, mademoiselle, ce qui m'a conduit au bagne. » En achevant ces mots, Pierre se leva, la figure bouleversée et comme s'il eût voulu échapper à ses remords. Laure ne dormit pas de la nuit et se sentit gagnée par un effroi involontaire.