CHAPITRE î
Dès lors il avait compris qu'à son âge surtout, si l'on est trisle, il n'est pas bon d'être seul, et que si l'on est faiJDle, il convient de s'appuyer sur un plus fort. « L'année prochaine, dit-il au même ami, si j'en crois mes pressentiments, j'aurai besoin que tu me relèves, que tu me rendes courage et confiance! »
Courage et confiance! — C'est la première fois sans doute que ces deux mots, devenus plus tard « sa chère devise », se rencontrent sous sa plume. En ce tempslà il était nécessaire qu'il recueillît sur les lèvres d'autrui ce mot d'ordre des âmes vaillantes; car souvent une mélancolie funeste menaçait d'envahir son cœur, sous le coup des épreuves multipliées qui affligeaient les siens.
« PaolOj le malheur plane sur cette maison.... Je ne sais, mon ami, si tu te rappelles Thérésa d'Alexandre Dumas et ces paroles du domestique italien. Mais, en tout cas, tu peux très-bien les appliquer à ton ami et à sa famille. Nous venons d'être volés. Le vol, il est vrai, n'a pas été très-considérable; mais, quand on marche, comme nous, de malheur en malheur, quand on est obligé de les considérer comme la conséquence les uns des autres, comme les anneaux d'une lourde chaîne que nous sommes condamnés à porter, tu conviendras que c'est une chose bien douloureuse, et que le dernier malheur (la mort de son père ) était assez grand pour combler la mesure. »
Lui, de son côté, prend part à toutes les peines dont souffrent ceux qu'il aime; son affection n'est pas égoïste, ni son amitié un calcul intéressé. « Je pense
à loi, dit-il à son plus cher camarade : car tu sais bien que je ne pense pas à moi seul. »
A propos d'un deuil récent, il écrit ces lignes charmantes, auxquelles manque, il est vrai, ce qui ne tardera pas à lui venir du Ciel, l'inspiration chrétienne. 11 s'agit d'un tout petit enfant, subitement enlevé à l'amour de ses parents : « Si une parole de consolation venant d'une amitié sincère pouvait amoindrir d'une goutte leur douleur, je te prierais de la leur offrir de ma part. Il est bien pénible d'apprendre les douleurs de la paternité avant d'en avoir goûté les joies. Mais l'enfant qui meurt au berceau est heureux de n'avoir pas connu le chagrin sur la terre! Dormant dans sa petite barcelonnette, il semblait entre la vie et la mort, entre le néant et l'existence. L'enfant qui échoue au seuil emporte moins de larmes que celui qui a grandi; mais la mère mesure-t-elle jamais ses larmes?... »
Le ciel n'était pas toujours aussi sombre; il y avait parfois une éclaircie dans les nuages, et c'était l'amitié prévenante qui ménageait à Pierre, dont l'âme était triste et le corps souffrant, un peu de repos et de joie. Un ami l'invitait-il à passer quelques jours à la campagne, à venir chasser avec lui, Pierre, sans avoir les goûts d'un Nemrod, acceptait avec reconnaissance, et répondait sur un ton plus joyeux :
« Mon ami, tu me gardes, dis-tu, du gibier. C'est vraiment très-bien à toi. Me garder du gibier ! mais c'est un tonneau de vin devant un buveur d'eau ! Songe donc que le lièvre qui passera devant moi n'aura pas plus à craindre que s'il parlait devant un