CHAPITRE X
grand pour que des succès au barreau et l'atlection môme la plus tendre puissent le remplir. C'est qu'il faut Dieu au cœur de l'homme , mon bon ami ; et pourquoi Dieu aurait il fait le cœur de l'homme si grand, qu'il est plus grand que tous les mondes, s'il ne s'était réservé à lui-même d'y habiter comme en son temple? Oh! mon bon ami, tu semblés t'étonner qu'entouré comme je le suis de si aimables frères, j'aie encore un souvenir pour mes amis du monde. Sache-le bien, cher bon ami, c'est plus qu'un simple souvenir que je garde de toi en mon cœur; c'est toujours la même amitié, plus forte encore, si j'ai eu le bonheur, pendant les sept mois déjà écoulés de mon noviciat, d'apprendre à aimer Dieu davantage. Ne t'étonne point, mon ami, que je pense à toi, que je prie pour toi : ce serait me méconnaître et surtout méconnaître le vrai caractère de la foi à laquelle j'ai voué ma vie. Mais ce qui doit t'étonner, mon ami, ce qui m'étonne chaque jour en sondant mes misères, c'est que Dieu nous aime, c'est qu'il nous ait tant aimés, chacun en particulier. Dieu a tant aimé le monde! Toutes les difficultés de la religion tombent devant ce mot ; car tous nos mystères sont des mystères de l'incompréhensible Amour, et celui qui aime Dieu de tout son cœur se soumet sans peine au joug de la foi d'amour. Aime Dieu, mon bon ami; laisse -moi un peu de côté ta raison raisonneuse, comme tu l'appelles, puisqu'elle ne te sert à rien jusqu'ici dans le grand problème, et monte vers Dieu par l'amour. On a dit, tu le sais, que toutes les grandes pensées vienn'înt du cœur. Eh bien ! la religion, cette pensée su-
blime, nous vient du cœur. Le cœur, pour les grandes pensées, communique lui-même la lumière et la force à l'esprit. Et puis, il faut que Dieu éclaire avec son grand soleil, pardonne-moi ce mot; mais qu'est-ce que notre raison à côté du soleil de Dieu? C'est comme une pauvre bougie dans une petite chambre. Que le rayon divin y pénètre, et, de cette petite chambre de notre entendement, nous découvrons le ciel et ses splendeurs. Avec ta raison, mon ami, tu n'as fait jusqu'ici que douter. Et cependant Dieu te l'a donnée pour autre chose. Établis-la donc enfin, par le secours de la foi, sur le terrain immuable. Dépêche-toi, que de temps perdu déjà pour ton bonheur en ce monde! mais un instant suffit pour assurer à jamais Ion bonheur en ce monde et en l'autre. Dis - moi un peu si celui-là apprendrait jamais à nager qui ne voudrait pas permettre à ses pieds de quitter le lit du fleuve, il faut avoir confiance et s'élever sur les eaux qui ne demandent qu'à nous porter. Ah ! mon ami, le sein de Dieu , ce vaste océan d'amour, c'est le véritable élément de l'homme; allons donc, lève bravement le pied, consens à perdre terre, étends-loi en Dieu avec confiance.
« Je suis bien heureux d'apprendre que tu vas à la messe. Que je voudrais avoir le temps, mon bon ami, de te dire quelque chose du saint sacrifice ! Un mot seulement pour t'occuper utilement pendant la messe que tu ne peux comprendre encore.
« Pense aux droits de Dieu sur toi, à son domaine imprescriptible, et comment lu l'as méconnu ; à ses bienfaits et aux actions de grâces que tu devrais lui
PIERRi-: OLIVAINT.
rendre, à ses perfections et à toutes les misères )iui sont le fond de cliacun de nous; mais les misères de l'homme sont le trône de la miséricorde de Dieu. Pense encore à tes péchés, et bientôt tu te sentiras accablé devant Dieu, lu sentiras le besoin du Médiateur et je te connais mal, si bientôt ces saintes méditations ne font pas couler les larmes de tes yeux. 0 Jesu, jesu mi dulcissime, mi suavissime, m,i dilectissime, Jesu, Jesu, Jesul Yoilà le nom que je voudrais te dire mille fois, et graver en traits de feu au fond de ton cœur ! Celui-là sait tout, celui-là possède tout, qui connaît Jésus, qui possède Jésus 1 Et celui-là est bienheureux, mon bon ami, qui, comme, moi a choisi la bonne part en devenant le compagnon de Jésus ! Puissé-je être un bon compagnon, c'est-à-dire, un fervent et saint religieux, un brave et généreux soldat et un apôtre !
« Tu me pries de te dire ce que je peux te dire. Veux-tu m'insinuer par là que tu me crois environné de secrets et gêné par la surveillance ? Ah ! mon ami^ si tu connaissais la Compagnie ! Il m'est permis de parler, car je suis encore novice, et je dois paraître moins suspect dans mon affection. Je ne crois pas qu'il y ait rien sur la terre, après l'Église de Dieu, qui lui soit comparable. Ici Jésus-Christ règne; ici se renouvelle tout ce qu'on lit dans les saintes annales des premiers chrétiens : charité, fraternité touchante, hberté !.*... Oui, mon ami, ce mot félonne peut-être : liberté, que tous les faiseurs de théories de liberté ne connaîtront jamais, car ils ne la cherchent point dans le Cœur de Noire-Seigneur;
douce paix, joie dans le Saint-Esprit; connaissance de la vérité ; que te dirai -je encore? C'est ici le paradis de la terre. Que le monde maintenant nous calomnie tant qu'il voudra! Je me rappelle le mot de la vierge de Laodicée en présence des lions qui l'allaient dévorer : « // ne se fait point de mal parmi nous^ je suis chrétienne! » Il ne se fait point de mal parmi nous, je suis de la Compagnie de Jésus! Je ne demande A Dieu qu'une chose, c'est de vivre et de
MOURIR AU MILIEU DE MES FRERES d'aRMES , EN COM- BATTANT POUR MON DRAPEAU ET LA PLUS GRANDE GLOIRE
DE Notre-Seigneur Jésus-Christ, en souffrant beaucoup POUR son amour. Ah! mon ami, tu me dis que tu n'étais pas digne de ton bonheur; et que dirai-je donc après la grdce que Dieu m'a faite, la plus grande grâce que j'aie reçue après celle de mon baptême que j'avais si indignement profané?
« Un de nos communs amis me disait avant mon départ : « Si après deux ans tu restes dans la Compagnie, je croirai que toutes les accusations dont elle est l'objet sont fausses, car j'aurai le témoignage d'un honnête homme. » Tout en le remerciant du compliment et en lui donnant l'assurance de mon inaltérable miitié pour lui, prie-le de ma part d'accepter déjà mon témoignage. Comment se fait-il que l'on ait une foi si facile au mal, si difficile au bien, que l'on croie toujours aux bourreaux et jamais aux victimes? Si tu voulais y bien réfléchir, tu découvrirais là l'influence de ce génie du mal qui depuis le commencement du monde lutte contre le bien, contre Dieu. Et quand je contemple les saints exemples que j'ai sous les yeux