CHAPITRE Xii
11 y a souvent un grand courage à remporter ces petites victoires.
Quand Tlieurc de la récréation groupait la communauté autour de son recteur, celui-ci n'épargnait rien pour rendre la conversation intéressante et joyeuse : histoires du passé, faits récents, anecdotes piquantes se succédaient presque sans interruption, tantôt racontés par lui-même, tantôt provoqués par ses questions; mais nous ne nous souvenons pas d'une seule parole qui, môme de très-loin, fût contraire à la discrétion la plus parfaite, h la plus exquise charité'.
A voir le P. Olivaint si actif, si enjoué, si présent à toute chose, qui donc aurait soupçonné qu'il souffrît presque continuellement d'intoîérahles douleurs? Et cependant, le fameux rhumatisme chronique, dont il ressentait les atteintes, dès l'àgcde dix-sept ans, ne lui laissait que de bien courts répits. Le Frère infirmier de Yaugirard nous donne, sur les souffrances
1. Voici, pour servir d'exemple, une ou deux des spirituelles histoires que le F'. Olivaint contait si bien : « Au lendemain d'une de nos révolutions, après 1830, je crois, un bon Frère de Saint-Jean-de-Dieu, qui regagnait son couvent, fut tout à coup entouré par une bande de jeunes gens trè»-échaufFés qui, le prenant pour un Jésuite, menaçaient de le jeter à la Seine. • Un mot, messieurs, s'il vous plaît, un seul mot, « leur cria le Frère. — Parlez 1 parlez ! — Je ne suis pas un Jésuite. — «Qu'êtes-vousdonc?— Un Frèrç hospitalier de Saint-Jean-de-Dieu, char- «gé du soin des fous.... A votre service, messieurs. « Et tous les étourdis d'éclater de rire et d'applaudir. » — Le P. Olivaint racontait aussi que Bon ami, Raymond Brucker, si connu pour son apostolat auprès des ouvriers de Paris, fut un jour accueilli par les cris : Jésuite ! Jésuite ! en passant non loin d'un chantier. Brucker va droit aux ouvriers, s'approche de celui qui criait le plus fort, et lui frappant familièrement l'épaule, se contenta de lui dire : ■ Flatteur, va/... « — Le succès fut complet.
inouïes du P. Recteur, des renseignements d'une rigoureuse exactitude et du plus haut intérêt.
« Le matin, dit-il, le P. Olivaint, cloué sur son lit, était souvent forcé de se laisser tomber à terre tout d'une pièce; autrement il lui eût été impossible de se lever. Une fois debout, il dissimulait si habilement d'atroces douleurs, qu'il était difficile d'en rien deviner, tant sa patience était héroïque. Après une journée accablante, venait enfin l'heure du repos. Singulier repos!
« Allons, mon bon Frère, disait-il, faites de moi maintenant ce que vous voudrez. » C'étaient alors, vers neuf heures du soir, des ventouses scarifiées, puis des sacs de sable brûlants sur lesquels il passait la nuit presque sans sommeil. Le lendemain, il ofTrait le Saint-Sacrifice de la messe à cinq heures et demie, comme si de rien n'était.
« Parfois, quand la soufi'rance était au comble, il se soulageait par un mot plaisant et un bon rire. Je ne l'ai jamais vu découragé ni abattu. »
Après une nuit très-pénible, le P. Olivaint disait tranquillement: « J'ai pu compter tout ce qu'il y a, dans le corps humain, de fibres capables de souffrir. » Et, faisant allusion à ses sacs de sable brûlant, il ajoutait en riant : « Je n'ai plus peur à présent des sables du Sahara; je les connais.... J'aurais bien appelé le Père Ministre, mais il dormait sans doute d'un si bon sommeil ! «
Le Père Ministre, d'une santé assez faible, lui aussi, habitait à l'étage supérieur. Plutôt que de le déranger, le Père Recteur se priva de tout soulagement.
Malade lui-même, il s'oubliait pour donner aux malades des soins paternels. Avec quelle sollicitude il surveillait la santé délicate de quelques jeunes religieux que la ferveur aurait [)u emporter au delà des bornes ! A l'un d'eux il disait un jour : « Mon bon Père, vous irez après chacune de vos classes prendre un peu de vin de Malaga ou de vin de Bordeaux à l'inlirmerie, et rappelez-vous que je préfère que vous en preniez dix fois sans grande nécessité que de vous en priver une seule fois où vous en auriez besoin. »
Cette tendresse maternelle, le P. Olivainteut bientôt l'occasion de la témoigner à l'un de ses plus chers amis, au doux et pieux Père Félix Pitard.
Après dix-huit années d'études brillantes et de travaux distingués, Félix Pitard avait, en 1854, donné sa démission de professeur à Louis-le-Grand, pour obéir à une irrésistible vocation. A Rome, où il se retira d'abord, il avait ajouté à tous ses titres académiques le grade de docteur en théologie, après avoir suivi, durant deux ans, les cours du collège romain. Ordonné prêtre, il était revenu en France, ne sachant trop quelle voie choisir, lorsque enfin ^ le 2 octobre 1857, une résolution longuement mûrie le conduisit au noviciat de Saint-Acheul*. Comment dire la joie du P-v Olivaint, à la nouvelle d'un événement qu'il sollicitait de Dieu depuis si longtemps, et surtout
1. " Voulez- vous une nouvelle? Pitard entre au noviciat de la Compagnie au commencement d'octobre. Il s'est décidé tout à coup dans l'Octave de la Nativité avec une simplicité, une franchise admirables. Lettre du P. Olivaint, 19 septembre 1857.i
quand le P. Pilard , avant la fin de son noviciat, fut envoyé à Vaugirard pour y professer la rhétorique! Hélas! comme Réquédat à Sainte-Sabine, comme Hernsheim à Nancy, Félix Pi tard devait expirer au seuil de la vie religieuse et sceller par la mort ses premiers vœux.
L'aimable et pieux professeur avait, en six mois, gagné le cœur de tous ses élèves, quand au commencament de mars 1859 il tomba malade.
Une parole qu'il prononça dès les premières atteintes du mal prouva bien qu'il ne se faisait aucune illusion. « Vous rappelez-vous , dit-il au médecin qui le soignait et qui était son intime ami, vous rappelez -vous ce soldat à qui son général dit : Tu vas aller la. — Oui, mon général. — On tirera sur toi. — Oui, mon général. — On te tuera. — Oui , mon général.... » Et son sourire résigné signifiait que, dans sa pensée , ce soldat, c'était lui: «Dieu m'a voulu ici; j'y suis venu, j'y mourrai. »
Laissons le P. Olivaint raconter lui-même les détails touchants de cette sainte mort. Il les résume dans une lettre écrite, sous le coup de la plus profonde émotion , au P. Charles Verdière , alors à Laval.
^c Mon révérend et bien cher Père,
« Pax Christi.
ce Vous savez maintenant la perte que nous venons de faire.... C'est vendredi, à trois heures un quart du matin *, que ce bon Pèi^e est mort, après une agonie
1. Le 12 mars 1859, veille de ranniversaire de la béatiflcation de saint Ignace et de saint François-Xavier.