CHAPITRE XII. S8b
but. Le récit de cette mort lui fera peut-ôtre faire le dernier pas.
«Encore un trait qui me revient, le plus beau peutêtre. Un de nos Pères eut la pensée que le mourant pourrait obtenir sa guérison, s'il faisait vœu d'aller en Cliine. Pour moi, je l'avoue, je vis là plus de piété que d'espoir fondé, toute la préparation de ce cher ami le destinant plutôt, ce semble, à rester en Europe. Toutefois, pour connaître la volonté de Dieu, je m'y pris ainsi : je lui demandai de prier avec nous pour obtenir sa guérison, et il me dit oui, comme à toutes choses, avec une simplicité d'enfant. Je voulus savoir si, pour obtenir sa guérison, il se sentait porté à promettre quelque chose de spécial à Dieu, si le Saint- Esprit lui suggérait quelque vœu, etc. « Vous êtes mon supérieur, me répondit-il : décidez-en vousmême pour moi. — Eh bien, répondis-je, j'en déciderai pour vous, mais vous n'avez pas besoin de savoir maintenant ce qui pourra être déterminé. Aban donnez- vous à Dieu. » Et il s'abandonna ainsi à la vie, à tout ce qui pourrait être ordonné de lui, avec la môme simplicité, le même oubli de soi qu'il s'abandonnait à la mort.
« Puissions-nous mourir saintement comme lui, cher Père ! Il n'était, vous le savez, que novice. Comme il nous a devancés I Le voilà, nous pouvons l'espérer, dans la Compagnie triomphante. Efforçons-nous de le rejoindre, nous surtout que le Seigneur avait unis avec lui d'une manière si intime.
« 0 cher Père ! si nous pouvions nous dire tout à
fait du fond du cœur : Soyojis des saintâj non pas des sai7îts à demij mais des saints complets !
La mort du P. Félix Pitard fut pleurée par tous ceux qui avaient connu cette âme si forte dans sa douceur. Le recteur de Yaugirard en ressentit une peine d'autant plus vive qu'il perdait, avec l'ami de sa jeunesse, l'un de ses collaborateurs les plus intelligents et les plus dévoués. Le brillant professeur de rhétorique semblait appelé, en effet, à seconder heureusement les eiïorts que l'on tentait, dans ce grand collège, pour relever le niveau des études classiques. Malgré cette perte cruelle, le P. Olivaint poursuivit cette œuvre importante avec ardeur.
C'est le lieu d'exposer quelles étaient, touchant les études, les idées trés-saines et très-pratiques dont il se fit le défenseur. Après les leçons élémentaires de lecture,d'écriture,decalcul,d'orthographe, il exigeait, suivant l'usage de la Compagnie, d'accord avec les meilleures traditions scolaires, que les élèves fussent, sinon exclusivement, du moins principalement appliqués à l'étude des langues classiques. « Les études latines et grecques, écrivait-il dès 1853, ont été poussées avec vigueur; nous voyons déjà se développer dans nos enfants le goût de ces grands modèles littéraires, si dédaignés aujourd'hui, malgré leur efficacité puissante pour former l'esprit et le cœur. Il en estàVaugirardqui, comme aux plus beaux jours de l'enseignement classique, se portent d'eux-
mômes et par plaisir à ces lectures un peu sévères, qui, d'eux-mêmes, composent de petits traités à l'imitation des anciens, qui écrivent à leurs amis des lettres latines, témoignage curieux et charmant de leur studieuse rivalité, où Cicéron retrouverait sans se plaindre quelque chose de sa manière et de ses pensées.
« Le dirai-je aussi? Nos plus petits élèves commencent à parler latin! Oui, la langue de l'Église immortelle doit rester familière à ses enfants. C'est une honte, en un pays catholique, que les hommes instruits ne sachent plus que la lire. Nous reprenons donc la méthode de nos anciens Pères, moins savante selon quelques-uns, mais assurément plus pratique, plus facile, plus agréable aux enfants, plus animée^ plus féconde : nous traitons comme une langue vivante cette langue qui nedoit point mourir; nous apprenons le latin en le parlant. »
Il y avait un certain courage à protester, en faveur des études classiques, contre les attaques dont, à la même époque, elles étaient l'objet. C'était le tempS; on s'en souvient, où M. Fortoul inventait la trop fameuse bifurcation^ tandis que d'autres réformateurs, jouet de pieuses illusions, voyaient le salut de la société dans la proscription des « auteurs païens. » L'enseignement libre, tout jeune qu'il était encore, ne se laissa pas emporter par ces courants contraires et garda fidèlement les sages coutumes du passé. Yaugirard fut un des principaux boulevards de la résistance.
Il se défendit également contre ce qu'on appelait
l'éducation pratique et les études spéciales. « Avant d'être des hommes spéciaux, observait à bon droit le P. Olivaint, il faut être des hommes. » Or ce sont les humanités, humaniores litterœ, qui forment l'esprit, qui lui donnent « cette grandeur cultivée*, » cette « éducation générale qui prépare à tout, et qui est l'éducation même de l'âme ^ - Convaincu que l'étude prématurée des sciences compromet les succès que l'enfant serait capable d'y obtenir plus tard, le P. Olivaint, exact interprète des traditions de sa Compagnie, comballait avec énergie cet empiétement fatal au vrai progrès intellectuel.
« Certes nous nous garderons bien, disait-il, tout en déplorant les écarts de quelques savants, de mépriser, de négliger les mathématiques, vers lesquelles le mouvement du siècle nous emporte de plus en plus Si on nous signalait quelque terre nouvellement découverte, nous serions prêts, comme missionnaires, à nous élancer pour gagner des âmes : nous sommes prêts à nous élancer ainsi dans les champs de la science. Le souvenir de nos anciens Pères nous presse, notre vocation nous presse comme aussi l'intérêt sacré que nou6 portons à nos enfants. On donnera donc aux mathématiques, en temps voulu, une sérieuse importance, mais sans leur laisser envahir le domaine réservé des études classiques. »
Dans les programmes officiels, on venait de sup-