CHAPITRE XVIII
l-on dit, M. Carreau, qui, m'a-t-on dit aussi, est trèsaccessible ^ Je suis à la Préfecture de police, quartier des femmes, n*^ 65.
« Ce que c'est que de n'avoir pas l'habitude de ce singulier gî te :toutà l'heure un domestique en balayant a frappé la porte, et j'ai crié : entrez^ de ce ton un peu décidé qui vous amusa quelquefois. Je m'en suis amusé moi-même. Pourquoi serions-nous tristes? Dites bien à tous ceux qui vous parleront de moi de ne pas se décourager. Quare trislis es, anima mea, et quare conturbas me ? Spera in Deo^ quoniam aclhuc confitebor illi^.
« Deux petites commissions pour la première occasion: m'envoycr une loupe dont j'ai tant besoin avec mes méchants yeux. — Je voudrais bien avoir aussi la Doctrine spirituelle du P. Lallemand, que l'on trouvera dans mon prie- Dieu. Un mot au bon M. Moissenet'. Remercîments pour ceux qui, avec tant de dévouement, hier soir, ont fait à travers la maison la triste promenade; remercîments pour vous d'abord.
« Bien à vous, tout à vous de cœur. »
1. « GarreaU; ouvrier serrurier, âgé de vingt-qualre ans, connaissant les prisons pour y avoir séjourné, un peu malgré lui, pendant quatre années. C'était un homme dur, menaçant, haineux et sombre, qui ne fut doux ni aux surveillants, ni aux détenus, ni aux otages. » (M. Maxime du Camp, les Convulsions de Paris, I, 88.) A la fin d'avril, Carreau fut envoyé à la direction de Mazas.
2. « Pourquoi es-tu triste, ô mon âme, et pourquoi me h"oubles-tu? Espère en Dieu, car je confesserai encore son nom. » (Ps. xli, 6.)
3. M. le docteur Moissenet fit preuve du plus généreux dévouement à la Compagnie, durant ces tristes jours, et mérita la reeonnaissauce du P. Olivaint et de tous ses frères.
kkQ PIERRE OLIVAIXT.
Dans la matinée du mercredi saint (5 avril), les prisonniers eurent la consolation de s'entrevoir un instant au greffe, tandis qu'on remplissait les formalités de l'écrou. Interrogé sur ses noms et qualités, le P. Olivaint n'hésita pas à répondre : Pierre Olivaint, prttre et jésuite^ revendiquant ainsi, comme un tilre de gloire, cette qualification si périlleuse alors et si détestée *. Le P. Caubert, se penchant vers un ecclésiastique qui se trouvait près de lui, dit à demi-voix : « H faut des victimes; c'est Dieu qui les a choisies. »
Ce jour-là même, en effet, la Commune faisait afficher une proclamation et un décret qui remplit les honnêtes gens de stupeur. On y lisait: « Article 4. Tous les accusés détenus par le verdict du jury d'accusation seront les otages du peuple de Paris. — Article 5. Toute exécution d'un prisonnier de guerre ou d'un partisan du gouvernement réguUer de la Commune de Paris sera sur-le-champ suivie de l'exécution d'un nombre triple des otages retenus en vertu de l'article 4, et qui seront désignés par le sort. »
L'arrêt de mort planait donc sur la tête de chaque prisonnier. Le P. Olivaint ne paraît pas s'en être ému. Un honnête gardien parlant de lui à M. l'abbé Petit, son voisin de cellule, s'écriait : « Quel homme extraordinaire ! Il vient encore de me dire que, quand même on le mettrait au fond d'un trou, il ne s'ennuierait pas. »