CHAPITRE XVIII
* La porte extérieure était gardée par une centaine de fédérés bien armés ; on ne pouvait pénétrer qu'avec un laisser-passer signé de Raoul Rigault luimême, tant la consigne était sévère. On avait obtenu à grand'peine le laisser-passer ; mais la divine Providence veillait sur nos vénérés prisonniers.
« J'arrivai donc profondément émue, portant suspendue à mon cou la sainte Eucharistie que le R. P. Hubin m'avait confiée. Au moment où je traversais la cour, un brave homme, ancien employé de la maison, m'aborde et me dit tout bas : « Pauvre dame, « dans quel triste temps nous vivons ! vous venez sans ce doute voir des parents ? » Nous échangeâmes un regard plein de tristesse; je passai et j'entrai enfin dans une salle basse, sorte de prétoire où Ton amenait tout ceux que la Commune faisait arrêter et d'où, après un examen très-succinct, on les jetait en prison. J'ai assisté là à des scènes bien douloureuses.
ce Une femme employée depuis longues années au Dépôt de la Préfecture de police, s'est montrée bien bonne et bien dévouée pour nos vénérés prisonniers. C'est elle qui leur remettait les petites provisions qu'on leur apportait régulièrement. Me voyant arriver ce jour-là, 13 avril, avec les provisions accoutumées, elle me dit à voix basse : «^ Les Pères sont là, ce derrière cette porte, réunis aux autres prisonniers ce pour être tout àl'heure transférés àMazas; on attend cdavoiture qui doitlesyconduire.»Elle ajouta: «levais c< prévenir les Pères que vous leur apportez lesprovi- « sions ; mais je ne pense pas qu'ils puissent les pren- « dre, parce qu'ils ont reçu Tordre de laisser ici tous
«les objets encombrants. » Alors je la priai de leur demander seulements'ils consentiraient à emporter avec eux deux précieuses petites boîtes qu'on m'avaitcliargé de leur laire parvenir. Cette excellente geôlière, après avoir fait ma commission, revintmedire qu'ils accepteraient avec bonheur, et devinant ce dont il s'agissait, elle s'approche de moi, ouvre les deux poches du tablier très-blanc et très-propre qu'elle portait , me fait signe d'y déposer moi-même les deux petites boîtes qu'elle alla immédiatement porter aux Pères ; ils me firent très-vivement remercier.
« Les prisonniers attendirent une heure derrière cette triste porte qui nous séparait! Je n'oublierai jamais cette heure pleine d'espérance et d'angoisses, j'espérais les voir passer et recevoir leur bénédiction !
ce On vint enfin les prévenir que, n'ayant pas trouvé de voiture, on ne pourrait transférer les prisonniers que le soir à neuf heures et on donna l'ordre de les réintégrer dans leurs cellules. »
Ils n'y étaient plus seuls; avec eux habitait Celui qui a dit à ses apôtres : « Voici que je suis avec vous jusqu'à la fin des siècles; » Jésus-Christ visitait nonseulement leur prison, mais leur cœur.
« Je suis à Mazas, écrivait le lendemain 14 avril, le P. Olivaint. J'ai été bien content de ce que voies m'avez envoyé hier; mais je V ai fini avant de partir delà Conciergerie *. Quand vous pourrez m'en envoyer encore^ je serai très-heureux. »
1. Le P. Olivaint confond ici /la Conciergerie avec le Dépôt. Plusieurs otages survivants ont commis la même erreur; aucun d'eux ne fui emprisonné; à la Conciergerie.