CHAPITRE IV
très-saint et immaculé Cœur de Marie. Les faits sont environnés d'une trop grande certitude historique pour qu'on les rejette. Ce sont des miracles; mais est-ce qu'un miracle coûte quelque chose à Dieu?
El quel temps fut jamais plus fertile en miracles?...
Peuples de la terre, chantez I Jérusalem renaît plus brillante et plus belle.
« C'est la sainte Vierge, cher ami, qui se charge de remuer ainsi sa France bien-aimée. »
Oui, sans doute, ce grand mouvement de rénovation chrétienne avait son point de départ au ciel ; mais Marie daignait associer à son œuvre, sur la terre, ceux qu'elle aimait davantage. Elle fit la part si belle à nos trois convertis que, de ce moment, leur vie devint un continuel apostolat.
Leur action, toutefois, se fit sentir davantage durant leur seconde année d'École. Les élèves qui composaient avec eux ce cours et se préparaient à l'enseignement des hautes classes étaient en assez petit nombre : trois dans la section des lettres, trois dans la section d'histoire et deux dans la section de philosophie. De là, une plus grande intimité, une simplicité de rapports qui faisaient ressembler la classe à une famille; les professeurs se montraient assez bons pères à l'égard d'enfants parfois espiègles et mutins.
Le maître de conférences pour la littérature française, spécialement chargé de ces sept ou huit élèves, M. Désiré Nisard, était, nous l'avons dit, un esprit distingué, un grave défenseur des traditions littéraires du dix-septième siècle, mais qui empruntait
plus volontiers au siècle suivant ses opinions religieuses. Bossuet était son homme, aimait-il à répéter, et il affectait de voir en lui tout un monde. L'occasion était belle pour nos catholiques de pousser plus loin le maître engagé en si bonne voie, et d'entraîner avec lui la partie encore flottante de son auditoire! On profitait habilement de tout, pour jeter comme au hasard un mot aussitôt relevé par les autres, une allusion qui suffisait pour allumer la dispute. Par exemple, le professeur avait l'heureuse habitude de placer devant lui les œuvres complètes de son auteur favori et d'inviter quelqu'un de ses élèves à ouvrir n'importe quel volume, assurant avec solennité qu'on y trouverait à toute page l'artiste par excellence, le modèle parfait, l'idéal. Quelle joie pour les catholiques, si l'on tombait sur quelqu'une des oraisons funèbres, ou sur quelque belle lettre spirituelle! Un jour, cependant, on tira au sort avec moins de bonheur, et Félix dut lire tout haut je ne sais quel passage de « M. de Meaux «, où il est question du Père Goulu, un savant homme, mais dont le nom malencontreux fut accueilli par une hilarité générale et par de malicieux lazzis. Le silence enfin rétabli, le débat s'engagea sur la forme et sur le fond, sur le style et sur la doctrine. C'était le moment oh Pierre ne manquait pas d'intervenir ; d'un ton moitié grave, moitié plaisant, il posait la question, donnait la réplique, poussait vivement sa pointe. Après une discussion animée, où chacun disait son mot, on en venait à conclure que tel dogme catholique était vraiment admissible^ et même admirable,
que le professeur n'avait contre lui aucune objection bien arrêtée, ni les élèves aucune difficulté bien sérieuse.
Ces controverses amicales, nées inopinément à propos d'une phrase de Bossuet, n'étaient pas le moyen d'action le moins efficace; elles laissaient une bonne impression pour le présent et posaient des jalons sur la route pour Tavenir.
L'influence des catholiques fut moindre sur leurs jeunes camarades de la première année; Pierre Olivaint n'eut guère d'action de ce côté que par le sentiment de respect qu'inspirait à tous son caractère indépendant et élevé. Mais il trouva de dignes amis parmi les jeunes gens qui achevaient alors leur troisième année d'École.
Charles Hernsheim fut de ce nombre. Comme Félix Pitard, il a sa place marquée dans cette histoire, car Olivaint l'aima tendrement et intervint heureusement dans les deux plus grands événements de cette vie si courte et si pleine, la conversion et la vocation.
Hernsheim, issu d'une famille juive de Strasbourg*. eut dès ses premières années plus d'un trait de ressemblance avec Pierre Olivaint : comme lui, il connut, tout enfant, l'indigence ; comme lui, il fut exposé bien jeune, dans une institution de Paris, à tous les périls de l'àme, sans l'antidote de la foi et de la piété. On l'avait baptisé sans trop le préparer à cette grande action; la première communion, machmalement accomplie, ne lui laissait non plus qu'un vague souvenir.