CHAPITRE V
généreuse « Quand je m'interroge, écrivait Pierre, sur toutes ces opinions et ces passions diverses que j'ai traversées depuis environ sept ans, je ne sais si je me fais illusion par orgueil, mais il me semble qu'un mot les explique toutes cl les concilie : c'est celui de dévouement *. »
Non, il ne se faisait pas illusion; c'est bien le dévouement qui lui inspirait dès lors la pensée de s'ollrir sans délai et sans réserve. Mais l'armée de sacrifice compte de nombreux bataillons; au chef de désigner à chaque soldat son poste. Saintement impatient, Pierre dit à Jésus-Christ : Ecce ego, mille me! Par la voix des événements, en suscitant sur la route d'infranchissables obstacles, Dieu lui répondit : Mon heure n'est pas encore venue.
Ces obstacles, Pierre les avait bien confusément prévus; il se promettait de les vaincre. Tous lui venaient du côté de sa famille: elle réclamait une protection et des secours que seul le fils aîné pourrait lui assurer dans un avenir prochain. N'était-ce pas tenter la Providence que de partir en disant : Dieu y pourvoira?
Mais dans le pieux transport qui l'avait saisi, il détournait sa pensée d'une préoccupation, croyait-il, trop humaine, et, si Tinquiétude troublait son cœur, il s'accusait de lâcheté et de défiance.
Le jour approchait cependant où Lacordaire et ses jeunes compagnons devaient quitter la France. Glivaint se fit alors un devoir de confier son dessein de
1. Lcltre de Pierre Olivaint au P. Larordairo, du 8 avril 1839.
fuite à son plus vieil ami de collège , pour lequel il n'avait jamais eu rien de caché. Celui-ci, un peu moins âgé, mais d'une maturité précoce et que ses intimes appelaient à cause de cela le philosophe, admira, sans l'approuver, une détermination qu'il jugeait imprudente. De graves raisons, selon lui, s'opposaient au départ d'Olivaint. La plus forte, celle à laquelle ce dernier ne pouvait rien opposer, consistait dans le tableau rigoureusement exact du triste état de fortune où se trouvait la famille de Pierre. Abandonnerait-il sa mère presque sans ressources, son frère sans position, sa sœur souffrante? Dans une telle situation, son rigoureux devoir n'était-il pas de se dévouer aux siens, du moins jusqu'au jour où sa présence ne leur serait plus indispensable ?
Cette froide discussion, présentée en style d'affaires, déconcertait par son évidence toute velléité de réfutation. Ce fut un coup de foudre pour Olivaint qui déjà avait donné sa parole à celui qu'il appelait « son père et son maître. » La perplexité de son esprit fut extrême. Rester, n'était-ce pas manquer à l'appel de Dieu, pour acquiescer lâchement, comme il disait, « à la chair et au sang? » Partir, n'était-ce pas désobéir au commandement divin d'honorer sa mère?
La lutte fut longue et terrible. Un ami avait fait pressentir à Mme Olivaint le coup douloureux qui la menaçait. « Elle devint toute pâle, raconte-t-il dans une lettre écrite le jour même, et elle me dit seulement : Qu'il parte, si c'est son bonheur^ il ne doit pas se mcrifier pour moi. Puis, elle alla s'asseoir; des larmes