CHAPITRE V
demander ù Dieu un peu de force, et je m'étais relevé de ma prière calme, plein de confiance, et prêt à vous suivre. Aussi j'ai supporté les premiers transports de la douleur de ma mcrc sans être ébranlé. J'étais étonné de me trouver si ferme ou plutôt si dur, et, je le crois, si je n'avais eu à vaincre que ses larmes et SCS plaintes, mon courage n'aurait pas failli. Mais elle m'a révélé sursa position des circonstances que j'ignorais et sur lesquelles, par conséquent, Je n'avais pu réfléchir. Toujours elle me les avait cachées jusqu'ici, comme elle me cachait toutes ses souffrances, m'aimant trop pour me faire partager ses peines, et trop dévouée pour me laisser voir à quels sacrifices elle avait été réduite. Je croyais que la maison qu'elle occupe pouvait suffire à ses besoins et à ceux de ma sœur, et j'espérais que Dieu maintiendrait les choses en cet état. Mais si je pars, ma mère sera obligée d'épuiser ses dernières ressources, de vendre ce qui lui reste de tant d'objets qu'elle a déjà vendus, sans me le dire, pour soutenir mon frère et ma sœur, et payer les dettes qu'elle a contractées sans me le dire aussi, mais en attendant toutefois mon secours avec confiance. Si je pars, elle sera obligée délaisser là sa maison et de se mettre au service des autres malgré son âge et sa faiblesse. J'ai cédé, monsieur, en apprenant tout cela, non pas avec l'effusion de la piété filiale, mais après deux heures de réflexions froides, pendant lesquelles je ne pouvais ni prier ni pleurer. J'ai pensé qu'il était de mon devoir de rester, et cependant je pensais aussi qu'il était de mon devoir de partir. Lâche si je reste, lâche si je pars, je suis ac-
s 4 PIERRE OLIVAINT.
câblé sous la décision que j'ai prise ! Si je vous suivais maintenant, ma conscience ne me laisserait pas en repos, je m'accuserais du malheur des miens dont je suis l'appui. En ne vous suivant pas, je me reproche amèrementd avoir résisté à rEsprit-Saint,puisque c'est en son nom que vous m'aviez dit de venir. Peut-être les persécutions vous attendent, et je ne souffrirai pas avec vous, je ne porterai pas avec vous ma croix. Je me suis rappelé déjà bien des fois saint Pierre qui renonça son maître, et je ne sais pas si je n'ai pas connu hier quelques-unes de ses larmes, quand j'ai dit à ma mère que je lui étais rendu. Je n'ai plus alors été maître de ma douleur, et j'ai compris que de tous les sacrifices auxquels j'ai dû penser depuis quelque temps, le plus grand était de ne pas me donner tout entier à Dieu en me donnant à vous.
c* Maisjerespère,monsieur, je pourrai vous rejoindre un jour, bientôt peut-être; ma mère me demandait hier un délai d'une année seulement. Qu'il soit plus long ou plus court, mon âme n'en sera pas moins toujours avec vous; je n'oublierai point que vous m'avez serré contre votre sein, que vous avez imprimé sur mon front et sur mes joues un triple baiser de paix et de fraternité qui m'a fait penser à la très sainte Trinité divine, à l'aimable trinité des vertus théologales, qui doivent resplendir dans un bon serviteur de Jésus-Christ, et aussi à cette trinité providentielle que vous avez formée avec les deux compagnons qui se joindront à vous. Mon ami aura le bonheur de vous suivre. Puisse Dieu mettre en lui le courage qui m'a manqué