CHAPITRE V
a Pourrez-vous, monsieur, me pardonner ma faiblesse et mon attachement à la chair? Je voudrais savoir si vous me pardonnez, et il me semble que je n'oserais plus paraître devant vous. J'aurais cependant désiré bien vivement recevoir avant votre départ votre bénédiction au nom du Christ et du Saint-Pcre qui vous a envoyé. J'aurais désiré obtenir de vous quelque signe sensible qui forçât mon souvenir à vous rester fidèle et dont la vue me rappelât, au milieu de mon travail et dans les heures de sécheresse et de dégoût, que vous me permettez encore de penser à vous rejoindre; que je dois faire de continuels efforts vers la science, la piété, le dévouement pour devenir digne de votre œuvre ; que vous m'avez marqué de votre cachet et que vous avez en quelque sorte attaché la corde à mon cou, pour me servir d'une parole que vous disiez hier et qui m'a fait tressaillir de joie et d'amour pour l'obéissance : Diilce jugum !
c< Priez Dieu, monsieur, pour que plus tard je ne me démente pas une seconde fois, pour qu'il m'accorde un grain de sénevé. De mon côté, je ne manquerai point, quoique mes prières ne puissent être bien agréables à Dieu, de prier chaque jour, plusieurs fois, pour vos ouvriers, pour votre œuvre, comme si je pouvais me dire
« Un de vos soldats, un de vos frères sous l'habit de saint Dominique,
« Olivaint.
< 13 février 1839. r,
Pierre ne renonçait donc pas à rejoindre un jour
celui qu'il ne pouvait suivre encore. S'il ne parlait pas aussitôt, ce n'était point, comme il s'en accusait dans son humilité, que le courage lui manquât; sa conscience lui dictait un devoir auquel tous les attraits les plus héroïques devaient pour un temps céder.
L'abbé Lacordaire approuva ces délais nécessaires et consola de son mieux la douleur de son jeune ami Yingt jours plus tard, le 7 mars 1839, il se mit en route pour Rome avec Hippolyte Réquédatetunjeune prêtre versaillais qui ne persévéra pas dans son premier dessein.
Olivaint accompagna les pèlerins jusqu'à la voiture, et là, comme il le dit lui-même, « il leur fit les adieux et la reconduite. » Absents, il ne les oublia pas. Apeineles premiers dominicains français étaientils établis au couvent de la Quercia, près de Viterbe qu'une lettre de Pierre leur parvint. Cette lettre est datée du 8 avril. Or, Lacordaire et ses compagnons ne partirent de Rome pour Viterbe que le 10 du même mois ; Pierre était donc fidèlement tenu au courant de tout ce qui intéressait les novices de la Quercia. C'était son frère Hippolyte, correspondant assidu, qui lui racontait les moindres événements survenus dans la nouvelle famille.
« Paris, 8 avril 1839.
« Mon père',
a II y a quelques années, quand, cédant au sentiment religieux qui s'éveillait en moi, j'allais vous
1. Celle lellre est adressée à. Monsieur Réquêdat., au couvent da, Dominicains, à Viterbe. Malgré celle suscriptionj elle est écrite tou entière au P. Lacordaire.