CHAPITRE V
entendre au collège Stanislas, j'étais loin de penser qu'un jour j'aurais franchi pour vous aborder celle foule qui me séparait de vous. Cependant j'étais attiré vers vous par une force puissante, car votre parole répondait à tout ce qui agitait mon cœur, l'amour du peuple, l'amour de la France, l'amour de Dieu. Depuis, j'étais toujours ému à votre nom ; je m'informais avec inquiétude de toutes vos voies, comme s'il devaity en avoir une oùje pusse vous rencontrer. Enfin je vous ai connu. Je me suis donné à vous tout entier par l'âme ; je vous appartiens, mon père et mon maître ; et puisqu'il ne m'est pas encore permis de renoncer à tout pour servir avec vous Jésus-Christ dans l'œuvre qu'il vous inspire, je mets sous votre garde, en même temps que sous celle de Dieu, mon désir de vous rejoindre et cet attrait que je n'oserais nommer une vocation, si vous ne l'aviez ainsi nommé vous même. Yeillez de loin sur moi par les conseils elles encouragements de votre amour. Qu'une ligne de vous ajoutée aux lettres démon bon frère Réquédat me rappelle de temps en temps queje vous suis attaché, que je dois être prêt à répondre quand le moment sera venu et à me dévouer derrière ceux qui m'ont donné l'exemple. Quand je m'interroge sur toutes ces opinions et ces passions diverses et contradictoiresque j'ai traversées depuis environ sept ans, je ne sais si je me fais illusion par orgueil, mais il me semble qu'un mot les explique toutes et les concilie : c'est celui de dévouement. Par le sentiment que ce mot représente, mon frère et moi nous avons ôXé constants dans*notre inconstance. Quels reproches j'au-
rais à me faire toute ma vie, si, maintenant que vous avez proposé la tache à notre ardeur incertaine, je laissais mourir en moi un sentiment si longtemps entretenu ! Avec la grâce de Dieu, j'espère le conserver encore. Cependant, chaque jour, l'égoïsme aussi m'entraîne et je retombe dans les pensées de la chair ; chaque jour des heures mauvaises détruisent et dispersent l'ouvrage commencé avec bien de la peine dans une heure plus recueillie, et ces défaites si fréquentes me font assez voir que je ne dois nullement m'assurer en moi-même. Souvent, quand je cherche à me relever, je me dis qu'il me serait plus facile de m'élancer tout d'un coup à l'extrémité du bien par l'effet d'un sacrifice complet et sans retour, que de rester tranquille et ferme dans la pratique des plus simples devoirs ; mais ce n'est là sans doute qu'un raisonnement commode pour excuser ma faiblesse et flatter mes espérances. Comment serais-je fidèle dans les grandes choses, si je ne le suis pas dans les petites? Vous m'avez dit, mon père, que vous m'emportiez avec vous dans votre solitude romaine; je m'aperçois bien tristement à mes chutes si faciles et si nombreuses que je vis encore à Paris loin du cloître. Cependant si quelquefois, en parcourant les corridors du monastère, vous me rencontrez par la pensée, comme une âme en peine qui vous cherche, priez pour que loin de vous je commence à me sanctifier comme si j'étais auprès de vous, pour que je me prépare dignement à entrer dans votre pieuse milice, si plus tard, avec la permission de Dieu, vous consentiez encore à me recevoir. Je ne puis prévoir