CHAPITRE V
l'époque où je serai libre. Je crains d'êlre retenu par mes liens pendant longtemps encore, même après votre arrivée en France, et cependant je n'ose pas désirer que ces liens soient rompus, tant je vois de douleurs pour d'autres dans ce sacrifice. Si ma pauvre mère retrouvait la foi de sajeunesse, et cette ferveur qui la portait alors à vouloir aussi se consacrer à Dieu, elle m'offrirait elle-même à Dieu à sa place, et la première elle me dirait de partir et de prononcer en quelque sorte les vœux pour elle-même. Je prie et j'espère.
« Le nombre de vos compagnons sera bien accru sans doute quand je viendrai timidement me mêler à eux. Il semble que le bienheureux P. Jourdain, le courtisan qui gagne les hommes, le fasse encore de nouveau. Plusieurs jeunes gens m'ont fait connaître leur dessein secret de s'associer à vous, et l'un d'eux que vous avez vu, Hernslieim, me charge de vous parler de lui dans ma lettre. Il réclame avec instance la faveur d'aller dès maintenant s'enfermer avec vous dans votre couvent. Voici ce qu'il vient de m'écrire :
ce Je me suis retiré pour deux ou trois jours à la campagne, afin d'être tranquille. Je profite de mon repos pour causer un peu avec toi. — La vie que je mène maintenant me déplaît fort ; je ne puis pas étudier à mon aise et je n'ai certes pas étudié assez pour être en quoi que ce soit utile à la nouvelle cause que j'ai embrassée. Gela me tourmente et me désole presque. Je suis obligé de disDuter au monde le loisir
de peniser et de réfléchir, et je ne puis revenir à moimême qu'à travers les mille obstacles de la vie mondaine. 11 est impossible quecela dure ainsi longtemps. J'ai formé depuis quelque temps, pour échapper à ces influences et à ces distractions que je déteste, un projet qui te paraîtra peut-être aventureux. Je veux avant quelques mois aller à Rome retrouver M. Lacordaire et me faire dominicain. Mon intention était de le faire plus tard, mais pourquoi pas toutdesuite? Pourquoi ne pas chercher maintenant déjà une solitude qui me plaît et qui, plus tôt j'irai, plus tôt me donnera les moyens et la force nécessaires pour convertir les hommes à la foi et les amener à un bonheur qu'ils ignorent? Il ne faut pas faire de la religion à demi. La religion suffît pour tous les instants du jour et de la vie. Je ne veux pas être, je ne peux pas être à la fois catholique, philosophe, homme du monde : Je veux et j'espère que je pourrai être exclusivement catholique. L'orgueil de la raison libre n'a pas grand mérite. Chacun peut dire : je ne crois pas. Mais le difficile c'est de croire, au contraire. C'est une triste indépendance que celle qui se révolte contrôla parole môme de Dieu. C'est une morale aisée de se contenter d'être honnête homme et de supprimer ainsi d'un trait les devoirs envers Dieu, quand on reconnaît les devoirs envers les hommes. — La foi revient aujourd'hui et commence à reprendre un juste empire; mais il faut soutenir cet élan chrétien ; il ne faut pas que cet enthousiasme qui renaît passe en un jour et ne laisse au monde qu'une triste déception. Pour cela il faut agir toujours et par mille moyens. Les églises