‹ Pierre OlivaintChapitre 68 sur 293 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

indisposition qui dure encore. Toutefois, je n'ai manqué que quelques classes, et je n'ai pas voulu interrompre malgré les recommandations de mon proviseur qui voulait me faire partir pour Paris, afin que je pusse rétablir ma sanlé. De plus j'ai gagné vers Noël une toux qui ne m'a pas quitté, et pour laquelle une classe de deux heures par jour, dans laquelle il faut toujours parler, n'est pas un excellent remède. On m'effrayait en me disant que j'avais une phthisie pulmonaire, une péripleuropneumonie, des tubercu- .es au poumon..., que sais-je? Je me perds dans tous ces termes que je ne comprends pas, et je n'en suis pas moins assez gai, comme à Paris dans les beaux jours. J'oubliais de te dire aussi que j'avais eu l'incomparable bonheur de loger pendant quelque temps la grippe. «

Ce ton de joyeuse humeur dissimulait à peine la gravité du mal; aussi recommande-t-il à ses amis de n'en rien dire à Mme Olivaint, « pour ne pas tourmenter inutilement sa petite mère. » Il les conjure de ne penser qu'à elle seule. « Quand je songe, écritil, à toutes ces âmes chéries, moi maintenant si loin, les larmes me viennent aux yeux, mais j'éprouve en même temps une consolation bien vive. J'ai donc des frères qui n'abandonnent pas ma bonne petite maman! Chers amis, me sera-t-il jamais possible de m'acquitter envers vous? Pour toi, mon bon frère, plus que jamais, je sens combien je te suis attaché. Il n'y a pas une goutte de mon sang que je ne donnasse volontiers pour toi. En portant à ma bonne petite mère, à ma pauvre petite mère des soins si

assidus, tu m'as fait plus de bien que si tu me les avais prodigués à moi-môme.... Il y a, dans les amitiés humaines, une action de Dieu invisible et pourtant manifeste, qui les féconde et qui les vivifie. D'anciens amis se sont retirés quand ils ont compris que leurs secours allaient devenir nécessaires, mais vous, vous avez été les consolateurs.... »

Sept mois se passèrent ainsi : Pierre Olivaint, qui toussait, disait-il, « à faire trembler les maisons, « fut contraint plusieurs fois de garder la chambre. Il avouait que le plus fameux médecin du pays, d'accord avec toute la faculté, lui ordonnait le repos et un prompt changement d'air. Son désir était donc de revenir à Paris, à condition d'y gagner assez pour n'être en rien à la charge de sa mère. « Je ne veux pas courir le risque de tomber, moi aussi et à vingtcinq ans, sur les bras de cette pauvre mère qui n'en peut mais; et crois-le bien, je m'imposerais encore une année d'éloignement, plutôt que de consentir à cette lâcheté. »

Le retour auquel il songeait fut brusqué par un bien douloureux événement. Nous avons dit que la jeune sœur de Pierre avait été admise à la succursale de la Maison de la Légion d'honneur. Cette entant était particulièrement chérie de son frère aîné, qui remplissait à son égard tous les devoirs d'un père.

« Nathalie Olivaint, écrit la digne Supérieure de la Maison d'Écouen', était douée d'un extérieur plein de

1. Celle maison d'éducation de la Légion d'Jjonneur, dirigée par les religieuses de la Sociélé de la Mère de Dieu, élait alors siluée à Taris, rue IJarbelle, 2; elle a élé Iransférée en 1851 au châleau d'Écouen.

CHAPITIIE VI. Vlb

charmes, d'une intelligence remarquable, d'un caractère doux et d'une vertu au-dessus de son âge. Aussi, quoique des milliers d'enfants aient passé depuis sous nos yeux, le souvenir de Nathalie n'est pas ellacé. La mère infirmière qui l'a soignée, — car elle était presque toujours souffrante, — se la rappelle parfaitement malgré son grand âge; il est vrai que sa mémoire est aussi fraîche, aussi fidèle qu'à vingt ans. Cette enfant l'a tellement frappée, qu'il a suffi de prononcer son nom pour que sa physionomie môme lui revînt à l'esprit.

« Déjà atteinte de la terrible maladie de poitrine dont elle mourut à seize ans, Nathalie fut en proie à de continuelles douleurs pendant ses trois années et demie de pension, mais à l'infirmerie comme dans les classes elle édifia tout le monde. Ses compagnes dont elle était le modèle, l'aimaient comme une sœur, et SCS maîtresses voyaient avec consolation se développer tous les jours dans son âme les précieux germes que la grâce divine y avait déposés.

^c Douce et patiente durant la maladie, elle ne laissa jamais échapper une plainte, ne manifesta jamais aucun de ces caprices, aucune de ces petites exigences si ordinaires en pareil cas à des enfants de douze à quatorze ans. Le médecin lui-môme, M. le docteur Gaillard^ ne la visitait jamais sans en ôtrc édifié. ^>

Avant de partir pour Grenoble, Pierre Olivaint avait constaté déjà l'état de langueur et de mélancolie auquel sa jeune sœur était réduite. Mais il l'attribuait moins à la maladie qu'à une sorte de nos-

talgie, éprouvée par l'enfant à chaque séparation d'avec les siens. Il vint donc au couvent afin de se mieux renseigner sur la santé de celle qu'il appelait « sa petite religieuse. » La bonne mère infirmière dut le désabuser et lui fit comprendre, avec tous les ménagements possibles, que Nathalie était frappée d'un mal qui ne pardonne pas. Pierre était parti pour son poste, plein des plus tristes pressentiments. Bientôt on lui apprit que sa sœur avait quitté la pension; puis, qu'elle respirait l'air de la campagne à Corbcil, qu'elle souffrait, elle aussi, de la grippe, que sa mère était inquiète. Aussitôt il écrivait à son ami : « Parlemoi de Nathalie.... J'espère bien que tu ne manqueras pas de me dire la vérité : crois bien que je pourrai la supporter, et ne t'impose pas comme un devoir de me cacher ce qui me ferait de la peine. Comment la trouves-tu et qu'en pense le docteur ? Il y a là encore bien des larmes et bien des douleurs que je n'ai pas connues, et je riais ici peut-être, et j'étonnais par ma gaieté ceux qui me voient, pendant que ma pauvre mère passait les jours et les nuits à soigner sa petite malade et à se rendre malade elle-même. »

Vers le mois de juillet, le mal fit d'effrayants progrès. Mme Olivaint ne prenait plus aucun repos et passait, en effet, les jours et les nuits au chevet de sa fllle. Trois ou quatre amis intimes, ceux-là même qui avaient promis à Olivaint de le remplacer auprès de sa mère, se constituèrent gardes-malade, et tour à tour, chacun deux fois la semaine, ils venaient veiller auprès de la pauvre veuve, dans la maison solitaire.

Une nuit que l'un d'eux était là, Mme Olivaint.

Page 1