CHAPITRE VIII
Cet homme généreux n'avait pas fait des ingrats, et Pierre Olivaint put voir la population entière de Montmirail et des villages voisins se presser aux funérailles de leur bienfaiteur.
« Dans le vieux château, habitait l'aïeule octogénaire que tous abordaient avec vénération. L'âge n'avait pas altéré ses traits réguliers, nobles, imposants, il n'avait fait qu'ajouter à la majesté de ce beau visage.... » Ainsi parle de Mme de Doudeauville quelqu'un qui l'avait bien connue*. Modèle accompli des douces vertus qui font le charme du foyer, elle avait mérité d'être appelée dès son vivant la sainte Duchesse. Elle groupait autour d'elle trois générations, parmi lesquelles la mort, en passant, avait laissé bien des vides ^
de la fièvre, il s'épuisait à ce labeur, on le pressait de s'abstenir : « Il n'est pas nécessaire que je me porte bien, dit-il, mais que les malheureux n'attendent pas. »
1. Vie de la duchesse de Doudeauville, p. 317. (Paris, Lecoffre, 1877.)
2. Mme la duchesse de Doudeauville, descendante de Louvois, avait épousé, en 1779, le vicomte delà Rochefoucauld-Surgères, auquel elle apportait en dot, avec la terre de Montmirail, le duché de Doudeauville. De celte union naquirent deux enfants : un fils, le vicomte Sosthènes de la Rochefoucauld, qui s'unit, en premières noces, à la fille unique du duc Mathieu de Montmorency, et une fille, mariée à M.deRastignac et morte saintementdès 1802.MmcdeH'astignac îai.ssait une fille qui devint l'enfant chérie de son aïeule et épousa M. François de la Rochefoucauld-Liancourt.M.Sosthènes de la Rochefoucauld-Doudeauville eut six enfants, dont les deux aînés, MM. Stanislas et Sosthènes, eurent pour précepteur un pieux ecclésiastique, M. Dernier. D'autre part, M.François de la Rochefoucauld-Liancourt eut trois fils: M. le duc de la Rochefoucauld, M. le duc de la Roche-Guyon, et le comte Georges, l'élève de Pierre Olivaint. Ce dernier mourut à trente-trois ans. En 1841, le château de Montmirail réunissait autour de la sainte duchesse les membres des deux familles de Doudeauville et de Liancourl.
Ses petits enfants et son arrière-petit- fils Georges écoutaient avec avidité les récits de l'aïeule, alors aveugle, et qui trouvait sa consolation dans cette société charmante. « La bonne grand'mère rappelait ses souvenirs afin de les instruire sans les ennuyer. Elle avait beaucoup d'histoires à raconter, des histoires de la Révolution palpitantes d'intérêt, mais dans lesquelles elle s'effaçait toujours, pour faire ressortir ses parents, amis et serviteurs, et surtout l'action de la Providence. On était suspendu à ses paroles; elle entremêlait son récit de réflexions courtes, mais incisives, à la portée du petit auditoire, faisant comprendre l'utilité de savoir se servir soi-même, d'apprendre à se contenter de peu, et combien il importe d'être prêt à tout événement. On l'interrompait par mille exclamations : Vous avez vu toutes ces vilaines clioses!... souffert tout cela M... »
Pierre Olivaint, en présence de cette femme vénérable qui semblait ne plus appartenir à la terre ni au temps, sentaitsonâmes'éleverplus facilement vers Dieu. Gomme les enfants, mais pour d'autres motifs, il recherchait la conversation de Mme de Doudeauville. Celle-ci parlait si bien de Dieu et de ses saints ! Elle racontait avec tant de charmes comment, s'appuyant sur une ancienne amitié qui avait uni au collège des Jésuites son père, le marquis de Montmirail et Alphonse de Liguori, elle avait autrefois écrit à ce dernier pour lui demander ses prières, et avait reçu de lui le petit livre des Visites au Saint-Sacrement, relique fidèlement
!. Vie de la duchesse de Doudeauville, p, 306»,