Actes, p
à la prison de la Roquette, le mercredi 24 mai, à l'heure de la promenade en commun de tous les otages. C'est lui qui vint se faire reconnaître à moi, me serrer la main et m'embrasser avec effusion, non sans un retour mélancolique sur les douloureuses circonstances de cette étrange entrevue, en un pareil lieu, et après une vie départ et d'autre si diversement agitée. Puis me prenant à part, le P. Olivaint, la main dans la mienne, d'un ton à la fois affectueux et grave, me tint le langage d'un prêtre et d'un ami, et voulut s'assurer si je comprenais comme lui notre situation et ce qui nous restait à faire. Evidemment son sacrifice était fait: depuis l'avant-veille, il n'avait conservé aucune illusion, aucune lueur d'espérance; et sa ferme amitié ne chercha pas à dissimuler un sentiment de satisfaction quand je lui avouai que je voyais les choses comme lui, que du reste rien ne nous séparait en ce moment suprême, et que j'avais eu le bonheur de trouver déjà auprès de mon compagnon de cellule, prêtre des Missions étrangères, ce que je lui aurais demandé si notre rencontre avait eu lieu un jour plus tôt. « Fort bien, mon cher camarade, me dit-il avec son calme sourire ; mais il me semble que vous m'apparteniez et que j'ai un peu le droit d'être jaloux. «
« J'ai revu le P. Olivaint le lendemain jeudi, après la mort de Mgr l'archevêque, et aussi le vendredi, jour où il devait lui-même subir le martyre. J'ai eu le triste bonheur de converser chaque fois longtemps avec lui : sans insister sur l'imminence trop visible du péril, il détournait évidemment la pensée de son
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interlocuteur, comme la sienne, de tout ce qui aurait pu éveiller de vaines espérances ; et sa courageuse charité s'attachait à faire regarder en face une destinée pour ainsi dire inévitable, à hausser le cœui au niveau de la dernière lutte. Faisant bon marché de sa propre vie, il rabaissait son dévouement à lui, prêtre de l'Eglise militante, aux proportions les plus simples et les plus modestes ; et pour soutenir des défaillances bien naturelles, presque légitimes, à l'entendre, il s étudiait à relever et à grandir notre sacrifice que les liens du sang et de la famille semblaient rendre plus difficile à accomplir. « Dans ces conditions, disait-il, une mort chrétienne est vraiment comme un second baptême ; et l'on peut s'abandonner avec la plus entière confiance à la miséricorde de Dieu. »
« J'ai le douloureux regret de n'avoir pu lui serrer une dernière fois la main au moment du funèbre appel. Tous ceux qui se sonl trouvés auprès de lui a cette heure suprême ont rendu témoignage de la fermeté calme et sereine, de la simplicité héroïque dont il a fait preuve. »
Le P. Olivaint entendait mourir, comme il avait vécu, uniquement occupé du service de Dieu et du salut des âmes. Son zèle était ingénieux à saisir la moindre occasion d'édifier, de fortifier ses compagnons de captivité. « Il me prêtait ses livres, raconte M.Bayle, vicaire général de Paris, et il m'engageait à commencer la retraite. Il me montra encore un> tite image de la sainte Vierge, nouvellement édité*- : au milieu des tètes de tigres qui formaient l'encadre-
ment, le divin Enfant reposait avec sérénité sur le sein de sa mère : « Voyez donc, me dit-il, comme c'est bien là notre situation. »
Une vénération compatissante poussait le P. Olivaint à s'attacher surtout à la personne de l'archevêque de Paris. Souvent l'infortuné prélat, affaibli par les privations et par la souffrance, demeurait à moitié couché sur son grabat. Alors le P. Olivaint venait s'asseoir à ses pieds et ensemble -ils parlaient du passé et du présent, pouvaient-ils encore parler de l'avenir ? Que l'on s'entendait bien après avoir souffert ensemble pour la sainte Eglise et le nom de Jésus ! Dès le premier jour, les vivres commencèrent à faire défaut à la Roquette ; le pain môme devenait rare. Sans doute le combat des rues qui gagnait toujours du terrain, gênait le ravitaillement ordinaire. Le P. Olivaint prenait dans ce qui lui restait encore un peu de pain d'épices ou de chocolat en tablettes; ainsi il était donné à un pauvre religieux de faire la charité à un archevêque de Paris1 !
« Le mardi matin, raconte encore M. l'abbé Bayle, je suis allé voir Monseigneur dans sa cellule; je l'ai trouvé assis sur sa paillasse et le P. Olivaint assis lui-même à côté de lui. Je n'ai passé qu'un moment avec eux; mais tout dans leur attitude me faisait supposer que le pontife avait dû témoigner au religieux la plus grande confiance. »
Le 24 mai, fête de Notre-Dame auxiliatrice, fut pour les captifs, dont plusieurs, le soir, devaient être mar-
l. Acie*, p. 169.