‹ Pierre-Paul RubensChapitre 2 sur 9 · A SAINT- JEÀN DE MALINES · texte numérisé non relu

A SAINT- JEÀN DE MALINES

Vous me demandez quelques notes, mon cher directeur, concernant l'histoire des arts. Pour vous avoir fourni, l'autre jour, un fragment du testament d'un ancien bourgmestre de Bruxelles dans lequel il était question de tableaux, vous croyez que je dois avoir une foule de documents de cette espèce. Tout est dans les vieux papiers! me dites-vous. Cela est un peu vrai. Malheureusement, tous ceux qui, comme moi, hantent les ténèbres des vieux papiers et des parchemins antiques, tous vous diront que l'on y trouve, en général, plus de témoignages pour faire pendre des hommes, que de notes pour faire des panégyriques d'artistes.

11 y en a, cependant, des notes, et je vous offre celles que je recueille. Mais il faut vous contenter de peu et de ce que fournit « l'hasard de la fourchette ». On ne trouve pas tous les jours des rubis pour des couronnes. Et puis il faut

me permettre de faire d'horribles mélanges de temps, de lieux, de peintres, de musiciens, d'architectes, de faïenciers, de tout ce qui tient à Fart de près ou de loin. Ceux, du reste, qui s'intéressent à ces choses, les classeront dans leurs dossiers respectifs, si elles en valent la peine.

Je commence — à tout seigneur, tout honneur, — par Rubens.

Il y a quinze jours, par une belle éclaircie dans ces jours de brouillards, je revoyais à Malines le superbe tryptique de Saint-Jean de Malines, l'œuvre de prédilection du grand artiste d'Anvers, et tout en l'admirant, je songeais que cette œuvre avait failli nous échapper sans rémission. J'ai là, dans une farde de noies recueillies par Philippe Baert, dont on connaît les mémoires sur les sculpteurs des Pays- Bas, publiés par Reiftenberg, j'ai là un fragment de mémorial historique, tenu par Govaerts, curé de l'église Saint- Jean, qui m'en fournit la preuve. Ce fragment nous dit, en latin, les dangers qu'a courus le célèbre tableau, du temps où Louis XIV faisait acheter partout les chefs-d'œuvre de l'art.

Cette note est-elle inédite? Je n'oserais l'affirmer. Je ne trouve pas de trace du fait dont il est question dans les dernières biographies de Rubens, ni dans l'excellent Inventaire des objets cl art, etc. qui se trouvent à Malines, par M. Neeffs. Peut-être se cache-t-elle dans quelque ouvrage relatif à la ville de Malines. Mais ce serait long à rechercher. Donnons-la donc, à tout hasard, mon cher directeur, et si l'on nous censure, je répondrai en cilant des savants très-huppés qui ont publié « pour la première fois » des vieux papiers qui avaient déjà vu sept fois le jour.

Voici cette note :

« En 1610, le 24 décembre, fut nommé curé de l'église

Saint-Jean, le révérend M. Alexandre Vander Laen : il rem- \ plit cette fonction jusqu'en avril 1613, époque où il devint chanoine de Saint-Rombaut.

u C'est à ses actives démarches que l'église doit le magnifique tableau de P. P. Rubens qui orne le maître-autel. Enl681,le duc de Richelieu témoigna le désir de faire l'acquisition des deux volets de ce tableau, qu'il avait admiré lors de son voyage d'agrément dans ce pays à l'époque du traité de paix. Le baron de Poederlé nous écrivit à ce sujet deux lettres ; dans la première, du 19 janvier 1681, il nous offrait de la part du duc, pour ces deux volets, la somme de 6 000 florins, plus 100 pistoles au curé. Dans la deuxième lettre, que je reçus le 1er février de la même année, il réitéra ces mêmes offres. Le samedi, 5 février, vers le soir, un agent du duc vint me trouver et me présenta, toujours pour les deux volets seulement, 10 000 florins.

« Je répondis qu'il n'était pas en mon pouvoir de traiter de cette vente ; il me demanda alors de vouloir bien m'adresser à ceux de qui la chose dépendait. C'est ce que je fis. Je parlai d'abord à M. le vicaire général Aimé de Coriache, qui me dissuada d'aller plus loin, en me disant : En compt daer niet aen (ne touchez pas a cela). Je vis ensuite M. Corne de Wachtendonck, bourgmestre de la ville et paroissien de notre église. Celui-ci me dit que nous ne pouvions pas vendre ce tableau, parce que c'était un don des paroissiens, qui en avaient formé le prix par trois collectes successives faites par le curé et les clercs. Et en effet, je trouve dans les comptes de notre église, que M. le curé et les clercs firent ensemble quatre tournées dans la paroisse pour recueillir les 1800 florins que coûtèrent les tableaux de Rubens, savoir celui des trois rois mages, les

deux volets et les trois petits tableaux qui se trouvent au- I dessous. Nous conservons toujours religieusement dans nos archives la quittance originale du peintre.

« J'allai voir aussi maître Luc Franchois, notre paroissien, qui était regardé alors comme le premier peintre du pays et qui aurait pu nous faire des copies très-exactes des deux volets (et cela faisait partie de l'offre du duc). Mais il me pria instamment de ne pas donner suite à la demande. « Si vous vendiez cette œuvre, ajoutait-il, ce ne serait pas seulement cette ville, mais le pays tout entier qui nous crierait : Barrabas! car cette œuvre est le joyau de la peinture de notre pays. Rubens a exécuté quatre tableaux qui excellent parmi ses meilleurs : la Descente de croix, à Notre-Dame d'Anvers; le Christ marchant sur Veau, de l'autel des Poissonniers, à N. D. de Malinos; Job sur le fumier, dans l'église de Saint-Nicolas, à Bruxelles, et notre Adoration des mages, de Saint-Jean. Or, ce dernier tableau était considéré par Rubens lui-même comme étant son œuvre la plus parfaite, car il avait coutume de dire aux amateurs qui venaient lui faire visite : « Allez à Saint-Jean de Malines et voyez si jamais j'ai fait mieux. »

« En 1684, je fus par occasion chez le baron dePoederlé, qui me dit, en présence du révérend M. Jean Ingers, chanoine de Saint-Rombaut, qu'il avait commission de nous offrir jusqu'à la somme de 15000 florins, s'il y avait eu quelque espoir pour lui de conclure la vente. »

L'œuvre de Rubens a subi, depuis, d'autres vicissitudes, mais, heureusement, la majeure partie nous est restée.

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