CORRESPONDANCE DE P. P. RUBENS
(( La correspondance d'un homme est sa meilleure biographie. » Ce dicton vulgaire peut être discuté; en tout cas, il ne trouverait son application que pour certains hommes et à la condition d'avoir la correspondance au complet ou à peu près.
En ce qui concerne Rubens, par exemple, nous devons bien le dire : ce que nous connaissons de ses lettres n'est pas suffisant pour faire apprécier l'homme sous toutes ses faces. Tout un côté de sa glorieuse existence est encore à peu près dans l'ombre: le côté diplomatique. La publication d'une partie des documents existant en Angleterre, et relative aux négociations avec le gouvernement de ce pays, publication faite par M. Sainsbury (1) a déjà mis en lumière les qualités du peintre, agent politique. Notre savant archiviste général, M. Gachard, nous fait espérer, de son côté, la mise au jour d'une série de documents concernant les diverses missions dont Rubens fut chargé par les archiducs.
M. E. Gachet a publié, comme on sait, en 1840 (2), un recueil de 86 lettres du -peintre ou relatives à lui, lettres entières, fragments ou analyses, copiés en partie à la bibliothèque de Bourgogne, à la bibliothèque de Méjanes, à Aix, à la bibliothèque — aujourd'hui nationale — de Paris. Ce recueil fait avec soin est une source extrêmement importante, bien que, comme le dit M. Gachet, « le grand peintre ne s'y montre pas à nous sur le piédestal où nous
(1) Original unpublished papers illustrative of the life of sir Peter Paul Rubens, by Noël Sainsbury, London, 1859.
(2) Lettres inédites de P. P. Rubens, publiées d'après ses autographes, etc., Bruxelles, 1840.
sommes habitués à le voir. Ce n'est pas le prince de 1 école flamande, que nous trouvons assis sur le trône qui lui est dû, c'est mieux peut-être, car c'est plus vrai, c'est Rubens lui-même, avec toute sa bonhomie, avec tous les préjugés de son temps, avec ses passions d'artiste et de savant, avec ses idées politiques, enfin avec ses défauts mêmes, ses amitiés et ses répugnances. »
Cette appréciation est exacte : c'est bien l'homme intime qui nous apparaît dans ce petit recueil de lettres écrites à trois ou quatre personnes seulement. Mais combien nous apparaîtrait-il plus grand ou plus simple encore si, pour le juger, nous avions autre chose que ces quatre-vingt-dix pièces ! Et sans aucun doute Rubens doit avoir écrit des lettres par centaines, nous ne connaissons qu'une minime partie de sa correspondance.
En dehors des lettres contenues dans les recueils de Gachet et de Sainsbury, on en a publié un certain nombre dans divers ouvrages. Nous citons en première ligne celles que donne M. Baschet dans son très-curieux travail : P. P. Rubens, peintre de Vincent Ier de Gonzague (Gazette des Beaux- Arts, XX, 401, etc.). On en trouve encore dans les Archives de l'art français, dans Michiels, Histoire de la -peinture flamande, etc., etc.
De tout cela on formera un jour un Corpus epistolarum qui sera du plus haut intérêt.
Nous-même, nous avons rencontré çà et là quelque pièce, lettre ou document, qui pourra faire partie de ce Corpus. Nous croyons bien faire en les publiant.
Un livre peu connu, mais qui renferme des choses trèsintéressantes, c'est : A Yeafs journey through the Pais- Bas or Austrian Netherlands, by Philip Thicknesse, Esq. London 1786. (2d édition.)
On y trouve trois lettres de Rubens que nous avions signalées déjà en 1860, mais qui n'ont pas encore été tirées de leur oubli. Voici comment Fauteur amène leur insertion dans ce volume. Après avoir parlé des Maisons de force de Belgique, il continue : « Mais je vais quitter ce sujet désagréable pour un sujet plus attrayant. Mon voisin de porte à porte possède une excellente bibliothèque dont il m'a gracieusement octroyé l'usage ; il m'a permis même de prendre copie de trois lettres originales du grand peintre Rubens, lettres qu'il conserve parmi ses papiers. La plume d'un tel artiste est pour moi aussi curieuse à connaître que le pinceau, j'espère vous en fournir la preuve.
« Ce voisin, c'est Monsieur Gérard, membre de l'Académie impériale et royale des belles-lettres et conservateur des archives ; c'est un gentleman très-instruit, très-obligeant et qui a une connaissance profonde de tout ce qui touche à l'histoire des Pays-Bas. Si M. Robertson s'était adressé à lui et à quelques autres personnes de ce pays pour avoir des documents, il aurait fait de son histoire de Charles-Quint toute autre chose qu'un magnifique récit de faits déjà connus de toute personne s'occupant un peu d'histoire.
« M. Gérard a en sa possession un plus grand nombre de lettres de Rubens, mais, au lieu d'être écrites en vieux français comme celles que je copie, elles sont en vieux italien, et je ne les comprends point. »
Thicknesse ne publie donc que les trois lettres en français; mais son texte est si peu exact qu'il est obligé lui-même de le faire suivre de cette note assez naïve : a Le lecteur ne doit pas attribuer toutes les erreurs qu'il rencontre dans les lettres de Rubens à cet écrivain spirituel ; plusieurs doivent
être mises sur le compte de la grande hâte du copiste. »
Nous ne suivrons donc point sa transcription ; il en existe une meilleure à la Bibliothèque royale de Bruxelles. L'infatigable Mois, qui a passé sa vie à recueillir des documents relatifs au grand artiste, a transcrit avec soin, le 19 décembre 1776, toutes les lettres qui étaient en possession de Gérard. Ces lettres sont au nombre de six, trois en italien et trois en français.
M. Gachet ne les a point rencontrées; il n'en donne qu'une très-courte analyse, tout à fait insuffisante, analyse qu'il a trouvée dans un autre manuscrit de Mois. Celui-ci, comme on sait, refaisait souvent de diverses manières ses utiles et consciencieux travaux ; mais, dans tous ces remaniements il opérait des coupures, intercalait des pièces nouvelles et transcrivait souvent la même chose dix fois.
Avant d'en venir aux lettres de Gérard, nous en publions une autre qui a paru déjà dans les Mélanges de critique et de philologie, par S. Chardon de la Rochette, Paris, 1812, t. II, p. 194, un livre excellent, mais que l'on ne rencontre pas tous les jours. Cette lettre, qui faisait partie d'une collection très-ample de lettres de Peiresc à divers savants, est en italien, et l'abbé Mercier de Saint-Léger en l'envoyant a Millin, l'archéologue, l'analysait en ces termes : « L'italien en est mauvais et mêlé de formules espagnoles ; mais elle renferme plus d'une particularité précieuse à recueillir On y voit, par exemple, que Rubens ne négligeait point l'étude des antiquités, étude si importante pour un grand peintre. On y voit encore que, loin d'être étranger à la mécanique, il croyait avoir donné le mouvement perpétuel k une machine de son invention, dont les traces ne sont peut-être pas entièrement perdues, et qui peut-être gît ignorée dans
quelque coin de la Belgique. » M. de Reiffenberg, en parlant de cette lettre, dans son Mémoire sur Rubens et sa famille (Acad., t. VI), dit que cela prouve l'immense activité du génie de Rubens qui se portait avec avidité au-devant de toute science et de toute nouvelle invention.
M. Gachet s'étant borné à donner quelques lignes d'analyse de cette lettre curieuse, elle aura ici toute la saveur de l'inédit, et fera comprendre les lettres suivantes qui sont, croyons-nous , absolument inconnues dans leur entier. Ajoutons que, du temps de Chardon de la Rochette, l'original de cette lettre, de la main de Rubens, ainsi que le petit dessin de l'autel de la diva vulva, a été encadré à la tête du premier volume de l'œuvre de Rubens, au cabinet des estampes de la Bibliothèque — alors impériale — de Paris, où elle avait été vue déjà par Fr. Mois, qui la transcrivit dans ses JRubeniana, II, 92, et où elle se trouve encore.
À Monsieur Louys Frarin pour la livrer à Monsieur de Peiresc, conseglier du Roy à la cour duParlement de Provence, à Paris (1).
Monsieur,
De toute ma vie, je n'ai rien vu avec autant de plaisir que les pierres précieuses que vous m'avez envoyées. Elles me paraissent des choses inestimables et au-dessus de tous mes désirs, mais je ne puis avoir l'intention de les accepter en cadeau et de vous priver d'objets de tant de valeur. Croyez-le bien, si je n'avais pas la crainte qu'à l'arrivée de cette lettre vous ne fussiez parti, je vous les retournerais parle même courrier d'aujourd'hui. Mais craignant quelque méprise en votre absence et dans un moment où la peur de la contagion met tant d'amis en fuite, je me résous à les garder auprès de moi comme un dépôt très-précieux, jusqu'au premier
(1) La suscription de la lettre est en français ; le texte que nous traduisons librement est, comme nous l'avons dit, en italien.
voyage que Dieu me permettra de faire à Paris. Je trouverai bien le moyen, alors, je l'espère, de vous les remettre en personne ou par quelque voie sûre. En attendant, vers la fin de septembre prochain, je vous en enverrai les empreintes bien exécutées, afin que vous puissiez vous en servir. Et je vous rends mille grâces pour votre libéralité, disons mieux, pour votre prodigalité, car je ne puis qu'admirer cette grande affection que vous me témoignez et qui vous porte, vous si passionné de choses curieuses, à vous dessaisir pour moi de ces objets si rares. Je suis charmé que vous ayez reçu le dessin du mouvement perpétuel ; il est fait avec vérité et dans l'intention sincère de vous communiquer le véritable secret, ïl y a plus, quand vous serez en Provence et que vous en aurez fait l'essai, je m'engage, si vous n'avez pas réussi, a lever toutes les difficultés, peut-être même — mais je n'oserais pas encore vous en donner la certitude — j'obtiendrai de mon compère (1) (impetraro dai mio signor compadre) qu'il fasse faire ici un instrument complet avec la caisse, comme si c'était pour le tenir auprès de moi dans mon cabinet secret. Si je puis l'obtenir, je vous en ferai présent de tout mon cœur. Il ne manquera pas de moyen de vous le faire parvenir en Provence par l'entremise de quelques marchands, pourvu que vous ayez quelque correspondance à Marseille. Pour ce qui concerne le petit miroir, j'en parlerai avec ce même compère, pour voir si nous pourrions en construire un qui agrandisse davantage, sous un moindre volume, afin de pouvoir l'envoyer au loin avec plus de promptitude. Mes obligations envers vous sont telles que je voudrais pouvoir imaginer quelque petite chose {quai cq ue cosuccia ou qualcque cortesia, selon la lecture de Mois) qui fût dans mes moyens et qui pût vous être agréable. Le temps me manque pour vous remercier spécialement pour tous vos bons offices en ma faveur auprès de M. de Loménie, auprès de M. l'abbé et de vos autres amis, pour vous remercier aussi de la vengeance que vous avez tirée du Chiaducq (2) et des blessures ou
(1) D'après une lettre de Rubens à Gevartius du 23 novembre 1629, ee compère du mouvement perpétuel s'appelait Montfort.
(2) Le nom propre de Chiaducq ou Chiaducque revient encore dans une autre lettre de Rubens à Peiresc, du 10 août 16G2?>, lettre publiée par M. Gachet.
plutôt des coups de poignard que vous avez donnés dans son cœur sauvage et stupide, car il mérite de porter avec lui cette douleur comme châtiment de sa malhonnêteté (discortesia) .
Mais pour en revenir à nos gemmes, celle qui me plaît extrêmement, c'est la diva vidva avec des ailes de papillon, mais je ne puis distinguer ce qui se trouve entre l'autel et l'ouverture de la vulve, qui est renversée ; je le discernerai mieux probablement quand j'en aurai l'empreinte que 1 1 je n'ai pu exécuter aujourd'hui à cause de mes nombreuses occupations, pas même en cire d'Espagne.
. , (1) Je n'ai pas trouvé
d'abord l'inscription que je désirais tant de voir et que je prise fort : Bivus rnaynus major um pater; elle est sur le revers de la cornaline et je l'ai bientôt découverte avec une vraie joie. Je suis au regret de ne pas comprendre, dans la victoire de Nicomédie,ces lettres ou ces notes : 6. 6. 6. SV. qui £ e trouvent sur le bord inférieur de la gemme. Mais je regrette encore plus de ne pouvoir m'entretenir plus longtemps avec vous ; il se fait tard, et quelques amis m'attendent pour dîner avec moi. Je crois que vous avez confié à M. Fraryn la petite boîte avec vos médailles et la caisse avec les marbres dont je ferais volontiers cadeau à quelque ami. Puis, s'il plaît à Dieu, nous verrons a notre retour ce que nous pourrons faire, et entretemps je me recommande à vos bonnes grâces et de tout cœur je vous baise les mains à vous et à M. de Valavès, priant le ciel de vous accorder un heureux voyage.
D'Anvers, le 3 août 1623.
Les jours me paraissent des années en attendant que vous soyez hors de Paris et que vous vous mettiez en sûreté ; car pour une contagion, le meilleur antidote, c'est la fuite.
Je ne manquerai pas de servir l'abbé selon son mérite. La Messaline m'est agréable. Cependant je crains qu'elle n'ait été gâtée par l'agrandissement.
Je suis, Monsieur, votre très-humble serviteur.
PlEÏRO PAUOLO RUBENS.
(1) Nous supprimons un passage que Rubens a cru devoir donner en latin, mais en latin trop transparent « pour nos prudes oreilles.
Dans les lettres suivantes, il est encore question de ce mouvement perpétuel sur lequel nous nous abstiendrons de former des conjectures.
Nous publions les lettres suivantes d après un mode qui demande deux mots d'explication. Nous donnons le texte ou la traduction, sans notes, afin de ne pas inter rompre la lecture par des renvois fastidieux, mais nous les faisons suivre d'une sorte de commentaire perpétuel dans lequel nous essayons d'élucider tous les pointe dont il est question en ces lettres. Considérant celles-ci comme des fragments de mémoires personnels, nous faisons revivre les hommes et les choses dont Rubens se préoccupe; nous retraçons, autant qu'il est en nous de le faire, le moment et la scène où f homme va parler. De cette façon, nous semble-t-il, la biographie de l'artiste s'illumine, et lui-même devient un témoin pour l'histoire de son époque.
Rubens à M. de Valavès, à Paris.
Monsieur,
Je ne vous ai voulu escrire jusqu'à ce que j'eusse dépêché vers Paris le mouvement perpétuel, lequel j'ai fort bien accomodé en sa casse propre, en laquelle il doit faire son opération, selon l'instruction (1) autrefois envoyée a M. de Peiresc, comme je ferai de nouveau pour lui rafraîchir la mémoire, comment il doit s'en servir. Je crois qu'il fera bien de l'envoyer de la même façon, présupposant qu'il arrive bien conditioné de Paris jusque à Aix ; toutefois, s'il vous plaît d'ôter la couverte et haulser le lin jusque à découvrir le canon de verre; s'il est en entier, vous serez bien assuré du reste. Car il n'y a danger que pour le canon, le verre est
(1) Et pourtrait (Thicknesse, p. 57).
bien solide et hors de péril ; aussi y a-t-il un petit verre à demiplein d'eau verde, et de la même eau j'ai rempli le canon d'autant qu'il faut pour son opération. J'ai mis encore au côté du vase une petite boëte avec quelques empreintes de gemmes. Il m'a semblé bon de consigner cette casse en main propre d'Antoine Muys, maître voiturier (1) par Paris, lequel a pris la charge de la vous faire tenir bien conservée, à Paris, encore que je crois qu'il n'ira pas en personne ; toutefois, c'est un homme de bien et fort ponctuel en ses promesses, et lui ai baillé une lettre ouverte s'adressant à vous, remettant le prix (2) à votre discrétion, lui promettant que, outre la récompense ordinaire, selon le poid, vous lui ferez courtoisie pour la diligence qu'il usera a la conservation de cette cassette. Il y a trois jours qu'il m'a dit que le lendemain le chariot partirait, et si sont-ils, par les mauvais chemins, longtemps en voyage.
Je n'ai reçu encore les lettres du cardinal d'Ossat, avec les autres livres qu'il vous a plu de m'envoyer, selon la liste incluse en votre dernière, où j'ai vu le recueil de toutes les pièces faites par Théophile, depuis sa prise jusqu'à présent, qui me sera fort agréable, mais surtout je serai désireux de voir son Satiricon, qui fut cause de son désastre, et a été condamné et exécuté si cruellement. J'ai tout prêt le livre du père Scribanius, intitulé: PoLitico-Christianns, auquel j'ai fait le dessin du frontispice; aussi m'a-t-il (5) envoyé de Bruxelles les Ordonnances des armoiries ; mais il n'était pas possible d'accomoder ces livres à notre casse susdite, aussi n'avais-je pas encore les Ordonnances des armoiries. 11 faudra faire doncques un petit fagot à part et le livrer au même M. Antoine Muys. Cependant, je chercherai encore quelque autre chose qui vous pourrait être agréable. De nouvelles, il n'y a rien. Le siège de Breda se continue avec la même obstination, nonobstant que les pluies sont extraordinaires et donnent grand fâcherie au camp, étant tous les chemins si rompus, que les convoyés marchent avec la plus grande difficulté du monde ;
(t) Charton (Thicknesse).
(°2) Du port (Thicknesse).
(3) M'a-t-on (Thicknesse).
toutefois, le prince d'Orange ne trouve moyen de les battre ou empêcher, et s'est détourné de cette entreprise, la jugeant impossible. Le marquis, pour se délivrer de la fâcherie de trouver des fourrages, aussi pour refaire les chevaux, a reparty la plus grande part de sa cavallerie dedans les villes les plus prochaines du camp, comme Herentals, Lierc, Malines, Thurnhoult et Bolduc, laquelle est à leur aise et vient rencontrer les convoyés venant du camp et les accompagne chacun selon sa limite. Le prince d'Orange a quelque entreprise en tête, mais on ne sçait jusqu'à cette heure si elle servira pour secourir Breda ou pour divertir le marquis. 11 a fait quarante bateaux à Rotterdam, capables de gens et de chevaux, avec des pontons attachés pour mettre leurs voitures avec facilité à tous lieux en terre. Le massacreur du duc de Groy n'est pas découvert encore, et quant à sa femme, on dit qu'il lui a fait un bon douaire ; mais je ne saurais vous dire présentement combien. Quant à moi, j'espère d'être tout prêt dedans six semaines, moyennant la grâce divine, pour venir à tout mon voyage (1) de Paris avec assurance de vous y trouver, qui me sera la plus grande consolation du monde ; aussi j'espère d'arriver à tems pour voir les fêtes des nopees royales qui, vraisemblablement, se feront au carnaval prochain. Cependant, je me recommande bien humblement en vos bonnes grâces, et vous baisant les mains de très-bon cœur, je demeure, monsieur, votre très-humble serviteur,
PlETRO PAUOLO RUBENS.
D'Anvers, ce 12 décembre 1624.
Cette lettre, dont M. Gachet ne donne qu'une analyse de six lignes, n'a plus sa suscription, mais doit avoir été adressée à M. de Valavès, frère de Peiresc, car il y est question, de nouveau, du mouvement perpétuel, don[Rubei\s a parlé dans la lettre précédente. L'appareil est décrit un peu plus amplement ici ; mais il est douteux que l'on comprenne son usage et sa manière de fonctionner.
Rubens travaillait en ce moment à l'épopée de Marie
(1) Ouvrage (Thicknesse).
de Médicis,et il annonce qu'il espère que dans six semaines il sera prêt à se rendre à Paris, pour en faire l'installation dans le palais du Luxembourg. Ce n'est pas la peinture seule qui occupe ses instants; outre le mouvement perpétuel, il y est question de pierres gravées, une branche des antiquités à laquelle Rubens s'intéressait beaucoup, et de littérature. Il vient de voir le recueil de toutes les pièces faites par Théophile, depuis sa prise, et il serait désireux de voir son Satijricon.
Il s'agit là du célèbre poëte français, Théophile de Viau, né à Clairac, en 1590. « Homme de plaisir, comme dit M. Àlleaume,dans une excellente notice en tête des œuvres complètes publiées dans la Bibliothèque elzévirienne de Jannet (1856, 2 vol.), Théophile menait gaiement son existence de poëte, vivant sur le pied d'une noble familiarité avec de jeunes courtisans dont les mœurs n'étaient pas meilleures que les siennes, et incapable d'abriter les libertés de sa vie sous le voile de l'hypocrisie. » Après avoir reçu plusieurs avertissements inutiles au sujet de ses écrits et de ses discours, Théophile fut exilé par lettre de cachet, du 14 juin 1619; mais, s'étant fait catholique, il revint à la cour deux ans après. Par malheur, en 1622, parut le Parnasse satyrique (que Rubens nomme le Satijricon), qui fut attribué à Théophile ; le nom de celui-ci se trouva même en toutes lettres sur une édition de 1623. Ce recueil de pièces extrêmement gaillardes, pour nous servir du terme consacré, contient, en effet, plusieurs pièces de Théophile, ce qui servit de prétexte au Parlement, pour prononcer contre le jeune poëte, le 19 août 1623, un arrêt terrible qui condamnait Théophile à être brûlé vif. Rien que cela! Heureusement, il ne faut pas prendre à la lettre ce que
dit Rubens : le poëte ne fut exécuté qu'en effigie ; il put prendre la fuite. Quelque temps après, le 28 septembre, il fut arrêté au Catelet et conduit ignominieusement de Saint-Quentin à Paris. C'est de ceiieprise que parle Rubens. Il parut même, à ce sujet, une pièce intitulée : La prise de Théophile par un prévost des mareschaux dans la citadelle du Castellet, en Picardie; amené prisonnier en la Conciergerie du Palais, lejeudy, 28 de ce mois. A Paris, chez A. Vibray, au collège Saint-Michel, 1623.
Après une prison assez rigoureuse, Théophile fut banni du royaume, par arrêt du 1er septembre 1625. Cependant, grâce à son état maladif, il obtint la permission de revenir à Paris, où il mourut le 25 septembre 1626.
Le recueil dont parle Rubens parut en 1624, in-8° ; il contient différentes pièces qui avaient paru successivement: Requête au Roy, la Pénitence de Théophile, etc.
L'ouvrage dont il parle ensuite, porte pour titre exact: Caroli Scribani e societate Jesu Politicus Christianus. Philippo IV, Hisp. régi D. D. Àntverpiœ, apud Martinum Nutium, aimo M.DCXXIV. C'est un volume in-4° ; le frontispice est, en effet, de )a composition de Rubens ; il porte au bas : R. pinxit. Corn. Galle sculpsit et représente deux femmes tenant un écusson, sur lequel est le titre. Ce sont deux figures allégoriques, dont la signification est plus ou moins obscure : nous y voyons la Justice et la Paix. En général, on le sait, Rubens est très-raffiné dans ses allégories, et on ne les comprend pas aisément. C'était, du reste, la mode, en ce temps-là, de les rendre aussi difficiles à deviner qu'un logogriphe d'aujourd'hui. Mariette possédait le dessin original de cette composition.
La planche de ce fronlispice passa plus tard dans Fini-
primerie de François Foppens, à Bruxelles, qui s'en servit pour l'ouvrage : Thésaurus doctrines christianœ ; auctore R. D. Nicolas Turlot, Bruxellis, M.DCLXVIII. Ce titre a remplacé l'autre sur 1 ecusson.
Le père Charles Scribani, né à Bruxelles, en 1561, fut recteur de la maison des jésuites à Anvers, et vécut quarante ans dans cette ville où il avait beaucoup d'amis, parmi lesquels Rubens. C'est lui qui fit élever la maison professe et l'église de Saint-Charles à Anvers, dont le grand peintre, comme cm sait, illustra les murs et l'autel.
Les Ordonnances des armoiries, que Rubens doit envoyer à Peiresc, nous sont inconnues. S'agit-il de YEdit et ordonnance touchant les armoiries, tymbres et autres usurpations de baronies, chevalleries et noblesse, du 23 septembre 1595, que l'on trouve reproduit dans les Placcarts du Brabant et qui fut renouvelé en 1615? S'agit-il peutêtre d'une copie des lettres de noblesse et des armoiries que le roi d'Espagne avait octroyées à Rubens, en cette même année, le 5 juin? Nous laissons ce point aux habiles en matière héraldique.
Il est inutile de parler ici de ce fameux siège de Breda, où Maurice de Nassau fut vaincu par le marquis de Spinola. L'histoire de ce fait d'armes a été traitée d'une manière prolixe par le jésuite bruxellois Herman Hugo, en un beau volume in-folio, orné de cartes et plans, imprimé à la Plantinienne d'Anvers, en 1626. Une seconde édition en parut en 1629 et une traduction française; en 1631. C'était beaucoup de bruit pour un succès éphémère, car la ville prise le 2 juin 1625, fut définitivement reprise par les Hollandais, le 20 octobre 1637. Ce siégea fait aussi, comme on sait, le sujet d'un des chefs-d'œuvre de Callot.
Ce que dit Rubens du massacreur du duc de Croy, s'applique k un fait très-tragique et peu connu, que Ton peut lire dans la biographie de Charles-Alexandre de Croy d'Havre, par M. Goethals, au tome III de son Histoire des lettres, des sciences et des arts en Belgique (Brux., 1842), et plus amplement encore dans l'histoire authentique du procès, publiée par M. Galesloot, dans la Revue trimestrielle, tome XXXI.
D'un caractère aussi bouillant que celui de son parent, Philippe d'Aerschot, duc d'Aremberg, qui écrivit, quelques années plus tard, à Rubens cette lettre si sotte et si insultante, que tous les historiens rapportent et flétrissent, ce seigneur avait donné un soufflet à un certain Pasturel, page de Mme de Gheveraillcs. Celui-ci jura de s'en venger. « Le 9 novembre 1624, dit M. Goethals, s'étant caché, à la faveur de la nuit, dans le jardin, il tira un coup de feu sur le marquis à l'instant où il passait devant la fenêtre de la salle à manger pour se rendre à sa chambre à coucher. Mortellement blessé, il eut, malgré son embonpoint, la force de marcher jusqu'à son lit... Ayant manifesté le désir de finir ses jours en costume de chartreux, on fit appeler, vers deux heures de la nuit, le procureur du couvent de Bruxelles, sans le prévenir de l'intention du marquis, de manière qu'arrivant k l'hôtel sans costume, il fut obligé de retourner au couvent. Cette fois, le procureur se laissa attendre si longtemps, qu'on appela un frère mineur pour recevoir la confession du mourant. Il expira le 10 novembre 1624, vers 11 heures du matin. Après avoir été exposé en habit de saint Bruno pendant huit jours, il fut inhumé dans l'église de la Chapelle.
a Le page qui avait commis cet assassinat se sauva en
Italie, et, trente-deux ans après, à l'article de la mort, avoua son crime, priant son confesseur d'attendre trois ans avant de publier son aveu, dans la crainte qu'on ne déterrât ses restes comme indignes de reposer au milieu des chrétiens. »
C'est ce même duc de Groy qui est l'auteur des Mémoires guerriers de ce qui s'est passé aux Pays-Bas, de 1600 à 1606. (Anvers, Verdussen, 1642, in-4°.)
Il avait épousé, en premières noces, en 1599, Yolande, fille aînée de Lamoral, prince de Ligne; et en deuxièmes noces, en 1617, Geneviève d'Urfé. C'est à celle-ci qu'il doit avoir laissé ce bon douaire dont parle Rubens, quoique, en réalité, il ne lui ait laissé que le strict nécessaire.
Rubens a eu de nombreuses relations avec les Croy ; il devait donc s'intéresser à ce quiarrivait dans cette famille. Au moment où il écrivait sa lettre, il ignorait encore peutêtre, qu'un de ses élèves à lui, un cousin, par bâtardise, de la duchesse de Croy, un nommé Banquier, jeune peintre français, était fortement soupçonné d'être l'auteur de l'assassinat. Il faut lire sur toute cette affaire, si étrangement curieuse, l'article de M. Galesloot, article qui est un coin de rideau soulevé sur la haute société de Bruxelles en ce temps-là.
La correspondance de Rubens est remplie de détails ou d'allusions de ce genre. Aidées d'un commentaire, ses lettres seraient un vrai tableau de la vie en Belgique, à l'époque des archiducs.
A Monsieur de Valavès, Je suis débiteur à deux vôtres, car la première me vint un peu tard pour répondre avec le courrier de la semaine passée, encore qu'elle me pressoit au vif, par les nouvelles que me donniez avec icelle du partement du Roy (reçues de bouche de M. l'abbé de Saint-Ambroise) et toute la Cour de Paris, au plus long, au mois de février, sans discerner toutefois s'il était au commencement, la moitié ou vers la fin du mois. Or j'ai, avec cet ordinaire, reçu une de Monsieur de Saint-Ambroise même, datée le 19 de ce mois, par laquelle il me demande de la part de la reine-mère le tems précis auquel je pourrois livrer mes pièces à Paris, sans y ajouter autre chose et sans faire mention du partement de la Cour, et sans me presser aucunement, ains au contraire, il m'envoye encore une mesure d'une pièce que M. le cardinal de Richelieu voudroit de ma main, laquelle me déplaît n'être pas plus grande, car je n'ai garde de manquer à son service. Je lui ai répondu que s'il y a si grande hâte, comme il m'advertit par votre moyen, que je pourrai (me donnant Dieu vie et santé) parachever le tout pour la fin de janvier prochain, mais s'il n'y a pas une presse si grande, qu'il seroit mieux de me donner un peu de commodité pour laisser sécher les couleursà leur aise, afin qu'on puisse enrôler et empaqueter les tableaux sans danger d'y gâter quelque chose; aussi faut-il compter 15 jours pour le moins pour le voyage du charriot qui portera ces tableaux de Bruxelles à Paris, étant les chemins de tout rompus et gâtés; nonobstant tout cela, je m'oblige, moyennant la grâce divine, de me trouver au plus long terme, avec tous les tableaux, à Paris à la fin de février. Mais s'il est nécessaire de venir plus tôt, je ne manquerai â mon devoir, sur quoi je le prie trèsinstamment de m'aviser assurément, au plus tôt qu'il sera possible, pour sçavoir comment je me dois gouverner, car je ne voudrois manquer, en quelle façon qu'il fût, de me trouver à Paris avant le partement de la Cour. Je vous prie aussi de vouloir presser M. de Saint-Ambroise de m'advertir assurément du terme préfix à ma venue, sans faute quelconque, et aussi de votre part survenant quelque nouveauté ou changement touchant le départ
du Roy, je vous suplie d'avoir soin de me le faire sçavoir promptetement, qui sera un accroissement (s'il est possible qu'elles s'agrandissent encore) de mes obligations envers vous. J'ai reçu avant-hier le paquet avec les livres, compris en votre liste, lesquels y sont tous, mais je ne pensois qu'ils fissent un si grand fardeau. Les lettres du cardinal d'Ossat sont en meilleure forme que je n'ai vu encore; et celles de Duplessis-Mornay me sont aussi trèsagréables, car il ne me souvient pas d'en avoir ouï parler en notre quartier, y étant toutefois le personnage connu et renommé de ses autres œuvres et sa dispute avec du Perron. Je ne vous sçaurois payer que de remercîments, car je ne trouve ici chose digne de votre curiosité et de M. le conseiller votre frère; je n'ai pas encore baillé au charton le livre du P. Scribanus, avec les Ordonnances des armoiries, cuidant de trouver quelque autre galanterie ; mais il n'y a rien, selon mon avis, qu'un livre latin tout fraîchement sorti de la main de M. Chifïlet de Sacra lindone Vesuntina aut sepultura Christi, lequel me semble bien gentil et l'auray demain, et avec le premier chariot qui partira, je les vous envoyerai tous trois ensemble. J'ai aussi fait faire le dessein de la mommie que fai en toute perfection à contemplation de M. votre frère, mais je ne l'ose pas mettre avec les livres pour ce qu'il le faudroit ployer trop menument, et me semble qu'il seroit plus assuré, encore que ce n'est qu'une feuille de papier, de l'enroller dedans mes peintures, aussi pour la garder mieux de la midité (probablement humidité), toutefois j'y penserai encore, car elle est preste, et je ne voudrois tenir si longtemps la curiosité suspendue. Cependant, Monsieur, je vous prie d'être persuadé de me tenir pour tout vôtre, et s'il y auroit danger de ne vous trouver à Paris, tardant trop, je ne manquerai de me hâter expressément pour ce seul respect; vous m'obligerez de m'en avertir ponctuellement, et me faisant part de vos bonnes grâces, assurez-vous que je serai tout le durant de ma vie, Monsieur,
Votre très-humble serviteur,
PlETRO PAUOLO RUBËNS.
D'Anvers, ce 26 de décembre 1624.
La lettre précédente de Rubens est du 12 décembre; depuis cette date jusqu'au 26, il avait reçu de M. de Valavès
deux lettres auxquelles il s'excuse de n'avoir pas répondu immédiatement. Et nous verrons plus loin qu'entre le 26 décembre 1624 et le 10 janvier 1625, il y avait eu déjà un échange de missives entre eux. Par ce fait et plusieurs autres, nous essayerons, plus tard, de faire un petit calcul de probabilité sur la correspondance du grand peintre. Nous nous bornons, pour le moment, à faire la remarquer en passant.
Rubens achève les tableaux du Luxembourg : on le presse et on lui fait des commandes nouvelles. Le cardinal de Richelieu veut avoir une œuvre de lui. Nous ne saurions préciser quelle est celle qui fut exécutée.
L'abbé de Saint-Ambroise, avec lequel Rubens est en correspondance, est l'intermédiaire perpétuel entre le peintre et la reine mère. Celle-ci brûlait d'envie de voir terminer la galerie du Luxembourg pour l'époque du mariage du duc d'York, plus tard le malheureux Charles Ier, avec Marie-Henriette de France, fille de Henri IV et sœur du roi. Ce mariage eut lieu seulement le 11 mai suivant.
Arrivons à présent aux ouvrages dont Rubens parle dans sa lettre. Ce sont d'abord les Lettres du cardinal d'Ossat à Henri IV et à M. de Villeroy (1594-1604). Elles furent publiées, pour la première fois, à Paris, en 1624, 1 vol. in-fol. Une 2e édition en parut la môme année; Paris, jouxte la copie imprimée par Joseph Rouillerot in-4°.
On sait que les lettres de cet habile négociateur de l'absolution de Henri IV et plus tard du divorce du même roi avec Marguerite de Valois, que ces lettres sont un livre classique en diplomatie. Il devait plaire à Rubens qui déjà s'essayait un peu dans cette science.
Nous verrons d'ailleurs, par l'ouvrage qui suit et par d'autres encore, combien Rubens se tenait au courant des affaires de son temps et combien lui plaisaient Jes livres traitant des questions politiques.
Rubens parle ensuite des Mémoires de messire de Philippes de Mornay, seigneur du Plessis AI aiii, etc., contenans divers discours, institutions, lettres et dépêches par lui dressées, depuis Van 1572 jusques à Fan 4589, etc. Imprimé l'an 1624, 1 vol., in-4°.
Il s'agit du tome Ier des Mémoires; le tome IIe ne parut qu'en 1628. On voit avec plaisir Rubens, — seul peut-être parmi ses compatriotes, — s'intéresser à ce vertueux et sincère ami de Henri IV, quoique au point de vue politique, il le sût adversaire implacable de l'Espagne et par conséquent des Pays-Ras.
Nous ne reproduirons pas ici sa biographie; qu'il nous suffise de dire que la dispute avec le cardinal du Perron eut lieu à propos d'un ouvrage de Duplessis, intitulé: De l'institution, usage et doctrine du saint Sacrement de V eucharistie en ï Eglise ancienne, comment, quand, et par quels degrés la messe s est introduite à sa place. La Rochelle, 1598, p. in-40.
Cet ouvrage fut vivement attaqué par du Perron, évêque d'Evreux, plus tard cardinal et archevêque de Sens, qui en démontra les nombreuses erreurs d'érudition. L'auteur défia l'évêque à un combat... théologique, qui eut lieu à Fontainebleau, le 4 mai 1600; Mornay y fut convaincu d'inexactitude dans quelques citations, puis le colloque prit fin sans solution. Mais les suites en furent néanmoins assez mauvaises pour Duplessis et pour le parti protestant dont il était l'âme et le soutien. Rubens pouvait dire avec raison
que « le personnage étoit connu par ses œuvres et sa dispute avec du Perron ».
Duplessis-Mornay avait été autrefois chargé d'une mission du roi de Navarre, le futur Henri IV, auprès du prince d'Orange et des Etats des Pays-Bas, et comme attaché au duc d'Anjou. Pendant son séjour ici, il avait publié chez Plantin,à Anvers, en 1581,1a première édition de son fameux ouvrage : De la vérité de la religion chrétienne: contre les athées, épicuriens, païens, juifs, mahomédistes, et autres infidèles. Lors de la sotte équipée du duc d'Anjou sur Anvers en 1583, Duplessis-Mornay était, par malheur, retourné auprès du roi de France et n'avait, par conséquent, pu empêcher cette entreprise dont il parle dans ses lettres avec la plus grande douleur et la plus profonde indignation. Il s'était fait des amis, dans notre pays, par ses manières droites et l'élévation de son caractère, et à Anvers, plus d'une famille devait se souvenir de lui.
Jo. Jac. Chiffletii de Linteis sepulchralibus Christi servatoris crisis historica. Antverpiœ, ex officina Plantiniana, apud Balthas. Moretum et viduam Jo. Moreti et Jo. Meursium. MDGXXIV. 1 vol. in-4°.
Jacques Ghifflet, naquit à Besançon, en 1588. Il voyagea par toute l'Europe, s'occupant surtout d'étudier les musées, les bibliothèques et les collections d'antiquités. Devenu magistrat de sa ville natale, il fut envoyé chez l'archiduchesse Isabelle, qui en fit son premier médecin et l'envoya en Espagne auprès de Philippe IV. Il y fut retenu au même titre et, en outre, y écrivit, par ordre de ce roi, Y Histoire de V ordre de la l'oison d'Or. De retour en Belgique, il y fut successivement premier médecin et conseiller
du cardinal Ferdinand et de ses successeurs au gouvernement. Il est mort en 1660, âgé de 72 ans, après avoir publié de nombreux ouvrages dont plusieurs sujets d'archéologie ecclésiastique.
Dans le livre ci-dessus, dédié au nonce apostolique, J. F. des comtes Guidi da Bagno, archevêque de Patras, il traite la question des suaires de Jésus-Christ et s'efforce de prouver que celui de Besançon est le véritable. Le vénérable Bède avait donné l'histoire de cette relique.
« Après la résurrection, dit-il, ce suaire avait été dérobé par un juif qui s'était fait chrétien et qui le conserva jusqu'à sa mort à cause des richesses dont il avait été comblé, grâce à lui. A sa dernière heure, il demanda à ses fils lequel voulait le suaire, lequel le patrimoine paternel : l'aîné choisit celui-ci, le plus jeune prit le talisman sacré. Peu de temps après, l'aîné vit diminuer ses richesses jusques à la pauvreté ; le cadet, au contraire, vit croître les siennes avec sa foi que ses enfants conservèrent jusqu'à la cinquième génération. Ensuite, il tomba entre les mains d'incrédules dont il n'augmenta plus que les richesses. Plus tard, il devint l'objet d'un litige entre héritiers: ceuxci prennent pour arbitre Mahuvias, roi des Sarrazins, qui fit jeter le suaire dans un grand feu. Mais le suaire s'en échappe en volant par les airs où il plane longtemps, comme pour se jouer, et s'en va tomber enfin doucement entre les mains de quelqu'un du peuple chrétien. Ce suaire a huit pieds de long. »
Pour Clîifflet, le suaire de Besançon est bien celui de l'historiette de Bède et la meilleure preuve c'est qu'il a huit pieds, tandis que celui de Turin en a douze. « Le livre en lui-même est plein de recherches et d'érudition, dit le
Père Nicéron, mais l'auteur y témoigne trop de crédulité. » Nous irions bien jusqu'à dire qu'il y témoigne surtout de beaucoup decourtisanerie. Les archiducs, dont Chifflet était le médecin, tenaient en haute prédilection ce que les théologiens nomment les grandes reliques. Ils avaient envoyé à Besançon de beaux et riches ornements pour Fautel du Suaire. Philippe II avait fait exécuter par un artiste nommé ab Argento quelques copies de cette relique: il s'en trouvait une à Anvers chez le margrave Henri de Varick. Sans aucun doute, rien ne pouvait flatter plus agréablement les archiducs qu'un ouvrage où l'érudition coule à flots, pour essayer d'établir un fait qui tient plus de la dévotion confiante que de la science sévère.
Quoi qu'il en soit, ce livre est curieux : nous y trouvons entre autres, à la page 171, la description et la gravure d'un marbre que Rubens avait apporté d'Italie et qui représente un enfant enveloppé dans ses langes.
Dans cette lettre et dans une autre que nous donnerons plus tard, Rubens parle d'une momie. Est-il question là d'une momie qui lui appartient? Il semble qu'oui.
Sur ce sujet, qu'il nous soit permis de résumer un petit chapitre de nos mémoires personnels, chapitre intitulé: Comme quoi nous avons manqué de 'posséder une momie de Rubens.
Tous ceux qui ont connu feu M. Schayes, le trèsregretté conservateur du Musée de la Porte de Hal, se rappelleront qu'il avait, dans son magasin particulier de bric-à-brac, une superbe momie avec sa caisse parfaitement conservée. Il avait acquis ce cadavre passé au bitume, à la vente des objets de curiosité provenant du cabinet de M. Van Parys, cabinet qui s'est dispersé aux enchères à Bruxelles, il y a environ 25 ans. Or, M. Van Parys était le
dernier descendant de Rubens par Alexandre-Joseph, petitfils du peintre.
Il était de tradition, à ce qu'il paraît, que la momie en venait aussi. M. Schayes en proposa l'acquisition k l'Etat: la proposition ne fut pas acceptée. Plus tard, le savant archéologue essaya de passer la pièce à plus d'un de ses amis et connaissances et entre autres à nous, non pas pour en tirer profit, car il l'eût cédée à perte; mais c'était un objet encombrant et ses enfants en avaient peur. Il en demandait 400 fr., ce qui n'est guère pour une momie. Depuis, je ne sais ce qu'elle est devenue.
Nous avons regretté plus d'une fois de n'avoir pas acquis cette égyptienne — car elle l'était. Nous eussions demandé à M. Delgeur, le plus savant de noségyptologues, le déchiffrement des textes du cercueil et des papyrus insérés entre les bandelettes qui n'étaient pas entièrement déroulées. Quel roman on eût construit avec un canevas contemporain peut-être de Thoutmès III ! Théophile Gautier l'a fait depuis; il eût été digne, lui, l'enthousiaste de Rubens, de posséder la momie du grand artiste.
Pour rentrer dans le domaine du concret, nous devons dire que nous ne voyons pas figurer de momie dans Y Etat et compte des biens du grand maître, publié par M. P. Genard, au tome II du Bulletin des archives d'Anvers, Il est vrai que cet Etat ne renferme que les biens les plus importants et qu'une momie n'y pouvait figurer, comme une foule d'autres, que pour mémoire.
Après cela, dans la lettre de Rubens, il peut être question aussi d'une momie que possédait Ghifflct et dont celuici parle longuement dans l'ouvrage ci-dessus; elle s'y trouve même en gravure.
A Monsieur de Valavès, Monsieur,
Je suis bien aise que vous ayez reçu le mouvement perpétuel assez bien conditionné comme je crois, puisque le tuyau de verre n'est pas rompu. Je crois que Monsieur votre frère a encore la recette que je lui ai envoyée il y a longtemps, comme il le faudra mettre en œuvre. Toutefois, en cas de quelque manquement, je lui rafraîchirai la mémoire avec la première commodité, ce que je devois avoir fait déjà. Mais je vous prie de croire que la brièveté du temps pour achever les peintures de la Reine-Mère, et autres occupations encore, me rendent l'homme le plus occupé et le plus oppressé du monde. Je vous remercie de la minute instruction que vous me donnez touchant mon affaire, laquelle se confronte du tout avec ce que M. de Saint-Ambroise m'en écrit, à savoir : qu'il faut que je me retrouve avec tous mes tableaux à Paris, au 2, 3, ou tout au plus tard, au 4e de février, lequel terme est si court qu'il me faut résoudre dès cette heure à quitter la main de mes tableaux ; car autrement il n'y auroit point de temps pour sécher les couleurs, ni pour le voyage d'Anvers à Paris, ce non obstant il n'y aura pas de plus grands inconvénients pour cela, car aussi bien falloit y retoucher tout l'ouvrage ensemble, au lieu propre,fe?itends mis en œuvre en la galerie même, et s'il y manque un peu plus ou moins, il passera tout en un coup, et si je travaille à ce qu'il faut faire en Anvers, ou à Paris, il tourne tout au même compte, car encore que je crois qu'il y aura du méconte au tams du partement de Madame, comme il y a toujours quelque retardement aux affaires des grands, je ne me veux pas fier en cela, ains être précis en peinture, autant qu'il me sera possible; ce qui me donne de la peine, plus que tout le reste, est que le tableau de M. le Cardinal ne pourra être, selon mon avis, du tout parachevé, et quand il le fût, ce ne seroit pas possible de le porter si sèche mais encore que je désire de servir ce seigneur, surtout sachant combien importe sa bonne grâce, je ne crois pas qu'il importe beaucoup de parachever ce tableau à Paris ou Anvers. En conclusion, il demeurera, comme j'espère, satisfait de ma diligence,
aussi bien que la Reine-Mère ; aussi je trouverai quelque sujet à sa fantaisie. Selon votre lettre touchant Le désir que Madame montre d'avoir, de voir mes tableaux avant son parlement, je me trouve fort obligé, et serai bien aise de lui pouvoir donner ce contentement; aussi Monsieur le prince de Galles, son époux, est le prince le plus amateur de la peinture qui soit au monde. // ajà quelque chose de ma main, il m'a demandé, par l'agent d'Angleterre résidant à Bruxelles, avec telle instance mon portrait, qu'il n'y eut aucun moyen de le pouvoir refuser, encore qu'il ne me semblait pas convenable d'envoyer mon portrait à prince de telle qualité, mais il força ma modestie, et je vous assure que si l'alliance projetée eut succédé, j'eusse été contraint de faire un voyage en Angleterre, mais étant évanouie cette amitié, en général, s'est aussi refroidi le commerce des particuliers comme la fortune des grands tire avec soit tout le reste. Mais quand à moi, je vous assure que je suis aux affaires publiques l'homme le moins appassionné du monde, sauve toujours mes bagues et ma personne; mais j'entends céleris paribus que j'estime tout le monde pour ma patrie; aussi je crois que je serois le très bien venu partout. On tient ici {a Valteline toute perdue et qu'il y a très bonne intelligence entre le Roy de France et te Pape. Voilà tout quant à cela ; mais touchant Breda, le marquis Spinola s'obstine, de plus en plus, à vouloir la place, et, croyez-moi, s'il n'est envoyé par le commandement exprès de son maître, pour obvier à quelque nouveau accident ailleurs (ce que je ne crois pas), il n'y a force qui puisse secourir la ville, tant elle est bien assiégée. Aussi du commencement il n'a jamais fait son compte pour la prendre par force, mais l'embloquer seulement. On fait de grands apprêts de guerre pour la défense des provinces d'Artois, Luxembourg, Haynault et Flandres. Dieu veuille que je puisse aller et venir sûrement avant qu'il y ait quelque rupture. Je n'ai autre chose, cette fois, que de vous baiser les mains bien humblement et me recommander de tout mon cœur en vos bonnes grâces, vous assurant que je le serai tout le durant de ma vie.
J'ai baillé à Antoine Soris, un petit paquet de trois livres, ou seulement deux pour dire mieux, car les Ordonnances des armoiries sont d'une feuille seulement. Les deux autres sont le Prince Chrisliano -politique du P. Scriban, et M. Chiflet, de Linteis Salva-
torts; on vous assure que vous les payerez bien cher, car ce maître Antoine n'a jamais voulu avoir moins, pour le port, que deux francs ; de quoi je me remets à vous, de rabattre ce qui vous semblera hors de raison, lequel selon mon avis est plus que la moitié.. La mommie n'y est pas, laquelle je porterai avec les tableaux. Monsieur, votre très-humble serviteur,
PlETRO PAUOLO RUBENS.
D'Anvers, ce 10 de Tan 1625.
Il est de nouveau question ici de ce Mouvement perpétuel dont s'occupait Rubens en collaboration avec un compère. C'est ici le lieu de parler plus amplement de ce collègue du peintre.
Nous avons dit qu'il se nommait Montfort.
Dans une lettre adressée de Londres, le 23 novembre 1629, à Gevaerts, lettre que l'on peut voir en original à la bibliothèque de Bourgogne, Rubens écrit ceci : « La présente n'a pas d'autre but que de vous faire savoir comment j'ai recommandé aujourd'hui à M. Montfort, avec toutes sortes d'instances, selon vos désirs, la demandedeM. Louys de Romere. Il me seroit désagréable que mon compère eût songé à quelque autre, comme il pourroit facilement arriver, puisque, selon toute apparence, cet office ne manquera pas de solliciteurs : je me rappelle qu'il y en eut beaucoup pendant la vie du Sieur Robiano, qui demandèrent sa survivance (1). »
M. Alex. Pinchart, dans une excellente notice, a déjà émis l'opinion que ce Montfort n'est autre que Jean de Montfort, sculpteur, fondeur, graveur en médailles, et à
(1) Cette lettre est en flamand, nous donnons la traduction du recueil de M. Gachet, p. 245. Voyez aussi la lettre de Henri Brandt à Gevaerts du 28 décembre 1629, ibid., p. 249.
cette époque, depuis le 2 avril 1613, maître général des monnaies de Brabant (1). Nous croyons qu'il a entièrement raison. Il s'agit, selon toute apparence, dans la lettre de Rufaens, d'un emploi à conférer à la Monnaie d'Anvers, après la mort d'un Robiano. Or, le contre-waradin de cet établissement était alors Gaspar de Robiano, frère de Balthasar, trésorier général.
Rubens était lié aveaRobiano et avec Montfort. Celui-ci avait occupé, depuis 1602, diverses charges à la Monnaie d'Anvers. Artiste très-remarquable, auteur de plusieurs médailles estimées, il a subi, comme tant d'autres, l'ascendant du grand Pierre Paul. « Les progrès réalisés dans la gravure de coins pour la frappe des monnaies, dit Irès-bien M. Genard (2), doivent paraître bien naturels, quand on sait que des hommes tels qu'Otho Vœnius et Rubens, liés d'amitié avec leswaradins et les maîtres de la Monnaie, se plaisaient à visiter fréquemment les ateliers. »
En effet, Montfort a été honoré de la dédicace d'un des ouvrages d'Otho Vœnius : Emblemata sive symbola a pvincipibus, viris ecclesiasticis ac militaribus aliisqueusurpanda. Bruxelles, 1624; il a eu son portrait deux fois peint par Van Dyck. L'un des deux se trouve à Florence, l'autre à Vienne. Ce portrait a été gravé par J. de Jode le Vieux et porte pour inscription : D. Johannes de Montfort, Alberti S. S. et Isabella aulariimprimariiisconstitutoretexornator, nec non Régis Catholici monetarum titra montes consiliarius, et magister generalis, nobiliumque dominarum palatii
(1) Recherches sur la vie et les travaux des graveurs de médailles, etc. des Pays-Bas. Bruxelles, 1858, t. Ier, p. 115.
(2) L'Hôtel des Monnaies d'Anvers. Bruxelles, 4874.
serenissimœ Isabellce inviolatus custvs. Ce latin mystérieux veut dire qu'il était « aposentador » ou fourrier de la Cour, Conseilliez maistre général des monnoyes de Sa Majesté catholique ès Pays-Bas, garde des Dames de la sérénissime Isabelle.
Il était non-seulement graveur en médailles, mais encore plus ou moins sculpteur ou fondeur, car c'est lui qui a signé le lion de cuivre doré, du poids de 6000 livres, qui orne le mausolée des ducs de Brabant Jean II et Antoine de Bourgogne, à Sainte-Gudule, à Bruxelles. Montfort fut anobli le 12 mai 1625, par Philippe IV et mourut vers 1649, car, en cette année, il était remplacé dans ses fonctions de maître général des monnaies par Gisbert Cleracrt.
Il avait épousé Françoise Van Zeverdonck, fille de Nicolas et de Marie Smeycrs, dont il eut quatre fils et deux filles.
a) Anne Marie qui épousa André de Fresne (ou de Fren), secrétaire du Conseil de Brabant. Ceux-ci eurent deux enfants, Antoine de Fresne, président du Conseil de Luxembourg, marié à Anne-Marie Steenhuyze, et Isabelle de Fresne, née le 11 décembre 1624, qui devint, le 21 octobre 1656, la deuxième épouse du célèbre David Teniers ;
b) Elisabeth-Sophie, qui épousa Michel Plavilla, premier officiai de la secrétairerie d'Etat.
Parmi les fils de Montfort, l'un, Philippe, devint en 1628 son adjoint en qualité d'assistant, et devait lui succéder; mais il doit être mort avant son père.
Cette note généalogique nous fournit l'occasion d'une conjecture quant au motif pour lequel Rubens nomme Montfort, son compère. Selon toute probabilité, le peintre aura été le parrain de l'un ou l'autre des enfants de Mont-
fort. Nous savons par le curieux travail de M. Genard, Les grandes familles artistiques d'Anvers (Revue d'histoire et d'archéologie, t. I et II) que les artistes, ses compatriotes, briguaient à l'envi l'honneur de faire tenir leurs enfants sur les fonts du baptême par l'illustre peintre ou de l'avoir pour témoin de leur mariage. C'est ainsi que plus tard, au 22 juillet 1637, il préside à l'union d'Anne Breughel avec David Teniers, qui se maria, comme nous venons de le voir, en secondes noces avec la petite-fille de Montfort.
En dépit de ce que nous avons dit précédemment nous ne croyons pas devoir nous abstenir tout à fait de parler de ce mouvement perpétuel dont s'occupait Rubens. De Reiffenberg a déjà fait remarquer que « cela prouve simplement l'immense activité du génie de Rubens qui se portait avec avidité au-devant de toute science et de toute nouvelle invention. » Gachet, dans une note à la lettre du peintre à Peiresc, du 9 août 1629, dit : « La recherche du mouvement perpétuel fut l'une des manies de cette époque. Rubens lui-même s'y laissa prendre.))
Nous nous sommes demandé si le grand artiste s'est bien occupé de cette chimère qui consiste à vouloir trouver le moteur constant, inépuisable, la force se remontant sans cesse elle-même, la mécanique possédant en quelque sorte sa vie propre, une vie sans déperdition et sans fin. Nous ne le croyons point. Le fait serait en contradiction avec ses connaissances si exactes, si nettes, et avec son caractère porté au scepticisme plutôt qu'à la crédulité.
À celte époque, nous le savons bien, il y avait des chercheurs de panacée universelle, d'or potable, de quadrature du cercle, de mouvement perpétuel : il y en a eu de tout temps et la race n'en est pas éteinte. Or, il est plus d'un
passage dans ses lettres où il se moque ouvertement de ces malheureux adeptes de l'impossible. « J'ai lu, dit-il à Peiresc, le 10 août 1623, un petit livre publié par la société des Rose-Croix, dans lequel on trouvoit la vie et la mort glorieuse et mystérieuse de leur fondateur, ainsi que leurs statuts et ordres. Je n'ai vu dans tout cela que des alchimistes, feignant d'avoir la pierre philosophale et c'est, en effet, une insigne imposture. »
Et dans sa lettre au même Peiresc, du 9 août 1629, datée de Londres : Je n'ai vu le très-fameux philosophe Drebbel que dans la rue, et je n'ai échangé avec lui que trois ou quatre paroles en chemin... Cet homme est, comme dit Machiavel, un de ces objets qui, dans l'opinion vulgaire, paraissent plus grands de loin que de près. On m'assure ici, en effet, que depuis tant d'années il n'a rien produit que cet instrument d'optique, dont le canon est perpendiculaire, et qui agrandit démesurément les objets qu'on place au-dessous, et ce mouvement perpétuel dans un anneau de verre (moto perpetuo nel anello di vetro) qui n'est en vérité qu'une bagatelle.
L'homme qui parle avec tant d'irrévérence des Rose- Croix et surtout de Drebbel, le premier des charlatans de la science de ce temps, cet homme ne peut pas avoir essayé de marcher sur leurs traces. Sa puissante imagination ne se fourvoyait point hors du domaine de l'art.
Le mouvement perpétuel de Rubens est donc toute aulre chose que le grand désideratum des chercheurs de quintessence.
Le jugement qu'il vient de porter sur Drebbel nous met sur la voiô de la vérité ; il reconnaît la découverte de l'instrument d'optique qui n'est autre que le microscope, il traite de bagatelle le perpetuum mobile.