‹ Pierre-Paul RubensChapitre 5 sur 9 · DAT D1CAT · texte numérisé non relu

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Si nous interprétons bien ces paroles, le tableau de Judith serait le premier ouvrage du peintre qui aurait été reproduit par la gravure. Il devait être, par conséquent, de la jeunesse de Rubens.

Quant au portrait de l'artiste lui-même, c'est celui qui se trouve aujourd'hui dans la collection de Sa Majesté, au palais Ruckingham, et qui avait été demandé pour le prince de Galles par lord Henry Danvers, comte de Danby en 1628 (Sainsbury, p. 64). C'est le portrait gravé par Pontius où l'artiste s'est représenté le chapeau sur la tête, en manteau noir, portant au cou une chaîne d'or.

Il y aurait à écrire tout un commentaire psychologique sur la phrase : Mais quant à moi, je vous assure que je suis aux affaires l'homme le moins appassimné du monde, etc. Nous nous en garderons. D'abord la phrase est obscure, du moins dans cette proposition incidente : sauve toujours mes bagues et ma personne, proposition qui nous paraît absolument en opposition avec le reste. On courrait le risque d'un jugement bien téméraire en se prononçant, de manière

(I) Waagen, Treasures of art in Great Britain London 1854, Tome II, p. 465.

ou d'autre sur le caractère ou la moralité d'un homme tel que Rubens d'après quelques mots mal transcrits peutêtre.

La question de la Valteline dont parle Rubens est trèsembrouillée : c'est une sorte de partie d'échecs jouée entre plusieurs puissances et dans laquelle on finit par ne plus reconnaître les partenaires. Le fond de l'affaire était un droit concédé, depuis plus d'un siècle, à la France de faire dans ce canton de la Suisse, des levées d'hommes pour ses armées. Or, ce droit était vivement jalousé par l'Espagne, par la république de Venise et par d'autres Etats : il y avait là une mine de chair à canon dont chacun d'eux voulait le monopole. Il faut lire dans les Mémoires du cardinal de Richelieu l'exposé de ces complications auxquelles les politiques, avec leur perfidie habituelle, mêlèrent la question religieuse.

Enfin, le pape fut nommé arbitre ; mais ses irrésolutions ne satisfirent aucune des parties. En France, on le tenait pour favoriser l'Espagne; en Espagne, on disait que le pape n'était plus catholique, mais qu'il était devenu très-chrétien; jeu de mots sur les titres que portaient les souverains des deux pays. C'est à cela que Rubens fait allusion.

Si l'on s'occupait, même aux Pays-Ras, de cette question,'en apparence si lointaine, c'est que, dans les plans de l'Espagne, la Valleline était sur la route des armées espagnoles pour se rendre en Relgique.

Nous n'avons rien à dire sur le siège de Rreda, les ouvrages que Rubens envoie par Antoine Souris (Antoine Muys); nous en avons parlé dans les commentaires des lettres précédentes.

A Peiresc (en italien).

De Paris, le 13 mai 1625.

En effet, Madame sœur du Roi a été épousée avant-hier (î) par le Duc de Chevreuse, au nom et avec la procuration du roi d'Angleterre, avec toutes les solennités usitées en pareil cas. C'est le cardinal de la Rochefoucauld qui officiait. Vous apprendrez tous les détails par les relations écrites et imprimées, et je vous y renvoie, parce que, pour dire le vrai, j'ai perdu tout plaisir à cette féte, à cause du désagrément arrivé à M de Valavès, votre frère. Il se trouvait avec moi sur le môme balcon qui était destiné aux Anglais de la suite de Messieurs les Ambassadeurs (2) : on y était monté en grand nombre ; tout à coup sous le poids énorme de cette foule, les ais de bois se rompent et je vois votre frère , qui se trouvait à mes côtés, tomber avec tous les autres. Cela me donna une vive épouvante et un grand chagrin ; je me tenais sur l'extrémité du balcon conligu où je demeurai sain et sauf ut solemus aliquando duobus sellis sedere (ainsi que nous restons quelquefois assis entre deux selles). A peine ai -je eu le temps de retirer la jambe du balcon qui tombait pour la reporter sur le balcon restant en place. Et pas moyen, pour personne, de descendre de celui-ci sans se précipiter. De sorte qu'il ne fut pas possible, en ce moment-là, devoir votre frère, ni d'avoir des nouvelles de son sort, s'il était blessé ou non. Je fus obligé de rester là dans cette anxiété jusqu'à la fin de la cérémonie : alors, m'étant esquivé de là le plus tôt qu'il me fut possible, je trouvai votre frère à son logis avec une blessure au front. J'en eus infiniment de déplaisir, d'autant plus que, surplus de trente personnes qui étaient tombées, je n'ai pas entendu dire qu'aucune autre ait été estropiée ou gravement contusionnée. L'os du crâne n'a pas été atteint, la chair seule est lésée ; de sorte que s'il n'y avait pas une contusion

(1) En marge : 11 mai.

(2) En marge : Nous avons obtenu à la diligence de M. Valavès celte place très-avantageuse parce que nous y étions précisément en face de l'estrade sur laquelle s'accomplissait la cérémonie.

autour de la plaie, celle-ci serait guérie en peu de jours ; mais aussi, comme la contusion touche à la plaie, on pourra sans danger faire sortir les humeurs par la même ouverture. Grâces à Dieu, il n'a point de fièvre, ayant usé à l'instant de remèdes propres à prévenir ou à détourner toute altération, telle que crachement de sang, etc.

Aussi, j'espère que dans quelques jours il sera rendu à la santé. Ce qui le chagrine le plus, c'est que cet accident lui est arrivé au moment de l'arrivée du légat et qu'il craint de ne pouvoir, selon votre désir et celui de M. votre frère, présenter ses hommages à son Eminence et aux seigneurs de sa suite. On ne connaît pas encore le jour précis de l'entrée du légat à Paris, mais il est certain qu'il est arrivé, samedi dernier JO mai, à Orléans, où il a logé et qu'il logera à Etampes, le 15. Ce voyage du légat a été malheureux jusqu'à présent par de nombreuses traverses et en particulier par la maladie qui frappa subitem en: son oncle, le seigneur Magalotti, dès son entrée a la Cour. Les médecins regardent son état comme désespéré et ne parviennent, ni par de fortes saignées ni par d'autres remèdes, à couper court à la fièvre maligne dont il est atteint. Et si votre frère ne se remet promptement sur pied, et qu'il ne puisse me servir d'introducteur, je pourrai difficilement avoir l'honneur de rendre mes hommages à ces personnages si distingués que vous me désignez dans votre lettre, avec ces belles couleurs qui vous sont propres. Il s'agit surtout de M. Aleander duquel — comme vous le dites avec trop de modestie — vous avez appris en peu de temps beaucoup de choses importantes, que, j'en suis sûr, vous n'ignoriez pas ; voyez si j'arrivais à converser avec lui, ce que je pourrais acquérir d'instruction et rectifier d'erreurs en toutes choses ! De même, ce m'eût été une faveur singulière de pouvoir baiser les mains au chevalier dei Pozzo et à M. Doni, deux personnages de grande réputation et connus pour la connaissance qu'ils ont de l'antiquité et pour leur amour des belles choses.

Je suis un peu inquiet quant à mes affaires personnelles, qui pâtissent vraiment des affaires publiques. Dans cette presse d'événements, je ne puis pas faire des démarches importunes, de crainte qu'on ne m'accuse de fatiguer la reine de mes requêtes

particulières. Avec tout cela, je me sers de tout le peu que j'ai, je m'efforce d'obtenir le règlement de mon compte {La mia spedizione) avant le départ de l'épouse, qui aura lieu vers la Pentecôte. La Reine mère et la Reine régnante l'accompagneront jusqu'à Bologne et le Roi jusqu'à Amiens.

Du reste, je sais que la Reine mère est très-contente de mon œuvre, ce qu'elle m'a dit souvent de sa propre bouche, et elle le répète toujours à tout le monde. Le Roi m'a fait aussi l'honneur de venir voir notre Galerie : c'était la première fois qu'il mettait les pieds dans ce palais auquel on a commencé à travailler il y a 46 ou 18 ans (1). Sa Majesté a montré qu'il avait toute satisfaction de mes peintures, ce qui m'a été rapporté par tous ceux qui étaient présents et en particulier par M. de Saint Ambroise : celui-ci avait donné l'explication des sujets en changeant et dissimulant le vrai sens avec beaucoup d'artifice. Je crois vous avoir écrit que l'on a retiré un tableau qui représentait le départ de la Reine de Paris et, qu'au lieu de celui-là, j'en ai fait un tout nouveau qui représente la Félicité de sa Régence et l'état florissant du royaume de France, ainsi que le relèvement des sciences et des arts par la libéralité et la splendeur de Sa Majesté qui est assise sur un trône brillant et qui tient en main une balance, pour dire que sa prudence et sa droiture tiennent le monde en équilibre.

Ce sujet, qui ne touche pas à la raison d'Etat, particulièrement de ce règne, ne s'applique à aucun personnage ; il a beaucoup plu, et je crois que si l'on s'était fié entièrement à moi, les autres sujets auraient mieux passé à la Cour sans scandale ni murmure (2), et,

(1) En marge : Je me trouvais alors au lit par la faute d'un bottier qui en me chaussant une botte neuve m'a presque estropié le pied. J'ai été retenu dix jours au lit, et encore maintenant, quoique pouvant monter à cheval, je m'en ressens beaucoup.

(2) Ce passage est très-obscur dans la copie probablement fautive et incomplète de Mois : « Io credo chesefessero (sic) fîdati intieramente di noi, che la corte trucente (toccante?) gli altri soggeti sarebbi passati meglio sensa alcun scandalo o murmuratione.» A ce passage est ajouté en marge : Plus tard, le cardinal s'est repenti de cela, et il était en grande peine de voir que l'on prenait les nouveaux sujets en mauvaise part.

pour l'avenir, je crois que Ton ne manquera pas de faire des difficultés pour les sujets de l'autre Galerie. Ceux-ci doivent être aisés à faire et exempts de toute inquiétude; le thème en est si vaste et si magnifique qu'il suffirait pour dix galeries. Mais Mgr le cardinal de Richelieu, bien que je lui aie donné un programme succinct par écrit, est si occupé du gouvernement de l'Etat qu'il n'a pas eu le temps de le voir une seule fois. Je suis donc résolu, quand je pourrai obtenir mon expédition, de partir de suite et de laisser à lui et à M. de Saint Ambroise le soin de me faire connaître ce qui aura été décidé (1).

En somme, je suis fatigué de cette Cour, et si l'on ne me satisfait pas avec une promptitude égale à la ponctualité dont j'ai usé moimême dans le service de la Reine mère il peut arriver— je vous le dis en confidence — que je n'y retournasse pas facilement, quoique, à dire vrai, jusqu'à présent, je ne puisse pas me désoler de la conduite de S. M. ; car les empêchements ont été légitimes et excusables. Mais, en attendant, le temps passe et je me trouve loin de mon logis, ce qui me cause grand dommage. Je ne sais rien de neuf des Pays-Ras : le siège de Rreda continue comme de coutume* ainsi que je l'ai appris par des lettres du 6 mai, sans aucun commentaire. Je crois donc que cela ne se passera pas ainsi, car les deux camps, égaux de force, sont trop près l'un de l'autre. Et pour finir je me recommande à vos bonnes grâces et de tout cœur, je vous baise les mains.

Paris, de l'appartement de votre frère, le 13 mai 1625.

PlETRO PAUOLO RUBENS.

P. S. Je ressens aussi vivement que s'il était arrivé à moi-même l'accident de M. votre frère ; car dans toutes les occasions il n'a jamais hésité à me rendre tous les bons offices possibles, dans les choses petites ou grandes ; tout ce que l'on pourrait espérer, en un mot, de son propre frère.

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