‹ Pierre-Paul RubensChapitre 6 sur 9 · P. P. RUBENS · texte numérisé non relu

P. P. RUBENS

(1) Suivent deux lignes mal copiées, incompréhensibles.

Les tableaux du Luxembourg sont terminés à 1 époque assignée par le peintre; Rubens se rend à Paris pour en opérer le placement et leur donner, à l'endroit même qu'ils doivent occuper, la dernière, la décisive touche du maître. Nous ne pouvons préciser le moment où il arriva dans la grande ville. Selon toute probabilité, ce doit être au commencement de février 1625 : nous ne connaissons point de lettre de lui ni de document qui le concerne entre la date du 10 janvier, date à laquelle il était à Anvers, et celle du 13 mai, date de cette lettre adressée de Paris à de Peiresc.

Il existait, à cette époque, à Anvers, une gazette qui, dans sa forme embryonnaire, est cependant, le plus ancien organe de publicité dont on constate l'existence. Il est le précurseur de ces innombrables journaux qui enregistrent sans cesse les faits et gestes des peuples et des individus et qui sont les moniteurs de l'opinion dans les deux mondes. Depuis 1605, les Nieuiue tydinghen d'Abraham Verhoeven, un modeste imprimeur du Rempart des Lombards, h Anvers, paraissaient à peu près hebdomadairement pour apprendre aux populations flamandes — le journal était publié dans leur langue — les événements grands et petits dont la nouvelle arrivait aux bords de l'Escaut.

Nous avons sous les yeux le recueil des 129 numéros dont se compose l'année 1625, car à cette époque, le journal paraissait tous les deux ou trois jours, selon les circonstances. Eh bien, les Nienwe tydinghen qui avaient parmi leurs rédacteurs, le savant AubertLe Mire, vicaire général de l'évêché et ami particulier de Rubens, ne disent pas un mot du départ de celui-ci, de son œuvre, de ses succès. Le petit journal donne des nouvelles de partout, voire du

ciel quand il n a rien à dire de la terre (1), il fourmille de minutieux détails militaires, dallées et venues de princes ou d'ambassadeurs, mais il ne prononce pas môme le nom du peintre. En 1631, une seule fois, la mention de Monsieur Rubens est la seule que nous y ayons découverte.

C'était dans les idées du temps. On n'en était pas encore arrivé à mettre un homme de génie sur la même ligne qu'un homme de guerre ou même qu'un homme de cour. Les mentions du nom de Rubens dans des livres contemporains ne sont pas communes : on admirait ses chefsd'œuvre, on les payait bien, le peintre était aimé et respecté de ses compatriotes, il avait même quelques grandes relations, mais on ne lui taillait pas la moindre réclame, on n'enregistrait point ses faits et gestes. Nous consignons la chose et nous nous abstenons de commentaires.

Le journal anversois parle des solennités auxquelles Rubens avait été présent et dont il est question dans cette lettre. Il n'est pas sans intérêt, croyons-nous, de donner le récit du journal: il nous fait voir les progrès qu'a réalisés depuis, la trompette de la Renommée.

Le numéro du 16 mai donne pour nouvelles arrivées de France: « A Paris, par ordre du roi on devait dresser une grande estrade ou théâtre (le mot y est) devant la grande église de Notre Dame, pour le dimanche 4 mai, nouveau style. La sœur du roi après avoir entendu la messe dans la même église, devait monter publiquement sur l'estrade et

(1) Le n° 6, daté du 24 janvier 1626, est intitulé: dernières nouvelles du Ciel ; et se compose d'une plainte que S. Willibrord, Tapôtre des Pays- Bas, adresse du séjour des bienheureux au peuple hollandais à propos de la propagande hérétique que les deux prophètes de la Réforme ne craignent pas de faire dans le pays.

là le duc de Chevreux (sic) devait, par procuration, l'épouser au nom du roi Charles d'Angleterre.

« On écrit encore qu'après le mariage, les fêtes et les triomphes, la reine mère accompagnera la nouvelle épousée jusqu'à Calais où le duc de Buckingham viendra la recevoir pour la conduire à la cour de Londres. Le 25 (nouveau style), le couronnement du roi Charles et de la reine, son épouse, aura lieu solennellement.))

Et un peu plus loin, dans le même numéro : « On écrit de Paris, 3 mai, que «la cérémonie du mariage, qui devait avoir lieu le 4, a été remise pour quelque motif venu d'Angleterre.»

Après cela, le journal n'en parle plus : c'était tout ce que l'on apprenait alors par les gazettes. Qui sait même si ces pauvres renseignements n'ont pas été pris d'une lettre de Rubens à quelqu'un de ses amis d'Anvers ?

Dans sa lettre à Peiresc, il renvoie son ami aux Relations écrites et imprimées.

L'événement extraordinaire de cette union entre une fille de France et un roi de la Grande-Bretagne, donna naissance à de nombreuses pièces de circonstance. UOrdre des cérémonies observées au mariage du roi, etc., 8 et 11 mai, Paris, Martin, 1625; le Triomphe glorieux et l'ordre des cérémonies, etc.

C'est d'après ces pièces fraîchement écloses, que XUnziesme tome du Mercure françois, ou l histoire de nostre temps, etc. Pari s, Richer, 1626, nous donne une description extrêmement détaillée des fêtes et cérémonies du mariage royal qui eut lieu le dimanche 11 mai.

Afin de nous représenter un peu le spectacle auquel

Rubens assista, nous extrairons de ce récit (1), quelques détails qui feront comprendre sa lettre.

Madame Henriette avait été fiancée solennellement le 8 au Louvre: «Sa robbe estoit de toile d'or et d'argent à fleur de lys d'or, et enrichie de plusieurs diamants et autres pierres précieuses. La queue de sa robe estoit portée par M,le de Bourbon, fille de M. le prince de Condé.

« Ayant esté arresté que le mariage se feroit en l'église de Nostre Dame, larchevesque de Paris prétendoit de le faire, mais M. le cardinal de la Rochefoucault l'emporta sur luy tant a cause de sa dignité, que comme grand aumosnicr et curé primitif de la cour. »

D'autres renseignements nous apprennent que le conflit des deux prélats eut quelque retentissement. Le roi dut intervenir en maître.

a L'église Notre-Dame et la salle de l'Archevesché furent tendues des plus riches tapisseries royales d'or, d'argent et de soye qui se puissent voir; dans le chœur estoient celles des Actes des Apostres, et dans la nef les triomphes et les victoires de Scipion sur les Carthaginois. De l'Archevesché sortoit une galerie à huict pieds hault de terre sonstenue de plusieurs piliers, laquelle conduisoit au théâtre de devant le grand portail de l'Eglise où se dévoient faire les espousailles : ceste galerie estoit couverte par le haut de satin violet, tout parsemé de fleurs de lys d'or, et par le bas d'une belle toile de lin cirée. Depuis le théâtre, tout le long et au milieu de la nef, estoit une autre galerie en pente jusqu'au premier pas de l'entrée de la porte du chœur, et

(I) Uuziesme tome du Mercure jranrois ou l'histoire de notre temps, etc. Paris 1626.

au milieu du chœur cstoit un grand parterre relevé, de trois degrez, et le dais royal au dessus semé de fleurs de lys d or. »

Madame partit du Louvre vers les neuf heures pour aller s'habiller à l'Archevêché. A onze heures, le chevalier de Vendosme, dans le carrosse du roi, alla prendre le duc de Chevreuse, avec les lords Carlisle et Holland, ambassadeurs extraordinaires du roi de la Grande-Bretagne, et les conduisit à l'Archevêché. Là on attendit le roi, les reines et la cour, qui partirent du Louvre. Sur les quatre heures de relevée, ces personnages arrivèrent à l'Archevêché.

Une heure après, le duc de Chevreuse, les ambassadeurs, toute la cour se rendirent en cortège — longuement décrit dans la relation — sur le théâtre dressé devant Notre Dame :

« Geste royale trouppe estant arrivée sur le théâtre pro paré pour faire le mariage, au dessus duquel estoit eslevé un grand daiz d'une valeur inestimable ; le Roi et Monsieur son frère mirent la Royne de la Grand'Bretagne leur sœur entre les mains de M. le duc de Chevreuse, et alors le cardinal de la Rochefoucault les espousa, selon les cérémonies ordinaires de l'Eglise, lesquelles parachevées, on entra en mesme ordre que dessus dans l'église Notre- Dame par la galerie qui alloit respondre à la porte du chœur, laquelle estoit aussi toute couverte de riches tapisseries, excepté que M. le duc de Chevreuse et MM. les deux ambassadeurs du Roy de la Grande-Bretagne marchoient devant le Roy.

« Estant tous arrivez à la porte du chœur, lesdits duc de Chevreuse et ambassadeurs firent de grandes révérences au Roy, aux Roynes, puis s'en allèrent à l'Archevesché durant que l'on diroit la messe.

(( Dans le chœur, au dessus d'un grand parterre de charpenterie relevé de trois marches, et couvert de trèsriches tapis, estoit tendu un daiz semé de fleurs de lys d or, sous lequel le Roy se mit, ayant à la droite la Roy ne sa mère, la Royne de la Grand'Bretagne, la Royne régnante, les princesses de Condé, Soissons et de Montpensier : à l'autre main se mirent les duchesses de Guise, de Chevreuse, la douairière d'Elbeuf et la duchesse d'Elbeuf.

u La princesse de Conty tenoit la queue de la robbe de la Royne de la Grand'Bretagne.

« Ce faict, la messe commença à se célébrer par M. le cardinal de la Rochefoucault, en laquelle ladite Royne allant à l'offrande, Madame la princesse de Conty lui portoit la queue de sa robbe, et M. de Villeserain son escuyer celle de son manteau et Mademoiselle de Montpensier porta le cierge.

« La messe parachevée, lesdits sieurs duc de Chevreuse et ambassadeurs extraordinaires se rendirent à la porte du chœur pour reprendre leur rang au retour que feroient leurs Majestez de l'Eglise à l'Archevesché, auquel retour fut observé le mesme ordre qu'on auroit tenu en allant du théâtre du portail à la porte du chœur. »

Au moyen de ce bout de relation, nous assistons avec Rubens à la brillante cérémonie. Nous avons caressé un instant l'espoir de trouver son nom dans la liste très-longue des personnages qui firent partie des solennités, à divers titres, mais ce nom n'y figure point (1).

(1) Le petit accident arrivé à l'artiste sur l'estrade d'où il voyait la cérémonie, accident qui aurait pu lui être fatal, n'a été mentionné, croyons-nous, dans aucune biographie : on n'en parle pas non plus dans les Relation*. Le récit du peintre, obligé d'obtenir, à la diligence d'un

Page 1