LA SAINTE FAMILLE
ni aux Romains de la détadence, mais au plus distingué des portraitistes flamands, à van Dyk. L'inventaire de Puget atteste en effet qu'il possédait plusieurs copies des grands portraits peints par van Dyk à Gênes, et, attendu que l'auteur de ces copies n'est pas désigne, il n'y a nulle témérité à nommer Puget lui-même. De plus, la Sainte Famille est un portrait. Au centre du tableau, la Vierge, le corps vu de trois quarts et la tête de face, reproduit les traits de la première femme de l'artiste, N. Boulet. De sa main droite elle soutient, debout sur ses genoux, son fils François. Au fond, saint Joseph, c'est-à-dire Puget, accoudé contre une ruine, contemple le groupe heureux de la Mère et de l'Enfant. La toile a plus de 6 pieds de haut sur 4 pieds et demi de large. Ce n'est pas le plus important, mais c'est le plus beau des ouvrages de peinture de Pierre Puget. Pour qui l'a-t-il peint? On ne sait. Du temps de Bougerel, la Sainte Famille appartenait aux Boyer de Fonscolombe, grande famille d'Aix; elle appartient aujourd'hui à M. le marquis de Saporta, amateur de la môme ville.
Quant à {'Annonciation, en 1679, lorsque parut le livre de de Haitze, les Curionités de la ville d^Aix., elle décorait, avec une Visitation ([lù a disparu, la « belle chapelle de Messieurs, aux pères jésuites. » Mariette nous apprend que les jésuites, dépossédés en 1705, voulurent vendre les deux tableaux. « Mes-
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sioiii's, » (•'('sl-;V(lii(' les congrégaiiisles, réchinu'"renl, el Ir I*;irlcmenl leur (loiiii;i Ljaiii do cause. Aujoiinrimi, VAnnonciatioii se voit dans la chapelle i\u giand séminaire. En l'absence d'un document qui lixe la date de ce tableau, je n'hésite pas à le regai'der connine contemporain du Salrator Mimdi. 11 aurait été peint vers 1655, landis que la Sainte Famille daterait de six ou sept ans plus tard, 1602 ou 1605, autrement dit du grand séjour de Puget à (jénes.
Il est vrai qu'une telle hypothèse va directement contre les assertions du P. Bougerel. L'historien provençal, se faisant ici l'écho de Tournefort, place en 1657 la maladie à la suite de laquelle Pugel, sur le conseil de son médecin et de ses amis, aurait renoncé à la peinture. Mais le même historien cite, quelques pages plus loin, une lettre de Puget à Lou. vois, écrite en 1685, dans laquelle le grand artiste dit en propres termes : c< Depuis environ vingt ans que j'ai quitté le pinceau. » Entre l'aflirmation de Puget et celle de son biographe, laquelle choisir? Ou plutôt, peut-on hésiter? La vraie date de la maladie se trouverait donc reculée, de l'aveu du malade, jusqu'à l'année 1665, ce qui justifie mon hypothèse.
D'autres preuves viennent à l'appui. Il faut citer en première ligne le portrait de Puget par luimême, qui se conserve au Musée de Marseille. En
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1657, Puget avait trente-cinq ans. Or, il sufiit do jeter les yeux sur ce portrait pour se convaincre qu'il représente un homme d'une cinquantaine d'années. Coiffé d'une perruque, noblement drapé d'un riche manteau, le port majestueux, et le sourire du contentement sur les lèvres, ce n'est plus là le peintre besoigneux que nous venons de voir aux gages des prieurs de la Major. C'est Puget dans sa gloire, après ses beaux ouvrages de sculpture de Toulon et de Gênes. Au Musée d'Aix appartient un autre portrait postérieur encore. Celui du Louvre enfin nous le montre dans ses dernières années, quand l'âge et les déboires de Versailles ont grimé le masque du vieillard. Il est vrai que le catalogue du Louvre a toujours inscrit ce portrait sous le nom de François Puget, et non sous celui de son père. Mais, comme il existe, dans la môme galerie, et précisément en face, un ouvrage authentique du fils, qui reproduit le portrait de plusieurs artistes musiciens de son temps, rien de plus facile que la comparaison des deux peintures. Autant l'œuvre de François Puget paraît lisse et froide, autant celle de son père est pleine de verve et d'énergie : le modelé s'y accuse par louches heurtées , par empâtements posés carrément à la bonne place : le regard se cherche et la bouche se parle. Il est probable que Puget laissa interrompue la })einture de la tète ; après sa mort, le fils aura ajouté h; robe de chambre
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cl 1(3 foiul, (.'1, poiii' mieux (îliil)lir un liilciil coiileslahlo, présenté l'œuvre comme sienne. A mes yeux, les trois portraits de Puget par lui-même, celui de Marseille, celui d'Aix et celui de Paris n'en font qu'un ; tous trois sont sortis de la même main, la main d'un sculpteur qui savait peindre.
Il y a plus. De l'aveu même de Bougerel , Puget aurait pcinl à Gênes, en collaboration avec J.-B. Garlone, le dôme de l'église des Théatins, alors qu'il travaillait à la statue de saint Sébastien, c'eslà-dire vers 16G4. Plus tard, devenu propriétaire d'une maison à Toulon , et le premier document qui mentionne l'achat du terrain est de 1672, il y peignit un plafond représentant les Parques. On voit sur quelle base fragile repose l'assertion relative à la maladie de Puget. Je ne parle pas seulement de la date , désormais inadmissible, mais de la maladie, qui s'évanouit à mesure qu'on veut la saisir. La lettre àLouvois n'établit qu'un fait, c'est que Puget quitta le pinceau vers 1665, précisément à l'époque où son génie de sculpteur se révélait dans toute sa force. Dès lors, quel besoin avons-nous de maladie et de médecin? Le mal qui arracha le pinceau des mains de Puget, c'était le bon mal, c'était cette passion du marbre dont il devait vivre jusqu'à sa dernière heure. Mais, sous le sculpteur sommeillait le peintre mal endormi. Quelquefois encore il ])Ut lui arriver de revenir aux travaux de
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sa jeunesse et tle jeter sur la tuile les idées familières auxquelles le marbi'e refusait sa sublime éloquence.
La peinture de l*uget se caractérise par une exécution spéciale. 11 semble qu'un outil autre que le pinceau a fouillé la pâte, relevé les lumières en facettes, haché les ombres et découpé les formes. On ci'oil y sentir le travail de l'ébauchoir. Comme les portraits, le Sommeil de Jésus du Ghâteau-Borély, et la Sainte Cécile, qui appartient à un amateur de Toulon, présentent à un curieux degré ce caractère sculptural. Dans le premier tableau, l'opposition presque violente des tons produit une riche haimonie : l'Enfant divin repose sur un lit d'une blancheur éclatante, vers lequel sa mère, couverte d'un voile d'un bleu foncé, se penche pour l'adorei'. Dans le second, des petitsaiiges s'empressent autouidelà sainte, assise devant un clavier d'orgue, au milieu d'attributs et d'instruments de musique : la peinture y est plus fondue ; le dessin , toujours lier et quelque peu rude, condescend cependant à se levèlir d'élégance; des demi-teintes bleutées donnent au coloris une grande lîncsse. Dans l'un cl dans laiitre, la particularité des types n'est pas moins
(Honnanlc que In couleur. Toul concourlà inni-qucr ces deux tableaux de chevalet d'un accent éliangcment personnel.
La Vocation (le saint Matthieu , qui décore l'église paroissiale de Château-Gomberl , village voisin de Marseille, est au contraire une toile de plus de 4 mètres de haut sur 5 de large. Ici encore , nous nous heurtons au nom de François Puget. La Vocation de saint Matthieu a été revendiquée pour lui par son fils Paul, dans une lettre datée de 1 755 : réclamation tardive de la part d'un homme qui avait fourni la plupart des faits de la notice du Père Bougcrel, publiée l'année d'avant, et qui l'avait laissé attribuer la Vocation ru grand Puget, son aïeul. Ni le Portrait de musiciens du Louvre, ni la Visitation du Musée de Marseille, et ce sont siirement les œuvres les plus importantes de François Puget, ne permettent de croire qu'il ait pu peindre l'immense toile deChàteau-Ciombert. En cherchant à dépouiller son illustre aïeul pour accroître d'autant la gloire problématique de son père, Paul Puget obéissait à un sentiment filial plus ou moins bien entendu, mais démenti par l'évidence. La Vocation de saint Matthieu est plus qu'une grande machine, c'est une œuvre de style. Entouré d'un groupe d'apôtres d'une noble tournure, N. S. Jésus-Christ reçoit la soumission du nouveau disciple : son visage offre un type particulier, caractérisé par la frisure de la barbe