‹ Pierre PugétChapitre 12 sur 232 · LA VOCATION DE SAINT MATTHIEU · texte numérisé non relu

LA VOCATION DE SAINT MATTHIEU

et des cheveux, et empreint d'une véritable beauté. Au milieu des colonnes drapées de rideaux qui cachent à demi un fond de paysage, on aperçoit un personnage appuyé contre une balustrade, un portrait assurément. En effet, lorsque Puget voulut raccorder son tableau mis en place, un religieux de ses amis, le père Boulegou, accoudé sur la table de communion, lui fit remarquer un vide où il manquait une figure. Aussitôt Puget le pria de garder sa pose et le logea à l'endroit signaél, avec un tel succès de ressemblance, que chacun, venant voir la peinture, saluait le père Boulegou. Quel châtiment pour la critique, si certains peintres de notre temps s'avisaient de suivre cet exemple !

L'auteur de Marseille ancienne et moderne, qui raconte l'anecdote, publia son livre en 1786. L'année d'après, dans son Voyage littéraire de Provence, l'abbé Papon citait la Vocation de saint Matthieu comme un des meilleurs ouvrages de Puget. En présence d'une tradition aussi fidèle, d'accord avec l'impression du tableau, que devient l'assertion isolée d'un petit-fils ingrat? La peinture de Chàteau- Gombert doit compter parmi les œuvres authentiques du maître.

Il en est d'autres que je ne puis décrire de visu, et dont l'authenticité ne paraît pas moins certaine. A son premier retour d'Italie, en 1045, Puget aurait peint, selon Emeric David, le portrait de sa

r,S ['IKMf'.K l'IiflKT.

iiicVe. (Tcjst sans doiilc lo mOmc qui a])|)aiLi('iit aujourd'hui à un amateur de Nîmes et qu'une exposition récente a remis en lumière. Voici en quels termes le jugeait la critique locale : « Celte tête austère, et dont on devine sous les rides la primitive beauté, ce regard dont les années n'ont \\u éteindre la vivacité et l'intelligence, cet ajustement d'une sim[)licité monacale qui s'harmonise si bien avec la sévérité du personnage, ces finesses de touche perdues au milieu d'empâtements d'une telle solidité qu'on dirait parfois que, fidèle aux procédés de son art habituel, l'artiste a voulu modeler plutôt que peindre, tout vous arrête, tout vous saisit', »

IJAbetedario de Mariette, précieux recueil des jugements d'un homme à bon droit renommé pour la sûreté de son goût, nous fait connaître une composition peut-être antérieure à ce portrait, ou postérieure seulement de quelques années, selon qu'on la rapporte au premier ou au deuxième voyage d'Italie.

Pou (le temps après que Puget eut mis le pied dans Rome, un François, B, Tliibonst, y grava sur son dessin un David à qui l'ange du Seigneur apparoit et lui donne à choisir entre les trois fléaux qui doivent affliger son peuple, et ce sujet, traité dans le plus grand style, fait voir qu'il étoit, dès lors, en possession de res idées grandes, neuves et magnifiques par lesquelles il s'est si fort distingué et (|ui lui ont iraulanl mieux réussi qu'il ne les lenoil ((ne de lui seul.

' M. Er]v^{ P.i.ncs,.] ; Courier du Gard, V7. \\\\\W\ 18G'>.

LA FUITE EiN KCYl'TE. r.O

C'est encore Mariette qui mentionne, pour l'avoir vu ciiez son ami Bourlat de Monlredon, le tableau de David tenant la tête de Goliath, « une des plus belles choses que Puget ait peint, » et il ajoute : « Je ne sçais si l'on peut montrer quelque peinture aussi fraîche que celle-ci et qui rende aussi parfaitement la finesse d'une chair délicate et fine. On voit bien que cet ouvrage n'est pas celui d'un peintre qui fait de la peinture sa principale occupation et qui a continuellement à sa main le pinceau.. . » Dans le commentaire dont il a accompagné le recueil du cabinet de Boyer d'Eguilles, Mariette accorde également de grands éloges aux deux tableaux de Puget que renfermait la collection du célèbre amateur d'Aix. Les gravures de Coelemans nous permettent d'en apprécier la composition. L'un, qui rappelle \e Sommeil de Jésus , représente la Vierge Marie, vue à mi-corps, enseignant à lire à son fds. Mariette, le jugeant d'après l'estampe, y voyait une imitation du Corrége : il eût mieux dit, duGuerchin. L'autre est un paysage, la Fuite en Egypte. Des ruines romaines s'y mêlent à des arbres élégants. Sur le premier plan, au bord d'une rivière, la Vierge assise lient entre ses genoux l'Enfont Jésus debout, et plus loin, derrière des plis de terrain largement étages, saint Joseph semble appeler un batelier. Il est impossible de ne pas reconnaître dans ce savant paysage un reflet du grand Poussin. Or, si Puget, lors de son pi-emier

4(» l'IKIÎfiK l'IOFT.

voyage à Romo, on 1041, n'a pu voir raulciir du Diof/ène, colto impossil)ilit(; n'existait plus, quand il y revint en iGiG. Poussin, désormais fixé à Home, était à l'apogée de son talent et de sa gloire. Sans doute la Fuite en Egmilc n'a |>as été peinte sous sa dictée, mais celui qui l'a j)einte avait certainement vu quelqu'une de ces compositions puissantes où le maître normand associait avec tant de goût la nature et la figure humaine. Puget dut garder son œuvre jusqu'au moment où ses relations avec Boyer d'Eguilles, postérieures d'une quinzaine d'années, la firent passer dans sa galerie. Ajoutons, comme un détail curieux, que l'exemplaire du cabinet de Boyer d'Eguilles, appart^înant au Cabinet des Estampes de Paris, contient de plus un petit portrait, au bas duquel une main inconnue a tracé ces mots, d'une écriture ancienne : « Puget pinxit, Coussin se. » Le portrait est celui d'un jeune homme de vingt-cinq ans environ, occupé à dessiner une académie : il rappelle plutôt les traits de Puget que ceux de son élève et ami Boyer d'Eguilles.

L'inventaire des biens de Puget, dressé sous ses yeux, peu de temps avant sa mort, énumère six peintures plus ou moins terminées qui décoraient diverses pièces de sa maison : une Bacchanale ; un tableau de Jacob et sa famille; un Baptême de Notre- Seigneur, paysage; une ébauche représentant VEdacation d'Achille, une autre d'une Nati-

Page 1