‹ Pierre PugétChapitre 15 sur 232 · LES CARIATIDES · texte numérisé non relu

LES CARIATIDES

nalure en travail. Le penseur y lisait le drame de la force humaine. Un jour, il prit une poignée de terre glaise, et, de ce pouce hardi qui vivifie toute matière, il modela une figure de portefaix : le ballot sur la nuque, les bras relevés, les muscles tendus, le torse coupé de saillies et de ravines, les jambes nerveuses, tout auprès une proue de navire antique, c'est à la fois l'impression traduite de verve et le premier germe d'une œuvre non définie. Tu autre jour, comme il cherchait pour son lialcon de l'hôtel de ville une forme de console neuve et originale, l'idée s'éclaira tout à coup : aux consoles rêvées se substituèrent les cariatides qui s'agitaient devant lui. Deux portefaix d'alors ont laissé une réputation de vigueur proverbiale, et même un nom a survécu, celui de Marc Bertrand, dit Marquetas. Entre les deux rivaux, ce n'étaient que paris h se rompre le cou. Puget saisit les athlètes au bon moment et les incrusta au mur de l'hôtel de ville. L'un, haletant, va succomber sous le poids qui l'écrase; l'autre, d'un poing crispé soutenant sa tête qui se brise, maudit le défi qu'il a porté.

Une autre tradition, acceptée par les historiens de Puget avec une soumission exemplaire, explique tout différemment l'altitude et le caractère des Cariatides. Puget aurait eu à se plaindre des consuls de Toulon, et il se serait vengé, à la manière de Michel-Ange, en les affichant contre leur })ropre

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demeure. Mais, ainsi que le remarque avec juste raison rarchivistc Henry, qui a, le premier, rectifié cette faljle, les Carialides n'ont rien de laid, de grotesque ni de boulfon. Ce ne sont pas des caricatures, ce sont des athlètes peinant et geignant sous le poids qui les oppresse. Tradition pour tradition, à celle de Bougerel je préfère celle d'Henry, plus vraisemblable et plus digne. La première s'accorderait peut-être avec le caractère de l'homme; la seconde est bien dans l'esprit de l'artiste.

Oui , regardez ces Cariaiides que le moulage a répandues partout, et dites si elles ne sont pas filles de la même idée qui ins[)ira le Milon., un hommage à la force physique, mais un hommage plus spiritualiste que sensuel, où l'enthousiasme de l'artiste n'étouffe pas la haute ironie du philosophe. Sur un garde-main de la collection Atger, à Montpellier, Puget a tracé ce vers qui dit bien sa pensée :

Vivilur ingenio, cœtcra mortis habent.

« L'esprit seul vit, tout le reste a sa part de mort, o Dans les Cariatides, comme dans le Milon, la force physique agonise, elle va succomber. Les muscles se tendent, les veines se gonflent, la poitrine se creuse, les côtes se séparent, les reins se brisent. Toute la machine crie et se rompt. On croit entendre le craquement des os. C'est ce moment que l'artiste a choisi. Il a arrêté la dislocation, il a fixé la crise

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suprême. A la force musculaire, pétrifiée dans sa défaite, il a dit : Voilà donc jusqu'où tu peux aller, avec tout l'attirail dont tu disposes! Ce n'est pas Michel-Ange se vengeant d'un ennemi, c'est Dante, vengeur de l'esprit, châtiant l'orgueil du corps par un nouveau supplice, et vouant les Milons toulonnais à l'éternité d'un enfer.

De ces deux damnés, l'un est jeune, l'autre a atteint la pleine maturité. La charpente du corps, les détails de la chair, l'expression même, marquent la différence des âges. Le plus jeune exhale un long gémissement. Sur sa face, à demi cachée par le bras gauche qui y ramène un bout de draperie, se lit tout un poëme de souffrance. Aussi cette tête moulée en plâtre était-elle une des antiques dont Eugène Delacroix ornait son atelier, et il s'en est souvenu quand il a peint la Barque du Dante. Dans l'autre colosse, c'est le torse qui souffre le plus ; une expression de rage fait grimacer les traits du visage. De Icà vient sans doute l'erreur de la tradition. Mais enfin, entre cette grimace du désespoir et une charge d'atelier, il y a un abîme. Le plus jeune est certainement le plus irrépréhensible. L'autre a des mains communes, et ses yeux, profondément creusés, cherchent trop l'effet pittoresque. Quant à l'exécution proprement dite, il est difficile d'en juger. L'épiderme de la })ierrc a })erdu sa virginité, par suite des réparations, très-habiles d'ailleurs, entre-

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prises en 4825 par le statuaire Ilubac. En somme, à pari cjnclqucs détails contre lesquels le goùl j)ioteslc, les Cariatides conservent, dans leur énergie vivace, une certaine sobriété. Ce sont les œuvres les plus classiques du maître. Michel-Ange ani'ait j»u les avouer. L'artiste qui les signa n'avait pas encore l'esprit gûlé par la sotte prétention d'éclipser le Bernin et l'Algarde.

Dans l'ensemble décoratif dont elles font partie, les Cariatides gardent une valeur proportionnée à leur importance sculpturale. Nus jusqu'au bas du torse qu'entoure une draperie roulée, les deux colosses semblent sortir d'une énorme conque marine, au-dessus d'un pilastre saillant auquel ilsse trouvent liés par un capricieux enlacement de rubans et de coquillages. De plus, une guirlande de feuillage les rattache au claveau, où elle va se perdre autour d'un mascaron surmontant l'écusson desarmesdela ville. Parmi les ornements qui forment le tympan à jour de la porte, on voit un autre masque barbu et un soleil rayonnant, et les vantaux portaient aussi des sculptures de haut-relief. Ici, la richesse du décor contraste avec la simplicité de l'architecture. Les statues commandent l'œuvre tout entière. En composant cette façade, plus vivante que monumentale, Puget pensait déjà aux vaisseaux qu'il devait animer de figures analogues.

Les Cariatides de Toulon marquent dans la

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vie de Piiget une grande époque. Jusqu'alurs il a fait œuvre de ses doigts en ouvrier plutôt qu'en artiste. Le Salvator Mundi était déjà un éclair de ce génie brûlant. Les Cariatides en sont l'explosion. Quand il les termina, en 1657, Puget avait trentecinq ans.

Après une aussi éclatante révélation de lui-même, on pourrait croire que Puget va continuer son rôle de sculpteur. 11 n'en est rien. A chaque page de cette histoire, l'imprévu nous attend. La dernière ordonnance de payement des Cariatides, qui indique la fin du travail et ajoute un supplément de 200 livres au prix- fait primitif, porte la date du 11 juin 1657. L'année suivante, en juin 1658, nous retrouvons Puget à Toulon. Des actes, dont je dois la communication à M. Octave Teissier, archiviste municipal de cette ville, nous montrent le grand artiste en procès avec la commune. Il avait, paraît-il, l'intention d'acquérir certaines places de maisons, sises sur le port, du côté du Levant, et, comme elles ont été adjugées, pour la somme de "2,560 livres, à un sieur Anlhelme, Puget intervient, déclarant ce prix inférieur à la valeur réelle; il somme les consuls d'ouvrir une nouvelle enchère sur son offre de

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GOO livres, à laquelle sommation les consuls répondent en le renvoyant à se pourvoir en justice, et Puget se pourvoit en effet par une requête au lieutenant du sénéchal. Or, dans ces actes, il est toujours qualifié « peintre de cette ville de Toulon. » Qu'en doit-on conclure, sinon que Pugel, depuis les Cariatides, n'a pas cessé d'habiter Toulon, qu'il est revenu à son métier de peintre, et qu'il y a même gagné assez d'argent pour ajouter à cet ancien métier celui de propriétaire?

Quelques mois après, le voici encore à Toulon , toujours qualifié peintre, mais en réalité entrepreneur. Tendant les deux mains, de l'une il reçoit un prix-fait baillé par la communauté, de l'autre il signe une convention avec les prieurs de la confrérie du Saint-Sacrement. De quels ouvrages s'agit-il? Les actes vont nous l'apprendre. Et qu'on ne me reproche pas de toujours citer les actes, au lieu de les résumer. Je les aime, ces prix-faits, ces conventions, ces documents si précis, si explicites, plus instructifs mille fois qu'une froide analyse. Je les aime pour la couleur locale de leur style, pour le parfum d'honnêteté qui se dégage de leurs vieilles formules. Après tout , ces clauses détaillées avec tant de soin ne nous laissent rien ignorer, et ce naïf langage, qui est le patois de la belle langue du grand siècle, fait revivre à nos yeux l'œuvre et l'ouvrier.

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