‹ Pierre PugétChapitre 16 sur 232 · TRAVAUX DIVERS · texte numérisé non relu

TRAVAUX DIVERS

L"an mil six cent cinquante-neuf et le dixiesme jour du mois de janvier avant midy, establis en leurs personnes par devant moy not'" royal et tesmoings soubsnommez sieurs Jean Cathellin et Estienne Flameng escuyer, consulz, etc.. lesquelz de leurs bons grés, ensuite de la délibération de leur conseil du sepliesme du courant, ont baillé et baillent à prix faict à Pierre Puget peintre de cette dicte ville, stipulant de fere une porte de noyer bonne marchandize et receptable sans aucuns manquement et cravassures pour fermer le balcon estant sur la grande porte de la maison commune conformeniant au dessain qui a esté faict a ce subiest demeurant entre les mains des sieurs consulz signé par lesd" parties, sur laquelle porte mettra ledit sieur Puget la figure du Roy dans une niche de pierre de taille bien et deubement polie avec son lustre, du dessoubz de laquelle niche y mettra une table d'attante de la mesme pierre en la forme et travail susdit, où sera gravé dans icelle quelque vers à la louange du Roi, tels que luy seront donnés par escript par losdils sieurs consulz ; toutes les lettres diceulx seront de cuivre ou laton doré d'or moslu ; pour quy fere lesd. sieurs consulz fourniront tous les ferremants quy seront nécessaires pour led. ouvrage, mesme les vittres qu'il conviendra mettre sur lad. porte dud. balcon, et led. s' Puget fournira tous les matériaux, bois, pierre, mains et manœuvriers quv seront nécessaires pour l'entière perfection du susd. ouvrage, qui sera tenu observer de point en point le susd. dessain, ce qu'il aura faict et parachevé bien et deubement comme dit est, deux mois prochain du jourdhuy comptables, et a cest effaict sera tenu mettre mains à lad. œuvre par toute cette première sepraaine, et ce moyenant le prix et somme de quatre cens livres... sçavoir deux cens livres présent qu'il a receu du sieur Anthoine Rey trésorier moderne de lad. communauté... en escus blanqs et autres bonnes espèces et monoyes comptez et nombrez au veu de moy nol° et tesmoings, etl'enaquitte en lad. desduction sans rappel, et les deux cens livres restantes à l'enthiere perfection dudit ouvrage, accepté qu'il soit préalablement, le tout en paix et sans contradiction aucune...

Ainsi, un buste, une porte vitrée, une insciMption en lettres de cuivre dore, rien ne rebute maître Puget. Pour un peu il fournirait les vers. Mais il se contenta de fournir le tout sans y mettre la main.

on piEP.iii". l'iir.KT.

Même \(' bnsU' du loi, (|iii semble niiciix de sa conipélence, fui oxéculé par un sculpleur du nom do Cogordo, vl ce sculpteur est un des témoins intervenant à l'acte cité. Vis-à-vis des prieurs du Saint- Sacrement il remplira le même rôle.

L'an mil six cens cinquante nculCtle quatorziesnie jour du mois de janvier après midy, slably par devant nous notaire et tesmoings s' Pierre Pugct peintre de ceste ville de ToUon, qui de son gré a promis à sieurs Pierre Caudcron et Antoine Burgues, escuiers de ladite ville, recteurs modernes de la chapelle et luminaire de corpus domini érigée dans Téglise cathedralle dudit ToUon, avec la presauce de s' Anlhoine Laurens, bourgeois trésorier de lad. chapelle, prosans stipullants, de fere une custode pour Tornement et usage de lad. chapelle enricliy du travail et ouvrages du dessain dressé par led. Puget qu'il a rière luy signé par lesd. parties et conformemant aux qualités et conditions suivantes: Prernieremant lad° cusiodesera construite (ieboys de noyer, boys de rose ou boys de pays, bon, sans aubier, cœur de boys, de largeiu' de dix sept à dix huict pans d'une extrémité à l'autre, et d'environ quinze pans d'autbeur; la chemise de derrière dud. tabernacle ou custode sera faicte de bon boys de sapin de Flandres, lequel boys ne paroistra en aucune façon au dehors de l'œuvre ; led. dessain pourra estre changé en quelque chose sy led. entrepraneur le trouve à propos, pourveu que l'ouvrage ne diminue en rien la valeur dud. dessain : led. entrepraneurfera commodemant quarante places pour y loger aultant de chandelliers, comprins toutes celles qui sont desja marquées aud. dessain, comme anges chandelliers et autres ; les deuxaisles de lad" custode seront de demy relief joignant contre la muraille, et le cors de mitan sera faict tout de plain relief advancé de la muraille de trois a quatre pans sellon qu'il advisira led. entrepraneur, et le tout bien conduict conformemant au dessnin, comme aussy la quaisse pour y reposer les saints siboires et solleils de l'hauteur commode aux prestres; Ledict entrepraneur fera deux tableaux, un à chascun des deux costés de lad. custode ainsy qu'est marqué par led. dessa'u, tels que seront advisés par lesd. sieurs recteurs à l'huiUe; led. entrepraneur fera dorer lad. cusiode d'or brunit et or

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rnats du plus beau: sera permis aud. Puget de mettre et mesler tout aultant de colleurs de marbre jaspé ou autres qu'il treuvera a propos, pourveu qu'elles prévalent l'or quy pourroit occuper la place desdites colleurs, touteffois sans excès; posera led. tabernacle et fornira les ferrements, mattériaux et mains do maistres nécessaires, lequel il sera tenu d'avoir faict parachevé et posé de la fasson et qualité susdicte bien deument et comme il apartient a dict de maistres, gens en cognoissans, veu led. dcssain que led. Puget sera tenu exiber, dans un an prochain du jourd'luii comptable, moyennant le prix et somme de mil huict cens livres, que led. s' Laurens trésorier promet et s'oblige payer etaquitter aud. Puget, six cens livres dans deux mois de ced. jour comptables, trois cens livres lors que l'esculteur et menuisier de lad. custode sera parachevée et les neuf cens livres restantes lorsqu'elle sera posée et acceptée par lesd. sieurs recteurs...

Dans ce second ouvrage, entrepris concurremtnent avec le premier, la part de travail de Puget se réduisait à deux tableaux à l'huile, et peut-être à quelques panneaux sculptés. Le reste, une fois son dessin arrêté, était œuvre de menuisier et de doreur. Au.ssi, le 13 octobre 1659, s'en décliargeait-il sur deux ouvriers nommés Panon et Pauchouin, auxquels il abandonnait 825 livres du prix total : il n'en toucha pour son compte que 975. De cette somptueuse décoration il ne subsiste plus rien. Un incendie atout dévoré en 1681. Le souvenir seul s'en conserva, et, comme la restauration de la chapelle incendiée fut alors confiée au meilleur élève de Puget, Christophe Yeirier,qui, au lieu de bois, put y employer le marbre , il est arrivé pltis d'une fois que le ti\'\vail très-remarquable de l'élève a été attribué au maître. Aujourd'hui encore, bien

:,S PIKP.nK PUGFT.

des Toulonnais vous monircroni avec orgueil les Anges adorateurs de la calliédrale, sans se douter qu'ils ne sont pas de la même main que les Cariatides.

Jusqu'à l'époque (pii nous occupe, l'existence de Puget, depuis son second retour d'Italie, s'est presque également partagée entre Marseille et Toulon. 11 semble même qu'une préférence marquée l'ait plus volontiers ramené dans cette dernière ville, La raison en est simple. Cet artiste voyageur, dont les brusques échappées nous déroutent, avait essayé cependant de fixer sa vie. Dès 1650, il épousait sa première femme, N. Boulet, C'est Bougerel qui donne la date, et elle concorde trop bien avec le long séjour de Pugetà Toulon pour n'être pas vraie. Mais, ce que l'historien provençal ne dit pas, c'est que cette personne, dont il s'abstient de donner le prénom, était Toulonnaise. Un commandement fait par huissier à Pierre Pugct, en 1G60, à Toulon, porte : « parlant à la personne de son beau-père. » Cet Anthelme, auquel nous l'avons vu disputer des places de maisons indûment adjugées, est désigné ailleurs comme son neveu d'alliance. Ainsi s'expliquent les séjours fréquents de Puget à Toulon. Il s'y trouvait en famille. On peut croire qu'il songeait h. y faire un établissement définitif, puisqu'il y achetait des maisons ou des terrains, et qu'il prenait de toutes mains des travaux à entreprise.

PLGET A l'Ali IS. o9

Mais les circonstances devaient donner un nouveau démenti aux résolutions de Puget. Le moment était venu où son génie allait rayonner autour de ce petit coin de Provence dans lequel il prétendait l'enterrer. Ici, faute de renseignements propres et de documents certains, je passe parole au P. Bougerel.

« L'année d'après (c'cst-à-diro en 1659), Puget vint à Paris, attiré par M. Girardin qui le mena à sa terre de Vaudreuil en Normandie. Il y demeura iiisqu'au 12 juillet 1060. Il y fit deux statues de pierre de Vernon, de huit pieds et demi de hauteur: Tune représente Hercule et l'autre la Terre avec un Janus qu'elle couronne (l'olivier. Elles furent estiuiées 300 écus pièce. 11 travailla encore au modèle d'un bas-relief. M. Lepautro, architecte renommé, trouva ces ouvrages si beaux, qu'il conseilla à M. Foucquet d'employer un si habile homme pour les ornements de Vaux-le-Vicomle. Connno le marbre étoit extrêmement rare à Paris, ce fameux ministre (qui avait du goût pour les choses exquises, ajoute Tournefort) envoya Puget àGène:< pour choisir autant de blocs de marbre qu'il jiigeoit à propos; et c'est lui qui le premier a rendu le marbre si commun dans le royaume, et nous a montré l'art de le travailler et de le tailler avec succès. Tandis qu'il se préparoità son voyage de Gênes, le cardinal Mazarin lui envoya plusieurs fois M. Colbert pour l'engager à son service; mais il étoit trop attaché à M. Foucquet, pour consentir aux désirs de cette Eminence : ce qui l'obligea à hâter son voyage. »

Des deux statues et du bas-relief, point de nou-

(i(» IMKHHK l'UGET.

viîllcs. Aucun (les liistoriens de Pugct n'a d«Viit CCS œuvres de scul})luic. Ils se bornent à reproduire le récit de Tournefort, copié presque sans cliangemenl par Bougerel. Récit précieux , car il nous donne la clef des futures relations de Puget et de Golbert. Lorsque, plus tard, nous verrons Colberl repousser syslénialiquoinent les idées de Puget, il faudra nous souvenir qu'en une occasion le grand artiste se trouva pris enire Golbert et Fouquet, et qu'il opta pour l'ouquet. Ce dernier était un ministre puissant : l'autre remplissait auprès de Mazarin les humbles fonctions de secrétaire. Mais il avait la mémoire longue. Devenu ministre ii son tour, contraint d'employer Puget, qui s'imposait alors par son génie et par sa gloire acquise, il lui fit payer cher la préférence accordée à son rival.

Puget, en 1(3G0, était donc l'homme de Fouquet. Au mois d'octobre, nous le voyons s'arrêter un moment à Toulon, où il donne quittance définitive de la custode du Saint-Sacrement, et puis il s'embarque pour Gènes. Là, en attendant que les marbres destinés à Yaux-le- Vicomte, et choisis par lui dans les carrières mêmes de Carrare, fussent prêts à partir, il se réserva un des plus beaux blocs et en tira la statue de VHercule gaulois. Bougerel prétend que VHe7Xule gaulois a été fait pour M. Des Noyers. C'est une erreur évidente. Fouquet, ayant sous la

l'UGET ET FOUOUET. Gl

main un sculpteur dont il appréciait le mérite, l'aurait envoyé en Italie faire besogne de marbrier, sans y joindre la commande d'une statue? A qui persuadera-t-on une telle invraisemblance? D'ailleurs, Tournefort ne nomme pas le destinataire de VHercule. En revanche, Mariette dit en termes formels que Puget « le fit pour M. Fouquet. » Or, la petite cour de Vaux-lc-Vicom(e avait adopté Hercule comme type allégorique du surintendant. Dans le parc et dans le château, à chaque pas, on ne rencontrait que l'image d'Hercule et ses attributs. Où Puget aurait-il pris l'idée de représenter le demidieu de l'antiquité grecque appuyé sur un boucliei* aux fleurs de lis de France, si cette idée n'avait fait partie du programme de flatteries imposé aux artistes du château de Vaux? VHercule gaulois, c'est l'Hercule de Vaux, c'est Fouquet triomphant et superbe, la main pleine des pommes d'or des Hespérides, le bouclier de la France protégé par son l)ras puissant.

Hélas ! tandis que s'élaborait à Gènes cette pompeuse allégorie, celui qui en était l'objet tombait de toute la hauteur de son orgueil. La disgrâce de Fouquet éclata le 5 septembre 1661. Puget n'avait pas achevé son œuvre, quand cette nouvelle vint le frapper comme un coup de foudre. Arrêté lout à coup au milieu d'une mission oflicielle, il dut exhaler ses })laintes et demander ce (|u'il en serait

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de SCS maihrcs cl de sa slaluc. Les marbres changèrent de direction, et, au lieu d'aller à Vaux, prirent la route de Versailles, Mais la statue? C'est alors que j'admets l'intervention de Des Noyers, fils du secrétaire d'État. Son père même n'aurait pu, sans se compromettre, hériter d'une commande de Fouquet. Pour lui l'occasion était bonne d'acquérir, à bon marché, une belle œuvre, et de sauver Pugel, au début d'une poursuite scandaleuse dont les éclaboussnres auraient peut-être rejailli jusqu'à Gênes. Ainsi s'explique qu'on ait attribué à Des Noyers l'honneur de la commande, lorsqu'il n'avait que celui de la possession. Mais un si mince personnage ne pouvait rester longtemps possesseur d'une œuvre aussi considérable. Colbert mit la main sur V Hercule comme il avait mis la main sur Fouquet, et, par une cruelle dérision du sort, la statue destinée au parc de Vaux-le- Vicomte alla orner les jardins de Sceaux. Ainsi l'apothéose du ministre tombé devint pour son heureux rival un trophée de victoire.

[/Hercule gaulois, c'est encore la Ibrce, non plus la force en travail, comme dans les Cariatides, mais la force au repos. Ce n'est pas, malgré la peau du lion de Némée et les pommes des Hespérides, le demi-dieu de la mythologie grecque, c'est un être personnilîant la vigueur. Il n'a rien de grec. Puget ne l'a pas emprunté aux cadres de la fable,

LIIERCULE GALLOIS. 03

pour le rajeunir seulement par l'attilude. Il l'a pris tout vivant dans la nature réelle, sans se préoccuper de distinction ni de stjle, il a choisi l'homme qui lui représentait le mieux un homme fort, il l'a copié avec amour, et le seul idéal qu'il ait mêlé à cette reproduction fidèle, c'est l'esprit de la vie, visible encore malgré l'absence de mouvement et palpitant sous l'immobilité des formes. N'y cherchez rien de plus. De héros, de demi-dieu, de fils de Jupiter, il n'y en a pas, ou s'il y en a un, il ressemble trop à certaines résurrections littérales de l'antiquité que le réalisme a tentées de nos jours. La tête seule suffirait à exclure toute idée de noblesse. Les pieds et les mains appartiennent à la nature la plus vulgaire. De môme que, pour les Cariatides^ Puget avait ramassé sur le quai de Toulon les types athlétiques de Marquetas et de son rival, de même, pour VHercule gaulois, il se contenta de ramasser sur le port de Gênes un matelot réalisant au plus haut degré, non pas la dignité d'un fils de Jupiter, mais tous les caractères de la force physique convenables à un personnage herculéen. Puget se trompait. Les conditions d'une statue isolée ne sauraient être celles d'une statue décorative, telle qu'une Cariatide. Ou peut-être nous tromperions-nous à notre tour, si nous jugions trop sévèrement, d'après l'effet qu'elle produit dans une salle de musée, une statue destinée l\ décorer la terrasse d'un vaste jardin.

04 l'IKIilli; l'ICKT.

Quoi qu'il en soit, ralclier où s'élaborait celle œuvre devint hienlôl le rendez-vous de louL ce que Gènes complaît d'hommes intelligents. Dans celle ville, qui formait im Etat, ville plus puissante })ar son commerce que jtai' la guerre, il y avait plus de princes, c'est-à-dire de commerçants enrichis, que d'artistes. A défaut d'un Génois capable d'illustrer la république , un étranger était de bonne prise. Il fallait à tout prix le retenir : les Etats voisins en sécheraient de jalousie. Des offres séduisantes furent faites à Puget. Las de se débattre entre les prieurs de Marseille et les consuls de Toulon, privé de son prolecteur Fouquet, et trop honnête homme, ou plutôt trop grand, pour se retourner aussitôt du côté de Colbert, Puget accepta. Il ne s'agissait plus de peindre des retables ou de tailler la pierre. On lui donnait du marbre et on lui demandait des statues. Les familles patriciennes qui constituaient l'État, l'adoptaient, le patronnaient, le pensionnaient, à la seule condition de produire des chefs-d'œuvre.

Devant une perspective aussi belle, Puget n'hésita pas à s'expatrier. Il vint en Provence chercher sa famille; mais il semble qu'au dernier moment un dernier regret l'arrêta. — «Puget est icy, » écrivait, au mois de mai 1665, l'intendant du port de Toulon, « mais qui s'en retourne bientôt à Gennes, où l'on « luy donne mil cscus par année et le prix de ses

rUGET A GÈNES. 65

c( ouvrages. C'est un excellent homme; sy vous « aviez quelque chose à faire préparera Gennes, il « pourroit y agir mieux que nul autre ne sauroit « faire. » — Colherl, à qui s'adressait l'intendant, resta sourd à cette insinuation détournée, et Pugel, lihre d'engagement, put re[)arlir pour sa patrie adoptive, disant adieu à un pays qui ne savait ni le connaître, ni le garder.

C'est à Gènes que s'écoula sans contredit la période la plus heureuse de la vie de Puget. Il trouvait là tout ce qui féconde le génie, un heau ciel, un peuple artiste, des protecteurs puissants, un bienêtre assuré. Aussi verrons-nous ce mille génie contraint de tempérer sa violence native, et l'idéal brutal dont il s'était préoccupé jusqu'alors faire place à des inspirations plus douces. Ou jdulôt l'homme se compléta. Déjà il connaissait la force. Gênes lui fit aimer la grâce.

Le premier protecteur de Puget fut le noble Francesco Maria Sauli, d'une illustre et vieille lamille où se poursuivait depuis près de deux siècles la réalisation d'une gigantesque entreprise. Comme la plupart des patriciens de Gères, les Sauli vou-

60 PIEHRE l'UGET.

laient élever à Dieu un temple qui n'apparlînt qu'à eux, qui fui l'acte de foi de toute une race, cl qui perpétuât dans leur famille un patrimoine deprière. Décidée en principe dès 1481, commencée en 1552, la basilique des Sauli s'élevait hors de la ville sur la colline de Carignan. Chaque génération y apportait sa })ierre, ou plutôt ses marbres. Quand vint le tour de Francesco Maria, l'édifice était achevé, il ne s'agissait plus que de rcmbellir. La coupole reposait sur quatre piliers énormes. Dans ces piliers il creusa des niches, et dans ces niches il voulut placer des statues colossales. Mais où trouver un artiste capable d'un tel ouvrage? Jusqu'alors les sculpteurs génois s'étaient contentés de fournir des modèles à l'orfèvrerie, de travailler le bois et l'ivoire pour en tirer des crucifix, des châsses, ou ces machines dorées qui représentaient, soit une scène de l'Ecriture, soit les patrons d'un ordre ou d'une paroisse, et que l'on portait aux processions. Tels furent les Santa Croce, le Bissoni, le Torre. Ce dernier ne mourut qu'en 1G68. Mais jamais Sauli n'aurait eu la pensée de s'adresser à lui. Il eût préféré attendre le retour de Filippo Parodi, en ce moment à Rome à l'école de Bernin, ou peut-être il eût fait venir à ses frais l'illustre cavalier dont le nom retentissait d'un bout à l'autre de l'Italie comme celui du maître des maîtres.

C'est dans ces circonstances que le hasard lui

L'ALBEUGU DE'[^OVERI. 07

offrit Pierre Puget. V Hercule gaulois disait assez de quelles grandes choses l'artiste était capable. Le seigneur Sauli saisit l'occasion au vol. Avec une générosité que le roi de France imita beaucoup plus tard et d'assez mauvaise grâce, il engagea Puget à son service, aux appoinlements de 500 livres par mois, ses ouvrages payés en sus. Quatre statues lui étaient demandées, chacune de dix pieds déliant, saint Ambroise, saint Sébastien , sainte Madeleine, saint Jean-Baptiste. La confiance dont témoignait une commande aussi considérable fait certainement autant d'honneur à l'artiste qu'à son patron. Le résultat fut d'attirer presque aussitôt à Puget un autre protecteurnonmoinsgénéreuxetnonmoins puissant. Pendant que les Sauli consacraient leurs immenses richesses à l'édification d'une basilique de fiamille, un autre noble génois, Emmanuel Brignole, sacrifiait son temps, ses soins et sa fortune à une œuvre de charité chrétienne et d'utilité publique, bien digne d'être citée comme un des plus beaux monuments de l'ancienne république de Gènes. Un jour, les marchands enrichis, les patriciens superbes, qui composaient le sénat de celle république aristocratique, eurent une idée sublime, ils fondèrent une magistrature des pauvres. Il s'agissait de recueillir par les rues et par les chemins les mal heureux hors d'état de gagner leur vie. Des libérables sans nombre vinrent en aide à l'cnlreprise.

f,8 PIERRE PUGET.

Doux siècles après, la misère avait nii palais. On le nomme encore de son nom j)i-imitir, AJbcrfjo do' poveri, hôlel des pauvres.

Sans aller jusqu'à prétendre que l'AUjergo de'poveri est l'œuvre de Pugel , Bougerel affirme qu'il en eut la conduite. « Le noble qui en était charge^ ajoule-l-il, ne voulut pas permettre que Ton posât une pierre sans l'ordre de Puget. » Bougerel parle ici d'après de Dieu, et de Dieu embellit à plaisir la vérité qu'il tenait de Pugel lui-même. Le fait est que l'Albergo fut commencé vers 1655, après un concours auquel prirent part quatre architectes dont on sait les noms. Les quatre plans parurent si également beaux, que, faute d'en pouvoir choisir un, on décida les concurrents à les refondre pour en former un cinquième qui fut suivi. Jusqu'en 1601 le gouvernement dirigea les travaux. Mais alors l'épuisement du trésor les eût interrompus, si Emmanuel Brignole, intervenant, ne les eût pris à sa charge. Il se borna à terminer les bâtiments commencés, afin de les rendre habitables, et c'est seulement en 1667 qu'on se remit à l'œuvre pour ajouter à l'édifice trois nouvelles ailes. Or, en 1655, Pugct était encore à Toulon, et, en 1667, il n'était plus à Gênes. Si donc il a pris part à la construction de l'Albergo, ce ne peut être qu'en 1661 , et, dans ce cas, sa collaboration se réduirait à bien peu de chose.

Toutefois, si l'on voulait absolument considérer Puget comme un des architectes de l'AIbergo, on pourrait lui faire une part dans la construction de la chapelle intérieure. Emmanuel Brignole, chargé d'en diriger les travaux, posa la première pierre en 1657, et l'édifice ne fut terminé que sept ans plus tard, en 1664. Dans l'intervalle, le plan primitif a pu être changé et Puget appelé à donner des conseils. Ainsi se justifierait, jusqu'à un certain point, l'assertion de Bougerel. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette chapelle possède un des plus beauxouvrages de Puget, suCoriception.Yahe pour Emmanuel Brignole, placée par lui sur le maître-autel, laConception n'appartint réellement à l'AIbergo qu'à la mort de l'illustre bienfaiteur, survenue en 1677. Son testament dit en propres termes :

La statua di niarmo l)ianca delta santissima Concezione di valula di pezzi nulle di ollo reali, tli'esso teslatore ebbi gli anni passati da iiiaeslro Pietro Puget francese, scullorc insigne, con sua corona ed altri onianienti fatti ail' intorno d'essa, la lascia alla délia cliiesa délia delta opéra delF Albergo de' poveri per conservarla in essa cliiesa sopra l'allare maggiore dove oggidi è...

C'est-à-dire : « Quant à la statue de marbre blanc de la très-sainte Conception, de la valeur de 8,000 réaux, que le testateur a fait exécuter autrefois par le grand sculpteur français, maître Pierre Puget, il la lègue, ainsi que sa couronne et les autres ornements qui l'entourent, à ladite église de l'œuvre de l'AIbergo de' poveri, pour y être conservée sur le

70 l'IEHUi: IMJGET.

maître -autel où elle se trouve aujourd'hui. »

L'expression « gli anni passati » laisse le champ libre aux conjectures. La Conception est évidemment le fruit de cette merveilleuse saison du génie qui produisit le Saint Sébastien, et qui comprend cinq ou six années de la vie de Puget, de 1662 à 1667. Une lettre de Puget que je citerai plus tard, permet d'en fixer la date. Quant au prix de huit mille réaux, il indique assez en quelle estime le noble Brignole, comme le noble Sauli, tenait le sculpteur français.

Ainsi le souvenir de Puget demeure attaché aux deux monuments les plus importants que le dixseptième siècle ait vus s'achever dans la ville de Gênes. Peu s'en fallut qu'il ne se trouvât lié aux destinées d'un autre édifice, qui fait également l'orgueil des Génois, l'église de l'Annunziata. Ce temple, étincelant de dorures, de peintures et de marbres précieux, doit le luxe inouï de sa décoration intérieure aux libéralités des Lomellini, protecteurs des humbles frères de Saint-François dont il était l'église conventuelle. Mais l'extérieur ne répondait pas à tant de magnificence. L'Annunziata n'avait pas de façade. A l'exemple des Sauli et des Brignole, les Lomellini vinrent trouver Puget, et Puget, au lieu d'un simple dessin, exécuta ou fit exécuter un modèle de façade en bois sculpté. Longtemps ce modèle se conserva dans le couvent voisin. L'auteur du Guide artistique de Gênes, M. Alizeri, le cite

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