‹ Pierre PugétChapitre 18 sur 232 · SAINT SÉBASTIEN · texte numérisé non relu

SAINT SÉBASTIEN

son principe immortel, des souffrances d'une nature mortelle. Celte lutte des deux natures qui constitue la vie, c'est le problème toujours présent à l'esprit du grand artiste, l'idée fixe dont son cœur se sent troublé. La douleur morale naissant de l'agonie de la force physique, voilà le poëme qu'il nous chante, et voilà par où cet exécutant de premier ordre appartient à la famille des grands génies de l'humanité, qui tous sont venus tour à tour répéter la même élégie. On croit n'avoir affaire qu'à une main savante; mais cette main obéit à un cœur ému, à un esprit qui pense. Sous l'ouvrier il y a un philosophe. Je dirai plus : si les dures matières où s'exerce sa main s'assouplissent avec tant de docilité, c'est un signe qu'une puissance intime la dirige, et qu'elle reçoit son impulsion non pas du tempérament seul, mais d'un sentiment passionné qui a son principe d'action dans les profondeurs de l'àme.

Cette fois, tout en restant fidèle à sa pensée, Puget a su trouver une force jeune, une douleur contenue. Le moule dans lequel il a jeté l'àme expirante de saint Sébastien est plein de noblesse et d'élégance. Un sentiment puissant anime, sans les déformer, les traits du visage. L'énergie vitale qui éclate en chaque partie du corps ne compromet pas la beauté des formes. Malgré la souplesse des chairs, le torse garde une admirable fermeté, et la tète,

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SOUS rabondnnlo chevelure, qui Tcncadre, conserve) un caractère digne de la statuaire antique. Quant à l'exécution, c'est une vivacité d'outil qui sait encore s'arrêter à temps, et qui unit, dans une rare mesure, la force et la délicatesse. J'ai parlé de ce trophée d'armes qu'envierait la colone Trajane. Le corps entier du saint n'est pas ciselé avec moins d'amour. Jamais Puget n'a atteint à un degré égal deux qualités qu'on pourrait croire antipathiques à sa nature, la distinction des formes et la fraîcheur de l'exécution.

Si la statue placée en face du Saint Sébastien, sous la coupole de Carignan, lui paraît inférieure, n'en cherchez pas bien loin le motif : c'est qu'elle n'est pas fille de la grande inspiration de Puget ; c'est une œuvre d'apparat, une œuvre banale. Il s'agissait de solenniser l'image d'un des membres de la famille Sauli, présenté par elle comme candidat aux honneurs de la canonisation, et non encore agréé. De là la nécessité de le montrer sous un visage d'emprunt. On choisit pour prêteur saint Ambroise. Cette confusion de personnes ne pouvait manquer de jeter la confusion dans l'esprit de l'artiste. Aussi, faute d'éléments pour caractériser l'un ou l'autre, a-t-il fait simplement l'apothéose d'un évêque. Revêtu des ornements sacerdotaux, le bienheureux quitte la terre, et, saisi d'admiration h la vue des cieux entr'ouverts, il laisse échapper le

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bâton pastoral, qu'un petit ange s'empresse de ramasser. A ses pieds, un vase renversé, d'où sortent des pièces de monnaie, raconte ses libéralités. La donnée n'a pas toute la clarté nécessaire , parce qu'elle est le résultat d'une recherclie pénible. Dans l'esquisse en terre cuite du musée d'Aix, le petit ange tient un livre : à ce motif banal, Puget, toujours en quête d'idées singulières, a préféré substituer la crosse, au risque de n'être pas compris. Au premier coup d'oeil, on ne se rend pas compte du mouvement qui contourne le corps du bienheureux sous l'énorme chape dont les plis l'écrasent : on se demande pourquoi il lève la main droite ; sa tête, renversée en arrière, de façon à dissimuler par la perspective la hauteur de la mitre, n'exprime qu'un sentiment vague d'adoration. Enfin, le bâton pastoral, coupant la statue en diagonale et débordant même hors de sa base, produit l'effet le plus disgracieux. Les lignes du groupe sont brisées violemment; il n'y a plus d'enveloppe possible. On doit, au nom du goût, condamner cette œuvre pittoresque ; mais on est presque forcé de l'absoudre au nom de l'art, si toutefois l'exécution peut jamais racheter les fautes, que dis-je? les crimes de la composition. Puget, comme les sculpteurs de bonne trempe, était fou de sa main. L'outil l'enivrait. Non-seulement il faisait trembler le marbre, mais il le faisait sourire, il le faisait pleurer, il le pétris-

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sait en chair délicate, il le découpait en dentelle, il le fondait en filigrane. Ici, sa main a pris [ilaisir à poteler les membres enfantins du petit an^c, qui, vu de dos, montre au public le plus friand morceau de nourrice. Sous ces doigts d'une habileté merveilleuse, le ciseau est devenu navette pour tisser d'or la chape épiscopale et moirer la ceinture; il est devenu aiguille pour broder l'aube en point de Venise. Après tout, ces détails sont à leur place, puisqu'ils disparaissent dans l'ensemble, et, malgré ses défauts, l'œuvre conserve un grand aspect, grâce à la largeur des masses sculpturales.

Par un caprice singulier, Puget a jeté une teinte rosée sur certaines parties des deux statues de Carignan. C'était une façon de les signer en peintre. En effet, le peintre s'y montre encore trop, le sculpteur pas assez. Il est permis au peintre de concevoir un mouvement instantané, tel que celui du bienheureux Sauli laissant tomber la crosse pastorale. Il lui est permis, s'il dessine sur la toile un Saint Sébastien, d'écarter autant qu'il voudra les bras du martyr attaché aux deux branches d'un arbre. Les ressources particulières de la peinture l'aideront h sauver le mauvais effet de cette fourche, en plaçant derrière une masse de verdure, une fabrique ou tel autre objet qui recomposera la silhouette. Mais, sans vouloir emprisonner l'art dans des règles trop étroites, le sens commun afl]rme que le sculpteur

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